samedi 2 février 2019

Palmer Eldritch ::: Les Fleurs du Mal, L



L – Ciel Brouillé

On dirait ton regard d’une vapeur couvert;
Ton oeil mystérieux (est-il bleu, gris ou vert?)
Alternativement tendre, rêveur, cruel,
Réfléchit l’indolence et la pâleur du ciel.

“Ciel Brouillé” est le chant de l’âme roulée défaillante aux rives de la mort par le Poison. Il est miraculeux qu’il subsiste en elle quelque chose de vivant, d’ayant résisté à la corrosion de l’Abse-i-nthe. Quelque chose qu’il ne lui appartient même pas de perdre ou de conserver, l’âme justement, ultime témoin. Que voit-elle ? Les rives de ces lacs, qui sont les yeux verts et se mêlent aux ciels. Yeux verts, miroir du ciel brouillé, puis l’un et l’autre se confondent, par ce mécanisme de métamorphose si présent chez Baudelaire. Ce sont ces yeux qui fixés  sans fin deviennent des ciels, tout l’horizon du regard de Baudelaire : il n’existe plus rien en dehors d’eux. 

“Ciel Brouillé” est Marie, et le poète s’abîme dans son regard, qui devient la totalité de sa vision, de ses jours, de son monde puis de sa vie : c’est à dire perception, temps, espace et donc de sa vie. Elle est son horizon : Tu ressembles parfois à ces beaux horizons….
Un monde menaçant, un ciel brouillé : Madame Sabatier n’était-elle pas un azur ? Nous entrons dans un monde plus trouble.
On dirait ton regard d’une vapeur couvert, ton oeil mystérieux (est-il bleu, gris ou vert ?) – il semblerait que nous ayons vu la même personne. Ces trois couleurs sont associées dans le vers suivant à trois états, respectivement à tendre, rêveur, cruel. La Bleue était déjà dans Absinthe le morceau le plus tendre, tandis que La fée verte n’était pas sans espièglerie. Réfléchit l’indolence et la pâleur du ciel. C’est aussi l’apparition du gris : un blanc pâli, nous avons souvent croisé des lumières et des flambeaux, des soleils marins teignant de milles feux. Le gris, c’est le pâle, ce qui va s’éteignant, vers le spleen et le drapeau noir de la mélancolie. Celle que découvre Barney au cours de son périple vers le Dieu venu du Centaure.

Barney coupa la communication. L’écran prit un ton gris terne. Gris, se dit-il, comme tout ce qui est en moi et autour de moi ; gris comme la réalité.

Les yeux-ciels deviennent jours blancs, tièdes, voilés qui font fondre en pleurs les coeurs ensorcelés, dans un demi-sommeil où les nerfs s’abandonnent, puis ces ciels-jours semblent des horizons qu’allument les soleils des brumeuses saisons…Paysage mouillé / Ciel Brouillé.

“Ciel brouillé” est la première femme-paysage peinte par Baudelaire pour les Fleurs du Mal, et ces yeux dans le ciel ne peuvent empêcher d’évoquer certaines visions de Philip K. Dick. Si nous tenons à une correspondance parfaite, alors ces yeux-ciels pourraient être rapportés à L’oeil dans le ciel, “une vision déroutante : une sorte de continuum circulaire, d’endroit vaguement brumeux. Était-ce un étang, un océan ? Un lac immense… lac cosmique….assez vaste pour tenir le monde entier…Au centre, il discernait une substance plus dense, plus sombre… Ce n’était pas un lac. c’était un oeil. Et l’oeil les regardait, McFeyffe et lui !” Dans ce roman, un groupe de visiteurs d’un accélérateur de particules, sont suite à un accident impliquant des rayonnements étonnants, propulsés successivement dans la subjectivité de chacun d’entre eux, dans leurs solipsismes. Et la vision de cet oeil correspond à la subjectivité d’un bigot et sa vision primitive d’un Dieu-Stasi scrutant les recoins des âmes de chaque être humain. Une vapeur brumeuse, le lac puis l’oeil. Mais ce n’est que l’illusion d’un esprit religieux rétrograde.

Lorsqu’il écrit ce roman en 57, Dick ne sait pas encore qu’il verra véritablement cet oeil dans le ciel. A la différence que l’oeil est vide, et que ce vide souligne par contraste la rigidité métallique du visage qui le porte, oeil vide et sans regard : la face du mal. 
”j’ai levé les yeux vers le ciel et j’ai vu un visage. Enfin je ne l’ai pas vraiment vu, mais il était là, et il n’était pas humain. C’était la face du mal absolu. Je me rends compte maintenant (et je crois que cela m’a quand même effleuré à l’époque) de ce qui a pu provoquer cette vision : des mois sans aucun contact humain, une longue privation sensorielle, en fait… Quoi qu’il en soit, la présence de ce visage était irréfutable. Gigantesque, il emplissait un quart du ciel. Il arborait des fentes aveugles à la place des yeux : il était tout en métal, il était cruel et, pire que tout, il était Dieu.” Il était Marie, Ciel Brouillé, grise et métallique.

Ô femme dangereuse, ô séduisant climats !
Adorerai-je aussi ta neige et vos frimas,
Et saurai-je tirer de l’implacable hiver
Des plaisirs plus aigus que la glace et le fer ?

Dick s’est inspiré de cette vision pour écrire “Les trois stigmates de Palmer Eldritch”, connu en français sous le titre “Le Dieu venu du Centaure”. Inspiré n’est pas vraiment la bonne terminologie : pour lui la vie n’est pas un matériau dont on fait de la science fiction, mais la science fiction, l’écriture est ce qui va lui permettre de penser sa vie. Pourquoi a-t-il vu, pendant plusieurs semaines le visage métallique ? “Il a fallu que je fasse tous les jours le trajet sous son regard fixe”. Quelque chose de pénible.

Quel est l’origine de ce visage ? Dick répond toujours par excès, il est capable pour chaque question de donner des centaines de réponses, balançant de l’une à l’autre, et cela est en soi la preuve qu’il est perdu. S’agit-il d’une réminiscence de son père portant un masque à gaz, ou d’une publicité pour ce même masque à gaz, les conséquences de l’isolement sensoriel ? Les biographes aiment à en rajouter une pelletée supplémentaire, Sutin évoque son mariage en péril, la prise de L.S.D. Quant à sa femme, citée par Sutin encore, “Tu as dû manger quelque chose que tu n’as pas digéré.” Ainsi Dick ne pouvait pas vraiment compter sur les autres pour trouver des réponses que son esprit soit capable de considérer plus de quelques minutes. C’est pourquoi il écrivit “Les trois stigmates de Palmer Eldritch.”.

Une terre inhabitable, le réchauffement climatique, un monde pourri – ils le sont tous -, 80° à New York en mai, des colons spatiaux qui s’ennuient et s’adonnent à la drogue. En quelque peu exagéré – il ne fait pas si chaud ici – , c’est tout à fait notre monde. Sur Ganymède, les colons se droguent au D-Liss, et peuvent ensemble partager l’expérience d’une trans-subtantiation en poupées Perky-Pat. Ils deviennent alors vraiment leurs poupées, pour lesquelles ils achètent des accessoires, des véhicules. Expérience collective mais transitoire :
” Je vais vous le dire, fit Eldritch. Parce que, si satisfaisant soient Poupée Pat et Walt, ce n’est que provisoire, ils finissent toujours par devoir retourner à leurs tanières. Vous savez quel effet ça fait, Léo ? Essayez donc un de ces jours. Reveillez-vous dans une tanière de Ganymede après vous être senti libre pendant vingt, trente minutes. C’est une expérience que vous n’oublierez jamais.” 
Nous retrouvons là quelques caractéristiques des plaisirs humains. Mais une nouvelle drogue arrive de Proxima du Centaure, le K-Priss. Le D-Liss était collectif et provisoire, le K-Priss sera solitaire et éternel. Le K-Priss, la drogue dispensée par Palmer Eldritch, est le poison ultime. ” Dieu, poursuivit-il, nous promet la vie éternelle. Je fais mieux : je la dispense.” Jeanne était délice, et le couple cette transsubstantiation transitoire, cette union éphémère des corps. Puis chacun retournant dans sa tanière de Ganymède.
Marie est le caprice, c’est l’amour et la douleur éternelle, l’obsession, et les yeux dans le ciel. 



Bulero veut détruire Eldritch, mais à son insu il reçoit une intraveineuse de K-Priss (Chew-Z en VO). Dés lors il pénètre dans un monde étrange, étrange comme un rêve. Regardant autour de lui, il ne vit nul signe d’habitation, rien que la plaine gazonnée. « Trop froid pour la terre. Un ciel bleu au-dessus de nos têtes. Un bon air bien dense ». Ce gazon nous ramène chez Novalis et à son rêve bleu…

Une sorte de douce somnolence l’envahit, où il rêva d’aventures indescriptibles et d’où il fut tiré par une nouvelle illumination. Il se retrouva sur un moelleux gazon…
Henri d’Ofterdingen

Mais là où Novalis rencontrera la fleur bleue, c’est Palmer Eldritch qui attend Bulero. Bulero est désormais prisonnier d’un monde dont le démiurge absolu est Eldritch, 
et même lorsqu’il pense en réchapper, Eldritch parvient à réapparaitre sous une forme ou une autre, dans les yeux de d’une petite fille aux longs cheveux blonds. “La petite fille n’eut aucune réaction, mais elle ne l’avait pas quitté des yeux. Des yeux glacés, impénétrables, qui ne clignaient même pas.” Le monde est définitivement et à jamais contaminé par Eldritch, et il porte ses trois stigmates, “the evil, negative trinity of aliénation, blurred reality and despair.” Ni l’exil, ni le néo-christianisme, ni le nouvel amour d’Anne Hawthorne, ni la mort même d’Eldritch ne lui permette d’y échapper, “Lorsqu’il leva la tête vers son visage, il n’y vit que le vide, un abîme aussi profond que l’espace inter-systèmes d’où Palmer Eldritch avait émergé. Ses yeux éteints semblaient remplis d’un univers encore inexploré, au-delà des mondes colonisés.” Il s’agit du même gouffre amer.

“Well, you’re going to write about iron slot-eyed faces and warm young women”

Par résolution des correspondances, entre ce “Ciel Brouillé” et la blurred reality, ces yeux glacés dans un visage de métal qui sont ces plaisirs plus aigus que la glace et le fer, ce K-Priss qui est une absinthe, même cruauté, aliénation, désespoir, Palmer Eldritch devient la femme abîme. Elle a contaminé l’univers entier lorsque l’homme y a chuté. Cette connaissance du gouffre est le péché originel du poète. “Une fois qu’on a pris du K-Priss, on s’y livre corps et âme. “C’est le prix que nous avons à payer, décida Anne. Pour avoir voulu expérimenter ce K-Priss. Comme un nouveau péché originel.”. Il verra partout les stigmates de l’absente : chez Dick, ce sont des éclats métalliques, de sa main artificielle, ses yeux et de sa mâchoire déformée. Chez Baudelaire, ce sont les trois couleurs que prennent ses yeux, bleu, gris, vert, qui lui rappèleront toujours qu’il n’échappera plus au Lacs où mon âme tremble. La maîtresse de ces mondes. C’est pourquoi, plutôt que cycle de Marie, ou de la désolation, nous pourrions le nommer cycle de Palmer Eldritch, car désormais il la verra partout, dans la couleur même, toujours une teinte verte.

Ainsi la forme de Ciel Brouillé se comprend. Il est le premier portrait de femme en paysage, il y en aura d’autres. Dés lors qu’il s’agira de lui échapper, se posera ce problème : elle est partout.
“Qu’est-ce qui va se passer maintenant ? Serais-je allé assez loin pour échapper même à ses propres yeux ? Là où même Palmer Eldritch n’ose s’aventurer, là où plus rien n’existe ?”


Marie est Palmer Eldritch

Marie est Palmer Eldritch, mais si nous voulons en savoir un peu plus sur cette entité, il nous faut abandonner un instant les Fleurs du Mal. Baudelaire parle peu de ce qu’elle est, uniquement de ce qu’il en perçoit. C’est le parti pris du poète; celui de la subjectivité intégrale. C’est aussi qu’il ne la connaît que parce qu’il en subit. Il n’est pas ici le narrateur omniscient. Pour trouver celui-ci, il faut se tourner vers Dick.

Une question va se poser bientôt : comment fuir, puisqu’à nouveau et toujours, elle réapparaît ? Le Dieu venu du Centaure commence ainsi : une fusée s’écrase sur la terre, et tout le monde craint qu’elle ne soit habité de Palmer Eldritch, qu’il n’ait fait là son retour. Qui est Palmer Eldritch ? Il ne s’agit là ni du diable, ni de dieu, mais d’une entité, qui comme toutes les vies de cet univers, doit organiser sa survie à travers les mondes. Ni bonne, ni mauvaise, juste envahissante. Et capable de susciter quelques obsessions, mais aussi de les entretenir. Sans cesse elle resurgit à l’horizon. L’identification de Palmer Eldritch avec une femme pourrait paraître osée, ne serait-ce que pour la différence de genre. Mais souvent Eldritch lui-même, est désigné par le pronom “elle”, elle pour la chose, l’entité, la créature.

Notre adversaire, cette chose étrangère pour le moins horrible qui s’est insinuée telle une infection à l’intérieur d’un membre de notre espèce (…) et pourtant il en savait bien davantage que moi sur la signification de nos courtes existences ; il avait le recul nécessaire pour ça. Des siècles à dériver sans but dans l’attente d’une quelconque forme de vie passe à sa portée pour la saisir, et devenir… Peut-être est-ce là la source de son savoir ; non pas une connaissance issue de l’expérience, mais d’une rumination solitaire interminable.

Cette rumination solitaire est celle de ses jeunes années, de cette solitude quelque part vers Proxima du Centaure. Mais voici que la créature approche, elle a pour ambition de vivre, et pour cela de s’approprier le monde, de le faire passer à travers elle. Une question récurrente que se pose Baudelaire tout comme Dick, c’est de savoir si elle est fondamentalement bonne ou mauvaise, ange ou vampire. Cette alternative ne convient pas, et ce n’est pas ainsi qu’il sera possible de résoudre la question, en la condamnant au bûcher comme une entité mauvaise.

Et le mal ? demande Fran Schein : “Un aspect de l’expérience que nous en avons”.

Car elle veut tout autant aider qu’aimer. C’est sa présence simplement qui est destructrice. Elle veut vivre, simplement, croître et dévorer : “Car c’est ce que nous sommes en puissance pour lui : de la nourriture à consommer. C’est une bouche qui est revenue du système Proxima, une immense bouche ouverte pour nous avaler tous.” Elle ne se possède pas, se croise tout au plus. S’échappe, désire et rêve. Jusqu’à l’indifférence. Son appétit est à la mesure des galaxies. Elle veut simplement traverser des gens, elle les désigne puis les prend, les plus appétissants. Croisant Buléro, fusionnant avec lui, elle lui laisse un stigmate – “une forme de conscience absolue”. Cette conscience absolue est celle du gouffre, c’est à dire des immensités autour de lui. Pensait-il se suffire à lui-même ? Il découvrait que l’univers disposait de ressources à la fois de joie et de douleur qu’il ne soupçonnait même pas. Plus tard nous aurons à déterminer comment échapper à son emprise, ce qui en nous peut échapper à son emprise hallucinatoire et fantasmatique. Le fantasme est dans “le Dieu venu du centaure”, une qualité expressément attribuée à Palmer Eldricht.

La brume hallucinatoire engendrée par Palmer Eldritch, le pêcheur d’âmes humaines, était d’une efficacité impressionnante, mais pas parfaite.

S’il l’hallucine partout, ce n’est pas pour autant qu’elle est présente, dans ce ciel, ce vert, cette absinthe. D’autant plus hallucinée qu’elle est absente.

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