XLIX – Le Poison
Nous parvenons au dernier cycle amoureux de Spleen et Idéal. Il est difficile de le circonscrire : classiquement il débute par ce” Poison”, puis s’achève par “Une Madone”. Mais la figure Marie se mêlait déjà dans celle de Madame Sabatier, elle était déjà l’Ange gardien, la Muse, la Madone, le Flambeau, les yeux vivants. Elle était celle qui était trop gaie, celle à qui le poète désirait infuser son venin. Comme si elle avait toujours était là, attendant son heure. Où si surgissant un jour, elle pouvait à rebrousse temps contaminer le passé. Et sa disparition laissera une vacance, si bien qu’on ne saurait trop clore le cycle : son absence laisse un gouffre qui sera l’abime au fond duquel il trouvera le spleen. L’ombre de Marie se porte bien au-delà d’ “A Une Madone”. Sa rencontre marque une expérience radicale qui changea à jamais la sensibilité du poète. Si bien que nous pouvons dire que dès lors elle sera partout, et toujours présente par son absence même.
Il y a un cycle de la présence de Marie, puis il y a l’ombre de Marie. Ici se tient la différence entre Jeanne et Marie : l’une est dans la présence – et cela se passe mal -, tandis que l’autre est l’absente. Il y eut réconciliation avec Jeanne, avec Madame Sabatier, il n’y en aura jamais avec Marie.
Le Poison s’articule avec le Flacon, qui était un point nodal entre les trois cycles, les trois femmes. Le Flacon qui porta successivement les vapeurs noires de la sexualité, les chrysalides teintées d’azur de l’amour spirituel, et donc ce Poison, cette Marie. Jeanne était un danger pour sa chair, Sabatier pour son esprit : Marie le sera pour son âme.
Marie Daubrun est une actrice que Baudelaire rencontra en 1847, alors qu’elle tenait le premier rôle de La Belle aux Cheveux d’or. Je notais dans une biographie la drôlerie suivante : c’est Théodore de Banville qui présenta Jeanne Duval à Baudelaire, alors qu’elle était encore sa maîtresse. Et c’est avec Banville toujours que Marie Daubrun quittera Paris, au grand malheur de Baudelaire. Les biographes s’accordent sur une chose : entre eux, les choses se sont mal passées. Il y eut des rechutes au cours des décennies. Banville fut un peu plus heureux que Baudelaire, obtenant le succès littéraire dès l’âge de 19 ans, occupant une position importante dans le monde des lettres, fuyant Paris avec Marie… Ils étaient amis.
Le vin, l’opium, mais Tout cela ne vaut pas le poison qui découle de tes yeux, de tes yeux verts. Il s’agit là du plus beau vers des Fleurs du Mal. Que chacun s’en choisisse un, cela fera quelque chose à raconter. Proust lui délirait sur Chant d’automne, j’aime de vos longs yeux la lumière verdâtre, douce beauté, mais tout aujourd’hui m’est amer. Qui rime aussi avec vert, le vert est la couleur de Marie, et ces deux poèmes font partie d’un cycle que l’on peine à qualifier : désolation ? Mais le vert paradis des amours enfantines… Marie c’est le vert et le sommeil et l’oubli. Mais l’oubli ne s’obtient pas comme ça, Marie nécessite des drogues puissantes, toujours insuffisantes, car elle est la plus dangereuse de toutes.
Mais commençons par le vin, sujet traité dans Les Paradis artificiels. “Il y a sur la boule terrestre une foule innombrable, innomée, dont le sommeil n’endormirait pas suffisamment les souffrances. Le vin compose pour eux des chants et de poèmes.” (p65). Le vin, c’est bien, le vin fortifie la volonté, le vin sait, il chante à l’oreille de l’homme, “Viens, viens encore, le bonheur est là, à deux pas, viens au coin de la rue. Nous n’avons pas complètement perdu de vue la rive du chagrin, nous ne sommes pas encore au plein-mer de la rêverie ; allons, courage, dis à tes jambes de satisfaire ta pensée.”(p67). Le vin sait revêtir le plus sordide bouge d’un luxe miraculeux. Nous savons que Jeanne était alcoolique, qu’ils buvaient ensemble, qu’ils vivaient dans la crasse, qu’ils baisaient dans des lieux sordides, mais que le vin transfigurait, vin qui est la métaphore de cette possibilité humaine d’oublier le sordide par la volupté. Le soleil couchant, le ciel nébuleux, c’est Jeanne.
L’opium agrandit ce qui n’a pas de bornes, allonge l’illimité, approfondit le temps, creuse la volupté. C’est l’amour spirituel pour son ange plein de gaieté, cet éternité qu’on creuse là, la divinisation de la Dame et de l’Amour. Et de plaisirs noirs et mornes, remplit l’âme au-delà de sa capacité. Ce n’est pas un lieu proprement humain pour aimer, c’est noir et morne comme une église. Voici comment Baudelaire décrit les effets du haschich. “Vous voici arbre mugissant au vent et racontant à la nature des mélodies végétales. Maintenant vous planez dans l’azur du ciel immensément agrandi”. L’azur c’était déjà Madame Sabatier. A chaque femme sa drogue correspondante. Il décrit encore : “D’autres fois la musique vous raconte des poèmes infinis, vous place dans des drames effrayants ou féériques. Elle s’associe avec les objets que vous avez sous les yeux. Les peintures du plafond, même médiocres ou mauvaises, prennent une vie effrayante. L’eau limpide et enchanteresse coule dans le gazon qui tremble. Les nymphes aux chairs éclatantes vous regardent avec de grands yeux plus limpides que l’eau et l’azur. Vous prendriez votre place et votre rôle dans les plus méchantes peintures, les plus grossiers papiers peints qui tapissent les murs des auberges.” C’est cruel pour Madame Sabatier. “Tous les problèmes philosophiques sont résolus. Toutes les questions ardues contre lesquelles s’escriment les théologiens et qui font le désespoir de l’humanité raisonnante, sont limpides et claires. Toute contradiction est devenue unité. L’homme est passé Dieu.” Ce qui est proprement satanique ainsi qu’il en juge.
Et Marie est l’absinthe. Qui découle de tes yeux, de tes yeux verts. Il y a un rituel de la préparation de l’absinthe, goutte à goutte sur une cuillère percée, sur laquelle un sucre est posé, qui se dissout et coule et se mélange à l’absinthe, lacs où mon âme tremble et se voit à l’envers… Qu’il s’agisse d’absinthe c’est Mido qui me le fit remarquer, car alors lisant “le Poison”, je ne voyais plus que tes yeux verts, j’avais glissé en dehors de la métaphore des poisons qui se dépliait dans cette alternance d’alexandrins et d’heptasyllabes, et même encore maintenant je ne saurais dire si c’est l’absinthe qui est la métaphore de Marie, ou Marie la métaphore de l’Absinthe, en tant que Poison alchimique, douleur originelle révélée par l’absente. Qui permet à Baudelaire de parvenir à un nouveau stade encore du manque et de l’exil, oasis verte dans le désert qui une fois évaporée ne fait que sentir plus amèrement ce qui désirait sourdement, et sait dire maintenant “ainsi donc c’est cela étancher sa soif.” Jeanne répondait à ses appétits sensuels, Sabatier à son désir d’idéal, mais Marie à un gouffre dont il ne soupçonnait même pas l’existence, qu’elle lui révéla. Nous ne savons pas à quel point nous manquons, nos appétits, nos désirs l’ignorent. Il faut encore que le manque soit révélé, par le Poison.
Toutes les correspondances semblent converger ici :
Tout cela ne vaut pas le poison qui découle
De te yeux, de tes yeux verts,
Lacs où mon âme tremble et se voit à l’envers
Mes songes viennent en foule
Pour se désaltérer à ces gouffres amers
La vision, prise dans son ensemble, est étrange. Nous voyons l’eau glacée goutter à travers le sucre dans l’absinthe, mais aussi les pleurs découler des yeux de la fée verte, ces lacs où l’âme tremble. A la fois les gouttes découlant dans l’absinthe, et les larmes coulant des yeux, des larmes qui proprement coulent dans ses yeux. Nous hésitons sur le statut gravitationnel de l’ensemble. Double circulation, ou suspension dans la contemplation : une autre signification du mots lacs, qui est aussi noeud coulant et pièges. Nous ne savons plus si c’est la fée verte ou Baudelaire qui pleure, il y a une identification de l’un à l’autre, une bascule vertigineuse qui semble confirmer par le fait qu’on s’y voit à l’envers, en miroir. Une chose est certaine, dans cet oubli de soi, cette aliénation, nous sommes parfaitement seuls et elle absente. S’annonce ainsi le face à face avec lui-même du poète dans le spleen, qui est le nom de ce gouffre révélé. Amer car l’absinthe l’est : (c’est pourquoi le sucre).
L’absinthe était une boisson de prolétaire, elle coutait moins cher que le vin. Elle les ravage tous, sans ménagement, comme l’amour. Nous remarquons ici que les trois femmes sont associées à trois drogues, trois formes d’amour pour trois produits différents. L’amour sous toutes ses formes est un paradis artificiel, dont celui ou celle qui en tient les clefs est encore moins fiable qu’un dealer.
« De toutes les possibilités qui s’offrent à l’homme, Naked City est la plus belle manière de jouir de sa pulsion de mort ». J’avais noté cette phrase il y a longtemps en vu d’un texte, mais n’étais jamais allé au-delà. La tâche était trop vaste, et cette musique trop mêlée, à tant d’épisodes de ma propre vie, qu’il n’y avait aucune façon de rendre ça en une forme. Je me décide donc à bâcler ça ici, déjà une première fois. Naked City a publié sept albums, dont le dernier fut Absinthe. Autant d’albums qui pourraient former autant de sections des Fleurs du Mal. Naked City, la ville nue, explore le be-bop et la musique de film avec une violence encore bridée dans la forme du jazz. Je le rapprocherai des Tableaux parisiens. Torture Garden, le second album glisse dans le grindcore. John Zorn, qui signifie colère en allemand, hurle “Torture Garden ! Torture Garden!”, ou “This is Bonehead”, et puis le bruit. Torture Garden c’est bien entendu le jardin où poussent les Fleurs du Mal. Grand Guignol est une pièce de 17 minutes à la limite de l’audible, suivi d’interprétations de morceaux classiques de Debussy ou Charles Ives, dont la Cathédrale engloutie, et qui s’achève par encore une trentaine de miniatures grindcore. Le Grand Guignol c’est Baudelaire, ou moi-même. Hérétic / Jeux de Dames Cruelles explorent la possibilité de faire sonner Webern comme du Napalm Death. La correspondance se fait avec Révolte et le Reniement de Saint Pierre pour Hérétic, quant à Jeux de Dames Cruelles, il s’agit de la suite des cycles amoureux. Leng’tche est une symphonie expérimentale sur le thème du supplice du même nom, consistant à découper morceau par morceau un homme vivant. Pour Leng’Tche nous verrons ensuite. Radio est une tentative presque mainstream jazz-rock de rejoindre les ondes, mais qui fut sans succès, et sabotée dés le dixième titre par toujours ce même Yamatsuka Eye des Boredoms, qui vient perturber le devenir Weather Report. Radio correspond aux Épaves.
Et enfin Absinthe, avec sa créature flottante et pustuleuse, composée de quatre jambes chaussées de souliers vernis, venant entrouvrir une porte, créature évoquant les mannequins de Silent Hill 2, double jambe, double sexe, qui viennent agresser James. Absinthe est tout entière dédiée à ce poème intitulé “le Poison”. Le premier titre s’intitule Val-de-Travers, qui est le nom d’un canton suisse où est fabriquée l’absinthe : un premier accord déstructuré comme des doigts ivres titubant sur un clavier, qu’il faut absolument aller écouter, et qui correspond parfaitement à ce vers de Confession, une note plaintive, une note bizarre s’échappa, tout en chancelant. Le reste sonne comme une migraine tenace, avec ses crécelles, lourdes résonances dans une tête comme une cathédrale vide, ses plaintes ressassantes, échos de cordes désarticulés. Peut-être est-ce quelqu’un parlant mais que l’on n’entend plus, et dont il reste ça, des notes qui sonnent jusqu’au vide. Une Correspondance est la même migraine, mais s’empirant. La tête est cette fois-ci dans une cloche, elle en est le tympan. La crécelle est devenue bourdon sourd, quelqu’un semble faire chuchoter ses clefs au creux de notre oreille, et le sang tape dans les veines dans un raclement métallique. L’atmosphère posée, on n’en change plus, jusqu’à ce que cela s’arrête. Correspondance est aussi le nom d’un poème des Fleurs du Mal. La fée verte est le troisième titre, c’est la dénomination la plus classique de l’absinthe. Une déflagration puis une danse autour d’un chant angoissé se perdant dans un chorus de cordes, une voix humaine se noyant puis réémergeant de l’instrument machine, comme une sirène dans l’onde, bruit d’un ressac, chants d’oiseaux ou de batraciens. D’un goute à goutte. Dans notre petit théâtre mental, nous pouvons imaginer l’homme face à son verre, en plein rituel. Invoquant la fée verte, un lac trouble se forme, goutte à goutte, elle y nage, des créatures animales viennent se presser autour, pour s’y désaltérer, mes songes viennent en foule. Le quatrième titre est Fleurs du Mal, nous y sommes, le son y est assourdi et comme aquatique. A-t-il plongé ? Dans le lacs, ou le spleen. Le cinquième titre est Artémisia Absinthium, une douleur violente agacée par une abeille tourbillonnante. L’absinthe était la plante consacrée à Artémis-Diane chasseresse ennemie de la gente masculine, déesse de la chasse et de la lune. Une plante abortive.
Tout cela ne vaut pas le terrible prodige
de ta salive qui mord
Qui plonge dans l’oubli mon âme sans remords
Et, charriant le vertige,
La roule défaillante aux rives de la mort
Le sixième titre est Notre Dame de L’Oubli, des accords de deux trois notes qui gonflent puis expirent, on entend un coeur battre, mais pas toujours – nous sommes aux rives de la mort – quelques réminiscences de cloches, de liquide, ou de bourdon, apparaissent, à peine perceptibles, une jouissance triste, un coma douloureux. Un Midi Moins dix, le réveil sonne, et c’est atroce, puis vient l’heure bleue, on ne sait trop ce qui s’est passé entre les deux. Le véritable titre est La Bleue, qui est l’autre nom de la Fée Verte. Peut-être par contamination avec le précédent, j’y lis une heure, l’heure bleue de l’aube lorsque les bêtes nocturnes se taisent, et celles du jour ne s’éveillent pas encore. Dans le film de Rohmer, les aventures de Reinette et Mirabelle, ce moment ne dure pas plus d’une minute, et lorsque les deux héroïnes tentent de le capter – entendre le silence – une mobylette démarre dans la campagne. La Bleue est le plus beau des morceaux d’Absinthe, le plus apaisé, de grandes respirations, celle de l’ivresse lorsqu’il s’agit de reprendre son souffle et d’exhaler l’alcool, et sur laquelle l’attention se fixe comme sur un horizon pour garder la santé. Un long monologue de guitare claire, comme des pensées mineures que l’on laisse courir sans les brider ni les développer, sans importance. Il ne s’écoute pas penser mais respirer, accédant à l’oubli sans remords. Mais attention car le neuvième titre est un châtiment, comme un grillon dans l’oreille, il faut savoir interrompre à temps. Son titre est …rend fou. L’une des propriétés médicinales de l’absinthe. La fille aux yeux verts est le plus dangereux des paradis artificiels. Tout le reste de Spleen et Ideal sera consacré à en sortir.

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