Quand nous aurons regagné nos anciens corps – et remarquez mon emploi du terme “ancien”, qui ne pourrait s’appliquer au D-Liss, et pour cause, vous allez découvrir que le temps ne s’est pas écoulé. Nous pourrions rester ici cinquante ans, que l’effet serait le même ; nous regarderions ma résidence lunaire pour ne rien y trouver changé, et quiconque nous observerait n’aurait pas perçu la moindre perte de conscience, contrairement à ce qui se passe avec le D-Liss, pas de transe ou de stupeur. Un simple battement cils, peut-être. Une fraction de seconde. Je veux bien vous concéder ça.
Palmer Eldritch
Ô temps suspends ton vol ! Laissez, laissez mon coeur s’enivrer d’un mensonge, plonger dans vos beaux yeux comme dans un beau songe, et sommeiller longtemps à l’ombre de vos cils. Mais en quel enfer ? Ces lignes résonnent parfaitement avec notre situation, empoisonné par l’Absinthe. Et nous perdons le rythme, notre feuilleton se disperse, se ralentit, il en faudrait peu que nous ne soyons perdus ici, entre ces lignes, ces Correspondances infinies, entre les yeux verts et ce ciel brouillé. Il nous faudrait reprendre un peu d’élan. Voici le chat qui se pointe, qui dormait quelque part, il vient interrompre nos rêveries, à moins qu’il ne soit que le fantôme de ce fantôme-là. Dans ma cervelle se promène, ainsi qu’en son appartement, un beau chat, fort doux, et charmant.
LI – Le Chat
Le chat est un animal d’une si parfaite stupidité qu’il ne joue même pas à jouer l’expression et ainsi sait demeurer toile blanche où projeter nos fantasmes, ici nos amours.
Il s’agit du deuxième chat à apparaître dans ces Fleurs du Mal. Le premier chat était Jeanne, il disait, je vois ma femme en esprit, son regard, comme le tien, aimable bête. Le chat était alors un objet encore extérieur à lui, il était une vision, il faisait correspondance avec la sensualité de Jeanne, air subtil, dangereux parfum, et que ma main s’enivre du plaisir de palper ton corps électrique. Jeanne était une présence domestique et érotique. Tantôt elle griffait, tantôt se laissait caresser.
Le second chat est d’une nature tout autre, le premier vers l’indique :
Dans ma cervelle se promène,
Ainsi qu’en son appartement,
Un beau chat, fort, doux et charmant.
Quand il miaule, on l’entend à peine,
Ce chat n’est pas le réceptacle, la projection d’une passion, il loge directement dans le crâne du poète. C’est une obsession. Nous lisons chez Dick, “Sa fusion avec Eldritch durant la translation lui avait laissé à jamais une marque indélébile, un stigmate”. Cette obsession a une voix, c’est ainsi qu’elle se manifeste. Riche et profonde, qui perle et qui filtre, réjouit comme un filtre
Elle endort les plus cruels maux
Et contient toutes les extases;
Pour dire les plus longues phrases,
Elle n’a pas besoin de mots.
Le mot est un fait humain, mais cette voix n’en a nulle besoin, car ce n’est pas une voix humaine, mais celle d’une créature : animal, ou alors de Proxima du Centaure, suivez mon regard. C’est un miaulement, c’est un timbre, elle soigne tout comme elle peut blesser, Proust considérait ce vers comme la plus parfaite expression de la souffrance :
Non, il n’est pas d’archet qui morde sur mon coeur / Que ta voix, chat mystérieux.
De sa fourrure blonde et brune
Sort un parfum si doux, qu’un soir
J’en fus embaumé, pour l’avoir
Caressée une fois, rien qu’une.
Ce chat ne fut pas toujours présence spirite. Et tout comme il suffit d’une prise de K-priss pour en être empoisonné éternellement, une seule caresse suffit à embaumer le poète à jamais. Nous relevons ici la double signification de ce terme, qui est à la fois la technique pour conserver le cadavre après la mort, et l’odeur que dépose le parfum. Si nous avions encore quelque doute sur l’identité de ce chat, la strophe suivante nous ramène à notre bon vieux Eldritch : C’est l’esprit familier du lieu, il préside, il inspire, toutes choses en son empire ; peut-être est-il fée, est-il dieu. Fée verte ou Dieu mauvais – indifférent. Pour ceux qui resteraient peu convaincus par cette correspondance avec Eldritch, que l’on s’imagine plutôt mâle, plutôt effrayant de laideur, il ne faut voir ici qu’une simple inversion de genre, la même inversion faisant écrire à Baudelaire chat à la place de chatte ; qui de sa fourrure blonde et brune embaume d’un parfum si doux…
Ce chat n’est pas sans quelques promesses menaçantes. Telle la face du Mal dans le ciel de Philip K. Dick, il est là et il regarde, et je vois avec étonnement le feu de ses prunelles pâles, clairs fanaux, vivantes opales, qui me contemplent fixement. (Les clairs fanaux sont un rappel des vers du « Flambeau », ils marchent devant moi, ces Yeux plein de lumières, mais le Poison est passé par là, leur donnant un tour plus angoissant). Ce sont maintenant les yeux Jensen, artificiels, d’Eldritch. Ces yeux se seraient-ils vidés de leur amour, ces pâles yeux bleus, que nous chantons à nos moments perdus tel Lou Reed,
Sometimes I feel so happy
Sometimes I feel so sad
Sometimes I feel so happy
But mostly you just make me mad
Baby, you just make me mad
Linger on your pale blue eyes
LII – Le Beau Navire
Il chante sa beauté sur un air triste, elle s’en va, il tente de la charmer, c’est lui la sirène, le naufrageur, elle est un beau vaisseau qui prend le large. Effort du poète pour plaire et parer de beaux vers, la Belle, Je veux raconter, ô molle enchanteresse, les diverses beautés qui parent ta jeunesse. Introduction de la thématique de l’enchantement : elle était fée, puis chat, maintenant enchanteresse, plus tard il la traitera de sorcière, à mesure de l’amer. Le poème se constitue d’un ensemble de blasons, qui était une forme prisée du moyen-âge, prenant la partie pour le tout, en synecdoque : un détail du corps, chanté, et qui disait tout. Il en aligne plusieurs à la suite, c’est tout (toute) une armée qui est rassemblée pour la ramener. Cou, tête, gorge, jambes et bras. Certains vers sont délirants, comme s’il n’y croyait plus et qu’il ne lui restait qu’à saboter, Ta gorge qui s’avance et qui pousse la moire, ta gorge triomphante est une belle armoire dont les panneaux bombés et clairs comme les boucliers accrochent les éclairs. Et encore, Boucliers provoquants, armés de pointes roses, armoire à doux secrets, pleine de bonnes choses. C’est une bataille navale. La beauté-bateau prend le large pour un autre voyage. Pas celui auquel il l’invite.
LIII – L’Invitation au Voyage
Cîme pathétique de l’oeuvre (la chute vient ensuite), il lui dit viens elle ne vient pas.
Célèbre entre tous,”l’Invitation au Voyage” condense toutes les beautés de la poétique baudelairienne, par cette invitation il offre tout son monde. A ma connaissance, il n’en existe nulle réponse, l’invitation reste lettre morte. Ceci apprécié, nous ne nous étonnerons pas de ressentir une sensation de déjà-vu : car par là il avance son va-tout, il y porte toutes ses armes. Mais dans ce souffle si court, qui n’en prend son envol que pour : les rythmes ternaires
Mon enfant, ma soeur
Songe à la douceur
D’aller là-bas vivre ensemble !
Une tierce mineure toujours. Tous les mots sont importants. L’enfant, c’est celle du tu passes son chemin, majestueuse enfant – “Le Beau Navire” -, qui s’en va déjà grandir ailleurs chez d’autres. La soeur, est celle à qui il aimerait rendre son venin, qu’elle partage enfin ce qui serait “notre poison commun” – “A celle qui est trop gaie” -. Songe, ce sont ceux qui viennent en foule pour se désaltérer à ces gouffres amers – “Le Poison” -, mais qui rêvent parfois de douceur, la douceur du foyer et le charme du soir – “Le Balcon” -, qu’il crût possible avec Jeanne. D’aller, c’est partir sur le beau navire, là-bas du j’irai là bas où l’arbre et l’homme, plein de sève se pâment longuement sous l’ardeur des climats – “La Chevelure” -, et vivre, vivre qui n’était jusque-là jamais envisagé autrement qu’en hypothèse – J’eusse aimé vivre auprès d’une jeune géante -, ou comme un mal : vivre est mal, c’est un secret connu de tous -” Semper Edeam”.
Les services techniques nous indiquent cinq occurrences du mot « ensemble » dans les Fleurs du Mal. Et cela est assez extraordinaire. N’imaginons pas cependant que cela fut un choix conscient de la part de Baudelaire, qu’il se serait pris de biffer là tel vers, pour précisément faire apparaître “ensemble” pour l’Invitation au Voyage. Non le génie ne se force pas, il se laisse venir, sinon comme l’orgasme, et comme la femme, il ne vient pas. Il y a trois occurrences du mot “ensemble” dans les notes et documents pour mon (son) avocat, où Baudelaire implore pour que son livre soit jugé dans son ensemble, pour sa cohérence dans sa représentation de l’agitation de l’esprit dans le mal. Et deux dans le texte même. La première occurence est dans “la Charogne”, au vers suivant, Le soleil rayonnait sur cette pourriture, Comme afin de la cuire à point, Et de rendre au centuple à la grande Nature Tout ce qu’ensemble elle avait joint.
Et la seconde ici, dans “l’Invitation au Voyage”. Ce qui est proprement miraculeux de cohérence. La première occurence concerne donc la Nature, et de ce qu’elle joint ensemble, originellement, avant que cela ne se défasse. Et ici nous entendons cette atmosphère de banquet platonique et d’androgynie originelle. Mais il ne s’agit là que d’ordre de la nature, et non pas d’un désir humain. Et voici que ce désir de vivre, et de vivre ensemble, s’exprime ici, et pour la seule et unique fois de l’ouvrage, à l’adresse de cette unique personne. Ce désir de réunir ce qui a été séparé par je ne sais quelle catastrophe ce qui était originellement joint ensemble (ce délire d’Aristophane). Au-delà, en dehors d’elle, il n’y aura pas de là-bas., mais un unique et dégueulasse ici. « L’Invitation au Voyage » est le moment de cette conjonction unique de ce désir, cette destination, ce là-bas, qui n’a de sens qu’avec elle : ensemble, le mot achève le tercet, il est la condition de tout ce qui précède. Sans elle, le plus beau paysage ne serait rien.
Nerval en fit l’expérience, c’est dans “Octavie”. Il est à Naples, il gravit le Pausilippe, la colline où est enterré Virgile, il parvient au sommet, voit la mer d’Italie, c’est le plus beau ciel du monde, mais elle n’est pas là,” j’étais en présence du spectacle le plus immense qu’il soit donné aux hommes de voir, mais à quatre cents lieues de la seule femme qui existât pour moi, et qui ignorait jusqu’à mon existence. N’être pas aimé et n’avoir pas l’espoir de l’être jamais !”. C’est qu’il lui manque la joie. Dans les Chimères, cela devient ce vers : “Rends-moi le Pausilippe et la mer d’Italie, la fleur qui plaisait tant à mon coeur désolé.”
Aimer à loisir
Aimer et mourir
Les soleils mouillés semblent une évolution du paysage mouillé qu’enflamment les rayons tombant d’un ciel brouillé (« Ciel Brouillé »), par quoi nous entendons que l’invitation s’adresse bien à Marie. Ces soleils tiennent en eux les sentiments les plus contradictoires, en tant qu’ils évoquent la nostalgie des soleils marins de la Vie Antérieure – en un sens, il s’agit non pas d’y aller mais d’y retourner -, l’érotisme des soleils malsains qui font étendre la Géante, et la douleur du soleil noyé dans son sang qui se fige. L’Invitation au Voyage est l’aleph de Baudelaire. Quant à tes traîtres yeux, brillant à travers leurs larmes, nous en avons déjà beaucoup parlé.
L’Invitation résume et aussi annonce. Elle absorbe tout désir, toute lumière, elle est toute l’âme résumée, et la diffracte en une image heureuse, de Luxe, calme et volupté. Elle projette sur l’avenir une lumière idéale, et le monde s’endort dans une chaude lumière. La deuxième partie promet et énumère les beautés,- …décoreraient notre chambre… – tandis que la troisième accomplit – …Vois sur ces canaux…-, et nous voyons là l’image de l’idéal, qui est une promesse suspendue à la réponse. Mais nous savons déjà que l’avenir, ce sera le Spleen, et que les Tableaux Parisiens ne seront pas revêtus d’Hyacinthe et d’or. Que les meubles luisants et polis par les ans, se résumeront ensuite, dans le Spleen, à Un gros meuble à tiroirs encombré de bilans. Dans la suite de notre lecture, nous devrons nous souvenir de mesurer la distance toujours plus béante entre le Spleen et l’Idéal.
Interlude
Virgile est le champion de l’antiquité, indisputé, bâtisseur de l’Empire et interprète de toute nature. Du moyen-âge le regarde Dante, d’un promontoire aussi haut – ces deux-là sont inaccessibles. Mais tous les autres sont en bas et se promènent encore. Juvenal raille encore dans les villes sur les ivrognes et les femmes, à Rome, New York et Paris, et Horace séduit et chante et cueille souverainement toutes les voluptés. Ovide embarque triste, poète exilé, l’ambition terrassée et l’érotique consommée. Chrétien rembauche tous les héros, tous les dieux et les fait jouer dans sa troupe, habillés en chevaliers, dames et troubadours. Béroul rit de Tristan, et Thomas chante sa folie. Mais je pense maintenant à Gérard de Nerval qui marchait partout où il pouvait, absolument seul et rêvant, dans le Valois, en Orient, dans les bas-fonds parisiens, mourant pendu peut-être assassiné, parmi la foule nombreuse, de ces gens, de ses rêves et des leurs.
LIV – L’Irréparable
Pouvons-nous étouffer le vieux, le long Remords,
Qui vit, s’agite et se tortille
Et se nourrit de nous comme le ver des morts,
Les Fleurs du Mal sont une correspondance solitaire, une liasse de lettres jamais parvenues. Comme pour toute correspondance, nous n’en percevons la réponse qu’en écho. Ici son absence, elles n’ont peut-être jamais été lues. Ou jamais envoyées, tout est communication brouillée. A l’une il écrit sans signer. Pour d’autres il se trompe d’adresse. Pense à elle pour écrire à l’autre, rature les titres. Celle-ci était destinée à la belle aux cheveux d’or, il biffa, la renomma l’Irréparable. La belle aux cheveux d’or était le nom de la pièce dans laquelle Marie Daubrun joua, et ce fut le rôle dans lequel il la découvrit pour la première fois. Les vers évoquent la pièce, tout comme ils évoquent la Dame, qui par choix heureux du metteur en scène était blonde.
Quand à “l’Irréparable” dont il est question, il faut s’en remettre à l’érudition de Claude Pichois, qui nous livre ce morceau de correspondance, tiré d’une lettre où il dit à sa mère la rupture avec Jeanne ; “Quand il m’a bien été démontré que c’était vraiment irréparable, alors j’ai été pris d’une fureur sans nom ; je suis resté pendant dix jours sans sommeil.” Il est donc atteint, ce point de rupture au-delà duquel plus rien n’est possible, où l’idéal est vraiment cassé. Dans la lettre il évoque Jeanne, mais ici c’est pour Marie, c’est à la fois toutes les ruptures irréparables. “L’Invitation au Voyage” était son va-tout. Nous devrions laisser dix pages vides entre les deux, pour marquer cette rupture définitive, l’attente et dix jours sans sommeil. Guillaume Dustan utilisa ce procédé de façon sublime dans Je sors ce soir, il s’agissait alors d’une extase sans mots, terrassé de lumières et de musique et de drogues sur la banquette d’une boîte de nuit. Cinq ou six pages muettes ou presque.
« L’Irréparable » rabat le souvenir de la perte de Jeanne à celle anticipée de la belle aux cheveux d’or – nous ignorons encore, tout comme lui, dans quelle mesure cette perte est anticipée où si elle a déjà eu lieu, et ceci est la vérité de toute déliaison. Une réminiscence du temps passé devient présage de l’avenir, et nous replions le souvenir de Jeanne sur le silence de Marie, comme si les Fleurs du Mal étaient la carte de ses territoires amoureux, une topographie mentale du poète, où les paysages sont des visages, les territoires des femmes. Et cette carte nous pouvons la replier sur elle-même, afin de superposer un visage sur l’autre, et découvrir nouveaux rapports et dissemblances, comme l’espace-temps replié sur lui-même ouvre des trous de vers entre ses dimensions. Ainsi la linéarité du temps s’abolit, non dans l’extase poétique d’un passé retrouvé, qui deviendrait concomitant au présent, mais par ces boucles infernales.
Epopée amoureuse, les Fleurs du Mal montrent la succession des étapes de la désespérance amoureuse avec la précision d’un roman psychologique. Il se déclarait dans “Que diras-tu ce soir…”, pétrarquisait dans “le Flambeau”, pour aussitôt annoncer la couleur dans “A celle qui est trop gaie”, celle d’une affection folle et vénéneuse, aux élans violents qui ne sauraient être contrôlés. “Le Poison” disait la profondeur de son trouble, et n’était déjà pas sans haine pour l’objet aimé. Après cette “l’Invitation” refusée, le poète bascule, et elle devient la belle sorcière, l’adorable sorcière. Il commence à s’interroger sur la nature de Marie. Belle toujours, mais dangereuse. Il semble être un Tristan qui aurait bu seul le philtre. Où ça un remède, un vin, une tisane, quelque chose. L’Irréparable semble être ce moment d’incrédulité avant la chute, c’est le coyote suspendu dans les airs au-dessus du canyon, faisant un petit signe de la main à Bip Bip, une tête triste annonçant “moi ça y est, je sombre”, tandis qu’elle lui tire la langue et file.
J’ai vu parfois, au fond d’un théâtre banal
qu’enflammait l’orchestre sonore,
Une fée allumer un ciel infernal
Une miraculeuse aurore ;
J’ai vu parfois au fond d’un théâtre banal
« Mais mon coeur, que jamais ne visite l’extase, est un théâtre où l’on attend, toujours, toujours en vain. » Baudelaire encore.
LV – Causerie
Vous êtes un beau ciel d’automne, clair et rose ! Nous retrouvons notre femme-paysage, l’ambiance est détendue, elle commence badine, telle une approche sournoise. Il souhaite charmer l’oreille, une petite causerie – inoffensive, qui rapidement glisse vers le gris – le souvenir cuisant de son limon amer – le pathétique – ne cherchez plus mon coeur ; les bêtes l’ont mangé – et encore le reproche. L’automne a souvent une odeur de fin, c’est une saison qui finit mal.
Ô beauté, dur fléau des âmes, tu le veux !
Avec tes yeux de feu, brillants comme des fêtes,
calcine ces lambeaux qu’ont épargné les bêtes !
LVI – Chant d’Automne
Nous y voici l’automne. Bientôt nous plongerons dans les froides ténèbres. Le spleen approche. Tout l’hiver va rentrer dans mon coeur : colère, haine, frissons, horreur, labeur dur et forcé. Le vers annonce le poème suivant, « à une Madone », dont ces différents termes marquent tout le programme. Remarquons ici que “Chant d’Automne” vient remplacer prendre la place ici de “l’Héautontimorouménos”, qui sera repoussé plus en avant dans le recueil. Les vers inauguraux en étaient je te frapperai sans colère et sans haine comme un boucher, comme Moïse le rocher. C’est le poème de la libération par la violence. Il semblerait qu’en 1857 Baudelaire n’ ait anticipé quelque peu la fin de ses tourments. “L’Héautontimorouménos” sera placé après le spleen, et puisque celui-ci achève le cycle de Marie, ou plus justement de Palmer Eldritch, désormais c’est donc tout le spleen qui y est rattaché. De ce cycle nous ne sortons pas si facilement. Lui en sortira par la poésie.
Bientôt nous plongerons dans les froides ténèbres;
Adieu, vive clarté de nos étés trop courts!
J’entends déjà tomber avec des chocs funèbres
Le bois retentissant sur le pavé des cours.
J’écoute en frémissant chaque bûche qui tombe ; l’échafaud qu’on bâtit n’a pas d’écho plus sourd. Il pense aux bûches qu’on débite pour l’hiver. Le mot important c’est labeur. Le travail est le remède à l’amour. D’ailleurs amoureux on ne pense qu’à une chose : quand est-ce que cela s’achevera-t-il, que je puisse me mettre à ma table. C’est le remède que conseillait Warhol à Reed, peut-être pas dans ce même contexte, mais puisque cela marche avec tout : It’s work, the most important thing is work. Combien tu as écrit de chansons aujourd’hui ? – Zéro. – Tu devrais en avoir écrit quinze. Tu ne seras pas jeune pour toujours. Le travail, la chose la plus importante, c’est le travail. Il s’y met et c’est la deuxième partie de chant d’automne.
J’aime de vos longs yeux la lumière verdâtre
Douce beauté, mais tout aujourd’hui m’est amer
Et rien, ni votre amour, ni le boudoir, ni l’âtre
Ne me vaut le soleil rayonnant sur la mer.
Nous sommes parvenus au point où même l’amour n’est plus le remède à l’amour. Je garde une phrase en tête, prononcée lors d’un entretien par Djian : “La beauté c’est pas rien quand même”. La formule est moins travaillé, mais l’essentiel est là. Proust a beaucoup déliré sur ce soleil rayonnant sur la mer. Sûrement a-t-il retrouvé là une de ses heures perdues sur la plage de Trouville. Apollinaire raconte que lorsque Nerval écrivit Sylvie, il passa huit (jours à Chantilly uniquement pour y étudier un coucher de soleil dont il avait besoin. Pour ma part, dans ce dernier vers, je lis un calembour. Il ironise sur le spleen à venir. Rien ne me vaut le soleil rayonnant sur l’amer.
Et pourtant aimez-moi, tendre coeur ! soyez mère,
Même pour un ingrat, même pour un méchant ;
Amante ou soeur, soyez la douceur éphémère
D’un glorieux automne ou d’un soleil couchant
Certains poèmes sont pénibles par leur beauté, forçant ma main à tout recopier. Chant d’Automne est presque apaisé, sans colère ni haine, et ce très étonnant, soyez mère. Comme s’il avait trouvé en elle d’abord une soeur puis… une mère ? Une vierge à adorer. Et une maîtresse encore. Toutes les figures de la femme convergent en Marie, elle est la Madone. Nous repensons à ceci ; “Je suis l’Ange gardien, la Muse, la Madone“. Tout était écrit d’avance. Reprenons car le temps nous est compté, et qu’il faut travailler.
Courte tâche ! La tombe attend ; elle est avide !
Ah ! Laissez-moi, mon front posé sur vos genoux,
Goûter, en regrettant l’été blanc et torride,
De l’arrière-saison le rayon jaune et doux !
Les derniers feux avant la tombe, celle qui nous attend pour le Spleen. Echafaud, cercueil, tombeau, moi cela me fait rire. Il n’a visiblement plus aucune espérance, pourtant il lui écrit encore. Plus d’espérance, c’est ce qu’il écrivait dans “L’Irréparable”. Dernières suppliques, l’hiver approche, soyez mère… Cet appel aux sentiments maternels de Marie constitue IMO le summum du pathétique baudelairien. Dans le poème prochain, elle sera la Madone qu’il voudra percer de sept glaives. Nous pouvons imaginer ainsi que cet appel, comme les autres, resta sans réponse. Mais que pouvait-elle faire ? Il est là, il supplie, il est pathétique, mais encore calme, et ce beau chant d’automne pourrait entrer tout entier dans cette belle phrase de Mademoiselle de Lespinasse, “Mon ami, délivrez-moi du malheur de vous aimer”.
LVII – À Une Madone
Second poème apporté à l’édition de 1961 et sommet de l’ambivalence amoureuse de Baudelaire, il vient compléter ce Chant d’Automne apaisé, qui formait comme la sinusoïde inverse de « l’Héautontimorouménos », déclaration de haine. « A Une Madone » est la superposition des deux courbes, la résultante de la superposition de ces deux mouvements antagonistes, d’amour et de haine, de supplication et de colère, de vénération et de volonté de destruction.
Mais auparavant réécoutons November Rain des Guns’n’Roses, qui commence ainsi,
When I look into your eyes
I can see a love restrained
Auparavant nous avons déjà croisé un Christ en croix pleurant du sang, Slash jouant en fumant, un dame qui fait du pipeau, un homme qui s’agite en dormant dans une chambre bleu, et Axle Rose au piano, bandana rouge et lunettes fumées jaunes.
‘Cause nothin’ lasts forever
And we both know hearts can change
Et je pense que si Baudelaire avait écouté cette chanson, il ne se serait pas mis dans des états pareils. Pour ma part, je la connaissais, mais ne parlais pas anglais. Je la laisse dans sa pureté immaculée vide de sens, simplement accompagné de sa sensation de novembre mouillé. C’est l’une des chansons de l’adolescence, parmi tant, je n’en avais pas le disque, car c’est un groupe de hardos. Et commercial en plus. Et les violons. Hégémonique. Mais je me souviens avoir été stupéfait par la beauté du solo de guitare de Slash, alors que miraculeusement Skyrock ou Fun Radio s’était permis de la jouer en entier (elle dure neuf minutes). Et des après-midi entières je la guettais, et si je entendais les premiers sons courrais appuyer sur rec-play, cassette calée. Mais à chaque fois la chanson était interrompue avant la fin, en fade sur le solo. Que je n’ai jamais pu réécouter, en en conservant le souvenir pur. Puis je n’y pensais plus. Pendant de très longues années je n’ai pas pensé la moindre fois aux Gun’s’Roses, sauf lorsque comme tout le monde j’ai ricané à la sortie de Chinese Democracy. Jusqu’à ce soir, où ces histoires d’automne et de soleils mouillées m’amenèrent après quelques dérives et par hasard jusqu’à November Rain, et enfin je vais pouvoir déflorer cet agréable souvenir.
Rien à dire sur l’église isolée, la gibson sans jack, et même le chapeau, ou le torse nu sous le cuir noir et les chaps de cowboy, même si aujourd’hui, l’accessoire est très connoté. Oh, mais le cercueil, elle est là ! et il monte sur le piano pour un troisième solo, c’est celui-là, il est sublime – j’ai toujours été sensible au bend électrique -, et il l’enterre ! mais, encore … oh mon Dieu, ce monde, ces petits looks, ces guitares, il n’en reste plus rien, ce monde a entièrement disparu !
Je veux bâtir pour toi, Madone, ma maîtresse,
Un autel souterrain au fond de ma détresse,
Et creuser dans le coin le plus noir de mon coeur,
Loin du désir mondain et du regard moqueur,
Une niche, d’azur et d’or tout émaillée,
Où tu te dresseras, Statue émerveillée.
Avec mes Vers polis, treillis d’un pur métal
Savamment constellé de rimes de cristal,
Je ferai pour ta tête une énorme Couronne ;
Et dans ma jalousie, ô mortelle Madone,
Je saurai te tailler un Manteau, de façon
Barbare, roide et lourd, et doublé de soupçon,
Qui, comme une guérite, enfermera tes charmes ;
Non de Perles brodé, mais de toutes mes Larmes !
Ta Robe, ce sera mon Désir, frémissant,
Onduleux, mon Désir qui monte et qui descend,
Aux pointes se balance, aux vallons se repose,
Et revêt d’un baiser tout ton corps blanc et rose.
Je te ferai de mon Respect de beaux Souliers
De satin, par tes pieds divins humiliés,
Qui, les emprisonnant dans une molle étreinte,
Comme un moule fidèle en garderont l’empreinte.
Si je ne puis, malgré tout mon art diligent,
Pour Marchepied tailler une Lune d’argent,
Je mettrai le Serpent qui me mord les entrailles
Sous tes talons, afin que tu foules et railles,
Reine victorieuse et féconde en rachats,
Ce monstre tout gonflé de haine et de crachats.
Tu verras mes Pensers, rangés comme les Cierges
Devant l’autel fleuri de la Reine des Vierges,
Étoilant de reflets le plafond peint en bleu,
Te regarder toujours avec des yeux de feu ;
Et comme tout en moi te chérit et t’admire,
Tout se fera Benjoin, Encens, Oliban, Myrrhe,
Et sans cesse vers toi, sommet blanc et neigeux,
En Vapeurs montera mon Esprit orageux.
Enfin, pour compléter ton rôle de Marie,
Et pour mêler l’amour avec la barbarie,
Volupté noire ! des sept Péchés capitaux,
Bourreau plein de remords, je ferai sept Couteaux
Bien affilés, et, comme un jongleur insensible,
Prenant le plus profond de ton amour pour cible,
Je les planterai tous dans ton Coeur pantelant,
Dans ton Coeur sanglotant, dans ton Coeur ruisselant !
Tout cela se comprend aisément, les correspondances étant pour nous un langage appris. Se déploie l’impossible réconciliation de ces contraires, la vénération pour la Madone et le désir pour la maîtresse, l’enfermement de l’azur – infini – dans le coin le plus noir de mon coeur. Nous nous souvenons du vers je t’aime autant que je te hais. Si le cycle charnel et le cycle spirituel s’achevaient sur des réconciliations – l’une pour le corps de Jeanne fatiguée et amoindrie par la maladie, l’autre par l’amitié pour madame Sabatier et sa vénération -, cela semble impossible ici. Ne serait-ce que par l’ambivalence de cet amour. Nous passons d’un plan à son antithèse, de l’expression du désir le plus intense – Ta Robe, ce sera mon Désir, frémissant, Onduleux, mon Désir qui monte et qui descend, Aux pointes se balance, aux vallons se repose, – à son contraire, cette demande de tuer ce désir, - Je mettrai le Serpent qui me mord les entrailles Sous tes talons, afin que tu foules et railles, Reine victorieuse et féconde en rachats, Ce monstre tout gonflé de haine et de crachats. Dit-il en parlant de sa bite. L’ambivalence se poursuit jusqu’à son terme, puisque d’adorateur il devient bourreau de cette Madone, à la fois Marie assomptionné et corps lubrique. Il y eut peut-être là une dissonance qui le fit disjoncter. Jeanne était animale, Sabatier angélique. La fille aux yeux verts les assemble toutes.
L’ensemble prend la forme très travaillée – produite d’un dur labeur – de la statutaire en poésie, où chaque élément – couronne, robe, souliers – est produit par ce que le poète a de plus intime, et qui s’achève en holocauste iconoclaste, telle une performance – les septs couteaux, sous la main du bourreau. Apothéose de l’Idéal, qu’il supplicie ici, convergence de toutes les correspondances, qui se déplient comme autant de pétales tous ordonnancés autour de cette rose primordiale.
Ici Baudelaire subvertit la solution de Dante, de Pétrarque, qui consistait, à peu près dans la même situation, à parer l’absence par la divinisation de Palmer Eldritch. C’est-à-dire que Dante trouve là sa poétique : il fait de Béatrice une Madone, il lui dresse une couronne de vers polis aux rimes de Cristal. La Dame devient la Madone – chez Pétrarque aussi -, même si celle de Dante n’est pas sans cruauté. Si Baudelaire lui aussi divinise la Dame, c’est pour la supplicier aussitôt, la percer de sept glaives. La sortie pour lui ne se trouve pas dans la contemplation des étoiles, de l’amour qui meut les étoiles, c’est-à-dire par au-dessus, mais par le dessous, par les enfers. Et il fera de Béatrix une sorcière, riant avec les démons, dont le mal ne s’applique sur lui non par élection, mais par indifférence.
LVIII – Chanson d’après-midi
Voilà qui sonne comme un poème d’excuse, comme pour amender les terribles vers pour la Madone. Il y a des sourcils méchants, une sorcière aux yeux alléchants, tresses rudes, un parfum. Les philtres les plus forts semblent une évocation d’un sombre érotisme des nobles jambes du “Beau Navire » – Tes nobles jambes, sous les volants qu’elles chassent, tourmentent les désirs obscurs et les agacent, comme deux sorcières qui font tourner un philtre noir dans un vase profond . Quant à la caresse qui fait revivre les morts, j’en laisse le sens en suspend.
La multiplicité des évocations, amenant des correspondances à la fois avec la volupté et l’angélisme de la dame, convoquent tous les cycles : Marie est toute femme en une. Nous ne nous étonnons pas si ici elle est brune. S’agit-il ici de la dernière réminiscence de cet amour ? Elle n’est pas superflue pour autant. Car ce qui se chante ici, c’est la joie, la joie pure. Aimer Marie c’est devenir dépendant de la Joie, qu’elle dispense, si elle en a envie.
Mon âme par toi guérie
Par toi, lumière et couleur
Explosion de chaleur
Dans ma noire Sibérie
L’amour ne sauve pas de la mélancolie, car cette mélancolie est le lieu même du poète, il est un pays – la Sibérie. Et elle un essai atomique. Je traduis, lui éternel mélancolique, elle explosion de joie, fugitive et destructrice, et lui renvoyez à sa cher et invivable Sibérie.
Elle est joie et douleur à la fois, la joie monte puis se retire, laissant place au douloureux vertige.
Tu m’irradieras encore longtemps chantait Bashung.

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire