dimanche 27 janvier 2019

Conversation avec Orsten Groom ::: 6-4-2 (3/5)


S — Alors celui-là...
G — C’est « 6-4-2 »

S — Ah, 6-4-2, il y a des choses à dire sur 6-4-2. 
G — Sais-tu ce que c’est, 6-4-2 ?

S — 6-4-2, c’est le président Schreber, les faux hommes dessinés à la 6-4-2 dans son délire paranoïaque, il y a un gros fil à tirer avec 6-4-2...
G — C'est une expression pour les choses faites vite-fait, mal branlées, mais il se trouve que c’est aussi, et là on va pouvoir parler de Dieu, que c'est une méthode de dessin, pour dessiner des têtes. Tu fais le 6 pour le front et l’oeil, 4 pour le nez, et un 2 pour la bouche et le menton. Et ce qui me plaît aussi c’est que 6-4-2 c’est un compte à rebours. Et nous parlions du Tsim-Tsoum à l’instant (oui, c'est ce que nous faisions, juste avant et hors micro). La question est : comment les choses apparaissent ? Il n’est pas du tout question d’inspiration. La peinture n’a que faire de mon inspiration. C’est une puissance, un phénomène qui a toujours existé. J’ai une attitude animiste, déterministe, si tu veux, voilà comment je pourrai l’expliquer simplement. La peinture s’est toujours faite, sans interruption, sans problèmes, elle renouvelle ses enjeux, crée ses petits effets de surprises, elle fait de l’inouï ininterrompu. Et on ne sait jamais ce que la peinture peut faire. Elle peut faire ce qu’elle veut. Cinq minutes par exemple avant que Twombly apparaisse, on avait aucune idée que la peinture pouvait faire ça. Et pourtant elle le fait. Et cinq minutes avant Vermeer c’était pareil. La peinture, quand elle en arrive à un moment où elle a besoin de Picasso, elle prend le petit Pablo et elle lui fait faire du Picasso. On a toujours tendance à considérer que les tableaux sont une espèce de décoration pour les êtres humains alors que c’est le contraire. Nous sommes les jouets de phénomènes qui nous instruisent. Par exemple tu respires, tu es bien obligé de respirer. Tu ne vas pas te rebeller contre le fait de respirer. Sinon crève. C’est un fait acquis.

S — Oui c’est chaud. 
G — Et la respiration se fait naturellement. C’est ce que les romains appelaient le « Génie ». Le génie est ce qui se fait de soi-même sans intervention humaine particulière, c’est la façon qu’a ton coeur de battre. La peinture se fait comme ça. Et la peinture prend en charge tout ce que en quoi l’homme est calamiteux ou quoique ce soit. Elle peut prendre en charge ses interrogations, ses angoisses, le pouvoir, la guerre, une pomme. Un tableau peut tout gérer, sans problèmes, sans produire de mal. Et il gère aussi la question de la création. On s’imagine qu’il s’agit d’inspiration mais non ! Lorsque tu travailles tu n’es pas du tout en transe, tu es là, c’est très concret, à faire ce qui doit être fait. Même si tu peux être excité par certaines découvertes, certains enjeux, même si tu peux être fier, tu fais ce qu’il y a à faire. Et tu le vois bien : quand tu regardes ton tableau tu vois qu’il manque du bleu. Et bien tu rajoutes du bleu, tu obéis. Tu ne peux pas considérer que c’est ta création, que tu as été inspiré, non. C’est juste que tu vois que ça ne va pas, qu’il manque du bleu, qu’il faut y remédier. Lorsque tu as une idée, tu n’en as pas la paternité. Par exemple ici « Le monde prend feu », elle arrive, elle t’instruit et t’informe, t’excite aussi, et tu procèdes. En toute impersonnalité. Être génial c’est ne pas être au centre de soi, c’est décentrer la terre.

S — Et bon sur 6-4-2, le bleu est venu en dernier ? 
G — Ah, mais le bleu a toujours été là, s’il a été posé en dernier c’est qu’ il était en réserve depuis le départ. Après il se trouve qu’en effet j’ai une façon d’utiliser les couleurs entre elles, notamment les complémentaires, et donc si il y a du rouge il va y avoir du vert, si je met du jaune il va y avoir du violet, si possible à égalité de termes. Et je m’efforce d’employer les valeurs noir et blanc comme des complémentaires aussi. Et si il y a du jaune derrière il y aura du jaune devant, car tous les plans doivent fonctionner sur le même plan : écrasé, un grand plat, monochrome, le grand gris. Ou plutôt si tu veux un état d’immanence. Je suis plutôt branché immanence que transcendance. L’immanence c’est ce qui est là, pour toujours déjà-là, le « désormais » : le monde existe, la peinture existe, les formes qui gigotent sur ton tableau appartiennent déjà à un certain mythe, au langage. 

S — Oui.
G — Le formidable c’est de retrouver cet état des choses tautologique qui est la création, mais qui n’est pas la tienne. C’est La Création. Dans laquelle s’ébrouent ses créatures. Dont je suis, dont le tableau est. Donc, qu’est-ce qu’on nous raconte sur la Création, on nous parle du Tsim-Tsoum : Dieu qui se retire pour laisser la place. Plus exactement, une parole de Dieu qui est retirée. Plus exactement un jeu de mot. Quand il apparaît dans le buisson ardent avec Moïse tu te rappelles, il ne dit pas « Je suis qui je suis », non non non. Très exactement il dit « Je suis l’est ». Alors ça ne veut pas dire je suis moche, c’est « je suis l’est », E-S-T. C’est déjà conjugué. Bon on retrouve du Mitteleuropa comme par hasard. C’est le principe de conjugaison qui est déjà préexistant, qui est déjà-là. Et donc il te dit, que le langage et la grammaire sont préexistantes à sa propre apparition. En potentiel. C’est déjà déjà là. C’est toujours déjà là. Comme dit Jean-Michel Albero-là, le tableau dit « Toi-même » et le spectateur dit « Moi-aussi ». Voilà.

S — Oui.
G — Pour en revenir au Tsim-Tsoum, Dieu fait un jeu de mot et Dieu retire ce qu’il a dit. Un jeu de mot peut-être complètement foireux, complètement débile. C’est une supposition… Mais pourquoi il aurait pas fait de jeu de mot débile ? C’est possible. Tout est possible. C’est ça qui est super. Et c’est pour ça que l’art est super. Et qu’il n’y a aucun problème. 

S — Ouais. Et pour en revenir à 6-4-2. 
G — On me dit souvent « Gna gna gna c’est morbide, ta-ta-ta sous prétexte qu’il y a…

S — Un squelette avec trois rats qui dansent dessus. 
G — Sauf que ce n’est pas morbide. Car il y a une chose qui permet de le contrer pour s’en emparer c’est le macabre. Le macabre s’empare des déterminations morbides, tout ce qui est affligeant, funeste, triste, toutes les passions tristes, pour les réactiver, les carnavaliser et les remettre en jeu. J’ai découvert ça au Mexique, comme quoi je suis pas un mec-si-con. C’est ici très clairement le cas : la danse des rats, une danse d’Holbein, et un poisson aussi. Et très certainement un petit Jésus là haut. 

S — Et il y a le Cervin là haut. 
G — Le ? 

S — Le Cervin, c’est une montagne en Suisse qui est un peu branlée comme ça. 
G — Ah bah tiens ça tu vois je ne le savais pas, tu me l’apprends.

S — Ou alors c’est un chapeau pointu de sorcière, mais le Cervin il a presque cette forme là, c'est un Cervin dans le mirroir. 
G — Ah mais si tu vois le Cervin, c’est un tableau suisse. Et Schreber est suisse. 

S — Hum tu es sûr qu’il était suisse ? Ca m’étonnerait
G — Si il était suisse, le Cervin est suisse, le tableau le savait déjà mais je ne l’apprends que maintenant. 

S — Je ne suis pas sûr mais ces quatre squelettes, cette danse, je l’ai vu dans un Corto Maltese, celui qui se passe en Suisse, « Les Helvétiques », où il recherche le château du Graal en Suisse. 
G — Et bien voilà. Tu sais quoi il va changer de titre immédiatement. Les titres arrivent plus ou moins immédiatement, généralement ils arrivent au milieu. Ils sont comme des coupes d’immanence au milieu. Lorsque le tableau commence à se peupler et que j’enquête dessus, je trouve un terme. Et « terme » en français ça veut aussi dire la fin.



S — Tu ne sais pas au début qui il est.
G — Non je dois enquêter en plusieurs langues même : le français, l’anglais, l’allemand, surtout l’allemand car il permet de raisonner autrement, déjà dans la fabrication des mots. J’utilise le polonais, le russe et la passion étymologique fait bien sûr qu’il y a du grec et du latin. Et cette espèce de Yiddish, qui est ma compote, qui comme l’allemand, offre un parfum de Grande Histoire.

S — De la Mitteleuropa.
G — Un parfum de déjà-là. Et oui volontiers Mitteleuropa. Donc le titre va changer en effet. Là je me rends compte c’est un tableau suisse. On va se renseigner sur la Suisse, on va trouver. Mais c’est quand même rigolo par rapport à ce qu’on disait sur la création, le mot qu’on retire. Tu sais que dans du gruyère, plus il y a de trous, moins il y a de gruyère. Mais plus il y a de gruyère plus il y a de trous. Donc plus il y a de gruyère, moins il y a de gruyère. 

S — Oui, il y a un problème comme ça avec le gruyère, je m’en souviens maintenant.
G — Il y a un enjeu comme ça avec la mystique, avec la création. Que ce soit la création du monde ou la création d’un pâté sur la plage. Et les tableaux sont suspendus entre les deux. 

S — Là je suis trop près du tableau pour bien voir ce qu’il représente en fait. Parfois il vaut mieux les photographier pour les voir de loin et en petit sur le Samsung… Il y a la grosse forme rouge au milieu, et puis il y a un truc. C’est compliqué car pour le titrer il faut déjà bien le voir. 
G — Moi je pars du principe qu’on voit tout. Le tableau se prépare comme un dandy s’habille devant la glace. Il paraît que Gogol terrorisait sa servante parcequ’il passait des journées entières à répéter son nom en boucle devant la glace « Nikolaj Gogol Nikolaj Gogol Nikolaj Gogol… »

S — D’accord. Comment s’habille un dandy devant la glace ? 
G — Comme une femme très apprêtée si tu veux. Il s’habille, il se coiffe, il se pouponne, jusqu’à ce qu’il soit prêt. Et après il se casse, il part faire la fête. 

S — Effectivement là c’est vraiment la fête. 
G — Disons que là le coup des 6-4-2 répondent à une demande de circulation de bleu, il y a aussi une mémoire de la main, et je me suis dit tiens le 6-4-2 ça rentre. Comme ça avait l’air d’être la fin du tableau, « Ah c’est ça que le tableau portait en lui, qu’il voulait rendre». Donc j’ai cru que c’était le sujet. Et après il y a un 6-4-2 dans le en mirroir. Et donc il s’appellerait « Le mirroir suisse » ça serait très bien. Alors c’est hermétique, d’accord. Mais pas pour l’intéressé, qui est la peinture. 

S — Attends déjà on va vérifier Schreber, je ne suis pas sûr qu’il soit suisse. En plus Schreber c’est très compliqué, parce que tu as déjà sur lui une telle masse d’exégèse - ses délires paranoïaques, pourquoi il était fou, son homosexualité supposée -, tous les psychanalystes, les philosophes qui se sont rués sur lui, qu’il a comme perdu en clarté, et en reprendre l’exégèse c’est aussi faire l’exégèse de son exégèse, de pourquoi on a voulu dire ça de ce brave petit président de tribunal. Tant et si bien que le garçon, et bien il n’existe plus vraiment, c’est « Le Président Schreber », et c’est le bordel. 
G — Ah oui tu as raison (Il regarde sur son téléphone). « Schreber, Leipzig, Allemagne ». 

S — Oui tu as même Deleuze qui a écrit là-dessus, c’est l’horreur. 
G — C’est très riche. Tiens, « Pollution nocturne ». Je clique. Je tombe sur la page wikipédia de l’éjaculation. « Sammerguss ». Cela pourrait-être son nom. Mais tu vois, c’est comme cela ça que ça se passe. Parfois trois ans plus tard tu lis une page et tu te dis : « c’est exactement ça le tableau ». En fait je les change tous les temps mes titres, je les actualise. Ce n’est pas moi qui sait. Je n’ai pas un projet, que j’exécute ensuite. Ce serait l’équivalent de faire du coloriage, ou de s’exprimer. Aucun artiste ne s’est jamais exprimé. L’artiste exprime la peinture et la peinture exprime le monde. Et elle exprime : une pomme. Alors ensuite on est emmerdé sur Cézanne, on ne peut pas se dire "Cézanne exprime une pomme". D’ailleurs dans le film français mauvais sur Cézanne, des pommes il n’en ont pas trop mis. Par contre la montagne Sainte-Victoire voilà, car « nos régions ont du talent » etc…. On ne s’exprime pas ! Ce serait considérer que l’homme est au centre du monde avec son petit point de vue. Déjà « Point de vue » tu sens l’arnaque de la perspective…

S — Je pense que cette idée d’expression provient de cette période de la littérature engagée. Ou alors cette idée que les romantiques ont exprimé leur sensibilité.
G — Sauf que non, les romantiques expriment une sensibilité de l’homme par rapport au problème de sa subjectivité. Mais tu n’es pas là pour t’exprimer personnellement.


S — Oui sinon ça peut être un peu moyen...

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