samedi 2 février 2019

Introduction ::: Les Fleurs du Mal



« Le seul éloge que je sollicite pour ce livre est qu’on reconnaisse qu’il n’est pas un pur album et qu’il a un commencement et une fin. » 1861, Baudelaire à Alfred de Vigny. Deux ans plus tard, il part mourir en Belgique. Pour répondre à son injonction, j’ai lu « les fleurs », tel qu’il les désigne familièrement, de l’adresse à l’hypocrite lecteur, mon semblable, mon frère, jusqu’à l’exorde final à la mort, Ô mort, Verse-nous ton poison pour qu’il nous réconforte – Nous voulons, tant ce feu nous brûle le cerveau. J’hésite à rendre les points d’exclamation et d’interrogation, car je ne les lis pas ni ne les entend. En lecteur moderne, j’en supprime toute ponctuation comme Apollinaire pour Alcools. Il manque un signe de ponctuation capable de rendre le ton de ses vers, quelque chose capable d’en rendre le mélange de résignation et d’emphase, ses éclats de rire désespérés, ce ton définitif et ironique. Je pense à une petite tombe d’encre, ou un petit pendu. Quelque chose d’un peu lourd, d’outrageusement sentimental, de wagnérien en lettres, je vous dois la plus grande jouissance musicale que j’aie jamais éprouvée, qui viendrait barrer chaque vers, chaque poème, chaque section. Avec des chauves-souris, un vampire aux yeux bijoux froids où se mêlent l’or et le fer, une charogne gémissante qui s’élance en pétillant (de vers). A chaque page s’entend le sang qui s’écoule de la plaie du suicidé, le dernier râle du même cette fois-ci pendu, ou encore précipité sous les klaxons. Cette lourdeur à chaque vers de la rime lourde qui tombe comme un cadavre au coup de feu, se relevant ensuite pour achever son spleen d’autre manière encore. Cette jouissance de n’en plus finir, pour pouvoir finir encore, tantrisme du mélancolique qui retient sa dernière goutte de vie pour jouir encore de la verser, tout doucement, avec d’infinies précautions pour d'infinis plaisirs. Puisqu’il faut en faire encore une page, ne serait-ce que pour en remplir un volume, fut-il unique (et il le sera). Baudelaire se serait bien vu écrivain professionnel, mais un seul recueil suffit à le saigner. Aurait-il vécu, il aurait vu ses fleurs caressées par les générations suivantes. En attendant, la misère, la persécution, et bien sûr la Belgique, exil suicidaire.

Le poison est trop dense, les visions trop riches, et chaque vers si définitif, que le lecteur, hypocrite lecteur, se croit tiré d’affaire lorsqu’au détour d’un vers il peut se dire, ça y est, là c’est bon, c’est fini, il est mort. Pourtant cela continue encore, et le ver rongera ta peau comme un remords. L’apothéose à chaque pas, cent fois, pour cent poèmes, je voulais fermer l’ouvrage, rassasié de beauté. Les apprendre tous par coeur, non ce n’est pas un hommage encore assez décent, les réciter nu, non c’est humiliant – mais ça se fait, ça s’est vu, je ne jugerai pas -, les découper les coller sur tous les murs, impossible nous ne sommes plus adolescents, ou comme dit Raspoutine au néo-Corto, « A ton âge tu ferais mieux de cesser de lire de la poésie comme une gamine de quinze ans ». Pourtant il y a-t-il plus adulte que ces vers là, où est la poésie ? Sur les pupitres des collégiens, ramené (ramenée) au cliché Rimbaud, la poésie c’est l’adolescence, on est pas sérieux lorsqu’on a 17 ans, et après ça passe, on passe le bac français, on prend la carrière et on renonce, c’est le cliché rassurant. La poésie devenue chanson – la chanson est la dernière forme monnayable du vers – a déchu, le monde bourgeois ne la considère plus. Encore du temps de Vigny et Mallarmé faisait-il semblant.  Désormais il considère le versificateur comme un attardé, le rock même comme définitivement juvénile. Exception fait (faite) pour la chanson à texte, c’est à dire (c’est-à-dire) pour la poésie comme mise en vers du tract politique. A quoi s’occupent les adultes, s’ils lisent encore ? Au roman. Pris par la main comme des enfants ; et encore faut-il traiter d’un thème, un sujet. Un roman comme un essai, cet infâme roman thématique, qui n’est plus la mise en prose de l’épopée, mais de l’article journalistique et du débat télévisé. Mais Gainsbourg chantait Baudelaire, sur un air de rengaine brésilienne, faisant tourner les vers.

Les Fleurs du Mal ne répondent à aucune question, nul pourquoi ne guide la main du lecteur semi-crédule. Ni pourquoi, ni comment. La question baudelairienne, qui est aussi sa définition du spleen, à quoi bon ? Et cela n’appelle pas de réponses, d’avance toutes récusées. A quoi bon lire les Fleurs du Mal ? Et le lecteur de reposer l’ouvrage. A quoi bon trouver le Graal, à quoi bon chercher l’anneau ou le meurtrier de Roger Ackroyd. C’est le désamorçage de toute velléité romanesque, de tout élan vers une résolution – y compris la mort, dont il craint qu’elle ne nous mente, qu’elle ne soit que le prélude, terrible aurore, d’une autre vie encore ! éternellement industrieuse et pesante. A quoi bon voyager, ou à quoi bon sauter Laure ? L’en voilà déjà revenu. Pas de voyage en Orient, tels Nerval, Flaubert ou Lamartine. Pas de Pétrarque, gambadant sur les rives de la Sorgue. A quoi bon haïr ? La haine est le tonneau des pâles Danaïdes, La Haine est un ivrogne au fond d’une taverne, qui sent toujours la soif naître de la liqueur et se multiplier comme l’hydre de Lerne. Baudelaire aurait écrit un bien mauvais Othello. – Mais les heureux buveurs connaissent leur vainqueur, et la Haine est vouée à ce sort lamentable de ne pouvoir jamais s’endormir sous la table. Nous en comprenons bien le sens, la Haine n’est jamais assouvie. Mais à quoi bon boire ? J’ai demandé à des vins captieux d’endormir pour un jour la terreur qui me mine ; le vin rend l’oeil plus clair et l’oreille plus fine. Consolation refusée. Rien qui ne puisse endormir la douleur. Mais l’amour alors peut-être ? J’ai cherché dans l’amour un sommeil oublieux, mais l’amour n’est pour moi qu’un matelas d’aiguilles fait pour donner à boire à ces cruelles filles ! Je supprime les renvois – car les rimes s’entendent bien, ou peuvent se taire – et conserve ici ce point d’exclamation, qui frappe du poing sur la table et sonne dans un éclat de rire. Revenu de tout, que rien ne viendra sauver, ni Béatrix ni Christ – gloussante parmi les démons qui le moquent et l’admirent, La reine de mon coeur au regard nonpareil, qui riait avec eux de ma sombre détresse et leur versait parfois quelque sale caresse, (et là on ne rit pas), ni voyage car toute bucolique est morbide, dans des terrains cendreux, calcinés, sans verdure, comme je me plaignais un jour à la nature. A Virgile il répond la rue assourdissante autour de moi hurlait, à Pétrarque, ne cherchez plus mon coeur ; les bêtes l’ont mangé, à Dante Sur l’oreiller du mal c’est Satan Trismégiste qui berce longuement notre esprit enchanté. A l’optimisme humaniste du titan Hugo, il rétorque maintes fois, De Maistre et Edgar Poe m’ont appris à raisonner. Et même à la divine consolatrice de Bukovski, ces pages sur le vin, et à Baudelaire, s’adressant à lui-même, faisant parler les démons – car de toutes les réponses, il est bien convaincu que la sienne est la plus lamentable de toutes, « Contemplons à loisir cette caricature, Et cette ombre d’Hamlet imitant sa posture, le regard indécis et les cheveux au vent. N’est-ce pas grand-pitié de voir ce bon vivant, ce gueux, cet histrion en vacances, ce drôle, parce qu’il sait jouer artistement son rôle, Vouloir intéresser au chant de ses douleurs, les aigles, les grillons, les ruisseaux et les fleurs, et même à nous, auteurs de ces vieilles rubriques, réciter en hurlant ses tirades publiques. »
Il y aurait là de quoi décliner quelques chapitres, je nommerais (nommerai) le premier « Baudelaire et le Bucolique », démontrant avec de nombreux renvois que toute pastorale chez lui est terrain gâté, et lorsque le terrain est gâté, il faut le fuir écrivait Sun Tzu – correspondance subite qui m’entrainerait encore à dévoyer le plan -. Je tiens ici ces mots d’une lettre de Baudelaire à Fernand Desnoyers, daté (datée) de fin 1853 ou début 1854, Claude Pichois – notuliste officiel du poète – n’a pas su, et que voici : « Mon cher Desnoyers, vous me demandez des vers pour votre petit volume, des vers sur la Nature, n’est-ce pas ? Sur les bois, les grands chênes, la verdure, les insectes. – sur le soleil sans doute ? Mais, vous savez bien que je suis incapable de m’attendrir sur les végétaux et que mon âme est rebelle à cette singulière religion nouvelle, qui aura toujours, ce me semble, pour tout être spirituel je ne sais quoi de shocking. » 
Il y aurait Baudelaire et Paris, peintre de Tableaux Parisiens, Baudelaire et le Vin, Baudelaire et les femmes. Celle qui est présente, la vieille maîtresse – Jeanne -, incarnation de la volupté. Celle qui est idéalisée , Mme Sabatier, qu’il voudra aimer d’un amour courtois, un amour de loin, en faire consciemment une muse, la Dame à fin’amor. Le cycle s’achèvera dés consommation, « il y a encore quelques jours vous étiez une divinité, vous voilà devenu femme… ». Celle qui est sa mère, à laquelle il voue une correspondance nourrie qui fit jaser à Vienne. Et toutes ces femmes qu’il aurait voulu fondre en une, soyez pour moi l’Ange Gardien, la Muse, la Madone. La maman, la putain, et encore la mère de Dieu, et ce fut après désistement de Mme Sabatier – pour cause de défloraison d’idéal -, Marie Aubrun, la soeur, le double, à qui s’adresse ces mots, et qui peut-être plus cruelle qu’une autre, sut le mieux le défaire de ses dernières illusions.

Mais aborder Baudelaire sous forme de thématique, c’est nier l’intime unité qui règle les rapports entre les différentes expériences. Nous aurions face à nous une topographie lâche, un inventaire de poncifs – Baudelaire est devenu un poncif, et cela est le génie disait-il -, un bréviaire du spleen répertoriant comment mésaimer, comment cuver. Nous pourrions nous semble-t-il prendre le contrepied de cette optique, en lisant les Fleurs comme un roman, enfin disons la mise en vers d’une vie consacrée par la mélancolie. Y lire l’itinéraire d’un champion du spleen, comment en est-il arrivé là, moi Baudelaire, 37 ans, camé et déprimé. Mais rien n’y est saisi sur l’instant, et tout est déjà reflété à travers le prisme du poète accompli, revenu. Par exemple, dans cette même lettre, nous lisons « Pour vous Marie je serai grand et fort, j’immortaliserai ma Laure », il y croyait encore, il avait 31 ans. La correspondance prend sur le vif – elle immortalise cette ambition pétrarquiste – mais le poème, lui, mature lentement, et lorsqu’il devient « Que diras-tu ce soir, pauvre âme solitaire.. », cette Laure est spectrale et déjà passée, que ce soit dans la nuit et dans la solitude, que ce soit dans la rue et dans la multitude, son fantôme dans l’air danse comme un flambeau. Parfois il parle et dit : « je suis belle, et j’ordonne que pour l’amour de moi vous n’aimiez que le Beau ; je suis l’Ange gardien, la Muse, la Madone »

Chez Baudelaire, l’unité se tient en tant que furent abolis l’espace – le voyage, la promenade – et le temps – des amours, des passions, des ambitions. La topographie Baudelairienne se réduit à une situation. Celle d’un homme assis dans son fauteuil. Baudelaire est un poète assis – rien de dépréciatif là-dedans. Dante traversa les enfers, Pétrarque escalada le mont Ventoux, et Nerval marchait dans les forêts – sans parler de Rimbaud, le plus grand marcheur d’entre tous. Baudelaire quant à lui somnole dans un divan profond comme un tombeau, dans un vieil appartement mansardé, fenêtre sur la ville, les tuyaux, les clochers, ces mâts de la cité, et les grands ciels qui font rêver d’éternité, entouré de vieux meubles sublimés par le rêve, luisants, polis par les ans, riches plafonds, les miroirs profonds. Et de grandes tentures rouges aux murs et portes, où s’accroche le chat sphinx, divinité des lieux – l’approche animiste désigne le chat comme l’esprit des toits et appartements -, l’air baignant dans une lourde fumée de tabac ou de haschish, haleine de Satan – la drogue, paradis artificiel n’est pas non plus une consolation -. Des livres, et des lettres inachevés, l’horloge bien sûr, dieu sinistre et effrayant, impassible, dont le doigts nous menace et nous dit : « Souviens-toi ! ». Un cadre, un portrait et des masses de remords, en forme de brouillons, de bouteilles vidées, de factures en souffrance. Cet homme languissant dans son fauteuil, une pipe à la main, tente de relire les épreuves avant impression, mais ses yeux vagues se perdent entre les lignes et les regrets. Il visite le monde des morts en contemplant une gravure – toujours assis -, il voyage à Cythère en lisant quelques lignes de Nerval. La volonté vaporisée, de l’Angoisse le drapeau noir planté dans le crâne, il désire encore être sauvé. Rédemption dont il ne voit qu’en une seule issue – et qui ne sera donc ni le monde, ni l’amour ni le Christ – : l’oeuvre. Dans sa correspondance il écrit à Maxime du Camp, « Je croirai manquer à une injonction de ma conscience en ne vous faisant pas immédiatement part de la joie que m’a causée la lecture de la seconde partie de votre livre. Si vous en faites encore quelques-uns comme celui-là, vous serez ce que dans mon langage intérieur j’appelle un homme sauvé. Je voudrais pouvoir en dire autant de moi. » Les Fleurs du Mal furent un livre lu et relu par l’auteur, à la virgule près, avec un soin maniaque. « J’ai passé ma vie à apprendre à construire des phrases, et je dis, sans crainte de faire rire, que ce que je livre à une imprimerie est parfaitement fini. ». Et puis la morale publique décida d’y trancher, forçant Baudelaire à reprendre ses fleurs maladies laissées défaites, dans l’urgence tentant d’y remettre un ordre, reprenant l’ouvrage, faisant éditer en Belgique – donc hors juridiction française – les pièces condamnées. Si bien que jamais l’ouvrage ne recueillit sa forme définitive, et que le lecteur lui-même aujourd’hui, ne se retrouve vers son terme comme perdu dans les sables, perdant l’unité, entre les poésies diverses, les épigraphes et bouffonneries. Il faut alors revoir le lieu de la topographie Baudelairienne, cette chambre rouge où l’oeuvre se corrige éternellement, le poète taillant au clair dans ses illusions de jeunesse, la maturité – ou la lucidité mélancolique – aiguisant toujours plus ces fleurs métalliques. Les Fleurs du Mal ne sont jamais un document, elles sont une relecture des illusions passées, un retour fait sur les enthousiasmes d’avant. Le poète tente de tendre ses yeux vagues, perdus entre les lignes, – il somnole harassé par son labeur – et ce qui se tend devant ses yeux, jusqu’à le réveiller  en sursaut, c’est la toile blanche du livre, sur laquelle surgissent ses obsessions, Comme tu me plairais, ô nuit, sans ces étoiles dont la lumière parle un langage connu, car je cherche le vide, et le noir, et le nu. Mais les ténèbres sont elles-mêmes des toiles où vivent, jaillissant de mon oeil par milliers, des êtres disparus aux regards familiers.
Nous avons donc récusé une lecture spatialisante d’un Baudelaire thématisé, – Baudelaire est dans son fauteuil -, ainsi qu’une lecture chronologisante – il attend en rêvant, revisitant les chambres du passé, en cela proto-Proust. Il nous reste à découvrir, quel ordre donc Baudelaire a créé, et qui lui fasse déclarer, « il a un commencement et une fin ». En le lisant dans l’ordre donc. Une fois ou plusieurs peut-être. Je l’ai lu trois fois à la suite, trois tours de meules, et je m’y repère encore à peine. La tâche à accomplir sera donc d’exhumer « l’architecture secrète » qu’évoque dés la première édition Barbey d’Aurevilly dans un commentaire critique. Tâche rendue complexe par la forme même de l’oeuvre, telle qu’elle est publiée aujourd’hui, labyrinthique pour le lecteur. Il y eut trois éditions de l’oeuvre : la première, celle de 1857 comporte 100 poèmes – sûrement pour qu’à chaque année de naissance corresponde un poème. Moi je tirerai le poème 81, c’est-à-dire “Femmes Damnées”, ce qui me convient très bien. Voilà une astrologie qui viendrait concurrencer les autres.

La justice retira 6 poèmes à cette première édition, qui ne pouvait dès lors plus être publiée en l’état. Baudelaire dut les remplacer, en composa largement plus de 6, et parmi ses plus grands, et ceci constitua la seconde édition de 61. Un certain nombre de changements notables furent par ailleurs effectués, dans l’ordre même des poèmes, notamment sur celui qui aurait l’honneur de clore chacune des parties. Enfin en 68 parut une troisième édition, posthume, avec des poèmes supplémentaires, tandis qu’un recueil intitulé les Epaves publiait les pièces condamnées, les épigraphes et les bouffonneries. L’éthique éditoriale veut que soit considérée comme édition de référence, la dernière publiée du vivant de l’auteur et décidée par l’auteur. C’est donc la version de 186 qui fait base : mais il faut dès lors se souvenir, à la lecture, de réintégrer les pièces condamnées, à l’endroit où elles étaient prévues – Baudelaire n’ayant eu la possibilité de les réintégrer de son vivant -. Mais cela encore est artificiel, une projection de lecteur. La solution d’Yves Florenne est de considérer que seule la version de 57 fut voulue librement par Baudelaire, et que les éditions suivantes ne doivent être considérés (considérées) que comme des rafistolages face au naufrage provoqué par la condamnation. Les poèmes suivant étant alors présentés dans l’ordre chronologique. L’ultime section étant bien entendu ces « épaves ». Mais cet accident ne fait-il pas partie de la genèse de l’oeuvre ? Sa gravité est évidente. Les pièces condamnées sont essentielles, elles concernent le coeur même de l’ouvrage, et de sa maturation. Le livre eut pour premier titre « Les lesbiennes », et c’est Lesbos et Femmes damnées qui furent condamnées. Néanmoins cet accident fut fécond : les poèmes parmi les plus importants furent composés alors pour remplacer ceux condamnés. Et Baudelaire voulut encore, certes sous la contrainte, penser le nouvel ordre. Intégrant cette déception supplémentaire, cette condamnation de la société bourgeoise, lui qui pensait de bonne foi faire oeuvre de morale : de son point de vue, les Fleurs du Mal ne pouvaient que susciter L’HORREUR DU MAL. Reprenant par là l'ambition sadienne – du moins sa défense face à l'accusation -, tel que décrit dans l'adresse à Constance ouvrant « Justine ou les malheurs de la vertu » : « Après avoir lu Justine en un mot, diras-tu : « O combien ces tableaux du crime me rendent fière d'aimer la vertu ! ». 

Claude Pichois quant à lui refuse l’idée d’une architecture secrète, notation qu’il interprète comme réductrice car porteuse de l’idée que les Fleurs du Mal résulteraient d’une composition « a priori ».  « Les poèmes composés sécrètent un cadre qui, à son tour, suscita d’autres poèmes », et que cette floraison menace sans cesse de déborder les équilibres d’ensemble. Et qu’en définitive il est impossible de trancher. Elles semblent avoir leur propre vie. A quelle architecture secrète pensait Baudelaire, ordre désormais perdu ? Peut-être faut-il la chercher dans ce rêve là : 
« Symptômes de ruine. Bâtiments immenses. Plusieurs, l’un sur l’autre, des appartements, des chambres, des temples, des galeries, des escaliers, des coecums, des belvédères, des lanternes, des fontaines, des statues. – Fissures, lézardes. Humidité provenant un réservoir situé près du ciel […] Tout en haut, une colonne craque et ses deux extrémités se déplacent. Rien n’a encore croulé. Je ne peux plus retrouver l’issue. Je descends, puis je remonte. Une tour-labyrinthe. Je n’ai jamais pu sortir. J’habite pour toujours une bâtiment qui va crouler, un bâtiment travaillé par une maladie secrète. »

Nous voilà face à cette vieille bâtisse, ces Fleurs du Mal, si souvent arpentées, toutes croulantes, à chercher, après tant d’autres, quelques rapports secrets, passages étonnants, correspondances de formes, miroirs dissimulés, passant après tant d’illustres flâneurs. Mais il existe peut-être ici, quelque chose qui encore puisse s’adresser à ma génération, je chercherai – je n’ai aucun plan, je ne sais pas, je n’ai pas d’idée, ni de thèse a-priori, si ce n’est cette intuition : ce bon vieux Charles m’a l’air inconsolable .

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