samedi 2 février 2019

Spleen ::: Les Fleurs du Mal, LXXV à LXXVIII

Nous touchons enfin le fond. Evoluons maintenant dans une stase morne et silencieuse. Plus rien que la pluie et le temps qui passent. Ressassement de l’âme : ces quatre pièces successives prennent un nom étrange : spleen. Le spleen c’est la bile noire, la mélancolie.  Ma première intention était de les englober dans un même commentaire, car ici rien ne semble avancer : ce n’est plus que débris. Sa saison est l’hiver, sa météo une pluie permanente, son lieu un cimetière, le voisinage un faubourg brumeux. Sommes-nous à Silent Hill ? Ces parages sont désenchantés, tout y paraît gâché, il n’y a pas là de regard amoureux porté sur l’alentour. C’est un monde sans espoir. Spleen est l’histoire de cet enterrement.



LXXV – Spleen

Pluviôse, irrité contre la ville entière,
De son urne à grands flots verse un froid ténébreux
Aux pâles habitants du voisin cimetière
Et la mortalité sur les faubourgs brumeux.

Nous sommes en janvier ou février, la terre est morte – elle est celle du cimetière -, et le dieu de ce 5e mois du calendrier révolutionnaire, verse son urne, qui sont des mots très laids ensemble, et d’une urne il coule de la cendre, c’est pourquoi j’évoquais Silent Hill, la ville cendrée des amours perdues de James Sunderland. Silent Hill est une oeuvre de Masashi Tsuboyama, publiée chez Konami. Elle raconte l’histoire d’un homme, James, qui reçoit la lettre de sa femme morte quelques années plutôt, et l’invitant à se rendre sur les lieux où naquit leur amour, Silent Hill. C’est une ville obscurcie d’un brouillard fait de cendres et de fumée, car elle bâtie sur des mines de charbon incendiées – il est impossible d’éteindre un feu de mines, alors elles flambent pour des siècles. Elles sont l’enfer, et James est au purgatoire : il est là pour se souvenir, que c’est lui qui tua sa femme. Nous sommes là pour en découvrir les raisons, elles sont changeantes selon la façon dont nous y évoluons. La terre est un purgatoire écrivait De Maistre.

Ici, dans ce fond de cuve, nous retrouvons tout ce qui accompagna le poète dans sa chute. Ils ont sombré ici, et ont perdu dans l’opération leur feu :  le chat, désormais maigre et galeux, le spectre de la gravure fantastique devenu un fantôme frileux, la cloche gelée un bourdon lamenté, et le feu qui palpite n’est plus qu’une bûche enfumée, qui accompagne en fausset la pendule enrhumée. Nous n’avons pas encore rencontré cette pendule, elle sera l’objet du dernier poème de Spleen et Ideal. Le poète quant à lui a disparu, il semble s’être dissous ici. Tout juste désigne-t-il sa présence par ce pronom possessif, mon chat. Il entend quelques voix dans son crâne, elles rejouent les scènes :
Le beau valet de coeur et la dame de pique
Causent sinistrement de leurs amours défunts
Absente absente, il imagine ses répliques. Le valet de coeur, c’est-à-dire le servant d’Amour, absolument soumis à la dame armée. Elle a une pique pour lui percer le coeur, Toi qui, comme un coup de couteau dans mon coeur es entrée (Le Vampire). Les Fleurs du Mal sont une rose refusée ; elles sont toutes dialogues secrets, adresses aux absentes. Flamboyants avant la chute, sinistres maintenant. Dans ce lieu du spleen, tout apparaît sous une forme dégradée, chat maigrelet.


LXXVI – Spleen

J’ai plus de souvenirs que si j’avais mille ans.

Mille pensées dormaient, chrysalides funèbres dans “Le Flacon”, germant mille sonnets dans le coeur du poète, “Tonneau de la haine” par où fuiraient mille ans de sueurs et d’efforts, tout cela use un peu. Il se sent désormais un gros meuble à tiroirs encombré de bilans, et encore une pyramide, un immense caveau qui contient plus de morts que la fosse commune, et encore un cimetière abhorré de la lune – la lune c’est Marie. Elle était un paysage, un ciel brouillé, lui est maintenant un meuble, un tombeau, un cimetière. 
Comme si c’était là le seul endroit où il puisse échapper à son emprise.

Je suis un vieux boudoir plein de roses fanées

Quelque chose de terreux, d’un peu grotesque, il se rit de lui. Nous retrouvons posé là “le Flacon”, seuls respirent l’odeur d’un flacon débouché. De ses amours il ne reste que les objets désenchantés, des objets qu’il ne reconnaît plus. Il ne les fétichise pas. Au sommet de la passion, il était parvenu à faire un poème d’un flacon, mais désormais cette exaltation est retombée, le flacon est là, il est simplement débouché, il a une odeur et non plus un parfum, ce flacon n’est plus qu’un flacon. Il s’agit du même processus de dégradation dont nous parlions. Et donc lui-même, un gros meuble, lourd épais, qui se traîne là, encombré de bilans, de vers, de billets doux, de procès, de romances. Ses vers mêmes ne s’alignent plus que comme un inventaire. Ils gisent dans des fonds de tiroirs.

Le désespoir c’est la conscience de la chute. La désespérance, le processus dissolvant l’espoir, c’est Lou Reed chantant “Jesus help me, cause i’m falling out of grace”. La grâce c’était elle, disons leur état d’alors. Une fois au sol, se réveillant dans la fosse commune, tel le colonel Chabert, cesse ce sentiment d’aspiration par en-dedans qui caractérise le vertige de la perte. Il est maintenant désespéré, qui est un autre mal, l’ennui. Il ne reste plus qu’à plaisanter. C’est dans le spleen et sûrement par ennui que Baudelaire devient ironiste.

L’ennui, fruit de la morne incuriosité,
Prend les proportions de l’immortalité

Il charge encore la barque. Ce gros meuble, c’est un granit, assoupi au fond d’un Sahara brumeux, un vieux sphinx ignoré du monde soucieux, oublié sur la carte. Son malheur devient une plaisanterie. Il donne de sa désolation un spectacle – cherche-t-il encore à l’attendrir ? Je le pense, mais je pense aussi que dans ces ultimes et pathétiques manoeuvres, il prévient le ridicule par l’ironie. L’ironie est son ultime honneur.


LXXVII – Spleen

Je suis comme le roi d’un pays pluvieux,
Riche, mais impuissant, jeune et pourtant très vieux

Le premier vers boucle avec Pluviôse irrité, le second avec les mille ans, c’est un ressassement, c’est la découverte de l’Ennui, ce monstre délicat, dont le poème “Au lecteur” nous promettait la rencontre. Il n’y avait qu’elle, tout le reste est Ennui, il bandait pour elle – seulement -, elle qui ? Nous lisons ici quelques réminiscences de Stendhal, plus particulièrement de “De l’amour”, que Baudelaire a lu. Pour Stendhal l’âme tendre – ou comme dit le vulgaire “romanesque”, met au-dessus du bonheur des rois le simple plaisir de se promener seule avec son amant, à minuit, dans un bois écarté (Chap III, De L’amour). Ce roi ne connaît plus le divertissement. Elle est partie, “il veut se rabattre sur les autres plaisirs de la vie : il les trouve anéantis” (Stendhal encore).

S’ennuie avec ses chiens comme avec d’autres bêtes.
Rien ne peut l’égayer, ni gibier, ni faucon,
Ni son peuple mourant en face du balcon.
Du bouffon favori la grotesque ballade
Ne distrait plus le front de ce cruel malade;

Les derniers vers ; il n’a su réchauffer ce cadavre hébété où coule au lieu de sang l’eau verte du Léthé. Nous savons de qui le vert est la couleur, c’est Marie qui coule dans ses veines, à la fois l’absinthe, le poison et le léthé - l’oubli. Un homme à l’état de cadavre, ou un ivrogne peut-être, s’étourdissant dans l’alcool, un roi impuissant et sans divertissement, et dont aucun alchimiste ne saurait extraire la corruption. 

Et toujours cette répétition statique, de ces quatre poèmes qui se succèdent, s’empilant comme des cadavres dans la fosse commune où il est venu se caché de l’oeil mauvais de Marie. 


LXXVIII – Spleen

Dans son Epigraphe pour un livre condamné, paru dans la version de 68, il écrit :

Âme curieuse qui souffres
Et vas cherchant ton paradis
Plains-moi!… Sinon, je te maudis !

Et je ne peux lire ces quatre poèmes du spleen sans penser à cela, il veut émouvoir, il met en scène de sa mélancolie. La chute est touchante, il pleure et demande grâce. C’est le moment déchirant. Parvenu au sol, il ricane, il ironise sur son sort, il en devient même grandiloquent. L’Invitation au voyage était le climax de sa douleur. Aujourd’hui c’est différent.

Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle
Sur l’esprit gémissant en proie aux longs ennuis
Et que l’horizon embrassant tout le cercle
Il nous verse un jour noir plus triste que les nuits

Cachot humide, chauve-souris, plafonds pourris, prison, barreaux, infâmes araignées : train-fantôme et grande parade d’Halloween. Dans ce baroque morbide, nous voyons le poète qui retrouve les moyens de son art.

-Et de longs corbillards, sans tambours ni musique
Défilent lentement dans mon âme ; l’Espoir
Vaincu, pleure, et l’Angoisse atroce, despotique
Sur mon crâne incliné plante son drapeau noir.

Cette grandiloquence, ce cortège funéraire, avec son défilé d’allégories est un grand éclat de rire. Parce qu’ici l’ironie pose un voile de pudeur sur les sentiments. Nous retrouvons là trois strates : la première, celle qui apparaît, est celle de cette mélancolie carnavalesque. La mélancolie voile l’ironie, elle est grotesque. Mais une fois que nous y voyons l’ironie, nous nous apercevons que celle-ci masque encore une douleur plus profonde.

Spleen 4 est ce moment, très important, où l’espoir est vaincu ; c’est son amour qu’il enterre. Spleen 1 le montrait malheureux, Spleen 2 seul, Spleen 3 cadavre : rien de tout cela ne sembla émouvoir Marie. Spleen 4, c’est l’enterrement en grandes pompes de son espoir pour Marie. Le grotesque comme paravent. Reste encore à achever son amour. Il n’y aura dès lors après ce Spleen, plus d’espoir et il ne prendra plus vraiment de précautions envers Marie. C’est par la violence qu’il achèvera définitivement son amour pour elle.

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