Peu de commentateurs semblent avoir remarqué que "Oh la la", le troisième titre du Monde Chico, était un détournement de l'un des plus célèbres poèmes de Rimbaud, "Ma bohème". Qui débute ainsi, par cette image de la pauvreté, "Je m'en allais, les poings dans mes poches crevées ; Mon paletot aussi devenait idéal", puis se poursuit "J'allais sous le ciel, Muse ! et j'étais ton féal ; Oh ! là là ! que d'amours splendides j'ai rêvées ! Mon unique culotte avait un large trou.– Petit-Poucet rêveur, j’égrenais dans ma course / Des rimes". N'égrènent-ils pas aussi dans leur course, des rimes ? "Viens visiter, chez nous pas de gros meubles, pas de grosses tėlės / On prend les cafards dans l'mouchoir / Et moi j'ai trop l'seum depuis qu'j'suis né / Y'a qu'le diable qui m'laisse des pourboires". Un clip au hasard. Ni grosses voitures, ni gangstérisme, plus de semblant, "je vis ce que tu inventes". Bling brisé, pose rejeté, PNL présente le quotidien gris du petit dealer de cité, sur un son de trap mélancolique. Succès unanime, du blog spécialisé branché depuis leur première mix-tape QLF, jusqu'à la presse parisienne, tandis que sur Facebook les gens se montrent – des jeunes gens, des pères de familles, des enfants -, les mains pleines du Monde Chico, un CD, deux, cinq aussi, comme si tous attendaient ça depuis trop longtemps, à raison. Le dernier événement dans le rap français date de l'année 2000, mauvais oeil, premier album de Lunatic, après le carton de Seul le crime paie, et Booba rappait à l'époque, "J'ai les joues pleines de textes / Ils sont souvent tristes et / Je marche sur des roses rouges
/ Pas de lyrics à l'eau de rose…" Depuis il est à Miami avec la Fouine, ils font de la musculation je crois. Le succès est impitoyable : combien de rappeurs se sont retrouvés, par la grâce d'un argent tombé du ciel – le rap est le dernier rayon qui se vend -, exfiltrés de leur terre nourricière, de leur inspiration, se retrouvant à chanter les vertus de leur piscine privé.
Parce-qu'ils devenaient de plus en plus dur de se reconnaître dans la surenchère homosexuelle d'un Booba - "Mets-toi dans l'cul ton Vélib', hasta luego" ou de Kaaris - "Le bouchon de liège est dans ton anus / Et je pousse encore avec mon phallus" - le rap ne vibrait plus, il était sans résonance, et voici PNL qui parle d'un quotidien où chacun peut se retrouver. La description du quotidien du dealer offrant un visage à cette figure honnie, rassurant les citadins – les dealers eux-aussi une âme -, ce qui était déjà tout l'enjeu de la série The Wire, donner un visage et une voix à ceux qui habituellement portent des cagoules. Résonnant aussi dans sa monotonie avec la vie professionnelle du travailleur, dont le titre "Je vends" peut parler aussi bien au dealer qu'au gérant de Kebab : "Lundi : j'vends / Mardi : j'vends / Mercredi : j'vends / Jeudi : pénurie / Jeudi soir : j'vais cher-cher / Vendredi : j'vends / Samedi, dimanche : j'vends Pour la miff' !" Pour la famille, leitmotiv de PNL, Que la famille, le titre de la première mixtape, un rap de père de famille, tous les jours au boulot, pour la famille. Voilà qui détonne – en gris – avec le rap gonflette et désoeuvré qui jusque là balançait entre l'ego-trip et la menace. Partition chez PNL qui n'est pas sans filiation pour autant, "Everyday Struggle" de Notorious Big, chez les américains : "I know how it feel to wake up fucked up / Pockets broke as hell, another rock to sell". La dépression, « I don't wanna live no more », la pauvreté « Another drug to juggle, another day, another struggle », ou le réalisme du Ministère A.M.E.R. d'un été à la cité.
Je vis, je visser - PNL
Le tempo est ralenti, la voix trafiquée et l'ambition démesurée : c'est le monde ou rien. Si la langue n'est pas oubliée, elle tranche avec la langage classique des anciens. Langue coupée, s'exprimant par onomatopées, argot et allitérations bizarre dont la forme la plus aboutie et la plus nouvelle est cette rime de "Oh lala" encore : "Baba, je bibi, en bas", situation inaugurale à partir de laquelle se dévide tout PNL. Le rapport à la famille, le travail, et la situation morale et dépressive de l'affaire. Refus du mensonge et du faux semblant : il n'y a aucune apologie du deal, ce qui est bien clair ici ; "C'est sale quand j'vends la came / Mais bon, croyez pas qu'j'kiffe, des remords quand j'suis à table". L'ennui, la pauvreté, le danger aussi, en un mot le sem : "l'temps passe J'vois l'soleil, s'lever, s'coucher, j'mens quand j'dis "Ça va"". Pauvreté des thématiques, revenant en boucle, l'obsession de l'argent, dans tous les titres, ce qui pourra rebuter l'auditeur, PNL tourne en rond, ce à quoi mêne la voie courbe, vers le bas donc, "Igo on est voué à l'enfer / L'ascenseur est au panne au paradis / C'est bloqué ? Ah bon ? Bah j'vais bicrave dans l'escalier", la drogue, le vice, en étant le triste échappatoire, ou plutôt la bulle stagnante, ne permettant guère d'élévation, c'est le refrain désormais classique "J'suis dans ma bulle, bulle, bulle / Oh shit, le shit, le shit, bulle", addictif comme il se doit, assortie de sa trentaine de "ouais ouais ouais ouais".
Intervient par la suite une très étrange métaphore pour décrire cette perdition et ses lieux – rue, hall, tout ce qui est "en bas" -, elle est dans "Je vends" : "Dans la vallée, les mains salies". Cette métaphore de la perdition a toute une histoire, le fait qu'elle soit peu usitée pose question, une question qui résonne avec les insinuations malveillantes de certains journalistes face au succès éclair de PNL. Et si PNL était un coup monté par des post doctorants en littérature médiévale ? Un gros canular, comploté en association avec des anciens d'Alliance Ethnik ? Leur prose poétique n'est-elle pas truffé de références littéraires qui semblent hors de portée de deux dealers des Tarterêts ? Dans la vallée n'est-elle pas une référence explicite à la célèbre "Ascension du mont Ventoux" de Pétrarque ? Pour ceux qui ne l'aurait pas lu, je me permets de le résumer brièvement. Dans cette lettre, Pétrarque raconte à son ami Dionigi da Borgo San Sepolcro sa course, dont on se doute rapidement qu'elle est métaphorique. Il ne s'agit pas tant de monter le mont Ventoux pour en apprécier la vue, mais bien de se délivrer du vice. Non pas que le mont ne fut pas monté – certains commentateurs y ont vu une effroyable imposture -, mais qu'il fut monté dans l'idée de s'élever vers la vertu. "L'effort sans mesure vient à bout de tout" se répète-t-il en mantra, c'est un vers de Virgile. Mais voici qu'il peine, car il ne prend pas la voie droite. "Alors que mon frère suivait le raccourci de la crête pour gagner en altitude, je restais, moins énergique en contrebas : il avait beau m'appeler et m'inciter à prendre au plus court, je lui répondais que j'espérais arriver plus facilement par l'autre côté : peut importait si le chemin s'en trouvait plus long, pourvu qu'il ne fût pas trop escarpé". Remarquons ici qu'il est accompagné pour cette ascension de son frère, ce qui est très Monde Chico, aucun de ses amis n'étant apte à l'accompagner, comme Pétrarque l'explicite comme suit ; "S'agissant de choisir un compagnon, presque aucun de mes amis (ce qui est étonnant à dire), où que je me tourne, ne semblait faire l'affaire : tant il est rare que les intentions et les comportements, même entre proches s'accordent exactement. L'un était trop nonchalant, l'autre trop pointilleux ; l'un était trop empoté, l'autre trop impulsif ; l'un était trop maussade, l'autre trop joyeux. (…) C'est dans ma famille que je cherchai finalement mes ressources : je m'ouvris de la chose à cet unique frère, mon cadet, que tu connais bien. Il m'en fut reconnaissant : rien ne pouvait le rendre plus heureux que de tenir, à mes côtés, le rôle d'un ami en même temps que celui de frère." Ce que PNL traduit en un acronyme : QLF.
Intervient par la suite une très étrange métaphore pour décrire cette perdition et ses lieux – rue, hall, tout ce qui est "en bas" -, elle est dans "Je vends" : "Dans la vallée, les mains salies". Cette métaphore de la perdition a toute une histoire, le fait qu'elle soit peu usitée pose question, une question qui résonne avec les insinuations malveillantes de certains journalistes face au succès éclair de PNL. Et si PNL était un coup monté par des post doctorants en littérature médiévale ? Un gros canular, comploté en association avec des anciens d'Alliance Ethnik ? Leur prose poétique n'est-elle pas truffé de références littéraires qui semblent hors de portée de deux dealers des Tarterêts ? Dans la vallée n'est-elle pas une référence explicite à la célèbre "Ascension du mont Ventoux" de Pétrarque ? Pour ceux qui ne l'aurait pas lu, je me permets de le résumer brièvement. Dans cette lettre, Pétrarque raconte à son ami Dionigi da Borgo San Sepolcro sa course, dont on se doute rapidement qu'elle est métaphorique. Il ne s'agit pas tant de monter le mont Ventoux pour en apprécier la vue, mais bien de se délivrer du vice. Non pas que le mont ne fut pas monté – certains commentateurs y ont vu une effroyable imposture -, mais qu'il fut monté dans l'idée de s'élever vers la vertu. "L'effort sans mesure vient à bout de tout" se répète-t-il en mantra, c'est un vers de Virgile. Mais voici qu'il peine, car il ne prend pas la voie droite. "Alors que mon frère suivait le raccourci de la crête pour gagner en altitude, je restais, moins énergique en contrebas : il avait beau m'appeler et m'inciter à prendre au plus court, je lui répondais que j'espérais arriver plus facilement par l'autre côté : peut importait si le chemin s'en trouvait plus long, pourvu qu'il ne fût pas trop escarpé". Remarquons ici qu'il est accompagné pour cette ascension de son frère, ce qui est très Monde Chico, aucun de ses amis n'étant apte à l'accompagner, comme Pétrarque l'explicite comme suit ; "S'agissant de choisir un compagnon, presque aucun de mes amis (ce qui est étonnant à dire), où que je me tourne, ne semblait faire l'affaire : tant il est rare que les intentions et les comportements, même entre proches s'accordent exactement. L'un était trop nonchalant, l'autre trop pointilleux ; l'un était trop empoté, l'autre trop impulsif ; l'un était trop maussade, l'autre trop joyeux. (…) C'est dans ma famille que je cherchai finalement mes ressources : je m'ouvris de la chose à cet unique frère, mon cadet, que tu connais bien. Il m'en fut reconnaissant : rien ne pouvait le rendre plus heureux que de tenir, à mes côtés, le rôle d'un ami en même temps que celui de frère." Ce que PNL traduit en un acronyme : QLF.
Pétrarque a ses faiblesses, il a ses vices, il est paresseux, il tient à éviter les pentes escarpées. Il a perdu la voie droite, celle qu'avait lui même perdu Dante à l'ouverture de l'Enfer, "Au milieu du chemin de notre vie, je me retrouvai par une forêt obscure, car la voie droite était perdue", et qui le conduisit "au pied d'une colline, où finissait cette vallée". Cette voie droite que Lancelot refusa toujours de quitter, interprétant littéralement, en intégriste de la morale, cette métaphore de la vertu. Au vavasseur, qui lui propose une voie plus sûr pour atteindre le pont de l'Epée, Lancelot répond, "Cette autre voie est-elle aussi droite que celle-ci ?". Elle est plus longue, mais plus sûre lui répond l'autre. Alors Lancelot n'en veut point. Et Pétrarque de s'admonester lui-même : "Quand tu auras erré à souhait, il te faudra bien choisir, après avoir différé malencontreusement ton effort : monter vers les cimes de la vraie béatitude, ou te vautrer lâchement dans la vallée de tes péchés, et endurer alors (je frémis à cette prédiction), si les ténèbres et l'ombre de la mort t'y surprennent, une nuit éternelle de supplices, à perpétuité." PNL note : "Tellement plus bas que terre, que je vois les pieds de Lucifer" Ce qui dans la topographie dantesque indique le passage entre l'enfer et le chemin tortueux vers le Purgatoire, accroché aux côtes velues du diable. "J’recherche bonheur pour ma chair / Et j’recompte vers l’Enfer / Igo j’me perds et j’erre". Si PNL tourne en rond, forme des boucles si mélancoliques, cela est l'expression formelle de la perte de cette voie droite inaccessible et désirée. Enfin si cela s'exprime par l'emploi de métaphores très anciennes, nous retiendrons l'hypothèse d'une connivence souterraine, d'une poétique traversant les âges. Ce qui nous ramène tout naturellement à Rimbaud, "A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu : voyelles", auxquelles répondent les consommes ironiques de PNL, "J'veux du L, j'veux du V, j'veux du G, pour dessaper ta racli".
Qu'il est facile de descendre aux Enfers ! La porte du sombre empire est toujours ouverte - Virgile
Il ne faut pas sous-estimer le rap. C'est un machine à injecter des rimes dans nos consciences, les voici qui tournent dans nos esprits, elles font notre éducation, "ouais ouais ouais ouais ouais le monde ou rien». A la manière des exempla, ces citations latines parfois obscures, qui jalonnent les textes et la conduite de Pétrarque. "Vouloir ne suffit pas : tu dois désirer pour réussir" lui dit Ovide, mort mais bien vivant dans les âmes. "Il faut renoncer au vice" : là c'est Cicéron qui parle. "T'aimes pas la paix c'est que t'as pas fais la guerre", ça, c'est PNL. Entendons ce qui circule. Participons au tri, mais ne négligeons pas cette tâche. Pour le reste de cette chronique, il s'agira de ça, entendre, moi je n'ai plus rien à rajouter là dessus, qui ne soit dit en rimes sous autotune. Il me reste cependant à raconter la fin de l'ascension du Mont Ventoux. Pétrarque est parvenu au sommet. "Puisse mon esprit accomplir le chemin auquel il aspire, jour et nuit, aussi bien qu'aujourd'hui mon corps, une fois les difficultés vaincues, a parcouru le sien !". Autrement dit cette victoire du corps et du jour, n'est que transitoire, et il n'aura rien acquis. Pétrarque ouvre un exemplaire des Confessions de Saint Augustin qu'il avait traîné jusque là, il a toujours un livre dans son manteau. Il tombe sur une page au hasard : " Les hommes ne se lassent pas d'admirer la cime des montagnes, l'ample mouvement des flots marins, le large cours des fleuves, l'océan qui les entoure, la course des astres ; mais ils oublient de s'examiner eux-mêmes." Notamment de déterminer ce qui le retient dans la vallée. Beaucoup de choses le retiennent dans la vallée. L'ascension du mont Ventoux n'est pas l'histoire d'une conversion, comme celle que fit Augustin dans sa trente troisième année – tout comme Pétrarque lorsqu'il fit cette ascension. Augustin qui viendra le visiter en rêve – c'est à dire en littérature, l'équivalence est bien connue –, rêve que Petrarque relatera dans « Mon secret ». Augustin lui dira "Il voudrait qu'on le délivre, mais pas s'il doit perdre ses chaînes". Ces chaînes, Pétrarque les connait bien : c'est Laure, c'est le besoin de reconnaissance. Revenons au Mont Ventoux : "Mais pour l'heure il me reste à régler trop de comptes ambigus et déplaisants. Ce que j'aimais, je ne l'aime plus. Ou plutôt, ne mentons pas : je l'aime encore, mais honteusement, tristement. Me voici, cette fois, dans le vrai. C'est ainsi : j'aime ce que j'aimerais ne pas aimer, ce que je souhaiterai haïr. J'aime pourtant : contre mon gré, contraint, misérable, affligé. Malheureux que je suis, j'éprouve sur moi-même la vérité du vers fameux : « Je te haïrai si je peux, sinon je t'aimerai malgré moi. » ". Voilà le vice. Au terme de "Mon secret", il semble qu'Augustin soit sur le point de convaincre Pétrarque de l'inanité de la gloire littéraire – laisse moi te dire que tu te trompes en t'épuisant à écrire des livres -, et de son amour pour Laure – Insensé ! Pendant seize ans tu as donc alimenté le brasier de ton âme avec des images flatteuses ! L'Italie n'a pas été plus longtemps sous le joug d'un ennemi fameux / Pense aux gémissements, aux flatteries, aux larmes que tu as jetées aux quatre vents, à la façon hautaine dont elle les a accueillis. - Pétrarque dit oui à tout. Puis change d'avis « Ouais ouais ouais ouais ouais, le monde ou rien. ». Il entame la descente. "La lune, dans la nuit secondait notre marche."J'téma la lune, les péchés m'entêtent
Les anges me parlent mais moi j'entends pas
Je suis dans ma bulle je suis baisé j'm'pète
J'comprends pas pourquoi j'comprend pas

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