samedi 2 février 2019

L’Idéal ::: Les Fleurs du Mal, I à XX

Lisons



Au Lecteur

Chaque jour vers l'Enfer nous descendons d'un pas,
Sans horreur, à travers les ténèbres qui puent.

Imaginons notre poète dans sa mansarde, il est assis dans son fauteuil et il fume, il fume longuement peut-être en pensant aux mots de Sganarelle ouvrant le Don Juan de Molière : "Quoi que puisse dire Aristote et toute la philosophie, il n’est rien d’égal au tabac : c’est la passion des honnêtes gens, et qui vit sans tabac n’est pas digne de vivre." Il ne travaille pas et donc pense beaucoup ; il récapitule et énumère... la sottise, oui, et l'erreur, beaucoup ont été commises, mais ne pas les commettre aurait peut-être seulement servi à en faire de pires, alors qu'ici, il y est, dans sa petite rainure de vie, elle s'amenuise et se creuse à la fois, de plus en plus étroite et de plus en plus profonde.
Et le péché. Nous aurons l'occasion d'y revenir. Et la lésine, l'avarice : Baudelaire est un beau crevard. Il n'a pas un rond, il est au RSA, et son guichet unique, c'est sa mère. Il le sait, l'étape d'après, si il se rebelle contre elle, si il bouge d'un peu de trop, c'est la rue."Comme les mendiants nourrissent leur vermine". Il les voit au dehors, depuis la lucarne de sa mansarde. Il retourne s'asseoir. Il ressasse encore : "Nos péchés sont têtus, nos repentirs son lâches". Encore une journée de perdu, trop tôt drogué. Il s'ennuie, il fume son herbe, il part s'allonger, sur l'oreiller du mal, où Satan Trismégiste l'attend pour vaporiser le riche métal de sa volonté. Putain de drogué, putain de hippie. Il la sent la descente aux enfers ; mais il ne la fera pas en marchant, il n'est pas assez sportif pour cela. C'est un poète d'appartement, il n'est ni Ulysse, ni Dante. Orphée non plus, car nulle Eurydice ne l'attend aux enfers. Mais il les connaît. Il les a lu sûrement. Il a eu le temps pour cela, dans sa grande neurasthénie. Sa catabase est purement intérieure (cela signifie seulement : descente aux enfers) : il ne dévalera pas les bolges tel un Dante armé, comme l'ont imaginé les programmeurs de chez Viscéral Games, décapitant à coups de faux Satan, ou lançant des croix de lumières pour renverser la porte de Dité. Desescaladant les cercles des enfers, courant par dessus les blocs de lave, dans une grande course éreintante et débile à la fois, l'essence même du Beat-Them-All quoi. 

Baudelaire lui ne beat rien du tout. Il n'a pas besoin de traverser quelque forêt obscur pour rejoindre les enfers, ou de ramener le rameau d'or à la Sybille de Cumes, tel Enée. Rien de tout cela. L'enfer est déjà en lui.

Serré, fourmillant, comme un million d'helminthes,
Dans nos cerveaux ribote un peuple de Démons,
Et, quand nous respirons, la Mort dans nos poumons
Descend, fleuve invisible, avec de sourdes plaintes.

Il est dans son cerveau, dans ses poumons, dans son souffle, il y a là le Styx - fleuve d'oubli - qui descend. S'agirait-il d'une intoxication cannabinique, celle-ci détruit la mémoire à court terme, et c'est très drôle ? Nous croisons les chacals, les panthères, et peut-être est-ce là une réminiscence de la catabase dantesque : le premier animal que rencontre Dante est cette panthère légère et très agile. C'est juste avant qu'il n'atteigne le vestibule des enfers. Baudelaire veut nous faire visiter sa propre cité dolente, « par moi on va dans l’éternelle douleur, par moi on va parmi la gent perdue… Vous qui entrez laissez toute espérance. ». A la différence de Dante cependant, Baudelaire n'a pour seule intention que le dévalement. L'imagineriez-vous escaladant la montagne du Purgatoire ? Non, sa volonté est toute vaporisée. Et puis quel ennui ! Et avec quel ami ? Il n'a aucun Virgile pour l'accompagner, aucune Béatrice ne l'a envoyé chercher.

Il donne le programme, pour ceux qui auraient envie de connaître la suite : le viol, le poison, le poignard, l'incendie. La dépression, la pulsion suicidaire, mais la lâcheté. Dans le programme encore, quelque plaisir clandestin, volé au passage, que nous pressons bien fort comme une vieille orange. Il y aura la ménagerie donc, chacals et panthères - probablement des femmes. Ou sa mère. Les singes, les scorpions, les vautours, les serpents : là il doit parler d'amis poètes ou journalistes. Et en passant il dévoilera l'origine du mal du monde à naître qu'il entrevoit : l'Ennui, le plus laid, plus méchant, plus immonde des vices. Ne reconnaissons-nous pas là notre modernité ?

Il ferait volontiers de la terre un débris
Et dans un baîllement avalerait le monde.

Juste par ennui ? Oui. Simplement. Juste par ennui notre frère, soupirant pour le fascisme, pour le pire, pour la fin du monde, n'importe quoi, mais quelque chose. Soupirant après la violence, après la révolution - n'importe laquelle -, n'importe quelle trouble, quelque chose.

Tu le connais, lecteur, ce monstre délicat,
- Hypocrite lecteur, - mon semblable, - Mon frère !

Bienvenue dans la famille. Baudelaire, premier exemplaire de cet homme nouveau, de l'homme moderne. Il est notre frère, nous sommes son lecteur et son enfer est le notre. Il rêve d'échafauds en fumant son houka. Et si ce n'est pour un autre, alors pour lui-même.

Et si je demande le père ? Je trouverai ce vers : Ô Satan, prends pitié de ma longue misère ! Père adoptif de ceux qu’en sa noire colère Du paradis terrestre a chassés Dieu le Père. Quand à la soeur, nous aurons l'occasion d'en reparler plus tard...

Place à la mère, et au poème Bénédiction, qui ouvre la section "Spleen et Idéal"

I – Bénédiction

La mère, le monde, et enfin la femme, qui décide pour parfaire le supplice de se mêler aux persécuteurs, thématique qui sera largement développé par la suite :

Et mes ongles, pareils aux ongles des harpies
Sauront jusqu'à son coeur se frayer un chemin. 

Coeur arraché, coeur jeté aux bêtes, nous avons là une bonne part du programme de Spleen et Idéal (Causerie reprend la même image), tandis que l'imagerie du poète persécuté sera travaillé dans L'Albatross par exemple, le tout joué sur le ton d'une mégalomanie délirante, qui tranche grandement avec l'image du fumeur de Houka dans son fauteuil... Baudelaire qui rit de lui, qui rit d'imaginer sa mère le maudire, ou sa femme le menacer de se prostituer. Mais l'essentiel me semble-t-il est d'amener sur la dernière partie du poème, le face à face du poète avec Dieu, face-à-face qui lui permettra d'expliciter sa conception de la vie, du monde et de l'art. Et s'il s'agissait de camoufler par une grandiloquence ironique ces propos très sérieux, mais justement un peu trop, pouvant être jugé trop sincères. Je viens de lire cette phrase de Winnicot sur internet : un artiste est un homme qui veut à la fois se cacher et se montrer.

La profession de foi de Baudelaire :
Soyez béni, mon Dieu, qui donnez la souffrance
Comme un divin remède à nos impuretés.

Ce ne sont pas les vils pleurs qui lavent nos taches, mais la douleur, qui est la noblesse unique. Et alors seulement, tout prend sens. La douleur d'être né, la douleur d'être persécuté, la douleur d'être abandonné, devient la noblesse unique. Alors seulement le monde trouve son ordre, et le poète sa place, c'est à dire la plus haute, à peu près celle de Dante au Paradis, dans les rangs bienheureux des saintes Légions, à l'éternelle fête des Trônes, des Vertus, des Dominations. 


II – L’Albatros

Slow motion...
Slow motion... 
Getting rid of the albatross

Après un an et démi de convalescence, dont six mois de coma, pour avoir contracté une méningite - "Je l’ai chopée en jouant avec mes petits bateaux en papier, dans une flaque d’eau à l’arrière de la maison… En guise d’eau, c’était plutôt de la pisse de rat" - voici le petit John Lydon, sept ans, de retour à l'école, la mémoire détruite. Il y croise des bonnes soeurs démoniaques qui le rebaptisent : Dummy Dumb Dumb.  "Elles étaient des monstres, de vieilles salopes cruelles, dépourvues de toute bonté".

Il faut se débarasser de l'albatros, c'est le chant qu'entend le petit Lydon, ce à quoi il répond et a toujours répondu, je vous connais trop bien, vous êtes insupportables, je vous ai vu grandir de trop près, je dois fuir...

Cette image encore une fois : John Lydon, 6 ans, jouant dans l'arrière-cour d'un immeuble miteux du nord de Londres, faisant naviguer ses bateaux en papiers sur des flaques d'eaux croupissantes, et suivant, indolent compagnon de voyage, le navire glissant sur les gouffres amers, ce que doit être la pisse de rat. Prince des nuées en imagination, mais exilé sur le sol au milieu des huées, et les prêtres pédophiles. Et l'Albatros ce chant des inadaptés, le plus simple, le plus beau, le plus célèbre, et donc capable de voler jusqu'au coeur d'un gamin pauvre et handicapé du nord de Londres.

De Christ persécuté le poète est devenu oiseau gauche et veule. Il perd en grandeur ce qu'il gagne en envergure d'ailes : c'est un Jésus qui se serait lancé depuis le haut du mont du Golgotha, battant des bras si fort qu'il lui en pousserait des ailes. Adieu Rome, Adieu l'Empire ! Car la persécution de toute poésie est un fait attesté de la marche du monde. Baudelaire persécuté bien sûr, Nerval aussi, Nerval peut-être simplement ignoré. Rousseau c'est compliqué, mais il était haï. Sade, évidemment. Mais ajoutons à la liste trop connu des poètes maudits leurs grands aieuls, Ovide le premier d'entre tous, exilé en Bulgarie chez les Scytes, et puis Dante de Florence, le condamnant à une vie d'errance, jusqu'à ce qu'il crève de paludisme. Et s'il faut parler de poète torturé, pourquoi ne pas évoquer Machiavel ? Qui le fut, et littéralement, par ses ennemis.

Mais je ne geindrai pas comme Ovide clame Baudelaire, dans Horreur Sympathique.
Le poète est persécuté, voilà. Il ne reviendra pas là-dessus. Il a mieux à faire, il préfère voler.


III – Élévation

Ses grandes ailes sont déployées, et il décolle, Albatros inter-stellaire, vers un lieu lointain et solitaire. 

Au-dessus des étangs, au-dessus des vallées,
Des montagnes, des bois, des nuages, des mers,
Par delà le soleil, par delà les éthers,
Par delà les confins des sphères étoilées,

Là seul, il se meut avec agilité, comme un bon nageur qui se pâme dans l'onde, tu sillonnes gaiement l'immensité profonde, avec une indicible et mâle volupté. Renversement du vide : nous pensions aller vers une raréfaction même de l'air, voici l'albatross nageant dans la matière. Il n'oublie cependant pas la prison auquel il échappe, miasmes morbides, existence brumeuse, mais jouit de la liberté, de la pensée libre se diffractant elle-même en nuées d'alouettes planant au-dessus des champs. Poème heureux, peut-être le seul, poème viril, où l'esprit du poète fait fondre en une seule félicité toute la nature, où l'air se fait onde marine, et les pensées des oiseaux capable de comprendre le langage des fleurs et des choses muettes


IV – Correspondances

Intéressons-nous rapidement au mystère de la création ; comme quelque-chose d'infini peut-il engendrer quelque chose de fini, et surtout où ça ? Il n'en laisserait pas la place. Le trop-plein de Dieu, débordant de lui-même et de toute idée de temps et d'espace, eut d'abord besoin - si l'on suit la logique élémentaire qu'empruntèrent les savants de la Kabbale - de se rétracter un petit peu, de faire une petite place. Alors seulement il pouvait crééer quelque-chose en dehors de lui-même. Et cette petite chose, cette création n'était pas lui-même, mais quelque chose en plus, mais un lieu d'où il était absent, lui totipotent et infini. Cette image de rétractation d'une substance infinie, nous pouvons aussi la transposer en son envers, c'est à dire d'un néant qui abrogerait sa qualité de néant pour faire de l'être, en un lieu clos et fini. Le Tsim-Tsoum est simplement le négatif de ce qui se conçoit - à première vue seulement plus aisément - dans l'expression "ex-nihilo". 

Dans les deux cas il ne s'agit que de voir, de se représenter quelque chose qui n'est ni l'ordre la vision ni de la représentation, de ce qui porte tantôt pour nom Einsof, c'est à dire l'infini, tantôt Ayin, néant, c'est à dire ce qui peut tout aussi bien qualifier de tout ou de rien, indifférement, sans que cela ne change quelque chose à sa nature. 
La Création devient ce morceau en plus, dans lequel d'ailleurs nous baignons, et c'est ce qui est extraordinaire, c'est qu'il puisse exister quelque chose qui n'est pas Dieu et puisse se rajouter à lui - quelque chose qui puisse se sur-ajouter à un Tout comme à un Rien. Ceci ne demande aucun acte de foi, simplement de reconnaître que le monde existe, éventuellement pour les plus curieux de se demander : "D'où ça"? 
Maintenant nous pourrions rétorquer, peut-être existe-t-il le néant, mais la création est absolument sans rapport avec lui. Nous sommes confronter là à une contradiction logique. Comment le néant pourrait-il exister ? Cette proposition n'a absolument aucun sens. Son envers, la question Dieu existe-t-il, est tout aussi insensé. Tous ceux qui prétendent le contraire, c'est à dire qu'ils considèrent que Dieu existe sont en réalité des idolâtres, car l'existence relève seulement du domaine de la Création, or un Dieu qui appartiendrait à la Création serait non seulement une création, une invention, mais aussi une idole, car l'existence concerne le fait d'être de matière, dans l'espace et le temps. 
Le néant ne peut ni exister, ni ne pas exister. C'est pourquoi il ne fait que se retirer, se contracter : la création se place dans cette dynamique, d'un retrait où s'opère la création, mais non pas dans un néant du néant. Ceci pour définir que la Création n'est pas sans rapport avec le Créateur. La Kabbale le représente par les sephirot, les dix émanations divines, qui sont les puissances agissantes de Dieu dans la Création - mais jamais Dieu lui-même en son essence - Keter la couronne, Hokhma la Sagesse, Binah le discernement etc... Et les Sephirot sont des canaux entre Créateur et Création, comme des pylones électriques qui alimentent le monde, l'actualisent permanence, et sans lesquels celui-ci disparaîtrait instantanément, comme un interrupteur commande la lumière d'une ampoule. Nous en venons enfin au premier vers de "Correspondances" et plus précisément à cet adjectif : "vivants"

La Nature est un temple où de vivants piliers
Laissent parfois sortir de confuses paroles;
L'homme y passe à travers des forêts de symboles
Qui l'observent avec des regards familiers.

Le monde existe, et la Nature est ce lieu qui préexiste au poète dont le rôle sera de comprendre le "Langage des fleurs et des choses muettes" comme l'annonçait "Elévation". Il devra donc se faire voyant, et sa tâche est de l'ordre du mystique. Rimbaud énonçait : "Baudelaire est le premier voyant, roi des poètes, un vrai Dieu." et Novalis : "La poésie est le réel absolu". Le poète doit dire la Nature de la même manière que le prophète rend une vision. Il doit créer le langage adequat pour cela. Sa poésie, à l'exemple de la Nature, sera toute correspondance :  un langage fait de rapports, qu’il s’agit pour nous de déplier et d’apprendre, comme une langue étrangère. Nous la contemplons s’élever, de plus en plus subtil et complexe. Chaque nouvelle métaphore devient une nouvelle nuance de couleur, apportée au tableau d’ensemble. A mesure que nous avancerons, il nous sera permis de cerner des objets les plus complexes, par l’utilisation de résonances, de bascules, de métaphore de la métaphore. Et le chant s’élèvera comme les longs échos qui de loin se confondent dans une ténébreuse et profonde unité, vaste comme la nuit et comme la clarté. Le poète est tel un artisan qui fabriquerait des échafaudages dans le ciel, pour approcher toujours au plus près de la vibration de ces "vivants piliers". 

La poétique n'est cependant pas la théologie : elle s'intéresse à la Nature, c'est à dire au monde créé, et indirectement à la connaissance des émanations divines, mais non pas à celle de Dieu, directement. Dieu n'est pas un sujet. Baudelaire l'annonçait dans Bénédiction : 

Mais les bijoux perdus de l'antique Palmyre,
Les métaux inconnus, les perles de la mer,
Par votre main montés, ne pourraient pas suffire
A ce beau diadème éblouissant et clair;

La Couronne mystique de la strophe précédente, autrement dit la première Sephirot, Keter, Couronne suprème, secret dregré le plus haut, clos et scellé, appelé Air limpide insaisissable et principe de toute existence, selon Moïse de Léon.
Moïse de Léon prévient encore : "Il faut réaliser, réfléchir et disposer l'esprit et la pensée au fait que Lui, béni soit son nom, est l'annihilation de toutes les pensées et qu'aucune idée ne le contient." L'homme doit seulement se réjouir qu'il "existentia toute existence". Mais il n'y a rien à en dire : 

Car il ne sera fait que de pure lumière,
Puisée au foyer saint des rayons primitifs,
Et dont les yeux mortels, dans leur splendeur entière,Ne sont que des miroirs obscurcis et plaintifs!
»

Le terme "miroir obscurci" nous rapporte à l'Epitre aux Corinthiens, verset 13:12 :

Car nous voyons maintenant par un miroir obscurément, mais alors nous verrons face à face; maintenant je connais en partie, mais alors je connaîtrai selon que j'ai été aussi connu. 

C'est à dire que nous faisons que contempler indirectement la lumière divine dans la création, par nos yeux mortels : lorsque nous verrons face à face, et bien "nous" ne verrons plus, car il n'existera rien qui puisse se qualifier d'individualité, nous ferons alors partie de la lumière. C'est pourquoi nous ne voyons, et nous ne devons voir qu'à travers le Miroir Obscurci, qui est aussi l'un des noms de la dixième Sephirot, Malkhlout, qui correspond à notre monde matériel. Ce monde matériel, la Nature, est donc le miroir obscurci dans lequel se reflète la divinité, et à travers lequel nous pouvons, indirectement, la saisir. La Nature est le monde du poète, et c'est celui qu'il explore de son langage. Même si il est appelé à participer la fête éternelle des Trônes, des Vertus, des Dominations - ils sont des anges -, s'il est heureux lorsqu'il se pâme dans l'onde de l'immensité profonde, le poète a d'abord vocation à habiter la terre, socle parlequel il peut s'élever vers le divin et vers la joie. 

Cette Nature est traversée de deux sortes de parfums : les uns frais comme des chairs d'enfants, doux comme les hautbois, verts comme les prairies, mouvement parlequel l'olfactif se fait charnel, puis sonore - un son lui-même tactile, et enfin couleur - le vert, qui sera la couleur à la fois de l'amour et du poison. Et les autres corrompus, riches, puissants, qui chantent les transports de l'esprit et des sens. Le programme est établi : l'innocence d'un côté, la volupté de l'autre ; autre chemin qui occupe ici quatre vers - contre deux pour l'innocence -, comme pour signifie que c'est une voie à laquelle il accordera beaucoup d'importance.


Remémorons-nous le chemin entrepris : depuis la contemplation de Keter jusqu'à la cavalcade par-delà les éthers, les sphères étoilées, jusqu'aux champs où volent les alouettes, Nature temple divin, reflet obscurci des mondes supérieurs. Dans laquelle il s'attachera à explorer plus précisément les voies troubles, et peut-être les plus lointaines des sphères divines, les plus dangeureuses aussi, car elles sont elles mêmes reflets noirs de la "Couronne mystique". 

Il y eut un problème lors de la Création, comme une sorte de cour-circuit. La lumière divine était si puissante qu'elle brisa une partie des Sephirot. Plus classiquement la kabbale lourianique parle de brisures des vases ; là il ne s'agit plus de courant électrique mais d'une eau divine se déversant successivement dans les différents Sephirot. Les vases se sont brisées, emportant avec elle, et comme emprisonnés des étincelles de la lumière divine : qu'il s'agit maintenant de délivrer, en les ôtant de l'écorce qui les emprisonne. Ne pourrait-on pas voir là l'explication de la geste Baudelairienne ? Chercher le vrai dans le mal, réparer les choses brisées : « Il dépend de nous, écrivait Proust, de rompre l’enchantement qui rend les choses prisonnières, de les hisser jusqu’à nous, de les empêcher de retomber pour jamais dans le néant."


V – J’aime le souvenir…

Chaque poème s'épanche dans les suivants, comme un vase se déverserait dans un autre. Nous parlions auparavant d'un parfum frais comme une chair d'enfants, et d'autres corrompus, riches triomphants : les voici se déployant.

D'abord la fraîche et sainte jeunesse, à l'air simple, au doux front : nous y retrouvons une chair lisse et ferme appelant la morsure, des champs fertiles et verts, une douceur des rapports :

J'aime le souvenir de ces époques nues,
Dont Phoebus se plaisait à dorer les statues.
Alors l'homme et la femme en leur agilité
Jouissaient sans mensonge et sans anxiété,

Phoebus est le dieu du Soleil, fécondant la terre de ses rayons, Cybèle aux tétines brunes, louve au coeur gonflé de tendresses communes. Azur du ciel, oiseaux, fleurs, parfums, ses chansons et ses douces chaleurs. Il est aussi le Dieu de la poésie, en cela celui de Baudelaire. Mais la mention de ce nom est aussi une ombre qui voile cet âge d'or; car il est aussi le premier amoureux des métamorphoses, celui qui a inauguré la dépression amoureuse. C’est Ovide qui raconte : le dieu est frappé de la flèche d’or de Cupidon, tandis que Daphné, première aimée était frappée d’une flèche de plomb. L’un suit, l’autre fuit, jusqu’à devenir laurier pour échapper aux mains amoureuses du dieu. Du dépit de voir son amour devenir tronc naîtra la poésie – il s’en fera une couronne de lauriers.

L'âge d'or est donc ce double paradis perdu : la perte de Daphné, et la perte de la jeunesse. Le Poète d'aujourd'hui ne peut plus concevoir ces "natives grandeurs". Les corps sont marqués, tordus, maigres, ventrus ou flasques. Ils sont en un mot corrompus. Mais il saura y trouver des beautés, conformément au programme qu'il s'était donné : il les nommera beautés de langueur

En témoigne la poétique qu’il parvient à extirper de la description des corps malades qui s'offrent à voir en modèles dans les ateliers de peintres. Ici se fonde la modernité baudelairienne, l’extension du champ poétique aux ordures de la vie moderne, les exécrables choses. L’oeil du poète s’acclimate dés lors à voir le beau même dans les plus sinistres lieux, et à le rendre en art. Une beauté qui n’est certes pas virgilienne, mais autre : le "frisson nouveau" dont parle Hugo, qualifiant la nouvelle poétique Baudelairienne, comme une extension du domaine du poétique. 
L’âge d’or, dont les éclats persistent dans la jeunesse n’exclut pas de voir de la beauté dans l’aujourd’hui, tout comme il ne s’agit pas de façon quelque peu perverse, de ne voir la beauté que dans le chancre. 
Ce à quoi Baudelaire refuse d’être réduit.

Il débute donc son travail poétique par une révérence aux anciens, aux "Phares".


VI – Les Phares

Dans cette nuit de suie, il y a « les Phares », hommage de Baudelaire aux maîtres. Rubens, fleuve d’oubli, jardin de la paresse, De Vinci, miroir profond et sombre, Rembrandt, Delacroix. Baudelaire était aussi critique d’art. Il rendait compte des salons, a écrit un essai sur Wagner, des articles, qui ici deviennent quatrains ramassés sur l’essentiel, dans une métaphore sublime qui mêle son, langage, lumière et chasse, C’est un cri répété par milles sentinelles, un ordre renvoyé par mille porte-voix, c’est un phare allumé sur milles citadelles, un appel de chasseurs perdus dans les grands bois, et qui se fond en un unique hommage car c’est vraiment, Seigneur, le meilleur témoignage que nous puissions donner de notre dignité que cet ardent sanglot qui roule d’âge en âge, et vient mourir au bord de votre éternité

La Nature existe, elle est un temple de vivants piliers, et la Culture fonctionne de même, liée, dans une ténébreuse unité, par ces voix qui portent à travers les siècles. Elles correspondent entre elles. Le poète est sentinelle – il garde son phare, il est le gardien des paroles anciennes -, il est un ordre – il exige que les suivants prennent sa suite -, il est un chasseur – de la vérité, traqueur d’images, ramenant son gibier. Tout poète est un passeur : pour cela il doit entendre le passé, mais aussi transmettre et défendre ce legs. Le travail poétique est celui commun de toute cette humanité, et tous sont perdus dans les grands bois, persécutés par la société : tous Dante dans la forêt obscur, qui par leurs mots s’unissent. Baudelaire ne s’inscrit pas en rupture mais en continuateur. 

A de nombreuses occasions, Baudelaire établira des rapports, des correspondances, entre ses propres fleurs et les grandes oeuvres du passé. Un nom mythique, une référence à Ovide, à Dante, mais aussi à des poètes plus mineurs – Claude Pichois s’est fait spécialité de recenser ici un emprunt à Gautier, là à Hugo, et à d’autres encore, encore plus sérieusement oubliés -, comme des perspectives nouvelles. Ces emprunts ne sont pas des coquetteries, mais des raccourcis, des passages vers des mondes immenses, que le poète commente d’une métaphore, enrichit d’un vers. Hemingway écrivait “Certains écrivains ne sont nés que pour aider un autre écrivain à écrire une seule phrase”. C’est un même temple, c’est une même aventure humaine, qui est poursuivie ensemble. Certains y sont des phares puissants capables de projeter leur lumière à travers les siècles, d’autres des lueurs plus pâles, mais peut-être tout aussi indispensables, comme les Sephirot sont les lumières qui à la fois émanent de Dieu pour maintenir la création mais aussi les canaux qu’empruntent les hommes en retour pour accéder à sa connaissance.

Car c’est vraiment, Seigneur, le meilleur témoignage
Que nous puissions donner de notre dignité
Que cet ardent sanglot qui roule d’âge en âge
Et vient mourir au bord de votre éternité !

Cette activité proprement humaine, ce temple brûle pour le Seigneur. Il s’agit de l’approcher, d’en dessiner les contours. D’acquérir par là notre dignité. Il n’est pas celui de la révélation, pas exactement : il est ce vers quoi  les fumées de ce temples brûlent, vers quoi cet ardent sanglot roule. Son visage s’y dessine en creux, épousé par ces fumées, léché de plus en plus précisément par ces vagues, comme une marée montante cerne les rivages. Toute cette béatitude montant vers ce visage, pour lui rendre une dignité. Poésie, divin opium ! Le seul qui permette d’accéder à la béatitude, c’est-à-dire la contemplation de ces rivages, bord de l’éternité du seigneur. Nous connaissons la condamnation baudelairienne des paradis artificiels. Voici ce qu’il écrit des toxicomanes dans le poème du hachisch, cela en est la conclusion :

 Et le poète attristé se dit : “Ces infortunés qui n’ont ni jeûné, ni prié, et qui ont refusé la rédemption par le travail, demandent à la noire magie les moyens de s’élever, d’un seul coup, à l’existence surnaturelle. La magie les dupe et elle allume pour eux un faux bonheur et une fausse lumière ; tandis que nous, poètes et philosophes, nous avons régénéré notre âme par le travail successif et la contemplation ; par l’exercice assidu de la volonté et la noblesse permanente de l’intention, nous avons créé à notre usage un jardin de vrai beauté. Confiants dans la parole qui dit que la foi transporte les montagnes, nous avons accompli le seul miracle dont Dieu nous ait octroyé la licence !”

Le verbe comme seule dignité humaine, seule hommage au créateur : propre de notre essence et de notre existence, tâche du poète. 


Toute l’âme résumée : extension du domaine des Correspondances

A Virgile la nature. Il composa les Bucoliques. Puis les Dieux fuirent les forêts et les monts, et l’homme rejoignit la ville. Les Dieux fuirent car il n’y avait plus personne pour les chanter, à moins que ce soit parce que les hommes quittèrent les forêts que les Dieux s’en allèrent aussi. Les hommes se regroupèrent, adorèrent l’un d’eux, qui se révéla être aussi un Dieu, une histoire tordue.
Les champs se vidèrent de poésie, il n’y avait plus rien à y récolter. Baudelaire alors fonda la modernité, comme l’on pose le pied en Amérique. C’était un continent nouveau, il y fit pousser ses Fleurs du Mal. Le mal était le sujet nouveau, Abel était de la terre, Caïn le premier bâtisseur de ville, Baudelaire le peintre de la vie moderne. Ses déesses, ses nymphes, ses naïades, des prostituées, des mondaines et des passantes. La ville, terre fertile ! (Elle est aussi un socle de béton, de bitume et de tuyaux qui forment un isolant impeccable entre l’homme et la nature. La ville est la construction humaine, punie par les foudres divines à Sodome, Ninive, Gomorrhe, Babel. L’homme s’y entend bien même s’il trouve souvent qu’ils parlent trop fort, que la rue assourdit et que ça pue. Mais au moins on n’entend pas celui-là là haut, moins que dans le désert c’est sûr.)

Mais désormais, ne faut-il pas avouer, à la manière de Nerval à propos du classicisme, avec tout le respect dévolu aux auteurs du siècle passé, que le mal est un sujet achevé, qu’ils ont trop resserré le cercle des compositions poétiques ; sûrs pour eux-mêmes de ne jamais manquer d’espace et de matériaux, ils n’ont point songer à ceux qui leur succéderaient. Qu’il ne reste plus qu’une littérature d’imitation servile. Qu’on ne va pas continuer à sadiser l’humanité entière sans un peu d’ennui, Dennis Cooper, de la Californie à Paris. (Nerval lui est parti, il voyageait par-ci, par-là, se balladait, dans le temps aussi, il est à part. Il avait son projet de retour aux sources de la poésie française, voulut ressusciter le moyen-âge comme les poètes de la Pléiade avaient réssuscité l’antiquité. Alors il y retourna, mais ne revint jamais vraiment ; quitte le monde impur, la foule indifférente, Suis d’un pas assuré cette route qui luit - Rêverie de Charles VI)

Nous avons déjà chassé les Dieux, asséché les ondines, sarclé tous les champs, pillé les antiquités, bu le Graal, raconté les aventures en vers et en prose, topographié les enfers, le purgatoire et encore le paradis -, aimé celle-ci et celle-là et une autre, puis avanat de la torturer dans le château de Silling, arpenté la ville, car nous voulons, tant ce feu nous brûle le cerveau, plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu’importe, au fond de l’inconnu pour trouver du nouveau.
Ni la nature, ni la modernité mais la littérature, c’est-à-dire le monde purement humain, affranchi de ces espaces au-delà des murs, affranchi de la ville même, de sa temporalité dont on n’attend plus rien, et des pas des hommes ne demeurent que leurs rêveries et c’est elles que nous arpentons maintenant. Je reprenais “Correspondances”, raturai Nature et la remplaçai par Littérature, et lisais maintenant,

La Littérature est un temple où de vivants piliers
laissent parfois sortir de confuses paroles ;
l’homme y passe à travers des forêts de symboles
Qui l’observent avec des regards familiers.

Comme de longs échos qui de loin se confondent
Dans une ténébreuse et profonde unité
Vaste comme la nuit et comme la clarté,
Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.

Les villes se sont peuplés de nouveaux dieux, de nouveaux prophètes, ils ont pour noms Baudelaire, Rimbaud, Nerval. Ils ont arpenté les rues, puis les faubourgs, les campagnes, nous pouvons suivre leurs traces, l'écho de leurs pas dans les pas d'un autre, longs échos qui de loin se confondent dans une ténébreuse et profonde unité


VII – La Muse Malade

Tout poème glorieux débute par une invocation aux muses, chez Homère, chez Virgile « Chante, déesse, la colère d’Achille, Ô Muse, conte-moi l’audace de l’inventif », « Muse apprends-moi pourquoi de la Reine des dieux, la majesté lésée, blessée, roula si fort d’épreuves en malheurs l’insigne et pieux héros ». Ainsi pour les Fleurs du Mal, où les septième et huitième poèmes leurs sont consacrées : mais ici les muses sont maladives… La première est malade, ma pauvre muse, hélas, Qu’as-tu donc ce matin, tes yeux sont peuplés de visions nocturnes, et je vois tour à tour réfléchis sur ton teint (la folie et l'horreur, froides et taciturnes). Les muses elles-mêmes n’ont pas échappé à l’inexorable déclin, aux chancres du coeur mais elles ont obtenu en échange les beautés de langueur. Celle-ci a le visage défait du monde nouveau, ce qui inspire à Baudelaire une première raillerie douce, – le succube verdâtre et le rose lutin t’ont-ils versé la peur et l’amour de leurs urnes ? –. La sexualité des muses n’est pas un thème nouveau, une audace moderne. La muse a rapport avec le sexe, avec la fécondité du poète. Lucrèce est explicite : « Nourricière Vénus, plaisir des dieux, des hommes, tige d’Enée ». S’agirait-il de la queue du héros ? Les muses hélas ne sont plus entreprises par les astres, mais par des succubes verdâtres, et le matin elles ont le visage défait des prostituées. Activité qui, comme celle du poète, n’échappa pas à la dégradation des conditions de l’azur. Nous nous souvenons de l’évocation de la prostitution antique par la femme de “Bénédiction”. La muse sera donc moderne – et les prostituées, les mondaines, les danseuses seront les sources d’inspiration de Baudelaire -.
Elle a la nudité maladive de notre âge, celle qu’il décrivait dans le poème “J’aime le souvenir…”. L’ambition baudelairienne est ici de féconder ce temps, l’en-bas, de le cultiver, avec la semence antique – celle des phares -, qui est de double origine : chrétienne et gréco-romaine. Nous lisons ici un nouvel hommage aux anciens.

Je voudrais qu’exhalant l’odeur de la santé
Ton sein de pensers forts fût toujours fréquenté,
Et que ton sang chrétien coulât à flots rythmiques,
Comme les sons nombreux des syllabes antiques,
Où règnent tour à tour le père des chansons,
Phoebus, et le grand Pan, le seigneur des moissons.

Cette double origine de l’homme européen, cette très ancienne situation artistique, la nécessité d’assumer le double héritage – c’est Dante, c’est Chateaubriand -, Baudelaire l’actualise au bordel.


VIII – La Muse Vénale

La muse doit maintenant se vendre, elle est muse vénale, chanteuse de cabaret ou devant Saltimbanque à jeun, étaler tes appas, et ton rire trempé de pleurs qu’on ne voit pas. Elle est muse prostituée, Muse marchandise, notre vieille ennemie, la marchandise… Il y a-t-il chez Baudelaire une condamnation, une révolte même ? Seulement une tendresse. Il n’est pas dans le regard moral. Il fait là piètre révolutionnaire, ce que lui reprochera Sartre. Le poète voit, à l’occasion monte sur la barricade, et laisse à d’autres le soin satisfaire leurs pulsions éthiques, plus narcissiques qu’autre chose. D’autres sont montés sur des bidons à Billancourt. « l’attitude originelle de Baudelaire est celle d’un homme penché, penché sur soi, comme Narcisse. Il se regarde voir, il regarde pour se voir regardé » écrit le petit homme bigle, qui n’a jamais rien vu dans son essai de psychanalyse existentielle. On retire le mot “existentielle” et on replace le miroir : nous voyons désormais mieux de qui parle Sartre.


IX – Le Mauvais Moine

Les voyants – Poètes, peintres – sont des Phares dans la nuit, ce sont aussi des chasseurs perdus dans les grands bois. Persécutés par la société, ils sont comme cloîtrés dans leurs âmes. Dans ces cloîtres ils travaillent patiemment, et délivrent leurs lumières avec une simplicité et une évidence que notre modernité ne nous permettra jamais plus de retrouver.

Les cloîtres anciens sur leurs grandes murailles
Etalaient en tableaux la sainte Vérité,
Dont l’effet réchauffant les pieuses entrailles,
Tempérait la froideur de leur austérité.

L’absolu beauté de l’Enéide, de la Vita Nova, c’est leur évidence nue, cette innocence à jamais perdue, cette foi dans le destin, dans l’amour. Lui Baudelaire est mauvais cénobite : mon âme est un tombeau que depuis l’éternité je parcours et j’habite, rien n’embellit les murs de ce cloître odieux.
Ô moine fainéant! quand saurai-je donc faire
Du spectacle vivant de ma triste misère
Le travail de mes mains et l’amour de mes yeux ?

Il est alors l’artiste en attente de son oeuvre. Il s’accuse de paresse, il y a la difficulté de passer après les anciens. Cela ne va pas de soi, on ne naît pas poète on le devient, pourrions nous dire, transposant Beauvoir. Sartre écrit, toujours à propos de Baudelaire, avec cette méchanceté qui méconnaît tout, « ce n’est point pour devenir écrivains qu’ils ont écrit : mais parce qu’ils l’étaient déjà. ». Un écrivain n’est pas une femme, on naît ainsi on ne le devient pas, nous dit Sartre. Et Sartre de railler les difficultés créatrices de Baudelaire. Si il y avait bien un homme qui n’avait nul besoin d’être accablé, pour la seule raison qu’il y parvenait bien plus justement lui-même, c’était pourtant Baudelaire. Tout l’essai de Sartre doit se lire comme étant le réquisitoire des persécuteurs. Ce sont les propos d’un homme à qui tout a réussi, qui fut le champion de son temps, le conquistador des femmes, qui avait avec lui la morale, le succès. Et  voir cet homme s’acharner sur Baudelaire le proscrit, le censuré, le pauvre, est riche d’enseignements.
“il ne reste qu’une seule voie à sa liberté : choisir le mal. Entendons bien qu’il ne s’agit pas de cueillir les fruits défendus, quoiqu’ils soient défendus, mais parce qu’ils sont défendus. Faire le mal pour le mal c’est très exactement faire tout exprès le contraire de ce que l’on continue d’affirmer comme le bien.” Au-delà de la seule condamnation morale, – Sartre était un champion du bien -, ici est méconnu le principe du Tiquoun Holam, la réparation de ce monde, l’extraction du bien contenu dans les écorces tombées en ce monde. Le mal n’est qu’une écorce, qu’il s’agit d’ouvrir comme noisette, pour libérer le bien qu’il contient, pour le rendre à l’état fluide. C’est ce que dit la cabale, et c’est ainsi que je lis la geste baudelairienne : voir le beau dans le mal : non par appétence pour lui, non par enfantillage, mais ainsi le réparer. C’est ainsi que je lis son portrait de la muse malade.


X – L’Ennemi

Comment devenir un grand écrivain ? Sur quoi écrire ? Le poète voit, mais encore lui faut-il montrer. Comment agencer ? Certains partent dans des pays, d’autres prennent un sujet, ils en font des livres. Mais sur quel matériau Baudelaire peut-il compter, lui qui ne voyage jamais, et ne s’intéresse à rien. Il lui faut compter, et seulement, sur son propre matériau, lui-même en tant que matériau. Mais… Ma jeunesse ne fut qu’un ténébreux orage, traversé ça et là par de brillants soleils ; le tonnerre et la pluie font fait un tel ravage, qu’il reste en mon jardin bien peu de fruits vermeils. Il n’y a derrière lui pas grand chose, terres inondées, trous grands comme des tombeaux. Et lui rêve de fleurs nouvelles, tandis que le temps mange la vie, et l’obscur ennemi qui nous ronge le coeur du sang que nous perdons croît et se fortifie. Ecoutons Sartre encore un peu : « Il a choisi d’avancer à reculons, tourné vers le passé, accroupi au fond de la voiture qui l’emporte et fixant son regard sur la route qui fuit. Peu d’existences plus stagnantes que la sienne. Pour lui, à 25 ans, les jeux sont faits : tout est arrêté, il a couru sa chance et perdu pour toujours. » Lui-même dit avoir touché l’automne des idées. Rien de nouveau ne peut survenir, il ne croît ni au progrès, ni à l’événement. Il devra donc faire avec ce qu’il y a là, ce terrain gâté qu’il ne peut fuir, avec le Temps pour Ennemi.

— Ô douleur! ô douleur! Le Temps mange la vie,
Et l’obscur Ennemi qui nous ronge le coeur
Du sang que nous perdons croît et se fortifie!

Mais l’homme est lui-même une image de Dieu, et il entretient des correspondances avec les émanations. Il est un univers, tel que nous le dit ici Novalis. Pour l’instant, il ne se voit que comme terres inondées, trous, sol de grève lavé, quelque chose de sombre et d’infertile.
Il ne sait pas encore creuser, et le temps presse. 

Nous rêvons de voyages à travers l’univers, mais l’univers n’est-il pas en nous ? Nous ne connaissons pas les profondeurs de notre esprit. – Le chemin mystérieux va vers l’intérieur. C’est en nous, ou nulle part, qu’est l’éternité avec ses mondes, le passé et le futur. Le monde extérieur est le monde de l’ombre, il projette son ombre dans l’empire de la lumière. L’intérieur nous paraît naturellement si sombre, si solitaire et informe, mais comme nous le percevrons différemment lorsque l’obscurité aura disparu et que les corps d’ombre auront été repoussés. Nous jouirons plus que jamais, car notre esprit aura été longtemps privé.

Novalis, Poésie, réel absolu


XI – Le Guignon

L’Art est long et le Temps est court. Et la tâche immense. Le onzième poème en décrit les difficultés. Nous ne saurions mieux les dire. Des lieux isolées – Loin des sépultures célèbres, vers un cimetière isolé – qui sont des mines dont il faut suivre les filons les plus profonds – Maint joyau dort enseveli dans les ténèbres et l’oubli, bien loin des pioches et des sondes –. Et que trouverons-nous alors, après avoir creusé dans le cimetière oublié, au plus profond des roches ? Une fleur, qui épanche à regret son parfum doux et secret dans les solitudes profondes. Subtile métamorphose de la métaphore qui de gothique se fait minérale puis… botanique.
Mais c’est aussi la joie de découvrir ces beautés sous ce terrain gâté, celui que se choisit d’explorer Baudelaire. Et nous-même explorant Baudelaire, nous trouvons au sein de son massif floral des correspondances secrètes, entre les poèmes d’abord, puis avec ceux des autres, avec notre vie bien sûr, mais aussi avec les romans, avec toute culture : des correspondances en littérature, des rapports éclairant. Nous remontons cette longue chaîne de cris et de lumières que se passèrent ces chasseurs de beauté. Mais en attendant, nous devons encore humblement explorer, et enquêter. 


XII – La Vie Antérieure

Je serai bien en peine de commenter ce poème, qui me ramène trop au bac français, au lycée Blaise Pascal de Clermont-Ferrand, où je passais cette partie de ma scolarité. Je me souviens de cette dame, ce professeur de l’être, avec sa coupe droite et ses grandes lunettes, pas aussi vieille sûrement qu’elle ne l’est dans mon souvenir. Sèche, et pas très sexuée, mais qui me montra peut-être comment il s’agissait de commenter, terme à terme, ligne par ligne, selon cet exercice bien connu bien classique, avec ses histoires d’assonances et d’hémistiches, disséquant jusqu’au délire, méthode qui appliquée à cette “Vie Antérieure”, conduisait à l’hystérie par le vagin, vie utérine. Combien de femmes et d’hommes, face à un public juvénile et ironique, délirent ainsi dans l’obscurité des lycées de France, je ne sais, en avons-nous tous croisés ? J’ai longtemps habité – neuf mois en vérité, habité, avez-vous remarqué, vous riez déjà, il y a bite oui, mais justement il y a le suffixe ablatif a, il a-bite, castré ou alors n’en dispose-t-il pas encore ? Sexualité de l’enfant d’accord, mais sexualité du foetus oui ? Vous imaginez ça vous, quelle sexualité pourrait-il avoir ce foetus, a-t-il seulement besoin d’une sexualité, lui qui est déjà et lui semble-t-il pour toujours blotti au plus profond du vagin de sa mère ? – sous de vastes portiques – La porte vous l’entendez, elle est vaste, car le vagin de la mère est immense, il est tout l’horizon même de notre monde, foetus sûrement, par la suite, à voir, les portiques, vous le voyez, en terme anatomique, Baudelaire parle du vestibule, c’est là où abouche le vagin – Que les soleils marins teignaient de mille feux Bon là c’est de l’ordre de l’évidence poétique, vous voyez l’orgasme qui approche, c’est le feu qui monte, il y en a plusieurs car la mère jouit fort, et le soleil qui nait en elle devient marin, le feu s’épanche dans l’aquatique, autrement dit la cyprine s’épanchant, tandis que la chair se teint et brûlent de joie enfin c’est évident passons – Et que leurs grands piliers, droits et majestueux, – Bon là encore vous réviserez votre anatomie, je vous lis « piliers du clitoris, ils sont au nombre de deux et s’attachent à la face interne des branches ischio-pubiennes. Fusiformes et long de 40-50 mm, ils se dirigent en avant, en haut et en dedans. Ils se réunissent en avant sur la ligne médiane pour former le corps du clitoris – rendaient pareils, le soir, aux grottes basaltiques – roche sombre, qui plissent, une grotte bien entendue, dans laquelle nous pénétrons avec le poète, qui revit donc sa naissance, mais à l’envers, – Les houles, en roulant les images des cieux

Là nous y sommes ça y est, lové dans l’utérus maternel, au point de fusion initial, et la vision donc, qui est le dernier sens apparaissant lors de l’embryogenèse, – Mêlaient d’une façon solennelle et mystique, Les tout-puissants accords de leur riche musique – Là nous avons le son aussi, immense, nous baignons dans le son, imaginez vous êtes dans l’utérus de votre mère, tout est assourdi mais plus profond, vous êtes enveloppé dans le son, dans cette communion mystique là, comme dans un bain, chantez la tête sous l’eau et vous entendrez – Aux couleurs du couchant reflété par mes yeux – Vous retrouvez les couleurs, car la couleur est tout, c’est toute la peinture, pour Baudelaire il y avait les coloristes et les caricaturistes, c’est-à-dire d’un côté la mystique de l’art rendant la vérité, et de l’autre l’idée humaine exécutée, ici c’est la couleur bien sûr, qui baigne tout, et c’est couchant, car voyez bien, la naissance est une aube, et ce qui précède ne peut être qu’un crépuscule, un crépuscule que nous aimerions ne jamais voir finir, mais là c’est autre chose, je ne vous rappellerai pas l’inconvénient d’être né, – C’est là que j’ai vécu dans les voluptés calmes – Vie antérieure, vie utérine, la volupté échappe encore aux contingences de notre monde, ce ne sont pas des décharges, mais un état – Au milieu de l’azur, des vagues, des splendeurs – Pour le bac français, quand même, vous insisterez plus sur l’idée du voyage, que Baudelaire dans sa jeunesse a fait à la Réunion, en son temps l’île Bourbon, – Et des esclaves nus, tout imprégnés d’odeurs – mais bon, comprenez bien que cette analyse est un peu faible, le cliché de l’esclave mon dieu, pourquoi pas des négresses aux seins nues, et Baudelaire en colon raciste, – Qui me rafraîchissent le front avec des palmes – c’est bien entendu du sang ombilical dont il s’agit, c’est le sang maternel et nourricier, qui va et vient, c’est un monde dans lequel le travail n’existe pas, ni même la politique, encore moins le marxisme, – Et dont l’unique soin était d’approfondir – Cela se gâte, cela finit toujours par se gâter, ça commence bien, toujours, autrement ça ne commencerait pas, mais voilà, rien ne change jamais, nous ouvrons la plaie, un peu plus un peu moins, la sensation est un peu plus vive, – Le secret douloureux qui me faisait languir – il va naître, il le sent, et ce vers là, oui voilà, déjà foetus, Baudelaire connaissait le spleen, le secret c’est le manque à venir.

A la lumière de cette exégèse audacieuse nous voilà amenés à considérer les théories psychanalytiques le Ferenczi que j'indiquerai simplement ici à type de curiosité, et qui considère le désir oedipien comme étant "l'expression psychique d'une tendance biologique beaucoup plus générale qui pousse les êtres vivants à retourner dans l'état dont ils jouissaient avant la naissance". Ce qui ne serait pas uniquement valable au niveau individuel, mais de l'espèce humaine toute entière, née des eaux :

Qu'en serait-il, avons-nous pensé, si toute l'existence intra-utérine des mammifères supérieurs n'était qu'une répétition de la forme d'existence aquatique d'autrefois et si la naissance elle-même représentait simplement la récapitulation individuelle de la grande catastrophe qui, lors de l'assèchement des océans, a contraint tant d'espèces animales et certainement nos propres ancêtres animaux à s'adapter à la vie terrestre et, tout d'abord, à renoncer à la respiration branchiale pour développer des organes propres à respirer de l'air. 

(Thalassa. p113, PBP)

Et tout coït ne serait dès lors que tentative sur le mode hallucinatoire et symbolique à la fois de retour au corps maternel et à la mer originel, en somme à notre Vie antérieur, c'est à dire très exactement à l'état inanimé, débarassé de la conscience, bien au chaud dans sa pulsion de mort. Mais bientôt, le vent se lève, il faut tenter de vivre...

Il advint un jour que les propriétés de la vie furent suscitées dans la matière inanimée par l'action d'une force qu'on ne peut encore absolument se représenter. Il s'agissait peut-être d'un procéssus préfigurant celui qui plus tard a fait apparaître la conscience dans une certaine couche de la matière vivante. La tension survenue dans la substance jusque-là inanimée cherche alors à se réduire ; ainsi étant donnée la première pulsion, celle du retour à l'inanimé. La substance vivante avait encore en ce temps la mort facile ; elle n'avait vraisemblablement à parcourir dans la vie qu'un court chemin dont la direction était déterminée par la structure chimique de la jeune vie. Pendant toute une longue période, il se peut que la substance vivante ait été ainsi recréée sans cesse et soit morte facilement jusqu'au jour où des influences externes déterminantes se transformérent, obligeant la substance qui survivrait encore à dévier toujours davantage de son cours vital originaire et à faire des détours toujours plus compliqués pour atteindre son but : la mort.

(Essais de Psychanalyse, Au-delà du principe du plaisir, p 91 PBP)


XIII – Bohémiens en Voyage

Le poème suivant fut inspiré par une gravure de Jacques Callot, il s’intitule « les bohémiens ». Tout comme les suivants, l’Homme et la mer, et Don Juan aux Enfers, à propos d’un tableau de Delacroix, nous voyons là le poète porter ses yeux sur ce qui l’entoure, et dont il lui plaît de parler, mais aussi dans lequel il se lit. Ou comment l’art peut se tendre comme un miroir subtil, capable de montrer un autre soi que soi, avec lequel une dialectique est possible. Ce dialogue là débute donc avec les bohémiens, la tribu prophétique aux prunelles ardentes. Fiers appétits, armes luisantes, noblesse du destin, des hommes, des femmes qui avancent, aimés des Dieux – Cybèle qui augmente ses verdures -, aimés de la nature – le grillon les regardant passer, redouble sa chanson – mais dont la vie ne se départit pas d’un contrepoint obscur, d’une angoisse sourde, l’empire familier des ténèbres futurs, qu’ils affrontent héroïquement.
Hommage de Baudelaire à tous les bohémiens, hommage en art et déclaration d’amour, déclaration en amour, poème inspiré par l’amour. Pas un amour déclaré, par mots empruntés, d’un homme à d’autres, mais l’amour qui vit se déploie et se déclare en vers, par des mots créés – par l’amour -, pouvant être empruntés par d’autres, amour qui circule, paroles amoureuses. Ces bohémiens Baudelaire les considère comme des frères – peut-être ses seuls frères, car pourchassés, toujours devant aller de l’avant. Reste cette douloureuse conscience, que si ces bohémiens affrontent les ténèbres ensemble, lui reste solitaire. L’expression du regret de ne faire partie d’aucune communauté, fusse-t-elle persécutée. De cette tribu il est un enfant perdu.


XIV – L’homme et la mer

Qu’est ce que l’homme ? Quatrième question kantienne. Pour avoir la réponse, regarde la mer, elle est ton miroir. Le déroulement infini de sa lame est ton âme. Infini et éternel. L’immensité de la nature, horizon de la vision, devient reflet de cette chose autrement insaisissable. Et ton esprit n’est pas un gouffre moins amer. Mystérieux, profond, et douloureux.

Homme, nul n’a sondé le fond de tes abîmes – Freud n’était pas encore né, – Ô mer, nul ne connaît tes richesses intimes. Baudelaire parle de l’époque avant la psychanalyse et l’exploration sous-marine. L’homme comme la mer, sont jaloux de leurs secrets. L’homme et la mer sont en correspondance, dans l’une l’autre se voit. Et la lutte entre l’homme et la mer, devient la lutte entre l’homme et son âme et son esprit. La liberté se trouve dans cette confrontation, qui est une introspection sous-marine. Elle peut-être source de carnage et de mort, mais aussi de joyaux engloutis. Baudelaire trouve son inspiration en lui.


XV – Don Juan aux Enfers

« Don Juan, l’endurcissement au péché traîne une mort funeste, et les grâces du Ciel que l’on renvoie ouvrent un chemin à sa foudre. » La Statue, Molière.
Ici Baudelaire amène la figure du dandy, la sienne même, condamné pour son indifférence aux femmes, ici la détresse d’Elvire, frissonnant sous son deuil, chaste et maigre. Le tableau-poème est inspiré par celui de Delacroix, intitulé « Le naufrage de Don Juan ». Nous trouvons par ce terme le rapport au poème précédent. La mer est ramenée à une onde souterraine, pour un voyage terminal où le poète croise des figures passées. Là tout est question d’attitude, tout droit dans son armure, un grand homme de pierre se tenait à la barre et coupait le flot noir, mais le calme héros, courbé sur sa rapière, regardait le sillage et ne daignait rien voir. Allons-y, vers ces enfers.


XVI – Châtiment de l’orgueil

Le sublime orgueil du dandy est aussitôt châtié. Admirons comment de paysage en tableau se tient le fil d’un discours, comme autant de métamorphoses, et la mer devient l’onde et l’homme un époux perfide. C’est une même vision qui se déploie en d’incessantes métamorphoses. Ici nous sommes devenu un docteur en théologie, qui pris d’un orgueil satanique blasphème la puissance de Jésus. Par un orgueil de l’esprit lui sembla-t-il alors possible de récuser, par les raisonnements, la pensée, Dieu et de résoudre toutes les questions divines. Idée trop folle, vision trop large, et aussitôt tout le chaos roula dans cette intelligence. Le devenir divin est trop immense pour l’homme, qui dès lors fut semblable aux bêtes de la rue. Sale inutile et laid comme une chose usée. Comme pour le mauvais Cénobite, Baudelaire évoque le moyen-âge. Cette configuration est importante, et explique que le docteur blasphème contre Jésus lui-même, et ce après être monté trop haut. L’époque a changé. Et Baudelaire est davantage le Don Juan qui descend aux enfers : la modernité ne s’élève pas, et le projet baudelairien est de sonder les grands fonds. Don Juan aux enfers est l’anti-docteur angélique, mais tous deux subiront le même châtiment de l’orgueil. L’un pour avoir raisonné trop, l’autre pour avoir vu trop bas. Nulle n’est censé remonter des enfers, du moins sans dérogation spéciale, qui ne fut d’ailleurs réservé qu’à peu de héros – Orphée, Hercule, (Nerval aussi). Mais voyons voir : Jésus ne serait-il pas le dernier homme vivant à être remonté des enfers ? Sa trace est encore visible en bas, c’est la porte défoncée de Dité, à ce que rapporte la Divine Comédie. Ne serait-ce pas que se prendre pour Jésus que de ramener une vision des enfers telle que nous la livre Baudelaire avec son Don Juan ? Mais c’est aussi à Dante qu’il faut penser, lui qui à la fois descendit très en bas, et monta très haut, jusqu’à l’ultime contemplation. Il fut accusé d’hérésie et de blasphème. Savons-nous si le chaos roula dans son intelligence ? A prendre dans le sens littéral, assurément. Quant aux derniers vers, une correspondance se tient ; le silence et la nuit s’installèrent en lui – La Divine Comédie fut son dernier livre –, Et, quand il s’en allait sans rien voir, à travers les champs, sans distinguer les étés des hivers – nous pourrions penser à son exil de Florence, cause de son errance et de sa mort de malaria – il faisait des enfants la joie et la risée. Avant cela, toute son élévation évoque la divine comédie, – les avoir remués dans leurs profondeurs noires – Bolges des enfers –, Après avoir franchi les célestes gloires des chemins singuliers à lui-même inconnu – cet étrange chemin menant de Satan jusqu’au purgatoire –, Où les purs esprits seuls peut-être étaient venus – Le Paradis.


XVII – La Beauté

La question de l’hérésie chez Dante Alghieri nous entraînerait dans de vastes digressions, et nous ne sommes pas obligés d’emprunter les délires de tous ceux qui nous ont précédé. Tantôt satanique, tantôt catarrhe, pourquoi pas même protestant, du moins précurseur de Luther par ses attaques contre Rome et son clergé. Mais Dante ne se situe pas au sein de ces controverses, purement théologiques. Le véritable scandale dantesque, c’est d’avoir divinisé Béatrice, de l’avoir désirée plus qu’il n’a désiré l’éternel, et que celui-ci n’opère plus dans l’économie de son coeur, que comme compensation de la froideur de sa Dame, comme une consolation. La poésie sortait des rets de la religion, pour embrasser le corps bien plus charnel de la femme, manière de Christ incarné avec des seins. Mais attention, des seins en pierre. Cette femme est dure. Elle est la Beauté :

Je suis belle, ô mortels! comme un rêve de pierre,
Et mon sein, où chacun s’est meurtri tour à tour,
Est fait pour inspirer au poète un amour
Eternel et muet ainsi que la matière.
Rêve de pierre que cette femme aimée, car jamais elle ne devint charnelle. Gravée dans l’esprit des troubadours, elle est la reine à qui ils règlent leurs amours. Et c’est toujours la même Dame dont il s’agit, qu’il s’agisse de Béatrice, ou de Laure. Elles furent chantées, mais nous ne les connaissons pas autrement que par l’effet qu’elles produisaient sur les coeurs de leurs admirateurs. Béatrice ou Laure, même allégorie de la Beauté, et chacun trouve la sienne – mais personne ne la chante aussi bien que Dante ou Pétrarque. Les vers suivants sont des allusions directes à l’apparition de Béatrice au sommet du Purgatoire. Je trône dans l’azur comme un sphinx incompris, et jamais je ne pleure et jamais je ne ris. Ceci est aisément vérifiable dans la Comédie. Son visage reste de marbre, ouvert à la contemplation du poète. Sphinx aussi, car lorsqu’elle surgit, ses propos ne sont pas compris : pourquoi tancer Dante ? Elle lui pose une énigme étonnante. « Regarde ! Je suis bien, je suis bien Béatrice. Comment as-tu osé accéder à ce mont ? Ne savais-tu pas qu’ici l’homme est heureux ? » S’agit-il pour elle de punir les mélancoliques ? Le spleen n’aurait pas, face à elle, sa place ? Les poètes, devant mes grandes attitudes, que j’ai l’air d’emprunter aux plus fiers monuments, consumeront leurs jours en d’austères études. Nous pensons à Dante, retournant sur terre – dit-il – composer son poème, mais à Pétrarque aussi, qui entre deux sonnets pour Laure écrivait l’Afrique ou des manuels de philosophie. Le poème s’achève par ce rappel, cette vérité rappelée par les troubadours, dite par Ovide : l’amour frappe par les yeux, car j’ai pour fasciner ces dociles amants, de purs miroirs qui font toutes choses belles : mes yeux, mes larges yeux aux clartés éternelles. Ici nous avons le contraste avec les yeux mortels de « Bénédiction », qui ne sont que des miroirs obscurcis et plaintifs. Tandis que les clartés éternelles relèvent du divin, et se rapportent à la fois au diadème éblouissant et clair et au feu clair qui remplit les espaces limpides de « Elévation ». C’est bien le divin qui s'ouvrent dans les yeux de la Dame, la Dame médiatrice du Divin, comme chez Dante. 
Et ici Baudelaire fait parler ce rêve de pierre, Eternel et muet comme la matière, ce qui correspond bien à son ambition de poète : faire parler les choses muettes. 

Pétrarque a écrit des centaines de lettres à Laure : avez-vous seulement eu connaissance d’une seule de ses réponses? Chose muette. 


XVIII – L’Idéal

Ce ne seront jamais ces beautés de vignettes,
Produits avariés, nés d’un siècle vaurien,
Ces pieds à brodequins, ces doigts à castagnettes,
Qui sauront satisfaire un coeur comme le mien.

Baudelaire ne récusera pas la beauté sans l’avoir goûtée. Autrement ce ne serait que paroles de moraliste. Baudelaire lui parle en blasé, il est celui qui est revenu. Dante est-il revenu de Béatrice ? Jamais. Baudelaire veut tenter le tour de force. Pour l’instant il cherche sa Béatrice. Là il versifie sur son idéal – féminin. Car je ne puis trouver parmi ces pâles roses une fleur qui ressemble à mon rouge idéal. Il veut une Lady McBeth écrite par Eschyle, sculptée par Michel-Ange. Il veut Nuit même, la mère des Titans. « De Faille naquit Erèbe et la Nuit toute noire. De Nuit naquit Feu d’en-Haut et Lumière du jour. Elle les enfanta, grosse, d’Erèbe qui lui avait fait l’amour » (Hésiode, Théogonie). Qui tors paisiblement dans une pose étrange tes appas façonnés aux bouches des Titans ! Ainsi se dessine l’idéal baudelairien, la brune aux gros seins. Pour enfanter quelle lumière sombre compte-t-il l’engrosser ?

Baudelaire attend sa beauté, et ce rêve préexiste à la rencontre. 


XIX – La Géante

Du temps que la Nature en sa verve puissante
Concevait chaque jour des enfants monstrueux,
J’eusse aimé vivre auprès d’une jeune géante,
Comme aux pieds d’une reine un chat voluptueux.

Baudelaire se tient auprès de la mère des Titans, qui est Nuit. La géante est l’une de ces divinités primordiales, antérieures aux dieux même. Ainsi se dessine, de poème en poème, un retour vers l’origine même des dieux. Nous saluions le Christ, mais avant lui trônaient les divinités grecques, qui n’obtinrent leur ciel qu’après en avoir chassé les Titans. Baudelaire ne veut ni baiser Marie – trop frigide, enfin il y viendra – ni même Vénus, une titanide et non une déesse. Il veut la mère des Titans – son idéal. Son désir érotique le porte toujours plus à l’origine, il semble remonter le cours de la Théogonie d’Hésiode, il veut foutre l’origine du Cosmos – qui est à la fois le monde et l’ordre, cette origine c’est Faille, ou la Béance. La grande chatte primordiale. Certains traduisent Chaos. Aux pieds de cette géante, il eut aimé y vivre comme aux pieds d’une reine un chat voluptueux. Encore il y est question de magnifique forme, et d’énormes seins, à l’ombre desquels dormir nonchalamment comme un hameau paisible au pied d’une montagne.

Il serait trop rapide de s’en tenir à un désir oedipien d’ampleur cosmologique, Oedipe étant lui-même un désir dans lequel la mère occupe une place métaphorique… compris chez Ferenczi comme étant un désir de revenir à l’origine même de l’espèce, désir défini chez Baudelaire comme étant celui d’un retour à la Vie antérieure. Désir religieux peut-être aussi d’ascension, d’élévation vers la divinité originelle, élévation qui s’opérerait par l’hallucination sexuelle. 


XX – Le Masque

Le 16ième chapitre du Salon de 1846 s'intitule "Pourquoi la sculpture est ennuyeuse". Ce qu'il lui reproche ? 

Brutale et positive comme la nature, elle est en même temps vague et insaisissable, elle montre trop de faces à la fois.

Il l'oppose à la peinture : "Un tableau n'est que ce qu'il veut ; il n'y a pas moyen de le regarder autrement que dans son jour. La peinture n'a qu'un point de vue ; elle est exhaustive et despotique." Tandis que le spectateur, qui tourne autour de la figure, peut choisir cents point de vues différents..." C'est ce qui arrive à notre poète face à cette "statue allégorique dans le goût de la renaissance", sous titre de ce 20ième poème des Fleurs du Mal.

Nous l'apprécions d'abord de face, selon la face qu'elle veut nous montrer : visage de "la Beauté" et corps érotique de "La Géante", sa face idéale, tel une peinture.

Contemplons ce trésor de grâces florentines;
Dans l'ondulation de ce corps musculeux

A mesure que nous approchons, l'impression se gâte cependant. La Beauté, qui était un sphinx incompris trônant dans l'Azur, lointaine et indifférente, révèle sur son visage un souris fin et voluptueux, où la Fatuité promène son extase. Les yeux de clartés éternelles, ceux peints par l'artiste, que deviennent-ils ? Ils se métamorphosent en long regard sournois, langoureux et moqueur

Le Beauté était un tableau que nous contemplions de loin, la Géante un tableau dans lequel nous aimions nous projeter, en petit personnage de peinture. Cette statue quant à elle, nous pouvons la contempler par tous les bords. Baudelaire indique, tel un guide de musée, approchons, et tournons autour de cette beauté, pour admirer sa face renversée

— Mais non! ce n'est qu'un masque, un décor suborneur,
Ce visage éclairé d'une exquise grimace,
Et, regarde, voici, crispée atrocement,
La véritable tête, et la sincère face
Renversée à l'abri de la face qui ment

***
C'est la douleur qu'il découvre derrière l'idéal, Pourquoi pleure-t-elle, parce qu’elle vit tout simplement ? Ambivalence du poète par rapport au mensonge et à la douleur : ton mensonge m’enivre, et mon âme s’abreuve aux flots que la douleur fait jaillir de tes yeux. Ce vers annoncent l’attachement que beaucoup jugèrent incompréhensible de Baudelaire pour Jeanne Duval, la métisse, à laquelle seront adressés les prochains poèmes, sous forme d’un cycle. Rien chez Jeanne ne l’émeut plus que sa douleur, sa mélancolie. Jeanne Duval, pauvre et érotique, à laquelle il fut attaché toute sa vie, par une relation tumultueuse, et qu’il tentera toujours d’aider. 

Cette statue allégorique annonce Jeanne, la véritable femme, et nous quittons donc les domaines de l'idéal, de la représentation picturale - celle de la Dame rêvé, mais aussi de la série des poèmes-tableaux (La mer, Les Bohémiens, Don Juan...), visions idéales de l'artiste. 
Ennuyeuse la sculpture ? Disons plutôt, que l'ennui avec la sculpture... est qu'elle nous échappe. Vague, insaisissable, montrant trop de faces à la fois, tel Jeanne. "La femme est naturelle, c'est à dire abominable", tout comme la sculpture, "Brutale et positive comme la Nature" : elle ne se plie pas à l'idéal, à la vision de l'artiste. Revenons à l'incipit mystérieux de "Pourquoi la sculpture est ennuyeuse":
L'origine de la sculpture se perd dans la nuit des temps : c'est donc un art des Caraïbes". Nous nous souvenons que Nuit était l'idéal érotique de Baudelaire. Par ailleurs Jeanne Duval est originaire de Saint-Domingue, Caraïbes. 

« C’était une fille de couleur, d’une très haute taille, qui portait bien sa brune tête ingénue et superbe, couronnée d’une chevelure violemment crespelée et dont la démarche de reine, pleine d’une grâce farouche, avait quelque chose à la fois de divin et de bestial » 
Théodore Banville, Mes souvenirs, Charpentier, 1882, p. 74.

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