Jeanne est la première femme que nous rencontrons dans Spleen et Idéal. Première incarnation de l’idéal, elle toute chair et carnation. Chaleur et parfum, violence et sexualité, elle est aussi mélancolique et volage. La guerre qui se profile est une guerre de territoires, ce sont les relations d’un homme et de son chat revêche, qui tantôt se laisse caresser, tantôt griffe. Une guerre de territoires, où elle finit par l’emporter, emportant la résignation du poète, et son hommage en vers.
XXI – Hymne à la Beauté
L’Hymne à la Beauté précède les cycles aux femmes – à Jeanne Duval, à Mme Sabatier, à Marie Daubrun –. Il n’est pas dédié à l’une d’elle, mais à la Beauté en allégorie, celle qui subsiste à l’affaissement et la décomposition du corps, qui menace toujours de devenir charogne. La Beauté baudelairienne est un rêve de pierre, son Idéal la grande Nuit, fille de Michel-Ange. C’est une implacable Venus aux yeux de marbre. La Beauté survit aux femmes chez qui Baudelaire la rencontre, la réciproque est moins vrai. Il y aura plusieurs femmes. Léonce chez Büchner dit : « Mon Dieu, combien faut-il de femmes pour chanter tous les tons de l’amour ? Quand une seule donne à peine une note. ». Poète de talent Baudelaire parviendra à tirer de chacune d’elle un accord profond et majestueux. Elles sont comme des pianos dont on essaie la sonorité, et dont nous écoutons l’effet que chacune d’elles produit sur notre sensibilité.
Baudelaire reprend la bicéphalité de sa statue allégorique de la renaissance. Viens-tu du ciel profond – Telle Béatrice –, ou sors-tu de l’abîme – autre nom encore de la Faille. Ton regard, infernal et divin, tu contiens en ton oeil le couchant et l’aurore, sors-tu du gouffre noir ou descends-tu des astres. La beauté est innocente des effets qu’elle produit. Tu sèmes au hasard la joie et les désastres, et tu gouvernes tout et ne réponds de rien. Le premier décret de toute société patriarcale, est de rendre comptable la beauté de ce qu’elle provoque. Baudelaire atteste de son innocence, et c’est très bien ainsi. Elle est belle, elle en fut d’abord surprise, elle ne le savait pas, elle sentait tellement tous les regards… Qu’elle songea à disparaître en s’effaçant – puis se donna les yeux de marbre, pour je plus jamais voir le fou à ses pieds, qui autrement l’empêcherait à jamais d’avancer. Car il y a là toujours quelqu’un à écraser par la Beauté, il ne faut pas qu’elle craigne de détruire, autrement elle ne pourrait marcher, et c’est très bien ainsi. Tu marches sur les morts, Beauté, dont tu te moques. C’est elle ou eux. L’éphémère ébloui vole vers toi, chandelle, crépite, flambe et dit : Bénissons ce flambeau ! L’homme-insecte doit bénir la beauté, et non la persécuter. L’amoureux pantelant incliné sur sa belle a l’air d’un moribond caressant son tombeau.
XXII – Parfum Exotique
Parfum exotique est le premier poème adressé à Jeanne Duval, ceci semble un fait établi par la critique. C’est ce qu’ils disent et je leur fais confiance, car contrairement à moi, ils ont travaillé leur sujet. Je ne les lis guère, par souci de rapidité, et parce qu’ils sont bien trop nombreux. Et aussi parce qu’ils forment des rainures dans lesquelles l’esprit paresse, somnole et se perd. Ils obstruent les chemins de la même manière que Hugo semblait alors avoir composé tous les vers, découvert toutes les métaphores possibles. Il avait moissonné dans son champ, qui était vaste, toute la poésie possible. La solution de Baudelaire fut d’en explorer d’autres. Je n’ai quant à moi pas de solution particulière, si ce n’est de suivre un fil distendu, espérant découvrir dans cette tour-labyrinthe quelque chose de nouveau. La critique baudelairienne, immense, dense et raffinée, signée des plus grands noms, impressionne. Faut-il pour autant aux jeunes lecteurs s’inquiéter de savoir si les pièces qu’il visite le furent avant lui. S’il est encore possible d’éprouver quelque chose de nouveau à la lecture du plus célèbre poème français – les Fleurs du Mal constituent un seul et même poème aux métamorphoses successives -. En savoir assez pour avancer, mais pas trop et sombrer. Il doit bien y avoir, dans le poème le plus commenté – pensons simplement au bac français –, encore quelque fécondité. Je confie à google le soin de chercher des articles analysant les rapports entre l’utérus et la Vie Antérieure. Voilà l’obscure sous-section psychanalyse d’un forum psychologie, mais il n’est pas question de Baudelaire. Je me souviens avoir lu Baudelaire avouer son hystérie. Peut-être son poème était-il sa contribution au concept.
La Beauté procédait de l’Idéal, elle était dévotion pour l’allégorie : des yeux, mes larges yeux aux clartées éternelles, dit-elle. C’est un orgueil qui conduit aux enfers, une entité jamais conquise – et son soi-disant propriétaire est le plus inquiet de tous. Elle parle par les yeux, s’adresse au coeur (pour le vider comme un poulet). J’eusse aimé voir… Deviner… Contemplons ce trésor, Aussi vois ce souris, Vois quel charme. Cependant elle n’est pas du domaine du charnel, mais du minéral. Elle parle au coeur, mais laisse la queue sourde. Elle n’a pas de parfum, ou alors déplaisant. Quel est le parfum du tombeau que caresse l’amant moribond ? La géante, il eût aimé vivre auprès d’elle, voir son corps fleurir, deviner si son coeur, ou à l’ombre de ses seins dormir nonchalamment. Mais il ne parle pas de la baiser. Ses appas sont façonnés aux bouches des Titans. Et à leurs sexes aussi. Elle est faite pour trôner sur des lits somptueux. C’est un trophée. Et charmer les loisirs d’un pontife ou d’un prince. Le charme d’une idée.
Quand, les deux yeux fermés, en un soir chaud d’automne,
Je respire l’odeur de ton sein chaleureux,
Je vois se dérouler des rivages heureux
Qu’éblouissent les feux d’un soleil monotone;
Avec « Le parfum » nous quittons le pictural de l’idéal pour le charnel, et ceci est indiqué dés le premier vers :
Quand les deux yeux fermés…
Nous passons de la contemplation à l’olfactif, c’est l’odeur qui fait le corps, l’odeur qui permet la distinction entre le charnel et le minéral, entre Jeanne et le rêve de pierre.
Et alors il rêve – Je vois se dérouler des rivages heureux qu’éblouissent les feux d’un soleil monotone. Vers qui exhale une curieuse réminiscence de Verlaine, bien que celui-ci fût postérieur à Baudelaire. La poésie est un lieu où l’on peut parler à rebrousse-temps. Les sanglots des vieux longs de l’automne, blessent mon coeur d’une langueur monotone, spleen malheureux chez Verlaine, heureux chez Baudelaire, et signal pour le débarquement sur les rivages normands.
La suite du poème déploie la métaphore de la femme-île paresseuse aux arbres singuliers et fruits savoureux. Un port, une houle, des voiles et des mâts fatigués par la vague marine, guidé par ton odeur… Il nous semble être ramené, par la seule grâce de ce parfum exotique, aux esclaves nus imprégnés d’odeur et aux houles de la Vie Antérieure. Les poèmes ne sont plus statiques, picturaux, mais des voyages.
Enfle ta narine, enfle ta queue, enfle la voile vers les charmants climats.
XXIII – La Chevelure
“La Chevelure”, tout comme auparavant “l’Albatros”, “le Masque” et “l’Hymne à la Beauté”, sont des textes qui furent ajoutés pour l’édition de 1861. Il semble doubler “Parfum exotique”, tout comme “l’Albatros” était l’envers d’”Élévation”. Tandis que “le Masque” et “l’Hymne à la Beauté”, composés pour remplacer “les Bijoux” dont je n’ai pas encore parlé, pièce condamnée qui devait précéder “Parfum Exotique”, marquent avec fermeté la distinction entre l’Idéal, et ce qui apparaît après : à savoir la lubricité, l’amour puis le Spleen. Ainsi les poèmes peuvent se métamorphoser en leur double, ce sont des fleurs donnant leurs pétales.
“La Chevelure” approfondit encore la sensualité du “Parfum Exotique” : résolvant crument certaines métaphores, en y faisant éclore de nouvelles. Il s’agit toujours d’un parfum chargé de nonchaloir, mais exhalé non pas d’un sein chaleureux mais d’une toison moutonnante. Une fois donc la chevelure devenue toison, – dont le double sens permet de basculer vers le bas – la métaphore navigue toujours plus salace. Mais reste suffisamment voilée pour échapper à la censure. Et si par la censure, nous avons obtenu “La Chevelure” à la place des “Bijoux”, aux rimes trop peu subtils, alors rendons lui grâce . Et bénissons-la comme la colombe honore l’air, à la fois contrainte et support de son vol, de sa liberté.
Extase ! Pour peupler ce soir l’alcôve obscure, des souvenirs dormant dans cette chevelure – à l’époque on ne s’épilait guère – tout un monde lointain, absent, presque défunt. Ici nous retrouvons, cela était développé dans “le Parfum”, la métaphore de l’orgasme comme voyage vers un pays langoureux, on ne saurait mieux dire – Vit dans tes profondeurs, forêt aromatique – Du verbe vivre, mais en langage érotique du 17e siècle, le vit signifie aussi bite.
Nous retrouvons cette mer d’ébène, un éblouissant rêve, de voiles, de rameurs, de flammes, et de mats, Baudelaire explicitant ici la métaphore de la chatte de Jeanne , déjà présente dans Parfum Exotique, mais qu’il ne faisait que voir : Je vois un port rempli de voiles et de mats. Cette fois-ci il y boit, un port retentissant où mon âme peut boire, à grands flots le parfum, le son et la couleur.
Plus nous avançons, plus le poète se fait furieux, parlant toujours plus clairement, ne laissant qu’un voile toujours plus fin entre la métaphore et son objet, je plongerai ma tête amoureuse d’ivresse dans ce noir océan où l’autre est enfermé. La thématique olfactive est très présente dans une activité telle que le cunnilingus, qualifiée ici de loisir embaumé. Ce parfum exotique se fait toujours plus fort et spiritueux, – sur les bords duvetés de vos mèches tordues, je m’enivre ardemment des senteurs confondues, de l’huile de coco, du musc et du goudron, – il boit, il boit, et déclare : n’es-tu pas l’oasis où je rêve, et la gourde où j’hume à longs traits le vin du souvenir. Il y a ici glissement de l’odorat – c’est la métaphore du parfum – à la boisson. Il sentait Jeanne, désormais il la boit. Le parfum n’est plus seulement senti, mais bu ; voilà ce qu’expose le poème “La Chevelure”.
( ) – Les Bijoux (pièce condamnée)
Chaque suppression fut considérée par Baudelaire comme un saccage. Pour étayer son ouvrage, après le retrait de ces “Bijoux”, il lui fallut composer “Le Masque”, “L’Hymne à la Beauté” et “la Chevelure”. “Les Bijoux” proposent une synthèse frontalement érotique de ce passage que nous avons décrit de l’Idéal au charnel, et introduisent également la mélancolie du poème suivant, Je t’adore à l’égal de la voûte nocturne… En définitive “Les Bijoux” n’ont plus leur place dans les Fleurs du Mal, ils enjambent tous ces poèmes. Le poète commence par des considérations sur la beauté, minérale, incarnée ici par ces bijoux, ce monde rayonnant de métal et de pierre me ravit en extase, et j’aime à la fureur les choses où se mêle le son à la lumière. La sexualité se déploie par cette même métaphore de la mer, mais plus pauvrement : à mon amour profond et doux comme la mer qui vers elle montait comme vers sa falaise.
L’érotisme est carné et le mal se tapit dans la lubricité : Bras, jambe, cuisse, reins polis comme l’huile, et son ventre et ses seins, ces grappes de ma vigne s’avançaient plus câlins que les Anges du mal pour troubler le repos où mon âme était mise, et pour la déranger du rocher du cristal où calme et solitaire, elle s’était assise. Son âme était nous en souvenons dans la pure contemplation de la beauté idéale. La sexualité met en danger cette position, elle amène le trouble dans l’idéal.
XXVII – Je t’adore à l’égal de la voûte nocturne…
Je t’adore à l’égal de la voûte nocturne,
Ô vase de tristesse, ô grande taciturne,
La mer d’ébène, noir océan de « la Chevelure » s’est retourné comme un gant, elle forme désormais la voûte nocturne, peut-être Nuit, la Titanide de l’idéal, et rendu infiniment lointaine. Obsession nocturne, cloche sous laquelle pleure la mélancolie du poète. Ce qui était à boire, juste à portée de bouche, prodiguant à grands flots le parfum, le son et la couleur, est désormais terne et sec. Elle lui rendait l’azur du ciel immense et rond, elle est désormais immensités bleues, glacial. Adieu charmants climats ! Sa chatte est devenue un vase de tristesse.
Et je chéris, ô bête implacable et cruelle, jusqu’à cette froideur par où tu m’es plus belle. La glace, la distance et la beauté.
La folie ici s’introduit, le terme implacable nous conduisant à cette pièce du spleen de Paris, Le fou et la Vénus : « Je suis le dernier et le plus solitaire des humains, privé d’amour et d’amitié, et bien inférieur en cela au plus imparfait des animaux. Cependant je suis fait, moi aussi, pour comprendre et sentir l’immortelle Beauté ! Ah ! Déesse ! Ayez pitié de ma tristesse et de mon délire ! ».
La sexualité enlevée c’est l’oeil qui s’ouvre et adore et l’odorat qui flanche. Cela sent et préfigure la charogne, je m’avance à l’attaque, et je grimpe aux assauts, comme après un cadavre un choeur de vermisseaux. Il n’y a pas d’autre indication olfactive, que ce cadavre pourrissant d’un amour qui s’échappe, ne laissant derrière lui que ses mauvaises odeurs.
La paire constituée du “Parfum” et de “Je t’adore à l’égal de la voûte nocturne”, chaud et froid, volupté et mélancolie, sont les deux faces de Jeanne, sa bicéphalité, celle qu’annonçait “Le Masque”.
XXV – Tu mettrais l’univers entier dans ta ruelle…
Tu mettrais l’univers entier dans ta ruelle,
Femme impure! L’ennui rend ton âme cruelle.
Elle ne veut plus baiser avec lui – elle le fuit nous disait le poème précédent -, alors il va aux putes, et expérimente le sexe sans amour.
La critique s’accorde à dire que ce poème est adressé à Sarah la louchette, la prostituée juive, et pris dans la rainure, dans la ruelle, nous ne pouvons nous empêcher d’aborder ces vers autrement qu’en micheton entrant dans la chambre de passe, dégoûté de lui, dégoûté d’elle. Femme Impure ! L’ennui rend ton âme cruelle. Pour exercer tes dents à ce jeu singulier, il te faut chaque jour un coeur au râtelier. Les vers sont obscurs, s’agit-il ici de fellation ? Attention aux dents. Il est debout, elle est assise, que voit-il, ses yeux, illuminés ainsi que des boutiques, amour à vendre dans le quartier rouge d’Amsterdam. C’est l’une des métaphores les plus saisissantes des Fleurs du Mal. Des yeux qui ne sont pas larges yeux aux clartés éternelles – ceci est l’Idéal –, mais exigus et clos, à l’éclairage blafard. C’est le désir de vendre, la fausseté du boutiquier, ici de se vendre, elle est une prostituée. Machine aveugle et sourde, en cruautés féconde, salutaire instrument, buveur du sang du monde. Les hygiénistes du 19e siècle conceptualisaient les prostituées comme égout séminal où viennent s’épancher les hommes. Comment n’as-tu pas honte et comment n’as-tu pas devant tous les miroirs vu pâlir tes appas ? Baudelaire n’est pas un paillard, et la finalité n’est pas de voiler grivoisement des allusions à la fellation. C’est beaucoup plus étrange que cela. Tout comme le cunnilingus était une déclaration d’amour et l’extase la plus saisissante, derrière la sordide métaphore de la fellation, c’est le coeur broyé par la cruauté, sans jamais connaître la loi de leur beauté. Leurre pour les yeux. La femme semble innocente, du moins inconsciente. C’est la Nature qui s’exprime par la femme, grande en ses dessins cachés de toi se sert, ô femme, ô reine des péchés, – de toi, vil animal, – pour pétrir un génie. Le poète souffre, et la douleur le conduit au génie. Très singulier tableau et métaphore étrange, que celle du poète sucé par une prostituée, le génie pétri par ses cruautés, son coeur mangé, sang vidé et semence bue. Tu mettrais l’univers entier dans ta ruelle convoque les amertumes les plus dures de “Fusées”, telle celle-ci : “Il n’y a que deux endroits où l’on paye pour avoir le droit de dépenser, les latrines publiques et les femmes”, homme debout. Et condamnation absolue de la débauche, comme dépense, “Le goût de la concentration productive doit remplacer chez un homme mûr, le goût de la déperdition… Après une débauche, on se sent toujours plus seul, plus abandonné.”
Je dis en pleurant : “Les choses présentes
avec leurs faux plaisirs attirèrent mes pas
dés que se déroba ton visage”
(Divine Comédie)
La volupté n’est rien sans le transport amoureux. C’est une dépense vile, tandis que couplée à l’amour, elle étanche toute soif, elle est vin du souvenir. Peut-être du souvenir de la vie antérieure, ce lieu de la prime béatitude, de la joie sans l’inconvénient d’être né.
XXVI – Sed Non Satiata
Bizarre déité, brune comme les nuits,
Au parfum mélangé de musc et de havane,
Oeuvre de quelque obi, le Faust de la savane,
Sorcière au flanc d’ébène, enfant des noirs minuits,
Sed Non Satiata est une référence à Messaline. La sentence complète, extraite de Juvénal, signifie, « Et lassée des hommes, mais non pas satisfaite, elle se retira ». Bizarre déité, brune comme les nuits, au parfum mélangé de musc et de havane, il s’agit toujours de Jeanne dont il reprend les caractéristiques olfactives, les traits nocturnes, sorcière au flanc d’ébène, enfant des noirs minuits. Il commence par ré-affirmer ses louanges, son attachement et les plaisirs qu’il trouve à son commerce, mais pour en supplier un répit :
Par ces deux grands yeux noirs, soupiraux de ton âme,
Ô démon sans pitié! verse-moi moins de flamme;
Je ne suis pas le Styx pour t’embrasser neuf fois,
Hélas! et je ne puis, Mégère libertine,
Pour briser ton courage et te mettre aux abois,
Dans l’enfer de ton lit devenir Proserpine!
Il est rassasié, et s’il n’est pas dégoûté de la volupté, il craint d’être au lit enchaîné, comme en Enfer Proserpine, femme de Pluton, mariée et retenue contre son gré. De devenir, le désir aboli, féminisé. De façon charmante, Baudelaire fait ici rimer pine et libertine. Le sonnet est plutôt drôle et léger. Son air d’angoisse n’est validé que par son titre : l’angoisse de ne pouvoir la satisfaire.
XXVII – Avec ses vêtements ondoyants et nacrés…
Avec ses vêtements ondoyants et nacrés,
Même quand elle marche on croirait qu’elle danse,
Comme ces longs serpents que les jongleurs sacrés
Au bout de leurs bâtons agitent en cadence.
La nuit tombe sur Jeanne, par sa mélancolie elle se fait nocturne. Sa Chevelure semble devenue serpent et ses yeux ceux de la Méduse. La dépense constituée, la dette contractée lui qui n’est parvenu à la satisfaire, le voilà de nouveau seul, toujours plus seul, abandonné, et la femme port retentissant, que nous pourrions même qualifier de maternel, est redevenu redevenu statue idéale, mais hostile. Ses yeux polis sont fait de minéraux charmants. La beauté et l’indifférence, comme le sable morne et l’azur des déserts insensibles à l’humaine souffrance. Elle est comme les longs réseaux de la houle des mers, et nous nous rappelons la fraternité impossible qu’il entretenait avec la mer, gouffre amer. Il y était question de secrets intimes qui d’un côté comme de l’autre ne pouvaient être révélés : non pas que l’envie n’y soit, mais parce que cela était impossible. A l’homme d’extérioriser en langage son intériorité, à la mer de se retirer pour dévoiler ses richesses intimes. A rebours s’éclaire l’identification de la mer, de la nature à la femme, qu’il perçoit toutes deux comme indifférentes à son sort et à son existence. La volupté retirée, une pétrification glacée tombe sur les vers du poète, où tout n’est qu’or, acier, lumière et diamants. Marée basse pour le désir, le dernier tercet renvoit Jeanne dans le ciel nocturne : comme un astre inutile la froide majesté de la femme stérile. Elle était voûte nocturne, elle est désormais la lune. Nuit nous nous en souvenons était la mère des Titans, principe procréatif, y compris de poésie. Après la débauche, elle est désormais la femme stérile, qui peut se comprendre selon plusieurs sens. Comme aigreur quant à la volupté de Jeanne, semi-prostituée, putain sans enfants – ce sens ne peut se contourner. Plus surement comme métaphore de Diane, déesse de la lune, chasseresse hostile à la gent masculine – Actéon s’en souvient – et qui demanda à son père Jupiter l’unique privilège de n’être jamais mère.
XXVIII - Le Serpent qui Danse
Que j’aime voir, chère indolente,
De ton corps si beau,
Comme une étoffe vacillante,
Miroiter la peau!
Cette pièce fut mise en musique par Serge Gainsbourg, sûrement davantage par goût de ces rimes que de la musique. Il chaloupe la chose sur un arrangement bossa-nova, filme Jane Birkin – il s’adresse à elle, l’identifiait-elle à Jeanne ? Tous les thèmes se fondent dans une seule danse, la chevelure profonde, les âcres parfums, la mer odorante et vagabonde, un navire qui s’éveille au vent du matin, et ses yeux, deux bijoux froids où se mêle l’or avec le fer. C’est-à-dire l’âge d’or d’avant la chute, et l’âge de fer de la modernité, liés dans le regard de Jeanne, qui devient la créature qui a un pied dans les deux mondes. Elle était méduse, elle est maintenant serpent. Et nous connaissons le goût de Serge Gainsbourg pour l’érotisme voilé, Belle d’abandon, on dirait un serpent qui danse au bout d’un bâton. Quant au flot grossi par la fonte des glaciers grondants, vin de bohème amer et vainqueur, ciel liquide qui parsème d’étoiles mon coeur, nous ne serons jamais aussi candide que France Gall ignorant de quelle nature était le sirop d’anis coulant dans la gorge d’Annie. Il s’agit bien de foutre amer.
XXIX – Une Charogne
Une certaine postérité s’est moquée de l’impuissance baudelairienne ; peu de femmes, un seul recueil. Lui-même enviait la graphomanie de Hugo. Mais que voulez-vous, il avait le nez sensible, en art comme en femmes. Il y a ce chien auquel il tend un flacon d’un excellent parfum, acheté chez le meilleur parfumeur de la ville, et que celui-ci rejette “- Ah misérable chien, si je vous avait offert un paquet d’excréments, vous l’auriez flairé avec délices et peut-être dévoré.” Voilà pour le goût du public. Et de Hugo il écrira : “il m’emmerde”. Concernant les femmes, nous avons déjà évoqué la primauté de l’odorat dans sa sensibilité sexuelle. Imaginons un écart d’hygiène, et l’albatros s’écrase au sol. Il confesse sa faiblesse dans Mon coeur mis à nu, ” Plus l’homme cultive les arts, moins il bande. Il se fait un divorce de plus en plus sensible entre l’esprit et la brute. La brute seule bande bien, et la fouterie est le lyrisme du peuple.” Et Jeanne de quitter la couche, Sed Non Satiata. Il semblerait que l’art cultivé par le poète ne soit pas propice à ce lyrisme du peuple. Il n’est pas seulement assailli par des odeurs, mais aussi par des visions peu bandantes, ici un memento mori. Souviens-toi que tu vas mourir.
Rappelez-vous l’objet que nous vîmes, mon âme,
Ce beau matin d’été si doux:
Au détour d’un sentier une charogne infâme
Sur un lit semé de cailloux,
La Charogne est un curieux poème amoureux. Sous les doigts caressant la chair, l’anticipation de sa décomposition. Un couple marche pour une bucolique morbide, et au détour d’un sentier une charogne infâme. Aussitôt, vision du poète, qui voit là non une pauvre bête crevée mais immédiatement sa Dame, les jambes en l’air, comme une femme lubrique, brûlante et suant les poisons, et qui ouvrait d’une façon nonchalante et cynique son ventre plein d’exhalaisons. L’odeur, la lubricité, comme une chienne, l’indifférence, et pourtant vous serez semblable à cette ordure à cette horrible infection étoile de mes yeux, soleil de ma nature, vous, mon ange et ma passion ! Nous ne sommes pas certain que la Dame fût touchée par cette déclaration nécromantique. Les premiers vers du poème suivant confirmeront cette crainte, – J’implore ta pitié, Toi, l’unique que j’aime… -. Pourtant la rhétorique est parfaite : tu crèveras comme une bête, laisse-moi dès maintenant t’aimer. Ou dit par les mots de François Valéry, aimons-nous vivants, ce qui est plein de bon sens.
La forme est parfaite aussi, et les images poétiques abordent des domaines inexplorés, y compris de la poésie romantique. Les charmes cadavériques, la communion du corps et de la nature. Mais c’est une rhétorique qui se saborde elle-même, une rhétorique amoureuse kamikaze.
Toute poésie amoureuse est rhétorique : Petrarque a beaucoup tenté dans le domaine. Elle vise à convaincre de la qualité de ses sentiments, et de leur haute valeur. Baudelaire est un troubadour qui suicide sa poésie amoureuse. Peut-être a-t-elle été vexée du dernier vers, dites à la vermine qui vous mangera de baisers, que j’ai gardé la forme et l’essence divine, de mes amours décomposés. Vers composés, saisissant l’essence divine, contre amours décomposés, charogne laissée aux autres amants, qualifiés ici de vermine.
XXX – De Profundis Clamavi
J'implore ta pitié, Toi, l'unique que j'aime,
Nous ne sommes plus très nombreux à commencer nos mails amoureux ainsi. Ici Baudelaire souhaite convaincre Jeanne de la qualité de sa dépression amoureuse : elle est profonde, et à cela pourrait se mesurer la hauteur de son amour. Il implore donc sa pitié, après avoir quelque peu exagéré lors de son mail précédent - la comparant à une Charogne -, eux qui étaient en froid depuis "Je t'adore à l'égal de la voûte nocturne...". C'est le premier trou que visite notre poète, avant goût du spleen à venir, qui sera provoqué par Marie, et nettement plus conséquent. Ce trou, avec une emphase qu'on ne peut s'empêcher de trouver ironique, il le qualifie de "gouffre obscur", le titre lui-même se rapportant au psaume CXXX se traduisant ainsi : "J'ai crié depuis le fond de l'abîme". Ne semble-t-il pas encore jouer à l'amoureux ? Dès le poème suivant nous repassera à un film de série B, avec "le Vampire" : l'exil n'aura donc pas été si conséquent. Cette distanciation disparaîtra complètement avec Marie, et alors le jeu deviendra réellement sérieux, et potentiellement mortel.
Son coeur est tombé dans un gouffre clame-t-il. Il décrit sa situation nouvelle :
C'est un univers morne à l'horizon plombé,
Où nagent dans la nuit l'horreur et le blasphème.
Sur un rythme qui m'évoquait le second verset de la genèse :
Et la terre était desolation et vide, (et il y avait des ténèbres sur la face de l'abime). Et l'Esprit de Dieu planait sur la face des eaux.
Nous repérons la face de l'abîme, c'est le gouffre obscur où il est plongé. Ce qui nage là, dans cette mer noire peut-être, devenu nuit, comme nous l'avions établi dans le poème "Je t'adore à l'égal de la voute nocturne...", Baudelaire le nomme horreur et blasphème : la génèse parle de "l'esprit de Dieu". Tel un Dieu lovecraftien, à moins qu'il ne s'agisse simplement de Jeanne, une Jeanne démiurge peut-être. Qui ne serait non plus seulement un vase de tristesse, une mer noire où une voute nocturne surplombant le poète, mais le monde sinistre dans lequel il est tombé.
La strophe suivante donne quelques précisions sur la datation du lieu où nous sommes tombés. Un soleil sans chaleur plane au-dessus six mois, un soleil froid, froide cruauté de ce soleil de glace, qui n’est donc pas notre Phoebus luminaire, chaud et fertile. Les six autres mois, la nuit couvre la terre. Il y a donc un jour, et une nuit. Le soleil froid, c’est la lumière, et la nuit les ténèbres.
“Dieu appela la lumière jour, et il appela les ténèbres nuit. Ainsi, il y eut un soir, et il y eut un matin: ce fut le premier jour.”(Gn 1:5).
C’est un pays plus nu que la terre polaire. Cette mention d’une terre indique que nous sommes au troisième jour. “Que les eaux qui sont au-dessous du ciel se rassemblent en un seul lieu, et que le sec paraisse.” (Gn 1:9). Néanmoins, s’il s’agit du troisième jour, il serait à peu près midi, mercredi midi, car ici – Ni bêtes, ni ruisseaux, ni verdure, ni bois. Ce terme de verdure est dans le texte de la genèse,” Dieu dit: Que la terre produise de la verdure” (Gn 1:11). Les luminaires sont eux du quatrième jour, et les bêtes du cinquième. Ainsi la solitude est absolue, et il n’existe encore ni soleil, ni lune – assimilée à la femme aimée -, pour marquer les jours, c'est pourquoi je jalouse le sort des plus vils animaux qui peuvent se plonger dans un sommeil stupide tant l’écheveau du temps lentement se dévide.
“De profundis clamavi ad te, Domine” sont les premiers mots du Psaume 130, des profondeurs je criai vers toi Seigneur. Le Seigneur étant la Dame, selon le topos classique de la masculinisation de l’objet amoureux chez les Troubadours. Baudelaire acutise à l’extrême l’essence blasphématoire du fin’amor, où la Dame se substitue à Dieu. Sans elle le monde reste incréé, sans elle il n’y a que ce face-à-face morne et plombé entre le Dieu indifférent et l’homme mélancolique. Sans elle il n’y a plus ni bêtes, ni verdure, il n’y a plus rien. C’est la poésie lyrique qui maintenait l’existence, dans l’esprit du poète, par un processus ininterrompu de création, la lune, le soleil, la verdure, les charmes bucoliques de la terre. Mais elle n’a plus de sens, de vocation sans la Dame. Il ne lui reste plus qu’à chanter la glace et la cruauté.
XXXI - Le Vampire
Toi qui, comme un coup de couteau,
Dans mon coeur plaintif est entrée;
De Profundis Clamavi amenait la dépression amoureuse à l'ampleur d'une catastrophe dans la Genèse même, catastrophe cosmique que nous pourrions rapprocher de la théorie de la brisure des vases dans la Kabbale :
Alors les vases se fracassèrent, leur essence spirituelle, la lumière, remonta dans la matrice de la Mère, tandis que les vases brisés tombèrent dans le monde de la Création. (Hayim Vital, Liquoutim Hadachim cité par Charles Mopsick).
Cette catastrophe au niveau de la Création est comme le reflet de la catastrophe qui se produit au coeur de l'âme du poète, l'homme et la création étant comme miroir, et nous avions noté la grandiloquence déraisonnable de cette présentation, qui laissait à penser que Baudelaire empruntait encore ici une rhétorique pas tout à fait sincère, ou du moins une distance par rapport à sa propre mélancolie. L'apparition de ce Vampire, avec son cortège d'imagerie de Série B, vient confirmer l'impression.
Le cycle des métamorphoses de Jeanne se poursuit. Elle fut parfum, chevelure, méduse, serpent puis charogne. Elle est maintenant vampire. Et ce vampire est immortelle, c’est la Charogne ressuscité, par les propres baisers, les désirs de Baudelaire.
Le parfum naissait des cheveux, la toison était celle de la méduse et donc serpents, et la méduse se faisait serpent. Du serpent nous ne gardons que les dents : le vampire. La masculinisation est la même que pour Seigneur. La cohérence est maintenue de bout en bout ; chaque cheveu est désormais un serpent à la face de vampire suceur de sang. Le suceur de sang, c’est la buveuse de semence de la ruelle. L’objet érotique comportait dès l’origine cette possibilité maléfique, ici démultipliée. Il n’y a pas de distinction entre la volupté et le mal, qui sont co-extensifs l’un à l’autre. Seulement cela était invisible à l’oeil nu. Pour Baudelaire, la conscience du péché est l’unique bonne action dont l’homme soit capable, et le plus irréparable des vices est de faire le mal par bêtise (La fausse monnaie, Spleen de Paris).
Baudelaire suppliait, désormais il invective. Maudite, maudite sois-tu. Son agressivité se retourne contre lui-même, j’ai prié le glaive rapide de conquérir ma liberté et j’ai dit au poison perfide de secourir ma lâcheté. Il se rit ici de la lâcheté de ce chantage au suicide, il se montre dédaigné même par le poison et le glaive. La pensée du suicide ne saurait être une consolation : “Imbécile! – de son empire si nos efforts te délivraient, tes baisers ressusciteraient le cadavre de ton vampire”. Il avoue et met en scène la dépendance surnaturelle et maléfique qui le lie à la femme aimée, qui le dédaigne désormais. Il l’est comme le forçat à la chaîne, comme au jeu le joueur têtu, comme à la bouteille l’ivrogne, comme aux vermines la charogne. Nous retrouvons ici divers types de la dépendance amoureuse. L’enfermement, celle du joueur ne pouvant se déclarer perdant, et poursuivant sa chance autant que sa ruine. Celle de l’ivrogne, celui qui buvait sans fin le vin du souvenir – il s’agit là d’une allusion érotique.
Imbécile! — de son empire
Si nos efforts te délivraient,
Tes baisers ressusciteraient
Le cadavre de ton vampire!»
Ici ces baisers ressuscitent le cadavre de son vampire, la Charogne du poème précédent. La poésie entretient les amours décomposés, et il s’agit là d’un mal comme d’un bien. Sans cesse renaît dans les vers du poète – vers, vermine, le rapport métaphorique entre la poésie et la décomposition des cadavres sous l’action de la vermine sera clairement explicité dans un poème ultérieur – l’image intacte de la femme aimée. Ainsi en continuant à écrire, en poursuivant son travail, il la ressuscite sans cesse. Voilà le sens de « Le Vampire ».
XXXI – Le Léthé (pièce condamnée)
Pièce condamnée, pièce repoussée en fin de recueil, un peu à part avec ses soeurs les « Femmes Damnées » et autres « Bijoux », dite tout bas, comme un chuchotement
Viens sur mon coeur, âme cruelle et sourde,
Tigre adoré, monstre aux airs indolents;
Je veux longtemps plonger mes doigts tremblants
Dans l’épaisseur de ta crinière lourde;
Comme démise de la minutieuse ingénierie qui préside aux fleurs du mal : une pièce à part, que nous avons du mal désormais à replacer dans l’ensemble. Nous y entendons des échos de pièces passées ou futures, dans lesquels elle s’engrène ; ici ce tigre monstrueux qui évoque à la fois « le Chat » et aussi « le Vampire », pour ses dents. Et la crinière lourde, souvenir de « la Chevelure ». Ici les jupons sont clairement remplis de ton parfum, ensevelissant sa tête endolorie, ce qui corrobore les insinuations sexuelles du « Parfum ».
Elle est à la fois le mal et le remède, nous retrouvons l’ambivalence décrite dans l’Hymne à la Beauté, Viens-tu du ciel profond ou sors-tu de l’abîme? Le seul moyen de l’oublier, c’est d’être auprès d’elle. Alors seulement il peut ressentir à nouveau l’indifférence. Les strophes alternent poison et remède, la ciguë et le népenthès qui dispense l’oubli, et donc la guérison : Jeanne les dispense ensemble. Aux bouts charmants de cette gorge aigüe, seins pointus, où je sucerai, pour noyer ma rancoeur, le népenthès et la bonne cigüe. Le népenthès fut donnée à Hélène par Paris pour qu’elle oublie Sparte, la ciguë à Socrate par les juges d’Athènes, en martyr docile, innocent condamné.
Il boit les deux aux mamelles de la Dame qui n’a pas de coeur. Ici la rancune s’efface dans le désir de l’oubli, peut-être dans l’espoir d’une réconciliation. La mention du fleuve Léthé signe ces espoirs ; situé au sommet du purgatoire, il lavait les péchés de Dante.
Mais il ne peut l’oublier qu’auprès d’elle…
XXXII – Une nuit que j’étais près d’une affreuse juive…
Une nuit que j’étais près d’une affreuse Juive,
Comme au long d’un cadavre un cadavre étendu,
Je me pris à songer près de ce corps vendu
À la triste beauté dont mon désir se prive.
Qui se solda par un échec puisque nous retrouvons dès le poème suivant Baudelaire aux putes. Comme au long d’un cadavre un cadavre étendu. Il est en colère à nouveau, et se montre en compagnie d’autres femmes, et parmi celles les plus vénales. Il essaya le memento mori, la supplique, la colère, l’envoûtement érotique, cette nuit il tente la jalousie. Si quelque soir, d’un pleur obtenu sans effort tu pouvais seulement, ô reine des cruelles obscurcir la splendeur de tes froides prunelles. J’apprécie l’exhaustivité des moyens utilisés : tout a été essayé, tout a été joué, en joueur têtu. Le sonnet est simple en n’appelle pas de commentaire particulier quant à la forme, mais quant à ses commentaires. Il y a un petit dossier Baudelaire antisémite, tout comme il y a le petit dossier Baudelaire misogyne, ou réactionnaire. Il faut bien que la bêtise s’empare de tout. C’est que l’inquisition est un délice, le procès une joie, un véritable plaisir. D’un côté, des penseurs, des poètes, qui tentent de mettre en place des oeuvres subtiles, de l’autre des procureurs qui n’existent que par les procès qu’ils intentent. Misérable époque où Antoine Compagnon sur les ondes de France Inter doit s’excuser en permanence des réticences de Baudelaire quant au suffrage universel, à la démocratie ou au progrès. Un bon tiers de son “été avec Baudelaire” est consacré à cette tâche immense.
Mais je ressens la peine de Benjamin lorsqu’il tomba sur cette phrase des Fusées, « Belle conspiration à organiser pour l’extermination de la Race Juive. Les Juifs, Bibliothécaires et témoins de la Rédemption”, lui qui était alors persécuté et en exil. Elle résonne durement avec le 20e siècle de Benjamin. Mais… L’a-t-il comprise cette phrase ? Manifestement pas, puisque dès lors il assimile Baudelaire à Céline. Mais quoi de comparable entre le petit médecin de Meudon aux trois pamphlets antisémites, et cette minuscule notation isolée dans un cahier de brouillon de Baudelaire, dont on ignore absolument le sens, tout comme la portée. N’est-elle pas simplement ironique ? Dans la doctrine catholique du péché originel, vers laquelle se rapproche de plus en plus Baudelaire, le juif est celui de Léon Bloy, le porteur de livres, c’est Jésus et Marie, et les seuls témoins de la véracité des évangiles. Nous ne le saurons jamais, mais ce que nous avons, c’est qu’il n’y a aucune obsession juive chez Baudelaire. L’obsession juive est le caractère premier de l’antisémite. Quant à cette affreuse juive, elle parvenait encore à le faire décharger. Affreuse comme la débauche. Elle louchait dit-on, comme Vénus.
Ces fleurs du mal… Je m’y promène comme dans une ville, elle fut composée par un seul homme, qui y consacra sa vie et tout son désarroi. Rue après rue, maison après maison, je visite les pièces de cet appartement et les allées de ce cimetière. A moins qu’il ne s’agisse d’un jardin de fleurs maladives : l’amour est un paradis vénéneux, dont il est étrange d’être chassé. L’arrêté d’expulsion a été signé, par nous ne savons quelle force occulte, et les huissiers attendent à la porte. Je parcours les serres amoureusement cultivées de Baudelaire, ces rangées de roses sombres qui poussent sur un terreau de fumier et de charognes, mêlées d’impénétrables ronces. Ce sont les vestiges d’une fête passée, ce pourrait-être celle du Verger du roman de la Rose, vaste et étendu et entièrement clos d’un haut mur crénelé. Sa carole allégorique, où les plus belles figures dansent ensemble, Déduit, Liesse et Courtoisie, dispersés par les malfaisantes allégories auxquelles on interdisait l’accès. Haine, Félonie, Tristesse. Et Rancune pourrions-nous ajouter, Vengeance, Mépris. Puisque la Rose fut insensible à Jeunesse et Courtoisie, le poète fit alliance avec les sentiments les plus obscurs, dont il ne tira guère plus de succès, mais ce champ de désolation, au charme vénéneux.
XXXIII – Remords Posthume
“il banda jusqu’à l’oreille l’arc qui était d’une force prodigieuse et tira sur moi de telle façon qu’à travers l’oeil il m’a planté la flèche toute raide dans le coeur”. C’est ainsi que Guillaume décrit la blessure d’amour dans le Roman de la Rose. Baudelaire est plus thug, toi, qui comme un coup de couteau dans mon coeur plaintif est entrée (Le vampire) et la Dame une apache, une surineuse de bas quartier. “Je saisis alors la flèche à deux mains et me mis à tirer, et tout en tirant, à pousser des soupirs ; et je tirai si fort que je finis par amener à moi le bois tout empenné, mais la pointe barbelée qui s’appelait “beauté” était si bien fixée dans mon coeur qu’elle ne pouvait être retirée.” Guillaume a rejoint une fête, un lieu, où se formait une ronde. “Les plus belles personnes, sachez-le, que vous puissiez jamais trouver sur terre”. Etait-ce un rêve ? Dans un miroir, il aperçoit la haie de roses et “des roses, il y en avait une grande masse : il n’y avait de plus bel amas sous le ciel ; il y avait des petits boutons fermés, et d’autres un peu plus gros, et il y en avait encore d’une autre taille qui arrivaient à maturité et étaient prêts à s’épanouir : ces derniers ne sont pas à mépriser”.
Tel Proust découvrant pour la première fois la ronde des jeunes filles en fleurs, Guillaume ne l’envisage de prime abord que comme masse chatoyante, avant que son oeil ne parvienne à les distinguer et ainsi, “Parmi les boutons j’en choisis un d’une très grande beauté.” La rose dans le Roman est la métaphore de la vulve féminine ; du moins c’est ainsi que se résout l’allégorie, par des vers à peine cryptés, et encore cela est-il l’oeuvre du continuateur de Guillaume de Lorris, Jean de Meung, qui se plut à saccager son oeuvre, pour rire. En allant vers Tours, nous pouvons croiser la petite ville de Meung, pour s’y arrêter je ne sais pas. Mais plus proche de la Seine, une plaque indique son passage au 214 rue St Jacques. Guillaume écrivait le rêve de la Rose, Jean sa résolution paillarde : 1117 pages plus loin le jeune homme parvient à cueillir la Rose, après avoir conquis le château qui la retenait prisonnière :
Par le petit sentier que j’ai mentionné, qui était si étroit et si resserré et par lequel j’avais cherché le passage, je finis par briser la palissade avec le bourdon ; je me suis introduit dans la meurtrière, mais je n’y entrai pas à moitié. Cela m’ennuyait de ne pas y entrer plus profond, mais impossible d’aller plus loin. Pourtant, pour rien au monde je n’aurai abandonné l’idée d’y faire passer la totalité du bourdon. Je suis arrivé à le faire passer sans tarder, mais la besace est demeurée devant la meurtrière, avec les petits marteaux restés dehors et pendouillants.
Entre l’entrée dans le Verger, et la défloraison, le roman met en scène une véritable campagne militaire. En effet la Rose, sitôt touchée, se verra enfermée dans le Château de Jalousie, tenu loin des désirs et notamment celui du jeune aspirant par le mari Jaloux. Jean de Meung énumère ensuite les moyens permettant de mener l’assaut, et fait enseignement de la véritable Courtoisie, sans négliger l’aide de la saine Nature dictant aux désirs impérieux, et la loi de l’Amour, qui lorsqu’il est vrai, triomphe de tous les châteaux. Mais dans le jardin de Baudelaire c’est le mal qui est entré. La femme est devenue serpent, elle s’est perchée sur la lune, tandis qu’en contrebas du château, le poète ivre hurle qu’elle va mourir, menace de se suicider, puis la supplie de l’entendre, l’insulte et la honnit avant de chercher une fausse consolation auprès d’une prostituée.
Lorsque tu dormiras, ma belle ténébreuse,
Au fond d’un monument construit en marbre noir,
Il ne néglige aucune rhétorique. Tu regretteras de m’avoir quitté dit-il dans “Remords Posthume”. Et le ver rongera ta peau comme un remords. Est-ce là le châtiment pour celui ou celle qui blasphème l’Amour ? Ce serait encore une pensée trop consolante. Elle lui a échappée vivante, qu’il l’obtienne au moins une fois morte : lorsque tu n’auras pour alcôve et manoir qu’un caveau pluvieux et qu’une fosse creuse. Et alors, avec son complice le tombeau, confident de mon rêve infini, il voudra lui verser à l’oreille à travers ces grandes nuits d’où le somme est banni, les regrets de ne pas avoir aimé, à l’oreille d’une morte.
Est-il possible de convaincre une morte ? Non. “Remords Posthume” enterre toute possibilité de persuasion amoureuse. C’est mort. Quand la pierre, opprimant la poitrine peureuse et tes flancs qu’assouplit un charmant nonchaloir, empêchera ton coeur de battre et de vouloir, et tes pieds de courir leur course aventureuse. Voici la configuration nécessaire à l’accomplissement désir : il la faut pressé par la roche, le coeur lié, le souffle obstrué, la volonté empêchée et les pieds entravés. Il ne la désire pas qu’à moitié. C’est ainsi qu’il veut posséder, jaloux.
XXXIV – Le Chat
Viens, mon beau chat, sur mon coeur amoureux;
Retiens les griffes de ta patte,
Et laisse-moi plonger dans tes beaux yeux,
Mêlés de métal et d’agate.
Dans ses journaux intimes, Baudelaire énumère les airs charmants qui font la beauté. Parmi ceux-ci, l’air chat : enfantillage, nonchalance et malice mêlés. Dans Remords Posthume, il voulait sa Dame dans un tombeau, dans celui-ci il la veut en chat, tel un Tigre domestique – Tigre adoré, monstre aux airs indolents écrivait-il dans le Léthé, Tigre dompté dans les Bijoux. Viens, mon beau chat, sur mon coeur amoureux ; retiens les griffes de ta patte, et laisse-moi plonger dans tes beaux yeux mêlées de métal et d’agate. Le chat n’est-il pas un vampire apprivoisé ? Les dents avides deviennent griffes félines, d’une douceur possible. Et dans ses yeux marins, nous retrouvons le regard de Jeanne, tantôt bijoux froids où se mêle l’or avec le fer, oeil contenant le couchant avec l’aurore. Et que ma main s’enivre du plaisir de palper ton corps électrique.
“Le Chat” surgit comme un doux interlude, faisant entrevoir la possibilité d’une réconciliation, quoique les termes soient peut-être difficiles à accepter pour la Dame – devenir un animal domestique. Ici s’exprime la jalousie exaspérée de “Remords Posthume”. C’est un poème qui saute sur les genoux, brisant le cours d’une mauvaise pensée. Le chat serait-il l’ultime avatar de la femme aimée ? Les yeux fixés sur moi, comme un tigre dompté, d’un air vague et rêveur elle essayait des poses, et la candeur unie à la lubricité donnait un charme neuf à ses métamorphoses (Les Bijoux). Il n’est cependant pas sans noirceur. Ce Chat évoque celui de Poe, dont Baudelaire fut le traducteur en France. L’histoire d’un alcoolique éborgnant son chat, puis quelque peu angoissé par celui-ci, tente de s’en débarrasser à coup de hache, et le manquant, tue sa femme, l’emmure. Cachette révélée par les miaulements du traître chat, “J’avais muré le monstre dans sa tombe !”
XXXV – Duellum
Deux guerriers ont couru l’un sur l’autre, leurs armes
Ont éclaboussé l’air de lueurs et de sang.
Ces jeux, ces cliquetis du fer sont les vacarmes
D’une jeunesse en proie à l’amour vagissant.
Nous retrouvons les amants sur le champ de bataille. Si l’amour ne dure pas, si le philtre épuise son pouvoir, que la haine du moins dure éternellement. Voilà la proposition, pacte satanique. Ce que les anges n’ont pas accordé, les démons s’en chargeront. S’il n’y a pas de paradis, que l’enfer nous soit commun, les glaives sont brisés, comme notre jeunesse ma chère, mais les dents les ongles acérées vengent bientôt l’épée et la dague traîtresse, ô fureur des coeurs mûrs par l’amour ulcérés. L’enfer peut seul désormais devenir couche commune pour les amants s’entretuant. Le beau jardin s’est transformé en un ravin de ronces. Il aimerait l’y faire rouler. L’étreinte amoureuse, faîtes de langues et bouches mêlées, devient corps-à-corps sanglant, non par désir de vaincre, mais simplement pour l’éterniser, fut-ce avec les dents, les ongles. Roulons-y sans remords, amazone, inhumaine, afin d’éterniser l’ardeur de notre haine.
C’est l’ultime proposition de Baudelaire à Jeanne : à défaut de l’amour que la haine soit notre lien. Comme une déclaration éternelle de haine, dont nous savons qu’elle est l’amour retourné. Tout plutôt que l’indifférence. Et voici les deux amants roulant à nouveau vers l’enfer :
Ce gouffre, c’est l’enfer, de nos amis peuplé !
Roulons-y sans remords, amazone inhumaine,
Afin d’éterniser l’ardeur de notre haine.
Des hauts et des bas, la possibilité d’un effacement des péchés, d’une ascension du purgatoire jusqu’au Léthé, puis la haine qui à nouveau les entraîne aux enfers, comme un mauvais cycle, un « toujours la même histoire », qui ne s’épuisera que sous l’effet de l’inertie, de la lassitude. Et une fois le cycle compris, posé sous les yeux, comme il l’est désormais, établi par la succession des poèmes allant de « Parfum exotique » à « Duellum », de l’érotisme à la haine, la distance devient possible. C’est « le Balcon ».
XXXVI – Le Balcon
Mère des souvenirs, maîtresse des maîtresses,
Ô toi, tous mes plaisirs! ô toi, tous mes devoirs!
Tu te rappelleras la beauté des caresses,
La douceur du foyer et le charme des soirs,
Mère des souvenirs, maîtresse des maîtresses!
Le plus touchant des poèmes liés à Jeanne, touchant à la nostalgie de leur vie commune, soirées mêlées. La puissance de cette nostalgie, l’évocation prosaïque de la douceur du foyer, le charme des soirs, les soirs illuminés par l’ardeur du charbon, éclairent par contraste la noirceur des poèmes précédents, dédiés à la rancoeur, la haine et la supplication. Parmi les vers les plus beaux, Que l’espace est profond ! que le coeur est puissant ! En me penchant vers toi, reine des adorées, je croyais respirer le parfum de ton sang, et je buvais ton souffle, ô douceur, ô poison. Terrible substance, cette ironie de la dépendance, qu’un souffle soit si doux qu’aussitôt venant à manquer, le coeur se vide entièrement, car nous lui avions fait entièrement place, je dirai même confiance, laissant à sa chaleur le soin de faire notre coeur battre. Le risque à vivre se tient là, traversé d’amour depuis les premiers jours, pompant avidement tout ce qui se présente à nous, intubé au monde comme à un respirateur artificiel, laissant soin de la machine aux premiers venus – venu dans cette vie où je ne connaissais personne, arrivé dans cette ville je ne connaissais personne -, nous ne pouvons nous passer de ce poison, ce poison plus indispensable que toutes les nourritures, car c’est lorsqu’il vient à manquer que nous en périssons, à tâche pour nous de lui en substituer un autre, plus fort, plus profond peut-être, encore plus vital et pénétrant.
Ces serments, ces parfums, ces baisers infinis, renaîtront-ils d’un gouffre interdit à nos sondes. Cruel espoir qui vient ici balafrer la rancune noire qui prévalait comme écran. Toute ironie disparue le voici nu. Adieu raillerie, adieu breloque satanique et piques morbides. Comme montent au ciel les soleils rajeunis, après s’être lavés au fond des mers profondes ? – Ô serments, ô parfums, ô baisers infinis. Il n’y aura pas de renaissance, seulement son désir. Puis le désir aussi, disparaît.
Dans une lettre, citée par Pichois, il écrit, “j’avais mis sur cette tête toutes mes espérances, comme un joueur ; cette femme était ma seule distraction, mon seul plaisir, mon seul camarade […] Encore maintenant, et cependant je suis tout à fait calme, – je me surprends à penser en voyant un bel objet quelconque, un beau paysage, à n’importe quoi d’agréable : pourquoi n’est-elle pas avec moi, pour admirer cela avec moi, pour acheter cela avec moi ?” (CPl, I, 356).
La sincérité de Baudelaire est ici déchirante : il est celui qui ne joue plus – car il a déjà abattu toutes ses cartes. Il n’y a plus de rhétorique amoureuse ici : plus de mémento mori adressé à femme pour presser ses baisers, ce dépêche-toi, bientôt nous serons morts. Pas de chantage au suicide, pas d’imploration pathétique. Pas non plus d’augure de remords, de tu le regretteras. Juste l’évocation de la présence de Jeanne, de ces jours passés avec elle.
XXXVII — Le Possédé
Le soleil s’est couvert d’un crêpe. Comme lui,
Ô Lune de ma vie! emmitoufle-toi d’ombre
Dors ou fume à ton gré; sois muette, sois sombre,
Les deux poèmes suivants furent composés postérieurement à la première parution de l’ouvrage, et n’apparaissent que dans la version de 1861. Ils semblent être des éclats de l’image heureuse de Jeanne Duval chantée dans le Balcon. Le Possédé est le poème de la résignation. Il aime et renonce à la conquérir, il aime et renonce même à renoncer d’aimer.
Je t’aime ainsi! Pourtant, si tu veux aujourd’hui,
Comme un astre éclipsé qui sort de la pénombre,
Te pavaner aux lieux que la Folie encombre
C’est bien! Charmant poignard, jaillis de ton étui!
Il lui octroie même le droit de se pavaner – il renonce à la jalousie de “Remords Posthume”, où c’était dans un tombeau qu’il voulait l’enfermer. Si elle est son mal, c’est qu’elle est le diable, et il l’aime ainsi, c’est ce qu’il écrit, sois ce que tu voudras, nuit noire, rouge aurore, il n’est pas une fibre en tout mon corps tremblant qui ne crie, Ô mon cher Belzébuth je t’adore. Dans la litanie sombre de cette descente tremblante, vers des passions et des peines toujours plus tristes, “le Possédé” marque la possibilité d’une paix entre eux. Il ne veut plus rien, il dit amen à tout et surtout au diable, C’est bien ! Charmant poignard, jaillis de ton étuis, allume ta prunelle à la flamme des lustres, allume le désir dans le regard des rustres. C’est que la joie qu’elle lui procure, par sa simple existence, est encore supérieure à la souffrance qu’elle lui prodigue.
Le plus beau vers : Dors ou fume à ton gré ; sois muette, sois sombre.
XXXVIII — Un Fantôme
Deuxième poème posthume à Jeanne, marquée par la même distance apaisée, loin de la colère hystérique de la crise amoureuse. Pichois raconte qu’il fut composé après que Charles Baudelaire eut croisé Jeanne diminuée après une attaque cérébrale. Nous sommes après la bataille, et ce n’est ici plus la vie, mais une compassion d’éclopée, celle que le temps, la maladie ne manquent pas d’inspirer en brisant les vitalités fougueuses. Un bal de têtes peut-être, comme lorsque Proust retrouve vingt ans après les personnalités puissantes qui dominaient leur temps, désormais diminuées dans la vieillesse. Les vieux ennemis sont désormais réconciliés. Anecdote : Jeanne Duval lui survivra néanmoins, puisque Nadar prétendra l’avoir croisé croisée sur le Boulevard, vieille femme béquillante dans les années 70.
Il se compose de quatre parties, comme enchâssées, intitulées Les Ténèbres, le Parfum, le Cadre, le Portrait, le tout formant un autel de dévotion. Il y a un spectre fait de grâce et de splendeur dans les Ténèbres des caveaux d’insondable tristesse, c’est Elle ! noire et pourtant lumineuse. Elle hante, il y a un Dieu moqueur, ni bon ni mauvais seulement quelque chose qui s’amuse. Il y a un vers étrange ; je fais bouillir et je mange mon coeur. Le coeur mangé est un motif fréquent au moyen-âge, et quelque peu plus rare de nos jours, où les adultères se règlent différemment. Ici le mari tue l’amant, extrait son coeur, et par ruse le fait manger à la femme infidèle, qui généralement ne s’en remet pas. Nous le retrouvons en France dans Le Roman du Châtelain de Coucy et de la dame de Fayel, en Italie chez Boccace, mais Baudelaire a pu aussi le croiser chez Dante, qui en évoque la vision dans le premier rêve de Vita Nova.
Joyeux me paraissait Amour quand il tenait
dans sa main mon coeur et en ses bras
ma dame dans un drap enveloppée et endormie
Puis la réveillait et de mon coeur qui brûlait
avec respect nourrissait la craintive
Puis je le vis s’en aller pleurant
Vieux célibataire, Baudelaire ironiquement non seulement se le fait bouillir mais mange son propre coeur, activité censée être assuré respectivement par le mari et la Dame.
Le Parfum est l’évocation nostalgique du “Parfum Exotique” ainsi que de “la Chevelure”, qui étaient eux directement vécus. Il ne reste maintenant que la fleur du souvenir de ses cheveux élastiques et lourds, fleur sauvage et fauve. Poème émouvant car déchargé de toute tension, tension dont il ne reste qu’un sédiment sentimental. C’est le Temps qui passe, ce sont des couleurs passées, et un goût de Madeleine, dans le présent le passé restauré, dans la saveur d’une chatte, parfum de fourrure évoqué par un grain d’encens. Par ironie, et parce qu’il est drôle, c’est dans une église, ténébreuse, que le poète retrouve ces senteurs exotiques.
Il s’approche maintenant du Cadre de ce que nous appelions l’autel de dévotion. Celui-ci explose instantanément, et autour du souvenir ce n’est pas un cadre, figeant celui-ci, mais l’évocation de tout ce qui la ceignit, comme si la création entière n’avait que désir et vocation d’être pour elle un faire valoir. Ainsi bijoux, meubles, métaux, dorure s’adaptaient juste à sa rare beauté ; rien ne s’offusquait sa parfaite clarté, et tout semblait lui servir de bordure.
Nous parvenons au Portrait d’une Jeanne diminuée pense-t-on : La Maladie et la Mort font des cendres de tout le feu qui pour nous flamboya. (plus beau vers des Fleurs du Mal)
Imprécation contre le Temps, ultime déclaration à Jeanne, Noir assassin de la Vie et de l’Art, tu ne tueras jamais dans ma mémoire, celle qui fut mon plaisir et ma gloire. Jeanne est dans les fleurs du mal absolument sauvée. Même si il fallut, pour obtenir cette réconciliation-là, qu’il la retrouve à l’état de charogne : aveugle, boiteuse, alcoolique et malade.
XXXIX — Je te donne ces vers…
Ce sublime poème achève comme une excuse le cycle de Jeanne et de la volupté amoureuse, c’est le poète regardant en arrière, embrassant du regard l’ensemble de l’oeuvre écrite, et s’adressant à Jeanne comme à une vieille amie.
Je te donne ces vers afin que si mon nom
aborde heureusement aux époques lointaines.
Et fait rêver un soir les cervelles humaines
Vaisseau favorisé par un grand aquilon
Il ironise sur sa postérité mal assurée, la fragilité de sa parole, voyage aussi incertain que celui d’Enée fuyant Troie renversée. La mer devient la métaphore du temps et des générations qui passent, sur laquelle ne peut embarquer que les paroles, soufflées par ce grand aquilon, vent du noir froid et violent.
Ta mémoire, pareille aux fables incertaines
Fatigue le lecteur ainsi qu’un tympanon
Et par un fraternel et mystique chaînon
Reste comme pendue à mes rimes hautaines
Il chantait d’obscures douleurs de chambres privées, il n’en reste que ces rimes hautaines dit-il – il veut la faire rire -, désormais seul réminiscence de sa mémoire pareille aux fables incertaines. Il s’en excuserait presque. Contre l’indifférence de tout, de l’abîme profond au plus haut du ciel, contre les foules des stupides mortels. Lui seul pour la voir. La saisie d’une existence obscure donc d’une existence proprement humaine, confiée à la responsabilité du poète. Et non pas du pouvoir, de la jacasserie médiatique ou autre institution par lesquelles nous croyons exister.
Statue aux yeux de jais, grand ange au front d’airain !
(Jeanne était noire)

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