samedi 2 février 2019

Fin'Amor ::: Les Fleurs du Mal, XL à XLVIII

  « Soyez un roc, Mayerson. Laissez s’écouler tout le temps qu’il faudra avant que disparaisse l’effet de la drogue. Dix ans. Un siècle. Un million d’années. Soyez un fossile dans une vitrine de musée. »



XL – Semper Eadem : toujours la même histoire

«D’où vous vient, disiez-vous, cette tristesse étrange,
Montant comme la mer sur le roc noir et nu?»
— Quand notre coeur a fait une fois sa vendange
Vivre est un mal. C’est un secret de tous connu,

Quand notre coeur a fait une fois sa vendange, vivre est un mal. Nous abandonnons le cycle de Jeanne, celui de la volupté charnelle, où la sexualité est à la fois le poison et le remède, poison trop puissant et remède jamais suffisant. Semper Eadem, poème paru pour la première fois dans la version de 61, soit la seconde édition, marque le passage de Jeanne à Madame Sabatier, poème de transition composé à postériori, qui sonne comme une lecture rétrospective et un avertissement. Voici l’enjeu : Jeanne a laissé Baudelaire mélancolique, plein d’une tristesse étrange, et roc noir et nu. Qui pourra combler le manque ? Avec Madame Sabatier, Baudelaire négocie une autre approche. Il la jouera fin’amor, il se voudra Pétrarque, la série de poèmes adressés à Madame Sabatier est dénommée par la critique, cycle de l’amour spirituel. Remords chaste, pour Baudelaire il semble s’agir de se sevrer du parfum de Jeanne, et donc de renoncer à la trop violente et dissipante sexualité. Il jouera l’amour pur, désintéressé. Semper Eadem en est la préface. Ces mots signifient, toujours la même, toujours la même chose, toujours la même histoire. Et si le coeur a été vendangé, si il n’est plus capable pense-t-il d’aimer – véritablement -, il n’a cependant pas perdu sa capacité à saigner. Après Jeanne cela va continuer encore. Si nous n’aimons qu’une fois, de cet amour que nous nommons premier, nous pouvons souffrir plusieurs. 

Jeanne retirée, telle la mer sur le roc nu, elle laisse le poète mélancolique. Il ne l’était pas, peut-être un peu pessimiste. Les enjeux de l’amour dès lors se retourne, l’amour est cherché comme cure d’une faille préexistante. Conscient de l’écueil il décide de changer de dimension, d’abandonner le charnel - qui est trop associé à Jeanne - , et de se projeter, sur une Dame, n’importe, un peu à la manière des troubadours dont le choix se portait simplement sur celle qui avait la plus grande beauté, voire seulement réputation de beauté – ils appelaient ça :  amour de loin. Amour abstrait, aveugle.
Madame Sabatier est choisie, mondaine et galante, femme de salon, déjà entretenue d’assiduité par Théophile Gautier, qui lui raconte ses masturbations comme autant d’hommage à sa beauté dans sa lettre à la Présidente, et muse de Flaubert pour le personnage de la Maréchale dans l’Education sentimentale. Choix d’objet étrange, s’agissait-il de mimétisme ? Elle était plutôt laide, un peu grasse, pas son genre : en moderne il préfère les maigres, “la maigreur est plus nue, plus indécente que la graisse” (Fusées). Peut-être parce qu’elle ne lui inspirait aucun désir sexuel. Il commence par lui adresser lettres et poèmes anonymes, il lui écrit “Je suis simplement heureux, pour le moment présent, de vous jurer de nouveau que jamais amour ne fut plus désintéressé, plus idéal, plus pénétré de respect que celui que je nourris secrètement pour vous, que je cacherai toujours avec le soin que ce tendre respect me commande.” Parmi ces poèmes, il y a “Hymne” (non retenu pour les Fleurs du Mal), et dans l’ordre, à “Celle qui est trop gaie”, “Réversibilité”, “L’Aube Spirituelle”, “Confession”, “Le Flambeau Vivant” et “Que diras-tu ce soir…”. Quelques années plus tard, au moment du procès, et alors qu’il demande l’appui de ses influences, il écrira, dans un but peut-être intéressé, “Tous les vers compris entre la page 84 et la page 105 vous appartiennent”. C’est-à-dire, ajoutés à ceux précédemment cités, “Tout entière”, “Harmonie du soir” et “Le Flacon”. Mais qu’il lui adresse ces fleurs, qu’il lui en fasse don, ne prouve pas qu’elle en fut l’inspiratrice. 

Dans cette série nous lisons une tension, comme une dissonance, entre des sonnets sonnant faux et enjoués, convoquant de façon artificielle et comme empruntés des thémes chers à Baudelaire, mais qui ne font plus ici que comédie de l’art – Un démon, un parfum – et des douleurs brutales qui strient l’air forcé enjoué, sous “le Masque” la véritable tête, crispée atrocement, la sincère face renversée à l’abri de la face qui ment. S’agirait-il pour Baudelaire de jouer la comédie de l’amour courtois, poèmes thérapeutiques comme remède à Jeanne ? Voilà ce qu’il écrit à posteriori donc, dans Semper Eadem, Laissez, laissez mon coeur s’enivrer d’un mensonge, plonger dans vos beaux yeux comme dans un beau songe, et sommeiller longtemps à l’ombre de vos cils. Vers dédicacés à toutes, écrits pour personne.

Sous Pétrarque simulé – je définirai Pétrarque comme la sincère et éternelle dévotion à l’être choisi, unique parmi toutes, irremplaçable. Baudelaire, lorsqu’un remède est périmé ou indisponible court à la droguerie d’en face pour en trouver un autre – des grimaces adressées déjà à la fille aux yeux verts.


XLI – Tout entière

Les poèmes du cycle de Jeanne étaient déclarations d’amour ou déclarations de haine, ils s’inscrivaient comme autant de coupes dans le fil d’une relation intense unissant deux amants partageant leurs vies. Ici nous sommes dans une configuration toute différente, puisque Baudelaire connaît Madame Sabatier seulement de vue sinon de réputation. Ce sont des poèmes de séduction, où il fait son charmant. Dès qu’ils consommeront, leur relation s’achèvera. Madame Sabatier ne vaut qu’en tant que sujet. Si la thématique reste baudelairienne, elle est systématiquement désamorcée : le démon même devient inoffensif. Comme s’il s’agissait pour lui d’apprivoiser ces figures, sa manière, sa mélancolie. Le Démon, dans ma chambre haute, ce matin est venu me voir. Nous n’y croyons pas. Le démon demande, que préfères-tu chez ta Dame, « tout j’aime tout » répond-il, elle éblouit comme l’Aurore et console comme la nuit. 

Parmi les objets noirs ou roses
Qui composent son corps charmant,

« Quel est le plus doux. »

Tout entière est la déclaration de son intention de la prendre par tous les trous. Il n’envoya pas ce poème, décidément trop hardi, et bien fade. Dans le même temps, Théophile Gautier écrivait ce genre de choses à cette même Madame Sabatier, 
“Ils étaient peints à fresque et représentaient des bosquets de roses qui s’épanouissaient comme des trous de cul de blonde avec une touche de pourpre au milieu. Il est fort agréable de s’accroupir ayant l’œil sur ces anus fleuris, ou sur ces fleurs anales, dépliant leurs pétales comme les fronçures d’un sphincter – prêt à boire une pine ou à vomir un étron”.

Baudelaire, cet inadapté, écrivant des poèmes précieux à cette femme si galante, un peu salope dirait Houellebecq. À la gloire de quelle étrange ironie se choisit-il pour Béatrice une telle dame ? Imaginons Madame Sabatier, lisant d’une main ces vers baudelairiens, Et l’harmonie trop exquise qui gouverne tout son beau corps, pour que l’impuissante analyse en note les nombreux accords, et de l’autre cette lettre signée Gautier, poète impeccable, “Pourquoi un cul sphérique et blanc, entrouvrant ses fesses rondes, élastiques et fraîches, n’a-t-il pas fait déboucher, dans le centre des délices, dans le paradis vermeil, dans le casse-noisettes d’amour, ce maître Jean Chouart, ce champignon de braguette, ce pilon du mortier de Cythère ! C’eût été un fier carillon de couilles”. Bang, bang. Après ça, le démon baudelairien semble une galanterie de collégien.


XLII – Que diras-tu ce soir…

Que diras-tu ce soir, pauvre âme solitaire,
Que diras-tu, mon coeur, coeur autrefois flétri,
À la très belle, à la très bonne, à la très chère,
Dont le regard divin t’a soudain refleuri ?

Nous ignorons quand Baudelaire rencontra Marie Daubrun. Mais c’est dans une lettre non datée adressée à une certaine madame Marie qu’il écrit, “Par vous, Marie, je serai fort et grand. Comme Pétrarque, j’immortaliserai ma Laure. Soyez mon ange gardien, ma Muse, ma Madone, et conduisez moi sur la route du Beau.” Est-elle de 1852, c’est-à-dire concomitante de celles adressées à Madame Sabatier ? Ou plus antérieure. La première rencontre daterait de 46, et il existe des allusions à Marie jusqu’en 1855. Que la plupart des poèmes ne soient datés que par leur publication dans des revues diverses, et suivant les éditions des Fleurs du Mal, complique encore la recherche. Un tel aurait entendu Baudelaire réciter ce poème dés 1848, un autre… Tout cela est vague. Toujours est-il que nous retrouvons dans « Que diras-tu ce soir… » ces mots adressés à Marie et ici mis en vers :  je suis l’Ange gardien, la Muse et la Madone, bien que ce poème fut dédicacé rétrospectivement offert à Madame Sabatier. 

Ce n’est pas qu’il recycle ses sentiments, ou qu’il les confonds. Pour lui, c’est « Toujours la même », « Semper Eadem ». Il cherche sa muse, mais aussi son ange gardien et sa madone, cette femme qui serait les trois en une, trinité amoureuse. Je suis l’Ange gardien, la Muse, la Madone, ce sont les paroles de ce fantôme de femme qui dans l’air danse comme un flambeau, et dont le regard divin t’a soudain refleuri. 


C’est aussi le rêve de Gérard de Nerval :

Pendant mon sommeil, j’eus une vision merveilleuse. Il me semblait que la déesse m’apparaissait, me disant : “Je suis la même que Marie, la même que ta mère, la même aussi que sous toutes les formes que tu as toujours aimée. A chacune de tes épreuves, j’ai quitté l’un des masques dont je voile mes traits, et bientôt tu me verras telle que je suis.”
Celle qui ne se crisperait à aucun masque, à aucune identité, la femme totipotente, qui serait toutes à la fois, et donc seulement elle, un pure visage aleph de toute beauté. L’être absolument fluide, face auquel nous pourrions-nous même renoncer à toute qualité, et dériver ensemble à travers les rues, à travers les mondes, nus et sans attaches. L’état de fragilité que cela suppose – l’absence de tout masque, la nudité offerte -, expliquera la violence du crash. 
Mais nous n’y sommes pas : il ne sait même pas encore, qui de Marie, qui de Madame Sabatier sera cette femme.


XLIII — Le Flambeau Vivant

Ils marchent devant moi, ces Yeux pleins de lumières,
Qu’un Ange très savant a sans doute aimantés
Ils marchent, ces divins frères qui sont mes frères,
Secouant dans mes yeux leurs feux diamantés.

Dans le poème précédent, elle était un fantôme dansant dans l’air comme un flambeau. Ici elle devient Yeux pleins de lumières. Vous marchez en chantant le réveil de mon âme, astres dont nul soleil ne peut flétrir la flamme. Il refleurissait, désormais il se réveille. Baudelaire serait-il tombé amoureux ? Nous nous souvenons que ce poème est adressé à Madame Sabatier. Pourtant tout indique qu’il a été inspiré par Marie. Le thème du renouveau, la métamorphose du fantôme en flambeau puis yeux pleins de lumières. “Flambeau vivant” est liée à “Que diras-tu ce soir…” et donc à cette lettre certifiant l’origine de l’inspiration chez Marie. Il recycle sans vergogne pour Madame Sabatier des vers inspirés par une autre. C’est que si amour il sent, il n’a pas encore tout à fait choisi son objet. Et l’amour de loin, l’amour courtois, n’est pas un amour d’objet mais une rhétorique amoureuse, d’une rhétorique qui se veut performative. L’inspiration est de Marie, le lien entre les deux poèmes l’atteste, la métaphore du Flambeau. Mais ce Flambeau est adressé à Madame Sabatier, car pour nourrir sa rhétorique nouvelle, Baudelaire ne pouvait piocher chez les pétrarquistes, mais seulement dans son domaine à lui. Ce que firent les Troubadours pas toujours sincères, s’empruntant des thèmes, les répétant pour les embellir, Baudelaire se l’appliqua, mais ne s’inspirant que de lui-même, de ce qu’il avait ressenti, car dans son art nouveau, il était encore seul.


XLIII — A celle qui est trop gaie (Pièce condamnée)

Troisième poème dont on s’accorde à dire qu’il est inspiré par Marie. Ce fut le premier envoyé à Madame Sabatier. La plus belle des fleurs. Ta tête, ton geste, ton air sont beaux comme un beau paysage ; le rire joue en ton visage comme un vent frais dans un ciel clair. L’inspiration est claire et belle, et l’ensemble sonne comme une renaissance. La mélancolie, celle du roc nu et noir, est renversée par la joie – nous en anticipons bien entendu une descente encore plus effroyable – Il refleurit tel un Guido Cavalcanti, dans le Flambeau Vivant, elle marchait en chantant le réveil de son âme, ici le passant chagrin que tu frôles est ébloui par la santé qui jaillit comme une clarté de tes bras et de tes épaules. Parmi les seules fleurs qui ne soient pas maladives mais inspirées par la joie. Les retentissantes couleurs dont tu parsèmes tes toilettes jettent dans l’esprit des poètes l’image d’un ballet de fleurs. Le voilà renversé par le Joy d’Amor, voilà qu’il chante la beauté des fleurs. Est-ce parce qu’il y croyait vraiment alors, et qu’à rebours il tenait, en écrivant “laissez mon coeur s’enivrer d’un mensonge” à doucher l’enthousiasme étonnant qui allait suivre. Mêlant ces vifs élans à d’autres plus forcés, comme pour les dissimuler.

Ces robes folles sont l’emblème
De ton esprit bariolé
Folle dont je suis affolé
je te hais autant que je t’aime

Nous savons à qui ces vers s’adressent, ils s’adressent à toi.

Ce vers coupe le poème en deux et le renverse.  Il devient clair qu’elle est absente, celle qui est trop gaie : quelque fois dans un beau jardin, où je traînais mon atonie, j’ai senti, comme une ironie, le soleil déchirer mon sein. Ce n’est plus un amour de loin, où pour le Troubadour il ne s’agissait que d’espoir et de tourments, d’une attente folle, de joies orgiaques trouvées dans les plus minces échanges. C’est un amour pour une absente, partie au loin. Celle qui est trop gaie s’ébat au loin, il souhaite désormais la châtier.

Ainsi je voudrais, une nuit,
Quand l’heure des voluptés sonne,
Vers les trésors de ta personne,
Comme un lâche, ramper sans bruit,
Pour châtier ta chair joyeuse,
Pour meurtrir ton sein pardonné,
Et faire à ton flanc étonné
Une blessure large et creuse,

“A celle qui est trop gaie” est le premier poème envoyé à Madame Sabatier. De la part d’un inconnu, les dernières strophes ne peuvent sonner que comme une drôlerie inoffensive, quelque chose d’un peu excessif. Adressé à un amour disparu, le tour est plus grave. Pour ces derniers vers, le poème fut condamné.

Et, vertigineuse douceur !
A travers ces lèvres nouvelles,
Plus éclatantes et plus belles,
T’infuser mon venin, ma soeur.

Il s’agissait encore d’un temps où la poésie était prise au sérieux, où la société se penchait sur ces choses-là, brutalement lisait avec une attention inquisitrice, disséquant les vers pour y chercher le mal et pas seulement l’érection qui désormais seule trouble les censeurs, lorsqu’il s’agit d’en projeter massives et éjaculantes au cinéma devant ses publics adolescents. Le procureur eut même des prétentions exégétiques et lorsqu’il lut en ces vers une apologie de la transmission vénérienne – ici la syphilis –. Un procureur exégète ? Voilà qui aurait pu plaire à Baudelaire. “Les juges ont cru découvrir un sens à la fois sanguinaire et obscène dans les deux dernières stances. La gravité du Recueil excluait de pareilles plaisanteries. Mais venin signifiant spleen ou mélancolie, était une idée trop simple pour des criminalistes. Que leur interprétation syphilitique leur reste sur la conscience !”, conclut-il, comme un hommage, à un frère, un lecteur, hypocrite lecteur.
Par ces notes aux Fleurs du Mal, Baudelaire donnait lui-même la clef du poème. Elle est trop gaie et lui est humilié et meurtri. Lâche, il désire partager sa mélancolie amoureuse, mais cette chose ne se partage pas. Ce venin lui est propre et (l’âme) soeur absente. Cette soeur est Marie Daubrun, dont les Yeux étaient déjà ces divins frères qui sont mes frères, Ils marchent devant moi, ces Yeux pleins de lumières. C’est la soeur de l’invitation au voyage, Mon enfant, ma soeur, songe à la douceur, d’aller vivre là-bas ensemble. Autant Jeanne était cette altérité brutale, cette femme ennemie et vraie femme, appartenant à un tout ordre que le poète – elle est port, île paresseuse, vampire ou chat, lieu monstre ou animal. Autant Marie est la soeur parfaite, la figure séparée de l’androgyne primordial. Bientôt ses yeux se teinteront de vert.


XLIV – Réversibilité

Parvenu à Réversibilité, nous sommes obligés d’ouvrir quelques digressions. La réversibilité est le vocable austère sur lequel repose la pensée de Joseph de Maistre, savoyard de mauvaise réputation. Pour quelques pamphlets dirigés contre les Lumières, la révolution française ou le protestantisme, De Maistre fut amalgamé à d’autres, à cette généalogie de la réaction allant de Burke à Ortega y Gasset voire Isaiah Berlin, suivant les listes. Zeev Sternhell en conduisit une, qu’il intitula “Les anti-lumières”, où est touillé un certain nombre d’auteurs sous cette bannière, par contagion de proche en proche. Tel un médecin scrutant les chairs à la recherche de bubons suspects, il repère chez l’un quelque stigmate réactionnaire, qu’il redécouvre ensuite chez l’autre ce qui lui permet de poser son diagnostic. A mesure que l’enquête progresse, le catalogue sémiologique s’étoffe, comme autant de nouvelles tares qu’il se plaît à découvrir chez les suivants, tout comme en retour chez les précédents. Les approximations sémiologiques ne comptent guère, et les nuances aussi, car dans cette aventure clinique, les malades étaient désignés d’avance. L’épidémie réactionnaire qui s’abattit sur l’Europe, Sternhell la modélise tel un épidémiologiste par un exhaustif relevé des contacts qui eurent lieu entre ces hommes. La contagiosité semble maximale. En effet, il semblerait qu’ ils se soient lus les uns les autres. “Taine écrit sur Burke et Carlyle, Meinecke sur Burke et Herder, lequel pour Renan, est le “penseur-roi”, Maistre suit Burke et il est lui-même suivi par Maurras, Sorel attaque les lumières avec une hargne égale à celle de Maurras”, etc. Aussi passionnant qu’un bullletin épidémiologique. Sartre n’opéra pas différemment en lisant l’aveu de Baudelaire : “De Maistre et Poe m’ont appris à raisonner”. Cela faisait de lui un sujet contact, et donc dans la nomenclature de la poétique sartrienne,  un salaud. Il y a pourtant mieux à faire que d’établir des listes ou d’édifier des grilles de lecture. Métaphore impeccable où se dit la vanité de l’entreprise : engrillager le monde. Pourtant cela déborde toujours.

Nous n’irons pas plus loin dans ce détour par l’erreur, et pour apaiser les esprits, nous reconnaîtrons que De Maistre n’a pas fait beaucoup d’efforts pour ne pas mériter sa mauvaise réputation. Si Daniel Lindenberg – faîtes que ce nom soit oublié sitôt cette phrase écrite -, l’impérissable auteur de “Rappel à l’ordre : enquête sur les nouveaux réactionnaires”, où il s’agit à la Sternhell – conscience épidémiologique comprise – d’amalgamer quelques personnes sous ce vocable qui se veut infâme, connaissait l’existence de De Maistre, il s’étranglerait d’indignation. L’homme eut sa polémique en 2002 – la polémique est l’heure de gloire, ou le quart d’heure de célébrité de notre temps, ça va en s’étiolant dirait le réactionnaire – et même un petit retour aujourd’hui, à l’occasion de la réédition de son enquête, le temps de dire, j’avais bien raison. Mais si Finkielkraut est réactionnaire, lui ce défenseur de la méritocratie républicaine, alors quel mot reste-t-il pour qualifier De Maistre ? Satan, Hitler ? Si j’étais réactionnaire, je dirai que la réaction même a subi l’inéxorable affadissement des temps, et que ce qui nous tient lieu aujourd’hui de grand inquisiteur – Zemmour par exemple – n’est plus qu’un épouvantail à progressistes, sans parler de la décadence du style.  Je pourrai ici déposer un florilège de ses plus acharnées sentences sur le protestantisme, la révolution, la monarchie ou le progrès, je me contenterai de ceci, qui fera lien avec le chemin que j’envisage de prendre (et donc je n’ai qu’une intuition vague, et l’ignorance absolue de sa destination) :

Jamais la raison humaine ne fit un plus grand effort et jamais elle ne fut plus absurde que lorsqu’elle mit la discussion à la place de l’autorité et le jugement particulier de l’individu à la place de l’infaillibilité des chefs.

Lisant cela, cette sentence qui est au coeur de la pensée politique de (De) Maistre, et qui permet de l’affubler de toutes les tares possibles – fasciste, autoritaire etc… -, nous ne pouvons qu’être circonspect par rapport à l’aveu de Baudelaire, cet aveu qui le disqualifia chez les progressistes, “De Maistre et Poe m’ont appris à raisonner”. Quoi, De Maistre, cet ennemi de la raison humaine, aurait appris la raison à Baudelaire ? C’est qu’il doit s’agir là d’une singulière manière de raisonner. Quand au choix du second maître invoqué, Edgar Poe, il confirme l’ironie du propos. Edgar Poe n’est-il pas le maître de la folie, le narrateur toujours fou, et y compris lorsqu’il s’agira de résoudre des énigmes, n’y parvenant qu’en déraisonnant absolument. Voyez comment le chevalier Dupin résolut l’affaire de la lettre volée. Il est appelé par la police quand celle-ci a déjà effectué toutes les recherches possibles, utilisé les méthodes les plus scientifiques, épuisé les ressources de la raison. Pour Dupin pourtant l’affaire est claire, elle est évidente ; mais à la manière qu’un fou a de vous annoncer que les nuages sont en sucre. La lettre a été dissimulée en ne la dissimulant pas, et bingo. Elle est poséesur la cheminée. Encadrée même.

L’aveu de Baudelaire est ironique, nous en avons fait la démonstration. Il n’est pas impossible qu’il ne l’ait écrite, sur ce bout de feuillet non destiné à publication, que pour le bon mot. Ou simplement pour se damner davantage, ou attirant sur lui le nom de l’odieux savoyard, comme une tare de plus qu’il infligerait à son visage. Dans ce siècle du progrès et de la machine. Mais du moins connaissait-il le nom de De Maistre, qu’il qualifie par ailleurs, ici dans une lettre de “Voyant”, là dans un essai de “soldat animé de l’Esprit Saint”, ce qui est une synthèse pertinente de l’ambition de l’homme. Il est difficile de déterminer véritablement ce que pensait Baudelaire de De Maistre : ces mentions sont succinctes, elles sont peu développées. Elles sont ironiques, ou alors des sentences analytiques. Soldat se voulait de De Maistre, de l’Esprit Saint plus que du Père ou du Fils il se réclamait. Plus que l’Ancien Testament ou du Nouveau, il attendait la troisième révélation. Catholique ultra-papiste, mais plutôt hétérodoxe. De Maistre était-il un homme sympathique ? Pas à moi. Mais n’oublions pas que c’est la révolution qui a fait De Maistre, qui fait le réactionnaire se posant alors en minoritaire, contre tous les courants qui emportent le cours de la civilisation. Les imprécations maistriennes contre la liberté de conscience ne sont pas celles d’un autocrate en position de pouvoir, mais les regrets d’un idéal du passé, qui n’a jamais eu lieu. Il était un homme qui comme Baudelaire voulait dépareiller en son temps. C’est un tour d’esprit avant d’être une conviction politique. Et Baudelaire n’avait pas de conviction politique. Il l’écrit dans “mon coeur mis à nu” : il n’y a pas en moi de base pour une conviction.” La politique n’a jamais fait bonne muse pour la poésie, à moins de considérer que les vers d’Aragon ou d’Eluard sur Staline ont des beautés. Et Staline pour nous est présent pour demain, Et Staline dissipe aujourd’hui le malheur, La confiance est le fruit de son cerveau d’amour, La grappe raisonnable tant elle est parfaite. L’attirance de Baudelaire pour De Maistre n’est pas politique, car de toute manière la politique chez De Maistre n’est que l’expression rageuse de conceptions bien plus fondamentales, dont celle qui nous occupe ici : la réversibilité, qui se résume en une phrase qu’il faudra expliquer : Le juste, en souffrant volontairement, ne satisfait pas seulement pour lui, mais pour le coupable par voie de réversibilité. Nous avons là différents acteurs convoqués, qui semblent tous de la troupe de Baudelaire. Il y a le juste, ce que n’a jamais cessé de vouloir être Baudelaire : “Etre un grand homme et un saint pour soi-même. Voilà l’unique chose importante”. Et tout de suite après la souffrance, et encore la volonté, la satisfaction, et le coupable.

Dans un premier temps, je tenterai d’expliquer ce qu’entend par là De Maistre, et quelle place elle occupe dans son approche du monde, et ensuite pourquoi donc Baudelaire a-t-il intitulé Réversibilité ce poème adressé à Madame Sabatier, et qui commence ainsi, Ange plein de gaieté, connaissez-vous l’angoisse…

Les Soirées de Saint-Petersbourg sont un dialogue écrit par De Maistre, composé de onze entretiens – dont le dernier inachevé – entre le comte, le chevalier et le sénateur. Le texte est présenté ainsi, il s’agit de la préface de Saint-Victor.

La vérité et l’erreur se partagent cette terre où l’homme ne fait que passer, où le crime, les souffrances et la mort lui sont des signes certains qu’il est une créature déchue, où la conscience, le repentir et milles autres secours lui ont été donnés par la bonté du Créateur pour le relever de sa chute, où il ne cesse de marcher vers un terme qui doit décider de sa destinée éternelle, toujours soumis à la volonté de Dieu, qui le conduit selon la profondeur de ses desseins, toujours libre, par sa volonté propre, de mériter la récompense ou le châtiment.

Cette préface aux Soirées évoquent pour nous une mélodie connue, c’est l’invitation “Au Lecteur” qui ouvre les Fleurs du Mal et qui commence ainsi ; La sottise, l’erreur, le péché, la lésine, occupent nos esprits et travaillent nos corps… nos péchés sont têtus, nos repentirs sont lâches… sur l’oreiller du mal c’est Satan Trismégiste qui berce longuement notre esprit enchanté, et le riche métal de notre volonté est tout vaporisé par ce savant chimiste. C’est le Diable qui tient les fils qui nous remuent !… Chaque jour vers l’enfer nous descendons d’un pas.
Nous devons donc revenir sur nos pas car ce que nous découvrons maintenant, cette subtile relecture de la théologie maistrienne, nous ne l’avions qu’entr’aperçue en nous introduisant dans le texte. Mais il serait coupable de réécrire le passé, et de présenter les Fleurs du Mal, comme étant directement une poétique d’inspiration maistrienne. Nous perdrions le fil, et il n’y a pas de tort à revenir. J’écris sans destination sans but et sans thèse, et abandonnerai les voies mortes. Toute idée sera jugée à sa fécondité.

Celle-ci est fragile, c’est un air de famille, une mélodie apparentée qui ne tient qu’à quelques notes, mais jouées sur un rythme similaire. Nous remarquons des substitutions. La vérité est substituée à la sottise, les repentirs deviennent sans effet et Satan Trismégiste a pris la place du créateur, il impose sa volonté, vaporise la notre. Joue les fils qui nous remuent, et nous emmène selon la profondeur de ses desseins : c’est-à-dire vers l’Enfer, à travers les ténèbres qui puent. Ici j’énoncera (énoncerai) ma thèse : Baudelaire est un De Maistre pessimiste, un homme qui refuse cette consolation de la providence maistrienne, si dure soit-elle.

Les soirées de Saint-Petersbourg sont une théodicée, c’est-à-dire une résolution de la contradiction entre l’existence du mal et celle de la toute puissance d’un Dieu Bon. Dieu peut-il être cause du mal ? “Le sujet que nous traiterons ne saurait être le plus intéressant : le bonheur des méchants, le malheur des justes ! C’est le grand scandale de la raison humaine.” Cette question agita les siècles, la question du mal. Pour lever la contradiction, on peut se contenter de supprimer l’un des termes. Ainsi pour l’athée, Dieu n’existe pas, et la contradiction est levée. Pour le gnostique, Dieu est mauvais, le mal s’explique alors bien ainsi. L’église catholique quant à elle, utilise Saint Augustin : le mal est une absence de bien, il n’existe pas en soi. Les Hégéliens poursuivent la ruse, en prétendant que le mal est un bien en gestation, et que tout finira bien. De Maistre récuse ces solutions faciles. Tout d’abord, Dieu ne saurait être la cause du mal. Dieu n’est pas mauvais, ni satanique. “Sans doute le mal physique n’a pu entrer dans l’univers que par la faute des créatures libres ; il ne peut y être que comme remède ou expiation, et par conséquent il ne peut avoir Dieu pour auteur direct.” Toute la création est balayée par les vents mauvais : “Il n’y a que violence dans l’univers.” Le mal existe car le mal c’est l’homme. C’est l’homme et c’est la chute qui sont la cause de tout le mal dans le monde. Et c’est l’homme encore qui est responsable d’avoir chuté : voici la doctrine du péché originel, qui séduisit Baudelaire. L’omniprésence du mal, c’est l’homme pêcheur, et qui transmet sa tare à sa progéniture. L’homme est donc cause du mal, sa liberté bien sûr, et il faut pour cela qu’il soit puni. “L’homme est mauvais, horriblement mauvais.”(p489) écrit De Maistre, et il cite un Psaume de David, “Ma mère m’a conçu dans l’iniquité”, qui résonne avec l’ironique Bénédiction baudelairienne, Maudite soit la nuit aux plaisirs éphèmères où mon ventre a conçu mon expiation, dit la mère. Un péché originel qui se transmet par la chair, dans la procréation même, conception et naissance comprises, ce que Baudelaire écrit très clairement : “Au moins aurait-il pu deviner dans cette localisation une malice ou une satire de la Providence contre l’amour, et, dans le mode de la génération, un signe du péché originel. De fait, nous ne pouvons faire l’amour qu’avec des organes excrémentiels.” (Mon coeur mis à nu).

Ces punitions infligés à l’homme, elles le sont à contre-coeur. Elles ne visent pas plus le bon que le mauvais, car tous sont coupables. Et c’est souvent l’homme qui se punit lui-même, en s’infligeant des vices dont il sait qu’ils entraînent avec eux leurs châtiments. Mais l’idée qui peut-être convertit Baudelaire, ce sont les développements de De Maistre sur la maladie. “Je ne puis me refuser au sentiment d’un nouvel apologiste qui a soutenu que toutes les maladies ont leur source dans quelque vice proscrit par l’Evangile”. Que de précautions oratoires quand même, De Maistre faisait parler son personnage de Comte, lui-même évoquant un “nouvel apologiste”. Pour De Maistre, et cela est nécessaire pour la cohérence de sa théodicée, tout mal, et donc toute maladie ne peut provenir que du mal de l’homme, et de ses vices. “Ce qui nous trompe sur ce point, c’est que lorsque l’effet n’est pas immédiat, nous ne l’apercevons plus : mais il n’est pas moins réel. Les maladies, une fois établies, se propagent, se croisent, s’amalgament par une affinité funeste, en sorte que nous pouvons porter aujourd’hui la peine physique d’un excès commis il y a plus d’un siècle”. Comment Baudelaire lisant ces lignes ne pourrait-il pas penser à la syphillis qu’il contracta dès vingt ans d’une prostituée. “Tout homme souffre parce qu’il est homme” et “Les souffrances sont pour l’homme vertueux ce que les combats sont pour le militaire : elles le perfectionnent et accumulent ses mérites”. Toutes consolations de ses souffrances physiques ne peuvent qu’être sataniques d’où la condamnation générale que Baudelaire porte sur les paradis artificiels, et lui de regarder le laudanum, son opiacé antalgique comme “sa vieille et terrible amie”. C’est vouloir échapper au péché originel, penser le tromper en se rendant à un vice qui entrainera son cortège de douleurs. Et le juste alors ? Celui qui n’aurait aucun vice ? De Maistre a jusque-là accablé les brigands, qui tombent sous la hache du bourreau, les libertins, souffrant par là où ils ont péchés, les gourmands, les fumeurs, les drogués, mais l’innocent ? Il n’y en a pas beaucoup. Il n’y en a qu’un en vérité, c’est le Christ. Et le Christ n’a-t-il pas racheté les péchés de toute l’humanité ? Dès lors, tout juste, tout saint souffrant, tout martyrisé, “en souffrant volontairement, ne satisfait pas seulement pour lui, mais pour le coupable par voie de réversibilité.” Le juste rachète par son sang le salut de tous les autres, “un homme acquitte les dettes d’un autre homme”, dès lors le mal qui lui est infligé est un bien pour l’humanité entière. Nous parvenons à l’essentiel de la théologie maistrienne, qui est le salut par le sang. “Ce monde est une milice, un combat éternel”. C’est par tendresse, par amour de sa créature que Dieu le fait souffrir, à contre-coeur, pour la sauver, comme il a donné son fils pour expier les péchés de l’humanité. “Si la tendresse ne pardonne rien, c’est pour n’avoir plus rien à pardonner”. Dans l’économie maistrienne, la souffrance rédemptrice “murit pour le ciel” le pêcheur, pour lui éviter la damnation éternelle : il s’agit de conserver vide les enfers. Telle est la théologie de la rédemption du comte, une rédemption par la souffrance. Mais de cette théologie, Baudelaire semble n’avoir conservé que la souffrance.

Soyez béni, mon Dieu, qui donnez la souffrance
Comme un divin remède à nos impuretés !
(Bénédiction)

Nous en sommes là lorsque Baudelaire écrit son sonnet à Madame Sabatier, qui est un ange, du moins aimerait-il. Pour le sauver désormais de ses vices et souffrances, il ne lui faudrait rien de moins que l’intercession d’une parfaite innocente, qui par sa gaité, sa bonté, sa santé et sa beauté pourrait le guérir, par voie de réversibilité, de son angoisse, sa haine, ses fièvres et ses rides. Les vices baudelairiens énumérés, nous les retrouvons tous dans les poèmes à Jeanne qui sut les lui inspirer. Madame Sabatier serait dès lors le remède espéré au mal que lui causa Jeanne, cet amour physique et violent. Pour évacuer le serpent lubrique, il lui faut un ange plein de bonheur, de joie et de lumières. Et nous devons bien le croire ici lorsque Baudelaire dit que jamais il n’avait aimé de façon aussi pur et désintéressé : c’est la conversion d’un malade qui croit guérir ainsi. Sa gaieté abolira l’angoisse, sa bonté la haine (de Jeanne, et de Marie déjà), sa santé les fièvres, sa beauté le temps et le vieillissement.
La dernière strophe insiste sur ce refus du corps : David mourant aurait ainsi demandé la santé aux émanations de ton corps enchanté ( le roi David malade et mélancolique se réchauffa auprès d’une jeune fille), Mais de toi je n’implore, ange, que tes prières, ange plein de bonheur, de joie et de lumières ! Il récuse ici la sexualité comme consolation.


XLV – Confession

Une fois, une seule, aimable et douce femme,
À mon bras votre bras poli
S’appuya (sur le fond ténébreux de mon âme
Ce souvenir n’est point pâli);

Souvenir d’une promenade avec Madame Sabatier, et poème tout à fait étonnant puisque c’est la première fois que nous entendons ici une femme parler et même penser. Et l’ange devient pauvre, et humaine enfin. La lune, la nuit comme un fleuve sur Paris dormant ruisselait. Des maisons, des portes cochères et des chats qui passaient furtivement, l’oreille au guet, ou bien, comme des ombres chères, nous accompagnaient lentement. Cette voix humaine qui perce sous la joie angélique, une note plaintive, une note bizarre, s’échappa, tout en chancelant, dit trois choses, qui toutes ont à voir avec la conscience de la vanité. “Que rien ici-bas n’est certain, Que c’est un dur métier que d’être une belle femme, que bâtir sur les coeurs est une chose sotte.” Timidement il y a l’esquisse d’une amitié et d’une complicité, et la femme angélisée de déborder d’une humanité contaminée par le sentiment du fini. L’ange confesse son humanité. C’est le fantasme idéalisé de Baudelaire qui craque, et Madame Sabatier qui déborde cet idéal. Pour une fois l’idéal ne s’abîme pas dans le dégueulasse : il se saborde d’une façon tendre et douce, et Baudelaire écrit dans Confession une sortie possible qui ne soit ni violente ni amère, mais simplement des confidences entre humains lors d’une promenade au clair de lune. Encore une fois la vie vient déborder l’idéal.


XLVI – L’Aube Spirituelle

Poème envoyé à Madame Sabatier, précédé des mots suivants, “After a night of pleasure and desolation, all my soul belongs to you”, et qui débute ainsi, Quand chez les débauchés l’aube blanche et vermeille… Désormais c’est Baudelaire qui confesse, sur les débris fumeux des stupides orgies, auxquelles il a confié son corps, mais dont il espère encore sauver son âme, en invoquant sa chère déesse, être lucide et pur. La sexualité presse de plus en violemment, même si c’est pour encore plus violemment la condamner. Elle était absente de “Tout entière”, indirectement évoquée par un exemple chaste et biblique dans “Réversibilité”, tout juste un contact discret, A mon bras votre bras poli dans “Confession”, et donc pleinement présente ici, salement et brutalement, l’orgie. Baudelaire en troubadour qui va aux putes, et il s’en confie à son ami.

Des Cieux Spirituels l’inaccessible azur
Pour l’homme terrassé qui rêve encore et souffre
S’ouvre et s’enfonce avec l’attirance du gouffre

L’amour pur désiré ne trouve ses contours que dans la négation de la sexualité, ce qui causera la chute de cet idéal, sous le poids de sa propre contradiction interne. Nous pouvons nier, récuser, voiler ou condamner, mais finalement cette sexualité aspire tel un gouffre. Nous assistons là à l’échec de la tentative courtoise de Baudelaire.


XLVII – Harmonie du soir

Voici venir les temps où vibrant sur sa tige
Chaque fleur s’évapore ainsi qu’un encensoir;
Les sons et les parfums tournent dans l’air du soir;
Valse mélancolique et langoureux vertige!

C’est dans cet état d’esprit que nous abordons la pièce suivante, l’obscure “Harmonie du soir”.  Parce qu’il y est question de couchant et de souvenir, le poème fait écho au “Balcon”, et occupe le rôle qui lui était dévolu dans le cycle de Jeanne. “Le Balcon” était la nostalgie de Jeanne, Jeanne qui était toute présence et donc guerre permanente, “Harmonie du Soir” est la nostalgie de Madame Sabatier et des sentiments ressentis pour elle. Voici venir les temps – le temps du couchant, et de la fermeture du cycle, – où vibrant sur sa tige chaque fleur, s’évapore ainsi qu’un encensoir – les fleurs – poèmes, composées pour elles, jardin du souvenir – Les sons et les parfums tournent dans l’air du soir, – rappel de Tout entière, Son haleine fait la musique, comme sa voix fait le parfum –  valse mélancolique et langoureux vertige. La dame est déjà nostalgie. Ce vers se rapporte aux soirs illuminés par l’ardeur du charbon, adressé à Jeanne – “Le Balcon” -. Le charbon c’est le travail, la mine, le feu et la terre, les profondeurs, c’est le sexe qui noircit la peau et les âmes. Avec Madame Sabatier, nous sommes dans une église, les fleurs sont placées dans les encensoirs, elles accompagnent la messe de leur parfum et le ciel est triste et beau comme un grand reposoir. Le ciel, ce sont les Cieux Spirituels l’inaccessible azur, d’Aube Spirituelle, le lieu où se tient – du moins où fut placée par Baudelaire – Madame Sabatier. Ils sont le reposoir, l’autel où sera déposé l’hostie. Nous sommes en pleine messe. Les vers se superposent et sont repris, c’est une liturgie éternelle, Valse mélancolique et langoureux vertige, le ciel est triste et beau comme un reposoir, le violon frémit comme un coeur qu’on afflige, un coeur tendre, qui hait le néant vaste et noir. Le coeur est celui de Baudelaire, et le néant le gouffre de la sexualité, Le soleil s’est noyé dans son sang qui se fige. A rapporter au derniers vers d’Aube Spirituelle, il s’agit bien sûr de Madame Sabatier, ton fantôme est pareil, âme resplendissante, à l’immortel soleil.

Le dernier vers enfin donne la clef de l’ensemble : Ton souvenir en moi luit comme un ostensoir. C’est-à-dire telle l’hostie, recueillie du passé lumineux dans l’ostensoir, elle est le corps du Christ, et “Harmonie du Soir” la messe qui réactualise son sacrifice. Le sacrifice de Madame Sabatier est celui de son corps – tout comme le Christ -, non dans la mort, mais dans la sexualité. Nous savons qu’ils ont consommé, et que la dame fut destituée. C’était inévitable, l’éternité est lassante pour un coeur humain, et elle n’était pas non plus un ange. Cela échoue comme tout, reste encore une fois, ces fleurs, et cette messe. Cette messe est la résurrection de son corps par la grâce de la poésie, son corps d’avant la consommation. Elle en est le souvenir toujours remémoré.


XLVIII – Le Flacon

Quelques lignes fameuses de Marcel Proust, mêlées aux vers du "Flacon" de Baudelaire

"Mais, quand d'un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses, seules, plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l'odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes,"

Et parfois, on trouve un vieux flacon qui se souvient, 
D'où jaillit toute vive une âme qui revient

"comme des âmes à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur la gouttelette presque impalpable, l'édifice immense du souvenir."

Voilà le souvenir enivrant qui voltige
Dans l'air troublé ; les yeux se ferment ; le Vertige
Saisit l'âme vaincue et la pousse à deux mains
Vers un gouffre obscurci de miasmes humains.

C'est là que les chemins de nos deux poètes se séparent. Chez l'un c'est la maison grise de sa tante Léonie, "puis les fleurs de notre jardin, celles du parc de M. Swann, et les nymphéas de la Vivonne, et les bonnes gens du village et leurs petits logis et l'église et tout Combray et ses environs, tout ce qui prend forme et solidité, est sorti, ville et jardins de ma tasse de thé.", tandis que l'autre voit aussitôt un gouffre obscurci de miasmes humains, très probablement les siens, lorsque seul dans son spleen il soupirait. Et ce flacon réserve de douleur surgissant, par le mécanisme de mémoire involontaire cher à Proust, d'un vieux flacon encore imprégné, enfermé dans un coffret d'Orient, lui-même abandonné dans l'armoire d'une maison déserte.

C'est Proust qui formalisera l'importance de l'olfactif chez Baudelaire, olfactif auquel il adjoint la saveur, ces deux mécanismes de la mémoire involontaire qui permette le surgissement de Combray, alors que la mémoire volontaire, celle de l'intelligence avait failli. Proust évoque une vieille croyance celtique, celle qui racontent que les âmes de ceux que nous avons perdus sont captives  dans quelque être inférieur, dans une bête, un animal, un végétal, âme que nous ne pourrions délivrer qu'en les reconnaissant ainsi emprisonné.

"Il en est ainsi de notre passé. C'est peine perdue que nous cherchions à l'évoquer, tous les efforts de notre intelligence sont inutiles. Il est caché hors de son domaine et de sa portée, en quelque objet matériel (en la sensation que nous donnerait cet objet matériel), que nous ne soupçonnons pas. Cet objet, il dépend du hasard que nous le rencontrions avant de mourir, ou que nous ne le rencontrions pas."

Un parfum, imprégnant quelque matière poreuse, suffit à faire surgir à nouveau une âme. Mais alors que chez Proust, cette résurgence est toute "puissante joie", chez Baudelaire c'est un cauchemar, un retour involontaire, une persécution.
Situé en toute fin du cycle de l'amour spirituel, il forme un pivot entre les trois cycles amoureux. Il nous semble tout d'abord adressé à Madame Sabatier, et reprendre le rôle que tenait le poème qui achevait le cycle de Jeanne, "Je te donne ces vers" la poésie comme gardien du souvenir et de la gloire de la femme aimée, son immortalisation. Mais pour Jeanne, le poème sonnait comme une réconcilliation post-mortem, les vers se teintaient d'une douce ironie, peut-être d'une complicité. Il n'en est rien ici.

Le parfum est la femme aimée, confondue avec son souvenir, car il ne restera d'elle que le poème, tandis que le poète en est le flacon, ces lignes qui la contiennent, comme témoignage de ce qu'elle fut. Le terme de "parfum" semble naturellement nous évoquer Jeanne, et alors c'est beau et calme à la fois, il y a un coffret venu de l'Orient. Celui de "chrysalides funèbres" évoquent Madame Sabatier, dont l'association aux lourdes ténèbres évoquent "Harmonie du soir", et chaque fleur s'évapore ainsi qu'un encensoir.

Qui dégagent leur aile et prennent leur essor
Teintés d'azur, glacés de rose, lamés d'or. 

Ces images sont encore toutes sereines semblent extraites de "Aube spirituelle",

Des cieux spirituels l'inacessible azur

Et puis encore

Ton souvenir plus clair, plus rose, plus charmant
A mes yeux agrandis voltige incessamment

L'or se rapportant au vers final, "Ame resplendissante, à l'immortel soleil"

Jusqu'ici donc il nous semble achever réconcilié le cycle de madame Sabatier, quand soudain le poème change de ton, et il n'est alors plus du tout question de réconciliation, il anticipe l'enfer, il anticipe Marie Daubrun.

Voilà le souvenir enivrant qui voltige
Dans l'air troublé ; les yeux se ferment ; le Vertige

Tout le Poison est annoncé, et tout le Spleen :

Saisit l'âme vaincue et la pousse à deux mains
Vers un gouffre obscurci de miasmes humains.

Qui annonce précisement la dernière strophe du Poison

Tout cela ne vaut pas le terrible prodige
De ta salive qui mord,
Qui plonde dans l'oubli mon âme sans remords,
Et, charriant le vertige
La roule défaillante aux rives de la mort !

La rage du poète qui s'exprime, il devance, il annonce d'emblée qu'il n'y aura aucune réconciliation comme avec Jeanne ou Madame Sabatier, et que sa poésie ne sera plus qu'un vieux flacon désolé, abandonné et abject, mais que même alors il pourra témoigner qu'elle est un poison :

Je serai ton cercueil, aimable pestilence !
Le témoin de ta force et de ta virulence,
Cher poison préparé par les anges ! liqueur (on pense alors à l'absinthe)
Qui me ronge, ô la vie et la mort de mon coeur !


Le programme est annoncé. 

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