mercredi 6 février 2019

Le Vin ::: Les Fleurs du Mal – CIV à CVIII



Il faut être toujours ivre. Tout est là : c’est l’unique question. Pour ne pas sentir l’horrible fardeau du
Temps qui brise vos épaules et vous penche vers la terre, il faut vous enivrer sans trêve.
Mais de quoi ? De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise. Mais enivrez-vous.
Le Spleen de Paris XXXIII

Dans la hiérarchie baudelairienne des paradis artificiels, le vin jouit d’une considération à part. Et si le haschich et l’opium sont irrémédiablement condamnés – ils rendent faible et vaporisent toute volonté -, le vin est paré de qualités divines. Quant au Poison en lui-même, tes yeux verts, il était le plus dangereux de tous. C’est donc toute une section que Baudelaire consacre au vin, et non pas à la bière ou au whisky. Le vin est une boisson divine : nous entendrons chanter son âme, puis l’assassin, le solitaire et les amants.

CIV – L’âme du Vin

Le vin est toute poésie, le vin rend divin, le vin est profondément humain (Du vin et du haschich). Dans ce poème il chante ses bienfaits :

Un soir, l’âme du vin chantait dans les bouteilles:
«Homme, vers toi je pousse, ô cher déshérité,
Sous ma prison de verre et mes cires vermeilles,
Un chant plein de lumière et de fraternité!

Et il n’y a là aucun piège, aucune fausse promesse. Le vin allume les yeux de ta femme ravi, il raffermit la vie de tes enfants, il est source de poésie. Il naît du travail des hommes, depuis les collines en feu, végétale ambroisie déposée de la main du Semeur.

Car j’éprouve une joie immense quand je tombe
Dans le gosier d’un homme usé par ses travaux,
Et sa chaude poitrine est une douce tombe
Où je me plais bien mieux que dans mes froids caveaux.

Le vin réchauffe cette antique tombe qui bée dans la poitrine – là où auparavant se situe le coeur, le vin est le carburant de la poésie. Nous savons que Baudelaire a pu avoir des mots durs pour les femmes, les drogues, les gens en général : mais jamais il ne se permit d’avoir un mauvais mot sur le vin.

CV – Le Vin des Chiffonniers

L’âme du vin s’emparant des faubourgs parisiens, il ne semble qu’ici s’en dessine un nouveau tableau, un chiffonnier s’approche : 

Souvent à la clarté rouge d’un réverbère
Dont le vent bat la flamme et tourmente le verre,
Au coeur d’un vieux faubourg, labyrinthe fangeux
Où l’humanité grouille en ferments orageux,

Ce poème délie la première strophe du Poison, celle consacrée au vin, Le vin sait revêtir le plus sordide bouge d’un luxe miraculeux. Le vin y faisait surgir d’un portique fabuleux, dans l’or de sa vapeur rouge, ici ramené à la lueur d’un réverbère. Le soleil se couche donc - puisque le réverbère s’allume, et c’est l’humanité elle même qui devient comme le ciel du poison nébuleux, c’est à dire obscurci de nuages. C’est l’orage : et nous retrouvons le vers du « Poison » :
Comme un soleil couchant dans un ciel nébuleux.

Le chiffonnier approche, et le chiffonnier est le poète, celui qui ramasse et récolte des aspects de la ville pour les revendre, les composer. Tous deux habités par « l’âme du Vin » qui promettait que son amour ferait naître la poésie, qui jaillira vers Dieu comme une rare fleur (du mal…). Il se cogne aux murs comme un poète, un misérable dans la ville, que le vin a rendu plein d’orgueil, c’est un général sublime de retour de bataille, chargé d’or, entouré de compagnons, dont la moustache pend comme les vieux drapeaux. Le vin opère pour l’humanité entière ce que la poésie fait pour le poète : il transfigure le monde. La puissance du vin égale visiblement celle des mots. L’ivrogne comme le poète savent extraire de la ville la plus fangeuse des beautés admirables.

Pure poème, poème parfait : 

Pour noyer la rancoeur et bercer l'indolence
De tous ces vieux maudits qui meurent en silence,
Dieu, touché de remords, avait fait le sommeil;
L'Homme ajouta le Vin, fils sacré du Soleil!

Soleil c’est Phébus Apollon, père aussi de la poésie : le vin et la poésie sont bel et bien frères. 

CVI – Le Vin de l’Assassin

Ma femme est morte, je suis libre!
Je puis donc boire tout mon soûl.
Lorsque je rentrais sans un sou,
Ses cris me déchiraient la fibre.

Le vin à l’occasion libère les pulsions de meurtre. Ici Baudelaire fait discourir un personnage. C’est un procédé nouveau dans les Fleurs du Mal. Son jardin se peuple petit à petit d’êtres et de personnages : achevé le long dialogue du poète et du ciel, achevé aussi le soliloque du Spleen. L’assassin nous fait son aveu aviné : peut-être Baudelaire l’a-t-il entendu un jour, dans un bar. Ses explications sont confuses. Elle est morte, elle lui criait dessus. Il l’a jetée au fond d’un puit, car il l’aimait. Elle était encore jolie, quoique bien fatiguée. Nulle ne peut le comprendre, s’il n’a connu l’amour véritable :

Avec ses noirs enchantements,
Son cortège infernal d’alarmes,
Ses fioles de poison, ses larmes,
Ses bruits de chaîne et d’ossements!

Et là il nous semble entendre Baudelaire parler. Il annonce vouloir se souler à mort, et se coucher par terre, en attendant le chariot aux lourdes roues qui viendrait écraser sa tête coupable. Ceci nous évoque ces vers du “Mort Joyeux”

Dans une terre grasse et pleine d’escargots
Je veux creuser moi-même une fosse profonde
Où je puisse à loisir étaler mes vieux os
Et dormir dans l’oubli comme un requin dans l’onde.

Dormir dans l’oubli, c’est bien que ce que propose le vin. Baudelaire assassine ici son amour dans la cuite, auréolant sa logorrhée d’un blasphème, je m’en moque comme de Dieu, Du Diable, ou de la Sainte Table. Puis il le vomit, comme un corps étranger trop longtemps supporté. Vita Nova.

CVII – Le Vin du Solitaire

Le regard singulier d’une femme galante
Qui se glisse vers nous comme le rayon blanc
Que la lune onduleuse envoie au lac tremblant,
Quand elle y veut baigner sa beauté nonchalante;

“Le Vin du Solitaire” est le retournement parodique du “Poison”. Le solitaire commence par énumérer quelques consolations : le regard singulier d’une femme galante, le plaisir du jeu, un baiser libertin, la musique. Qu’il compare à la consolation procurée par le vin. Tout cela ne vaut pas, Ô bouteille profonde… Nous nous souvenons que ce “Tout cela ne vaut pas” introduisait le pur poison de tes yeux, de tes yeux verts. Tout cela ne vaut pas le terrible prodige de ta salive qui mord. La femme était le meilleure poison pour se tuer, le vin la meilleure consolation pour panser. 

Tu lui verses l’espoir, la jeunesse et la vie,
— Et l’orgueil, ce trésor de toute gueuserie,
Qui nous rend triomphants et semblables aux Dieux!

C’était là auparavant le rôle de l’amour. Le vin s’y est substitué. Nous reconnaissons ici le pathétique et l’ironie de Baudelaire.

CVIII – Le Vin des Amants

Aujourd’hui l’espace est splendide!
Sans mors, sans éperons, sans bride,
Partons à cheval sur le vin
Pour un ciel féerique et divin!

Je pourrai le présenter autrement. Il m’apparaît que cette section est beaucoup plus importante qu’elle n’en a l’air, mais je ne le découvre que maintenant. Dois-je réécrire l’ensemble en annonçant dès l’introduction, petit 1, “le Vin” est une relecture de l’ensemble de la section Spleen et Idéal sous le haut patronnage de la dive bouteille. “L’âme du vin” est le poème de la vocation à la poésie l’ivresse, il se rapporte aux tout premier poèmes de la section, notamment à “Élévation”. “Le Vin des Chiffonniers” établit un second programme poétique, après celui déjà indiqué par “Correspondances”. “Correspondances” était le temps de la construction de sa langue, “Le vin des Chiffonniers” est celui de sa mise en mouvement, sur le rythme du chiffonnier donc. Puis “Le Vin de l’Assassin” est la pulsion de meurtre avinée de “L’Héautontimorouménos”. Mais ici nous remarquons que l’ordre est inversé : “L’Héautontimorouménos” clôturait la section dans la violence. Mais ici cet assassinat ne résoud rien. Nous sommes ramenés vers “le Poison”, dont “Le Vin du Solitaire” est une réévaluation. Il s’agissait alors de diluer le poison dans le vin, de se consoler de la perte. Jusque-là il semble s’agir d’un pari gagnant. Mais voilà que le cycle s’achève sur “Le Vin des Amants”. Son dernier tercet :

Ma soeur, côte à côte nageant,
Nous fuirons sans repos ni trêves
Vers le paradis de mes rêves !

Il fait beau, le temps est clair, le vin joyeux, et une nouvelle Invitation au voyage est lancée. Ce dernier tercet du “Vin des Amants” répond au premier vers de L’invitation ; Mon enfant, ma soeur, songe à la douceur, d’aller là-bas vivre ensemble ! L’ivrogne échoue donc au même rivage, à cette invitation dédaignée, acmé de douleur. Elle est ici une promesse dégradée. Ce qui n’était que Luxe, calme et volupté est ici sans repos ni trêves. Tout n’y est plus d’ailleurs que fuite : une invitation à nager, à partir à cheval et non à jouir d’un monde d’hyacinthe et d’or. C’est un voyage dans l’alcool : “Le Vin des Amants” procède d’une agitation frénétique, celle de l’ivresse, il y est même question de torture.

Comme deux anges que torture
Une implacable calenture
Dans le bleu cristal du matin
Suivons le mirage lointain!


Et tout est faux ici, solitaire et vaporeux. Il s’agit de partir à cheval sur le vin, de suivre un mirage lointain, vers le paradis de mes rêves. Non un paradis commun, mais la chimère d’un vin solitaire, où alors la clairvoyance du vin qui lui révèle que ses chimères ont toujours été solitaires : il s’agissait du paradis de ses rêves. Rien n’était partagé. Le vin des amants est la parodie grinçante de « L’Invitation au Voyage ».

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