jeudi 14 mai 2015

Démineurs ::: Kathryn Bigelow





La mort emporte rarement d'un seul tenant. Elle préfère te prendre morceau par morceau, organe par organe. Chaque possession, chaque relation, progressivement. Le démineur lui aura cette chance : les mains dans la machine, par erreur ou simplement destinée, lorsque le vent se lève sa tête vole au vent. Elle se fait onde, passe du solide au liquide, ça rompt les amarres d'un même souffle. Le crâne qui enveloppait le cerveau, le cou soutenant le crâne, le coeur irriguant ses cellules, chaque cellule entre elles, tous les liens que faisait de cette matière un homme volent en éclat, telle une toile d'araignée dans laquelle on passe la main. Cinématographiquement cela donne cette première scène de démineur : une tête éclatant sous le casque d'un scaphandre, du sang sur une vitre. Le mort reste sous cloche, son essence capturée au sein de son habit de travail. Un vivant viendra le remplacer.


Will James débarque dans une équipe de déminage de l'armée américaine en Irak. Rapidement il montre qu'il en a de grosses et qu'il est plutôt bon. Son efficacité fait de lui un héros, et ses talents tout comme sa chance le place sur un ordre différent du commun des mortels. En vérité il est simplement un métier, démineur. S'il survit, c'est simplement pour éviter au film d'avoir à changer de protagoniste principale toutes les deux scènes. Sang froid, efficacité et capacité à transgresser la règle lorsque cela s'avère nécessaire : ce que devrait être tout bon professionnel.


Retour au camp, la tension nerveuse est difficile à faire retomber. Mauvais hardrock, bières et rixes entre collègues. Le bruit, la douleur et l'alcool, tout le monde connaît ça. Will James face au rayon céréales d'un supermarché d'Amérique ou d'ailleurs. Trop de couleurs, de formes, de goûts, de taille, de noms pour un choix qui n'en ait pas, simplement se gaver de sucre, finir écoeuré. Lassitude quand à ce que propose l'arrière : à quoi bon se battre devant, si c'est pour défendre ça, ce mode de vie là, qui n'est qu'un dispositif visant à épuiser l'esprit de décision en l'harassant de choix sans conséquences.


Tel un chirurgien, voici le démineur face à un engin explosif improvisé fixé à un homme. Des armatures en métal fixé par des cadenas autour de son corps tel une vierge de fer, l'antique instrument de torture. Mais il ne s'agit pas ici de pics acérés qui viendront pénétrer la chair de la victime, mais des morceaux de métal qui viendront l'ouvrir aux 4 vents pour la disperser. Ici le scalpel ne suffit plus, il faut la pince monseigneur. A travail grossier, réponse du même tonneau. Mais le temps manque, la minuterie est réglé courte.



Le corps aussi pourrait être pensé comme un assemblage hétéroclite d'engins explosifs improvisés. Des minuteries invisibles disséminées entre les tissus, qui font clic clic avant de faire « boum » par ci, « boum par là », la plupart du temps en silence, le corps étant capable de se désamorcer tout seul, pour remonter un autre dispositif un peu plus loin. Mais cela peut aussi être sonore, boom dans la tête et rideau noir, le crâne s'inonde de sang, boom le coeur, qui galope d'un clic un peu trop cliquetant, voire plus de clic du tout. Il faut alors faire venir de l'extérieur un de ces petits engins. Qui lui même est soumis à une péremption, et menace de se désamorcer sans prévenir. Et nécessite quelques adaptations métaboliques et l'absorption d'autres engins improvisés potentiellement explosif, en poudre, en gelule, en piqure. On étaie, on renforce, on décale, on surveille et ça devient compliqué, le château de cartes menace de s'effondrer à chaque instant, et au dernier terme, ce n'est plus tant l'organe que le médecin qui tue, quand sa petite machinerie de métal et de chimie s'effondre sur elle même, entrainant dans le collapse générale les vieux organes fatigués.

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