samedi 2 février 2019

Approche des ténèbres ::: Les Fleurs du Mal, LXVII à LXXIV

Après les maisons de passes, retour chez soi. Après chaque passe même. L’intérieur comme horizon, le poète y voit ses chats, des hiboux à la fenêtre, fume sa pipe, écoute de la musique, et il sombre. Cherchant un échappatoire par le bas. Souvenons-nous que Marie était le ciel même, ciel brouillé, Yeux Yensen, traîtres yeux. Pour leur échapper, il n’a pas trouvé d’autre issue que de s’enterrer. D’abord chez soi, puis dans le spleen. Il y a dans cette série de poèmes, une ligne métaphorique sinueuse qui les relie comme l’on dévale une pente dans un trou. Les ténèbres, annoncées par tous, approchent : elles sont l’ombre portée par la fille aux yeux verts, rémanence dernière de sa présence. Elle n’est plus pour le poète que par l’ombre qu’elle porte sur sa vie moribonde. 



LXVII – Les hiboux

Sous les ifs noirs qui les abritent
Les hiboux se tiennent rangés
Ainsi que des dieux étrangers
Dardant leur oeil rouge. Ils méditent.

Chant d’automne annonçait : bientôt nous plongerons dans les froides ténèbres. Les voici, elles approchent. Les amours étaient des gouffres que le poète contemplait d’en haut. Le gouffre était source de promesse ou puits de contemplation. Le poète n’en fera désormais plus mention : il y tombe, et en son sein il n’y a plus de vertiges mais les ténèbres seules.

Dès l’avertissement au lecteur elles étaient annoncées, Chaque jour vers l’Enfer nous descendons d’un pas. Sans horreur, à travers des ténèbres qui puent. Il était su qu’elles étaient riches de joyaux – Maint joyau dort enseveli dans les ténèbres et l’oubli – (Le guignon). Elles étaient les ténèbres futures vers lesquelles marchent les bohémiens. Elles sont guettées par les Hiboux, habitées des chats. Toute clarté dissipée sous l’étoile pâlie, les anges lumineux sont partis.

Dardant leurs oeils rouges. Ils méditent. L’attente de la nuit. Il se tient immobile. Dans la contemplation de ces hiboux sous les ifs noirs, il y a-t-il une sagesse possible ? L’attitude au sage enseigne, qu’il faut en ce monde qu’il craigne le tumulte et le mouvement. Nous retrouvons la leçon de Pascal : “J’ai dit souvent que tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne pas savoir demeurer en repos dans une chambre.” 

L’homme ivre d’une ombre qui passe 
porte toujours le châtiment
d’avoir voulu changer de place.

C’est ici bien une ombre qui enivra Baudelaire. Elle enivra aussi Nerval, la fille qui passe dans l’allée du Luxembourg- “Le bonheur passait – il a fui !” – ou encore Apollinaire : passe il faut que tu poursuives cette belle ombre que tu veux. L’absence est une sorte de privilège, l’ombre la toile noire où se projètent à l’infini les fantasmes. Jeanne et le poète s’épuisaient dans une guerre charnelle, ici le combattant est seul et se bat contre l’ombre de l’absente.

Il porte le châtiment d’avoir voulu changer de place. Ombre passée, espérance délavée. Ne lui resterait-il qu’à méditer sur les hiboux pascaliens ? Peut-il lui-même devenir hibou ? La réponse est dans la question et ce petit poème ironique raille la consolation pascalienne pour n’en conserver que la douleur. Le châtiment est sans rédemption, et la sagesse n’est bonne que pour les idées. Baudelaire ne signera pas de « consolation de la philosophie ». Sous l’oeil des hiboux l’immobilité tombe sur le jardin, le soir approche.

Sans remuer ils se tiendront
Jusqu’à l’heure mélancolique
où poussant le soleil oblique
Les ténèbres s’établiront.


LXVII – La pipe

Je suis la pipe d’un auteur;
On voit, à contempler ma mine
D’Abyssinienne ou de Cafrine,
Que mon maître est un grand fumeur.

Ce poème constituait dans la première version le gris final de “Spleen et Ideal”. Ce qui semblait valider le tabac comme consolation honorable, comme issue au spleen, je roule un profond dictame…(Le dictame est un puissant remède)

Ce qui pourrait nous amener à penser qu’il fume ici du haschich. Mais c’est la pipe qui parle. Elle soigne et endort les douleurs. Nous sommes là dans la grande tradition de l’apologie du tabac que nous retrouvons chez Apollinaire par exemple.

Ma chambre a la forme d’une cage,
Le soleil passe son bras par la fenêtre.
Mais moi qui veux fumer pour faire des mirages,
J’allume au feu du jour ma cigarette,
Je ne veux pas travailler — je veux fumer.

Le tabac comme remède à la dépression amoureuse, trou d’air qui appelle la fumée. Son déplacement avant le spleen semble invalider la puissance de cette consolation.
Nous faisons ici un pas supplémentaire vers les Ténèbres, profondeurs de la terre et de l’Afrique On voit, à contempler ma mine, d’Abyssinienne ou de Cafrine, que mon maître est un grand fumeur. Le souffle du poète, comblé de douleurs, est aspiré par sa bouche en feu. Elle se fume et noircit, nous y descendons. J’enlace et je berce son âme dans le réseau immobile et bleu, annonce le poème suivant.


LXIX – La musique

La musique souvent me prend comme une mer!
Vers ma pâle étoile,
Sous un plafond de brume ou dans un vaste éther,
Je mets à la voile;

La musique souvent me prend comme la mer ! Elle accompagne le tabac, s’égaie sous le nuage de fumée qui se fait marin, devient plafond de brume, réminiscence de ciel brouillé, nom indien de MarieC’est une tempête dans une pipe. La poitrine en avant et les poumons gonflés, il fume et escalade le dos des flots amoncelés. Les rapports entre ces deux poèmes sont très nombreux, et redémontrent s’il le fallait qu’il ne s’agit là que d’un seul et même poème, immense, aux métamorphoses incessantes. Les titres n’étant là que pour indiquer ces métamorphoses. Les ténèbres annoncées par les hiboux immobiles sont la bouche de la pipe, où le réseau immobile et bleu des volutes de fumée, devient la mer qui emporte le poète. Chaque poème semble creuser le précédent et “La musique” troue, par l’usage d’une métaphore dans la métaphore, cette troisième strophe de La pipe.

J’enlace et je berce son âme
Dans le réseau immobile et bleu
Qui monte de ma bouche en feu

Les volutes devenues flots forment sommets et gouffres qui bercent le poète telle une mer. Et ceci était la vie : ces amours passés, si violents fussent-ils étaient la vie.  Je sens vibrer en moi toutes les passions d’un vaisseau qui souffre. La métaphore se déploie encore : d’autres fois, calme plat, grand miroir de mon désespoir ! Cela annonce le spleen : une mer d’huile, l’ennui. Souffrir de la passion était vivre encore.


LXX – Sépulture

Si par une nuit lourde et sombre
Un bon chrétien, par charité,
Derrière quelque vieux décombre
Enterre votre corps vanté,

Cette dépression est comme la mort et son fauteuil est un tombeau. Cette mort qu’il n’appelle cependant pas de ses voeux, car il n’en espère aucune consolation. La mort est elle seulement un repos ? Vous entendrez toute l’année sur votre tête condamnée les cris lamentables des loups et des sorcières faméliques, les ébats des vieillards lubriques et les complots des noirs filous.

Un nouveau bestiaire est convoqué, dans la sépulture même il sera dérangé. Ce sont des ténèbres bruissantes et visqueuses, le repos n’y est pas garanti. Anticipation de l’enfer : il viendra à la mort chargé de ces loups et ces vipères. Les étoiles se sont éteintes. La nuit peut commencer :  une nuit grouillante.
À l’heure où les chastes étoiles
Ferment leurs yeux appesantis,
L’araignée y fera ses toiles,
Et la vipère ses petits;
Un pas de plus vers les ténèbres : l’étoile était pâlie, désormais elle ferme ses yeux appesantis, et le poète est dans la tombe.


LXXI – Une gravue fantastique

Ce spectre singulier n’a pour toute toilette,
Grotesquement campé sur son front de squelette,
Qu’un diadème affreux sentant le carnaval.

Il est allongé dans la tombe et il voit. Ce poème s’inspire d’une gravure de John Hamilton Mortimer. La mort grotesque sur son cheval qui bave des naseaux comme un épileptique. La gravure fantastique introduit le paysage du spleen, antithèse de celui des amoureuses. Cimetière immense et froid, sans horizon, éclairé des lueurs d’un soleil faux, blanc et terne. L’absence d’horizon est une caractéristique du spleen, qui est l’absence d’amour. Dans “Ciel brouillé” nous lisions, Tu ressembles parfois à ces beaux horizons qu’allument les soleils des brumeuses saisons… Ces correspondances indiquent que si nous semblons avoir quitté le cycle de Marie, ce n’est que pour en connaître l’envers. Elle porte son ombre, cette ombre, ce sont les ténèbres. Absente elle est encore là.

Comme l’horizon, le morbide même semble s’être retourné comme un gant. Il était déjà présent par exemple dans “La charogne”, mais il agissait alors par excès de vitalité, procédait d’une vie qui dévorait la mort. Vie foisonnante et triomphante, mouches bourdonnantes, larves, et tout cela descendait, montait comme une vague, où s’élançait en pétillant. Ce poème-ci est celui du triomphe de la mort : les cadavres perdent leurs visages, ils sont une foule sans noms, peuples anonymes de temps incertains. Seul la mort reste debout, elle tue et vainc.


LXXII – Le mort joyeux

Dans une terre grasse et pleine d’escargots
Je veux creuser moi-même une fosse profonde,
Où je puisse à loisir étaler mes vieux os
Et dormir dans l’oubli comme un requin dans l’onde.

Les deux quatrains organisent l’enterrement, les deux tercets invoquent les vers philosophes viveurs, fils de la pourriture. Oublié du monde, dormant dans l’oubli comme un requin dans l’onde, sans tombeau et sans testament, il n’y a plus à vivre. Nous entrons dans la détresse, c’est toujours l’homme dans son fauteuil devenu sépulture sans tombeau, oublié d’elle et oublié de tous, oublié du monde. Le poète est mort et il convoque les vers. Ici la métaphore du poétique comme processus morbide, s’appuyant sur l’homonymie vers-vers est assumée à plein. Du cadavre de sa détresse il entend encore faire un repas pour sa poésie et un terreau pour ses fleurs maladives : qu’il soit dévoré ainsi. À travers ma ruine allez donc sans remords, Ô vers ! noirs compagnons, à la fois de la tombe et d’encre. Les ténèbres s’ouvrent cocon moelleux.

Par “Je te donne ces vers”, “Le flacon” et “A une Madone”, il dédiait ses vers respectivement à Jeanne, Madame Sabatier et Marie. Il explicitait ainsi la source de son inspiration, et explicitait pour chacune son processus. Désormais c’est son cadavre qui lui servira d’inspiration. Baudelaire est le mort joyeux : l’inspiration ne vient plus seulement désormais de ses amours décomposés, mais de son spleen, douleur d’absence.


LXXIII – Le tonneau de la haine

La haine est le tonneau des pâles Danaïdes. La vengeance n’est pas une consolation, ce poème l’établit par cette métaphore tirée du vieux fonds antique. Il nous renseigne aussi d’une information topographique d’importance, sur le lieu de ces ténèbres enfin atteintes : ce tonneau percé.

La Vengeance éperdue aux bras rouges et forts
A beau précipiter dans ses ténèbres vides
De grands seaux pleins du sang et des larmes des morts,

Mille ans de sueurs et d’efforts ne parviendront pas à étancher sa soif. La haine demeure, le buveur ne trouve pas l’oubli, Baudelaire l’aime autant qu’il la hait, ainsi qu’il l’annonçait à « celle qui est trop gaie ». L’amour absent reste la haine. Elle n’est plus là, il retourne sa haine contre lui.


LXXIV – La cloche fêlée

II est amer et doux, pendant les nuits d’hiver,
D’écouter, près du feu qui palpite et qui fume,
Les souvenirs lointains lentement s’élever
Au bruit des carillons qui chantent dans la brume.

Admirons cette effroyable chute. Sous le regard immobile et pétrifiant des hiboux, il tombe dans la bouche noire de sa pipe, bercé par les volutes bleues de la fumée, qui par le pouvoir d’évocation de la musique, deviennent les flots métaphores des passions qui l’emportaient. Puis la mer s’effondre et devient plate comme un miroir, où il voit son désespoir, premier fond. Il y creuse sa tombe, voit tout autour de lui dans ce grand cimetière la mort triompher, se coule dans la fosse profonde, y étale ses vieux os et ce trou ténébreux devient le tonneau de la haine. Que nulle vengeance ne peut remplir, car percé en son fond par les démons, et il est un mort qui ne parvient pas à s’endormir. Nous sommes parvenus au fond, dans le lieu du spleen. Mais il manquait encore les pelletés de terre pour recouvrir et tasser l’ensemble. Ce sera un grand tas de mort. Lui le poète, si pur aimant, le voici ramené à la fosse commune des désirs dédaignés, parmi tous les autres. Il semble aspiré aussi profond que haut il était monté, comme invaginé en lui-même.


C’est maintenant l’hiver, qui est une saison raccord à sa dépression. Comme le temps passe ! Noyé sous un charnier, c’est encore une mort lente et pénible qui s’annonce, une mort qui n’est pas un doux repos. Il s’agit du quatrième poème développant cette idée. Dans “Sépulture”, des cris, des ébats de vieillards lubriques. Dans “La gravure fantastique”, un spectre sur sa rosse broyant les morts. Dans “Le mort joyeux”, les vers dévorant son corps. Dans “Le tonneau de la haine”, un sommeil éthylique impossible. Et dans “La cloche fêlée”, cette voix étouffée qui meurt, sans bouger, dans d’immense effort. Le poète n’est pas au mieux.

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