Baudelaire après Marie ne désespère pas de trouver consolation auprès des femmes. Espère-t-il vraiment une guérison, ou simplement un sursis par la volupté. Les poèmes suivants sont adressés nommément à cinq femmes successives, peut-être six, l’une secrète. Toute littérature a son interlocuteur secret. Ils ont quelques tendresses, mais sans espoir. A chacune il dit : il n’y a pas de futur. Il pourra s’y lire quelques réminiscences de ses douleurs passées mais comme pour les onguer. Plus de douleurs flamboyantes, mais des rimes en mode mineur. “Les Chats” en constituent l’apothéose.
LIX – Sisina
Imaginez Diane en galant équipage,
Parcourant les forêts ou battant les halliers,
Cheveux et gorge au vent, s’enivrant de tapage,
Superbe et défiant les meilleurs cavaliers!
Ce poème est un portrait en pied de Sisina. Pseudonyme de maison de passe ? Une jeune fille du peuple, qui est à la fois la révolutionnaire, la joue et l’oeil en feu, mais aussi une réminiscence de la déesse antique et furieuse, Némésis des hommes, Diane. Cette jeune femme paraît tout à fait sympathique :
Devant les suppliants sait mettre bas les armes,
Et son coeur, ravagé par la flamme, a toujours,
Pour qui s’en montre digne, un réservoir de larmes.
Toute sympathique qu’elle soit, elle ne lui inspira que cet unique poème. Il manquait à Sisina l’archet capable de mordre sur sa plus intime corde.
LX – Franciscae meae laudes
Novis te cantabo chordis,
O novelletum quod ludis
In solitudine cordis.
Francesca est bizarrement composée en latin, latin tardif et décadent nous dit Baudelaire. Toujours la recherche d’une volupté consolatrice, et même rédemptrice, Sois parée de l’entrelacs de mes fleurs, ô ma tendre soeur, par qui les péchés sont absous. J’utilise la traduction de Patrick Labarthe donnée dans la collection Livre de Poche. La rédemption, et puis l’oubli, comme d’un bienfaisant léthé, et un guide, telle l’étoile salutaire dans les naufrages amers… et encore le perfectionnement – ce qui était vil, ton feu l’a détruit, le trop grossier, tu l’as poli -, l’ensemble par la plus exquise des voluptés, entoure-moi les reins de ton éclat. Elle est Divinum vinum, vin divin, toi ma Francesca. Francesca est l’une de ces dames compatissantes que l’amoureux appelle de ses voeux.
Il n’est pas certain qu’elle le sauva du naufrage.
LXI – A une dame créole
Premier poème publié par Baudelaire, adressé à une dame de l’île Bourbon, ou plutôt à son mari, car « Comme il est bon, décent et convenable que les vers adressés à une dame par un jeune homme passent par les mains de son mari avant d’arriver à elle, c’est à vous que je les envoie, afin que vous ne les montriez que si cela vous plaît ». Nous ne saurons pas si il parvint à destination.
Sa présence ici participe d’un pur recyclage. Ou alors est-ce le souvenir de cette femme, rencontrée bien avant Marie, qui l’en consolait.
LXII – Moesta et Errabunda (Triste et vagabonde)
Une autre fille encore, Agathe. Dis-moi, ton coeur parfois s’envole-t-il, Agathe, loin du noir océan de l’immonde cité. A nouveau prendre le large. Moesta n’est pas sans un air de famille avec “La vie antérieure”, “Le parfum” et “L’invitation au voyage”. Ils développent ce même thème du départ mais selon des situations différentes. La solitude pour la vie antérieure, un départ qui ne serait qu’un retour vers une perfection originelle et perdue. La joie le temps d’une volupté, dans le lit de Jeanne et son parfum. L’invitation à Marie, une invitation à partir à deux. Ici il n’est pas question de partir ensemble. Dis-moi, ton coeur parfois s’envole-t-il, Agathe ? La quête d’une soeur de mélancolie, peut-être une prostituée, est-il vrai que le triste coeur d’Agathe dise : loin des remords, des crimes, des douleurs. Ne découvre-t-il pas ici l’empathie, par la reconnaissance en l’autre sa propre mélancolie ? Causerie entre deux solitudes. Ici nous retrouvons le vert célèbre,
mais le vert paradis des amours enfantines,
les courses, les chansons, les baisers, les bouquets,
les violons vibrant derrière les collines.
Ce vert que nous connaissons bien, ce vert paradis qui peut être la nostalgie de Marie, l’innocent paradis plein de plaisirs furtifs.
LXIII – Le Revenant
A partir d’ici, l’édition de 1861 opère de nombreux ajouts et remaniements, que je tenterai de synthétiser dans les grandes lignes. L’apport majeur, ce sont les rajouts des sections “Tableaux Parisiens” et “Le Vin”, qui viennent prendre place entre “Spleen et Ideal” et la partie dite “Les Fleurs du Mal”. “Tableaux Parisiens” aspirent les poèmes en rapport, dont “À une mendiante rousse”, “Le jeu” et “Le crépuscule du soir”, tandis que tous les poèmes de la version de 57 qui étaient auparavant situés après le coeur du Spleen rebasculent avant, mais dans un sens inversé. Si bien que ce n’est plus “La pipe” qui conclut la section “Spleen et Ideal”, mais “L’horloge”, un nouveau poème. Quand à la version de 68, publiée de façon posthume, elle s’est contentée de rajouter en bout de section tous les miscellanées. Je suivrai la version de 61.
Le revenant vient donc s’intercaler entre le cycle des prostitués et celui des animaux. Il semble synthétiser les nouvelles mauvaises manières de Baudelaire version mauvais garçon. Comme d’autres par la tendresse, sur ta vie et sur ta jeunesse, moi je veux régner par l’effroi. Ses caresses sont désormais sans amour, il est un amant froid. Il écrit cela, par prévenance.
Et je te donnerai ma brune,
Des baisers froids comme la lune
Et des caresses de serpent
Autour d’une fosse rampant.
Toute chaleur a disparu et il prévient : je ne dormirai pas avec toi, et ne reviendrai que pour le sexe. Quand viendra le matin livide, tu trouveras ma place vide, où jusqu’au soir il fera froid.
Ce sonnet ne s’adresse à personne en particulier mais à toutes en général.
LXIV — Sonnet d’automne
Poème adressé à Marguerite, poème du refus de la passion. Sois charmante et tais-toi ! Le refus de l’amour est explicite, ici de l’Amour allégorie, ténébreux, embusqué, bande son arc fatal, je connais les engins de son vieil arsenal. Baudelaire ici lit dans les yeux, clairs comme le cristal, une demande d’engagement. Sa réponse est concise : Je hais la passion ! Mais cela ne vas pas sans remords ni sans pitié pour Marguerite. Comme s’il s’excusait de ne plus pouvoir aimer.
LXV — Tristesses de la lune
S’agit-il toujours de Marguerite ? Si blanche, ô ma si froide Marguerite du sonnet d’automne. La lune est ici et encore métaphore d’une femme, comme elle est le symbole de la nuit, de la virginité et l’astre de Diane et Marie. Elle pleure; et un poète pieux, ennemi du sommeil, dans le creux de sa main prend cette larme pâle. Souvenons nous qu’il eut le coeur déchiré par les bêtes, – Jeanne probablement -, et dont les derniers lambeaux furent calcinés par Marie. Tout cela est dans “Causerie”. Elle est triste parce qu’il ne peut plus aimer, et cela l’attriste aussi. Voilà qui clos le cycle des filles. j’abandonne le terme de prostitués. Elles ne sont pas seulement leur activité professionnelle. Ce poème a été mis en musique par Celtic Frost, excellent groupe de Black Metal suisse.
LXVI – Les Chats
« Les Chats » clôturent le cycle des filles. Sans imagination, et forcé par le contexte, nous évoquerons rapidement la double signification animale et anatomique de “chat”. Le 19e le conjuguait tout aussi bien au masculin, sans que le doute ne reste permis quant à ce que désigne le mot. Chez Pierre Louys nous relevons par exemple ceci : “Dès qu’elles avaient une heure de liberté entre elles, je les voyais se foutre à poil, et ça se dévorait le chat, et ça gueulait comme des putois, et ça jutait si fort qu’il y en avait des mares sur les draps de lit.” Notre époque préfère la concordance des genres, et ainsi le décliner au féminin. Si bien qu’il est toujours un peu gênant de nos jours de présenter sa chatte, ce charmant animal, et qu’il faut en passer par des circonvolutions à rallonge, oh oui c’est un chat fille, une femelle chat si tu veux. Oui une chatte, d’accord.
Je ne méconnais pas l’abondante littérature critique qui s’est interessée à ces chats. En 1962 Roman Jakobson et Claude Levi-Strauss ont publié une analyse structuraliste de ce poème, et dont la partie analytique commence ainsi, selon leur poétique toute personnelle :
Dans la répartition des rimes, le poète suit le schéma aBBa CddC eeFgFg (où les vers à rimes masculines sont symbolisées par des majuscules et les vers à rimes féminines par des minuscules).
Où nous remarquons que leur symbolisation est bien peu baudelairienne, car dans cet univers c’est la femme qui est majuscule, qui est “un peu plus grande.”
La division ternaire du sonnet implique une antinomie entre les unités strophiques à deux rimes et trois rimes. Elle est contrebalancée par une dichotomie qui partage la pièce en deux couples de strophes, c’est-à-dire en deux paires de quatrains et deux paires de tercets.
S’y déroule selon les apparences de la plus implacable logique et de la plus rigoureuse rigueur, une résolution du poème comme d’une équation, ce qui permet aux auteurs de poser sentencieusement, au terme d’une dizaine de pages d’intégrales et factorisations le résultat suivant :
De la constellation initiale du poète, formée par les amoureux et les savants, les chats permettent, par leur médiation, d’éliminer la femme, laissant face à face – sinon même confondus – “le poète des chats-, libéré de l’amour “bien restreint”, et l’univers, délivré de l’austérité du savant
Les chats, dans cette analyse, n’ont absolument aucune espèce d’importance, et l’article fut attaqué pas vraiment pour le fond de l’analyse – qui est inexistante – mais pour son approche même, et à juste raison. Yves Bonnefoy parle de “fiasco”. Mais ce n’est plus un combat de l’époque, Claude Levi-Strauss est mort. Tout ici respire la folie froide qui est le caractère le plus répandu dans notre pauvre humanité, et que tout oppose à ce qui chez Nerval fut qualifié de “folie”. La “folie” de Nerval ou Philip K.Dick correspond à un surplus d’expérience, à un débordement floride. Celle de Jakobson et Strauss à un rétrécissement aux lunettes les plus étroites, à un assèchement mortifère. Deviner lequel des deux a le plus de chances de s’adapter à notre société technique… Suis-je à même de juger de la folie de Claude Levi-Strauss ? J’invoque mon privilège de lecteur. D’autres ne s’en privent pas en lisant Nerval. Moi lorsque je lis les chats de Jakobson-Levi-Strauss, je lis les propos d’un fou, et je ne suis pas rassuré. Car un Nerval, un Artaud, on le met en maison de repos. Ils en ont besoin, je ne suis pas de l’anti-psychiatrie, surement pas. Mais les Levi-Strauss les Jakobson, ils s’assoient partout où il y a des manettes et des poussoirs, s’approprient les machines de notre monde. L’un tente d’unifier une vision qui le submerge, l’autre tente d’y voir quelque chose, et utilise tout outil qui lui tombe sous la main pour se faire. Partout le feu chez Nerval qui nous submerge, chez Jakobson-Levi-Strauss deux austères savants qui pointent de leur doigt un chat momifié par leurs soins. Nous pouvons néanmoins voir quelque beauté dans les deux. De façon plus manifeste chez Nerval certes, mais les développements de Jakobson-Levi-Strauss ne sont pas sans drôlerie.
Vers les Chats
Les amoureux fervents et les savants austères
Aiment également, dans leur mûre saison,
Les chats puissants et doux, orgueil de la maison,
Qui comme eux sont frileux et comme eux sédentaires.
Et pendant ce temps-là on ne parle pas des chats de Baudelaire. Pour parler des chats maintenant, il ne faudra surement pas partir de Jakobson et Levi-Strauss. Nous reprendrons notre méthode habituelle. Baudelaire n’est pas fou, il forge des outils, il forge un grand orgue dont les claviers commandent au souffle poétique qu’il insuffle dans le monde. Cette touche est un lac, celle-ci des yeux, celle-là la couleur verte, qu’il mêle en accord dans la mélodie de ses vers, découvrant de leurs superpositions de nouvelles sonorités qu’il appose dans le rythme de ses rimes. Il conçoit mais expérimente aussi, les accidents heureux le mettent en joie. Il construit mais découvre aussi, là se tient la joie de la création, dans ce qui en surplus apparaît débordant notre intention. Ici nous retrouvons le chat, la nuit, l’horreur et les ténèbres, et chacune de ces sonorités nous rappellent des mélodies anciennes, qui convoquent réminiscences et correspondances. Il n’y a rien de clos ici, mais un monde ouvert et changeant, fait de circulations d’images et de résonances et d’harmonies nouvelles. Et chaque nouvelle pièce vient enrichir les précédentes, elles-mêmes enrichies par elles, et venant s’ajouter au fond de langage poétique qui se déploiera encore par les poèmes prochains. Et cet orgue si exquisement travaillé, aux réglages les plus subtils, il nous l’a légué, pour que nous puissions nous aussi en jouer. Ces chats, qui étaient toujours des femmes, le sont encore ici, mais pluriel, ils arpentent la maison, énigmatiques et font la volupté des amoureux fervents et des savants austères. Amis de la science et de la volupté ne disent mot et recherche l’horreur des ténèbres. Enigmatiques et distants, les voilà investis d’une allure mystique. Ils ne sont pas sans évoquer les chats de Lovecraft – secours vivant sur la face cachée de la lune, ou la Dame May de Cordwainer Smith, protectrice des hommes dans leurs combats contre les grands dragons de l’espace, “il y avait quelque chose là-bas, dans l’inter-espace, de vivant, de capricieux et de malveillant”. Les chats y sont pour les hommes, lancés dans la conquête de l’espace, où quelque part “une mort hideuse guettait, une mort et une horreur telles que l’Homme n’en avait jamais rencontrées”, des Partenaires. Ils accompagnent les Télépathes en se couplant à leurs esprits, “complicité intérieure et reconnaissance mutuelle.”
Il avait eu de la chance. Il était tombé sur Dame May. Dame May était l’un des Partenaires les plus intelligents qu’il ait rencontrés. L’évolution psychique du chat persan atteignait chez elle un sommet. Elle était beaucoup plus complexe que nombre de femmes humaines, mais cette complexité n’était faite que d’émotions, de souvenirs, d’espoirs et d’expérience, acquise sans le concours des mots. (Le jeu du rat et du Dragon)
Dans le silence et sans mots, les Partenaires détruisent les Dragons qu’ils perçoivent comme des rats. Sans elle, le Télépathe serait perdu. « Sa conscience absorba la blessure déchirante infligée par l’ennemi étranger. C’était une blessure comme il ne pouvait en exister sur Terre, éveillant une douleur pure et folle qui commençait comme une brûlure à son nombril. Il voulut s’agiter dans son fauteuil. Mais en fait il n’avait pas encore eu le temps de bouger un seul muscle que Dame May riposta. Cinq bombes photonucléaires régulièrement espacées explosèrent sur cente mille kilomètres. La douleur reflua de son corps et de son esprit.”
Leurs reins féconds sont pleins d’étincelles magiques
Et des parcelles d’or ainsi qu’un sable fin,
Etoilent vaguement leurs prunelles mystiques.
Il semblerait donc que Baudelaire ait découvert tout comme Cordwainer Smith la véritable nature des chats. Développons ces rapports, à la manière rigoureuse de Jakobson et Lévi-Strauss, en partant du “Jeu du rat et du dragon” de Cordwainer Smith.
Underhill est boute-lumière, ce qui est bien entendu une métaphore sf de l’activité poétique. Pas un métier, n’importe qui vous le dira. Tu fais quoi dans la vie ? Boute-lumière. Ce n’est pas un vrai métier ça. Et pourtant c’est dans l’univers de Smith celui qui permet la survie de l’humanité. Pour chaque heure de cette activité, Underhill a besoin deux mois de repos dans un hôpital, comme Nerval. Le voici dans son vaisseau. “Autour de lui, il perçut les profondeurs de l’espace et l’immensité de la cage cubique, pleine de néant, où il se trouvait. au sein de ce néant, il pouvait sentir l’horreur insondable de l’espace et découvrir cette terrible anxiété qui envahissait son esprit, quand il rencontrait la plus infime trace de poussière inerte.” Il regrette son système solaire, “aussi simple et charmant qu’une ancienne pendule à coucou plein de cliquetis et de bruits rassurants”. Il dit : “Ici, avec la chaleur du Soleil autour de soi, on se sent bien, en sûreté. On sent tourner la mécanique céleste, belle, élégante, solide. On se croirait chez soi”. Ceci se rapporte à la première strophe du poème, et aux mentions de la maison et des poètes frileux et sédentaires.
Amis de la science et de la volupté
Ils cherchent le silence et l’horreur des ténèbres;
L’Erèbe les eût pris pour ses coursiers funèbres,
S’ils pouvaient au servage incliner leur fierté.
L’humanité s’est engagée dans des voyages interstellaires, et à chaque fois le risque de la folie, d’être “scindé” par le “Grand extérieur”. Les Télépathes sont là pour convoyer les vaisseaux, où chacun risque, au moment de planomorpher – voyage en vitesse lumière, via un espace à deux dimensions, la feuille de papier peut-être, celle du poème – “la mort soudaine ou la note sombre de la démence.” Les Dragons, “tourbillons voraces de haine et de vie”, surgissent “de la matière ténue qui existait entre les étoiles.” Le Télépathe a alors une fraction de seconde pour braquer sur eux ses projecteurs lumineux. Les Dragons sont bien entendu une émanation d’Erèbe, qui est évoquée par Baudelaire dans ce vers : L’Érèbe les eût pris pour ses coursiers funèbres s’il pouvaient au servage incliner leur fierté. Érèbe est une divinité infernale née du Chaos, et seuls les chats sont capables de l’affronter. Car ils ne sont pas sans rapport avec celui-ci. Mais ils n’en sont pas les serfs. Ni ceux des hommes : ils en sont les Partenaires. Corwainer Smith livre de leur activité une description mignonne :
Les Partenaires manoeuvraient leurs petits engins, guère plus grands que des ballons, autour des vaisseaux. Ils planoformaient avec ceux-ci. Ils voyageaient avec eux, dans leurs appareils de trois kilos, prêts à l’attaque.
Ils cherchent l’horreur des Ténèbres. L’horreur, ce sont les dragons, qu’ils prennent pour des rats. Pour eux il s’agit d’un jeu pour lequel ils sont étonnamment doués. “Dans le néant impitoyable de l’espace, les esprits des Partenaires réagissaient à un instinct vieux comme la vie.” Pour le combat, conscience humaine et chat se mêlent télépathiquement, “il sentit la conscience de Dame May pénétrer la sienne. Une conscience aussi tendre et claire, aussi nette qu’un parfum. Il perçut la détente et le calme. Elle l’accueillait. C’était à peine une pensée, plutôt une sensation d’amitié pure.” L’union n’est pas intellectuelle, elle est sensation. Mais l’esprit du Partenaire reste énigmatique et obscure, elles se ferment à l’évocation de Shakespeare et Coleridge taquine Cordwainer Smith, avec un brin de misogynie. Ils sont de grands sphinx. On pense à Béatrice au sommet du purgatoire. Esprits complémentaires mais appartenant à deux ordres différents. Métaphore animale de la femme ici : le Partenaire concède à l’homme la supériorité intellectuelle écrit Smith, comme une prétention un peu vaine, et fragile au sein du “Grand extérieur”. Elle protège avec tendresse, bien consciente de sa puissance supérieure dans ces mondes-là. Les chats puissants et doux.
Quelle honte, d’envoyer une jolie créature comme toi voltiger dans le froid du néant à la chasse aux Rats plus gros et plus forts que nous tous. Tu n’as jamais demandé ce travail, non ?
En guise de réponse, elle lui lécha la main, ronronna, chatouilla sa joue de sa longue queue fournie, se retourna et le regarda de ses yeux dorés.
Les yeux dorés se rapportent bien entendus au deux derniers vers des « Chats » : Et des parcelles d’or, ainsi qu’un sable fin, étoilent vaguement leurs prunelles mystiques.
Ne nous contentons pas d’avoir démontré que “Le Jeu du Rat et du Dragon” est la mise en prose des Chats de Baudelaire. Il s’agit maintenant de tirer quelque signification de ce fait. Nous sommes toujours face au questionnement baudelairien quant à la nature de la femme, qui est chez lui souvent animalisée. Mais ici il nous apparaît bien que cette animalisation n’est pas une infériorisation. Au contraire, Dame May est plus puissante, elle est plus rapide, et plus forte qu’Underhill. Elle est la véritable protectrice de l’humanité, dans la tradition égyptienne de la Déesse Bastet à tête de chatte, joie du foyer, maternité et chaleur du soleil. Je ne sais pas ce qui inspira chez l’humanité cette conception de l’homme et la femme comme deux substances radicalement antithétiques, peut-être la contemplation de leurs organes sexuels. Ici elle se manifeste par la métaphore de l’animalité, il y en a d’autres. D’autres arguent que de différence il n’y a pas, tel Montaigne : “Je dis, que les masles et femelles, sont jettez en mesme moule, sauf l’institution et l’usage, la difference n’y est pas grande”. Débat dans lequel je me déclare incompétent. Distinguons simplement pour qui cette différence est vécue dans l’horreur – la misogynie absolue d’Otto Weininger -, dans la terreur – chez K Dick -, ou dans la confiance, chez Smith. Baudelaire oscillant entre ces différents pôles. Mais même chez Smith, l’inquiétude est présente. La folie guette tout autour, et la tristesse habite “l’amitié pure”.
Lorsqu’il s’était trouvé pour la première fois en contact avec son esprit, il s’était étonné de sa clarté. Avec elle, il se rappelait de son enfance de chaton, chaque expérience amoureuse qu’elle avait vécue. Il pouvait discerner, presque reconnaissables, tous les autres bouteurs de lumières avec qui elle avait combattu. Il se voyait lui-même en elle, radieux, adorable, désirable.
Il pensait avoir souvent décelé l’ombre d’un regret…
Une pensée triste et douce : quelle dommage qu’il ne soit pas un chat.
Quant à l’analyse de Jakobson et Lévi-Strauss : les chats n’éliminent certainement pas la femme, qui n’est quand à elle pas minuscule. Elles sont là et l’accompagnent, tandis que lui se portera vers d’autres sujets d’explorations ; les hiboux, la pipe, et le spleen bien sûr, l’horreur du néant, l’alchimie de la douleur. Ces chats-là, amis de la science et de la volupté, que nous pourrions contracter en science de la volupté, et qui vivent dans ces maison, ne sont-elles pas ces prostituées pour lesquelles Baudelaire était plein de tendresse ? Des grands sphinx allongés au fond des solitudes, qui semblent s’endormir dans un rêve sans fin.

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