samedi 2 février 2019

Vita Nova ::: Les Fleurs du Mal, LXXIX à LXXXV

Nous sommes désormais dans la dernière section de Spleen et Idéal, et le poète nous présente là une face qui n’est pas sa plus aimable. Souvenons-nous, il avait creusé sa tombe, rejoint le cimetière : enterrant tout espoir avec lui. Mais voilà, que les funérailles achevées – on pense à The Cure à la Funeral Song, les vers suivants nous y amèneront -, l’homme s’ennuie dans son tombeau. Il s’extirpe alors de la terre, et c’est en effroyable goule que nous le voyons réapparaître.




Vieille goule vociférante ! Mais je vous en prie, ne retenez pas ce visage, pensez à ce qu’il fut auparavant, le poète du Parfum et de l’Azur, amant aimant la chair et l’esprit. La même sincérité qui développait sa sensibilité en vers charmant désormais anime sa carcasse épouvantable. Il n’est pas aimable, mais voyons-vous, je crois que c’est Breton qui a écrit ça, l’amour fou c’est tout ou rien. Le haut et le bas, liés ensemble, le beau et le laid, l’élan et la terreur. Autrement cela ne vaut pas. Enfin cela fait longtemps qu’il n’est déjà plus question de ça. Retrouvons donc Baudelaire dans ses ultimes convulsions avant la résurrection ; moi, zombi, chroniques de la douleur. La vita nova approche : la vita-nova, le réveil du mort vivant.

“Je le sais, je le sens, je suis un mort-vivant. Que faire ?”
Pétrarque, Mon Secret


LXXIX – Obsession

Grands bois, vous m’effrayez comme des cathédrales
Vous hurlez comme l’orgue, et dans nos coeurs maudits
Chambres d’éternel deuil où vibrent les vieux râles
Répondent les échos de vos De Profundis.

Ceci nous renseigne sur la BO de la Funeral Party ; The Cure bien entendu. All cats are grey bien entendu, et encore Doubt, The Drowning man, Faith. Toutes ces chansons sont baudelairiennes, mais les correspondances sont tellement évidentes que je me bornerai à les indiquer. Car il ne faut jamais trop ralentir, de peur de perdre la vue d’ensemble et la hauteur. Le derniers vers de l’album est significatif : I went away alone  / With nothing left  / But faith. La foi dont il est question est bien entendu celle en la résurrection des morts, la Vita Nova.

Goule il vitupère la mer, Je te hais, Océan !, et encore la voûte nocturne, XXIVe  poème,  Comme tu me plairais, ô nuit ! sans ces étoiles dont la lumière parle un langage connu. Il condamne l’Idéal, car je cherche le vide, le noir, et le nu. Le poète était au cimetière, entouré de ses vipères, rats et chauves souris ; trop bruyante compagnie. Il s’enfonce plus avant sous la terre : un monde gît-en dessous, il y a des sièges. Mais nulle repos l’attend ici, car subitement l’écran s’illumine de ses obsessions. Obsession naît du néant : désormais il est dans une salle de cinéma, qui sont les tombeaux des rêves. 

Mais les ténèbres sont elles-mêmes des toiles
Où vivent, jaillissant de mon oeil par milliers
Des êtres disparus aux regards familiers.

Il se repasse des films. Il semblerait bien qu’il ne fasse plus aucun effort pour être aimable. Nous l’imaginons très bien rire de dialogues imaginaires du valet de coeur et de la dame de pique. Mais toutes ses fictions finissent maintenant dans l’impasse.


LXXX – Le goût du néant

L’Espoir est mort, souvenez-vous, ici s’y exprime son regret.
Morne esprit, autrefois amoureux de la lutte,
L’Espoir, dont l’éperon attisait ton ardeur,
Ne veut plus t’enfourcher! Couche-toi sans pudeur,
Vieux cheval dont le pied à chaque obstacle butte.
Il y a désormais l’abandon de la lutte, dont le grotesque de Spleen était encore un avatar, déchirant. Par le spectacle de sa misère, il voulait encore plaire. Ce sont les adieux au Printemps, le renoncement aux plaisirs.

L’Espoir mort, la conscience du Temps resurgit. L’Espoir est toujours ce qui fait supporter l’attente. Elle fige le Temps. Sans cette digue, le temps m’engloutit minute par minute. Le cours du monde reprend son cours, l’avalanche passe sur son corps. Il ne cherche plus de refuge.

— Je contemple d’en haut le globe en sa rondeur
Et je n’y cherche plus l’abri d’une cahute.
Ce vers résonne avec celui de Sépulture, et je veux me coucher comme un requin dans l’onde. Il renonce désormais à se laisser glisser en terre. La mélancolie était encore un refuge nous dit-il, une cahute. Ici s’amorce la sortie du spleen, qui débouchera sur les tableaux parisiens, lieu de sa nouvelle vie au monde, de sa Vita Nova.


LXXXI – Alchimie de la douleur

L’un t’éclaire avec son ardeur,
L’autre en toi met son deuil, Nature!
Ce qui dit à l’un: Sépulture!
Dit à l’autre: Vie et splendeur!

Pour l’un la sépulture, pour l’autre la vie. Le premier c’est Baudelaire, le second Marie. Les deux pourtant vivent sous le même ciel. L’un dans l’ombre, le moi déchiré, l’autre dans la lumière.

La douleur est le dernier vestige de cet amour. D’où vient-elle ? Des plus hauts plaisirs nous dit Baudelaire. Par toi je change l’or en fer et le paradis en enfer. Il s’adresse à Hermès Trismégiste, ici il ne peut s’agir que d’alchimie. Car comment la joie peut-elle devenir douleur, comment une substance devient son contraire ? Par ce processus là, cette alchimie à l’envers. Qui est aussi une malédiction, celle qui frappa Midas. Elle est raconté chez Ovide : c’est l’histoire d’un roi qui fait n’importe quoi. En un sens il l’a bien cherché. Midas demande d’abord à Silène le pouvoir de transformer tout ce qu’il touche en or. Il ne peut ni boire ni manger. Puis Midas, mauvais élève d’Orphée, est nommé juge à un concours : contre Apollon et sa lyre, il choisit Marsyas. Les muses lui donnent des oreilles d’âne. Enfin ce honteux secret, il l’enterre dans le sable. Au printemps les roseaux se lèvent et chantent à tous son secret. La première tuile, c’est donc le don de Baudelaire de transformer la joie en douleur, l’amour en misère. La seconde, c’est qu’il est un idiot. Enfin la troisième, c’est que tout le monde le sait. Voyez ça : ces Fleurs du Mal sont là pour en témoigner, elles ont écloses à travers les temps, et désormais tout le monde sait son honteux secret. Il a aimé, et c’est la honte qui désormais résonne.

Augustin lançait à Pétrarque : “Tu veux donc mourir comme les fous, parmi les rires et les plaisanteries. Quand tu entreras en convalescence, tu devras reconnaître que tu as été gravement malade. Il est temps de mettre un terme au vice. Songe que du jour où cette lèpre a envahi ton coeur, tu n’as plus fait que gémir, et tu en es arrivé à ce point de misère que tu as fini par aimer perversement tes larmes et tes soupirs.” Que cela nous suffise. Baudelaire connaît dorénavant la honte. Il y a trois façons de guérir d’une passion disait Cicéron : le temps, la réflexion et la honte.


LXXXII – Horreur sympathique

De ce ciel bizarre et livide
Tourmenté comme ton destin
Quels pensers dans ton âme vide
Descendent ? Réponds libertin.

— Insatiablement avide
De l’obscur et de l’incertain,
Je ne geindrai pas comme Ovide
Chassé du paradis latin.

Il a tout perdu, sauf son âme. Même si elle est vide, vidée elle était le spleen. Il est une goule maintenant  – Insatiablement avide. Le poète se prépare pour les Enfers. Je ne geindrai pas comme Ovide, chassé du paradis latin. La référence à Ovide ne surprend pas ici. L’illustre latin fut chassé de Rome et condamné à l’exil en pays gète : sur la rive de la mer noire, côté roumain, il est regarde avec anxiété le Danube geler. Au-delà attendent les Scytes, prêts au massacre. Il raconte cela dans « Les Tristes ». Entouré de barbares, il désespère de perdre sa langue, il n’a personne à qui parler latin. Alors il écrit à Rome, à tous ses amis et se lamente. Baudelaire ne se comportera pas ainsi ; il prend la résolution de rompre avec la tristesse. Le ciel brouillé était son orgueil. Il y aperçoit la queue du cortège funéraire. Vos vastes nuages en deuil sont les corbillards de mes rêves. Il semble sur le point de découvrir quelque chose. Les nuages s’en sont allés, emportant ses chimères. Et déjà il entr’aperçoit dans ce carnage quelques lueurs, reflet de l’Enfer où mon coeur se plaît. L’Enfer c’est Paris, nous y reviendrons pour les Tableaux Parisiens. Il faut entendre l’enfer d’une manière inversée. Proprement l’Enfer est pour Baudelaire le Paradis, ce ciel brouillé. Savant alchimiste, il saura transformer Paris en véritable paradis.
Il reste cependant ici, et pour en finir encore, quelques affaires à régler.


LXXXIII – L’Héautontimorouménos

Je te frapperai sans colère
et sans haine, comme un boucher
Comme Moïse le rocher. 

Je pensais que le quatrième poème du spleen constituait l’achèvement du cycle de Marie et je me trompais. Nous y sommes encore. Ce n’était que l’Espoir qui était enterré. Goule vorace et violente. Dans la première édition du recueil, ce poème était situé après « Causerie ». Il est évidemment bien mieux ici ; que de chemins parcourus depuis, que de tourments si finement versifiés. Chaque étape indiquée et chantée. Les fleurs du mal sont un chef d’oeuvre. Il s’agit d’une violence sans colère, d’une violence nécessaire comme étant l’acte par lequel il reviendra à la vie. Mais surtout il découvre ici, que la violence, c’est à lui-même qu’il se l’infligeait.

La référence à Moïse se comprend ainsi. Après quarante ans d’errance dans le désert, les hébreux meurent de soif : alors Moïse frappe deux fois le rocher, et de l’eau en coule. La métaphore est ample : Baudelaire après avoir erré dans le désert – du Spleen -, pour échapper à l’esclavage en Egypte – Marie c’est le Pharaon, et son esclavage fut de bâtir de grands sarcophages (Alchimie de la douleur) – désormais entrevoit dans la violence sa terre promise. Et je ferai de ta paupière pour abreuver mon Sahara, jaillir les eaux de ta souffrance, Sahara brumeux où le spleen l’avait assoupi (Le Spleen).

Mon désir gonflé d’espérance sur tes pleurs salés nagera. Tout cela se comprend aisément. Il est désormais un vaisseau qui prend le large, sur la mer de pleurs de la Dame. Il part enfin, il part seul.

Ne suis-je pas un faux accord
Dans la divine symphonie
Grâce à la vorace Ironie
Qui me secoue et me mord ?

N’en doutez pas qu’il s’amuse beaucoup, à se prendre pour Moïse, pour le peuple élu. Nous sommes toujours dans la métaphore grandiloquente et ironique. Et il gâche la fête : il a toujours sonné dissonant, il n’a jamais cessé de saboter la partition, de transgresser les limites de l’étroite place qui lui était par la Dame assignée. Elle soupire en vain, elle ne sut jamais le dresser. C’est tout mon sang, ce poison noir ! Je suis le sinistre miroir où la mégère se regarde. La belle narcisse que l’on voit désormais à l’envers c’est Mégère, divinité persécutrice des enfers. Nous nous souvenons qu’il avait qualifié déjà Jeanne de Mégère. Mais c’était une tendresse. Ici c’est la déesse Amour retournée comme un gant. Mégère est la divinité de la haine.

Je suis la plaie et le couteau
Je suis le soufflet et la joue
Je suis les membres et la roue
Et la victime et le bourreau

Je commente ces vers célèbres ainsi. La destinée du couple c’est le cannibalisme de l’un par l’autre, c’est la sinistre dialectique du maso et du sadique. La proposition baudelairienne pour échapper à ce refrain sinistre, consiste en ceci : assumer seul à la fois la place du sadique et du maso, du bourreau et de la victime. Il n’a désormais plus besoin d’elle.

Je suis de mon coeur le vampire
-Un de ces grands abandonnés
au rire éternel condamnés
Et qui ne peuvent plus sourire

De telles extrémités ne peuvent qu’être exprimées dans un éclat de rire. Le rire est une réaction physiologique à l’horreur. Le sourire c’est autre chose, d’ailleurs il n’en est plus question ici. Mais nous nous amusons quand même. 
Keep the vampires from your door 
(Frankie Goes to Hollywood, The Power of Love)


LXXXIV – L’Irrémédiable

Evidemment, évidemment. Il est allé un peu loin. Condamnées toutes les portes derrière lui, nul retour en arrière possible. L’Héautontimorouménos était la dernière fleur envoyée à M., la plus vénéneuse de toutes, si morbide qu’elle la jeta en frémissant d’horreur. « L’irrémédiable » fait quant à lui la synthèse à posteriori.

Irrémédiable est ce qui est sans remède : ni lui, ni son ironie, ni sa chute. Il n’y aura pas de réparation. Il est sans remède, il est l’inconsolable. Baudelaire marque très précisément ici une rupture avec toute cette littérature de la consolation, tous les remèdes à l’Amour. Les Remèdes à l’Amour est un livre d’Ovide, bien entendu. Il connaît alors qu’il n’y a pas de remède et cela même est le remède.

Une Idée, une Forme, un Etre
Parti de l’azur et tombé
Dans un Styx bourbeux et plombé
Où nul oeil du Ciel ne pénètre;
Il parle de lui
Un Ange, imprudent voyageur
Qu’a tenté l’amour du difforme,
Au fond d’un cauchemar énorme
Se débattant comme un nageur,

Il parle d’elle – l’Ange -, tentée par lui
Et luttant, angoisses funèbres!
Contre un gigantesque remous
Qui va chantant comme les fous
Et pirouettant dans les ténèbres;

Il est un peu fou. Ceci est une évocation de l’approche des Ténèbres (Les Chats, les Hiboux, La pipe, la Musique)

Un malheureux ensorcelé
Dans ses tâtonnements futiles
Pour fuir d’un lieu plein de reptiles,
Cherchant la lumière et la clé;

Ceci est une évocation de Sépulture et de ce qui s’en suit, L’araignée y fera ses toiles, et la vipère ses petits…  et un rappel de ses efforts pour échapper à la chute. Apparaît la thématique de l’ensorcèlement, qui vient par-dessus celle de l’empoisonnement. Poison elle est banalement désormais sorcière.

Un damné descendant sans lampe
Au bord d’un gouffre dont l’odeur
Trahit l’humide profondeur
D’éternels escaliers sans rampe,

Il s’agit de Silent Hill. Cf Spleen.



Où veillent des monstres visqueux
Dont les larges yeux de phosphore
Font une nuit plus noire encore
Et ne rendent visibles qu’eux;

Ce sont les obsessions projetées au cinéma tombeau sur les toiles de Ténèbres. Ici les souvenirs même tournent à l’aigre.

Un navire pris dans le pôle
Comme en un piège de cristal,
Cherchant par quel détroit fatal
Il est tombé dans cette geôle;

Dernier chapitre d’Arthur Gordon Pym de Poe, dont Baudelaire fut le traducteur. Nous ne pouvons développer ici : Les Fleurs du Mal sont l’aleph de la littérature, elle y est tout entière reflétée, sur ses pétales. Comme autant de miniatures. Piège de cristal n’est par contre pas une référence à Bruce Willis, mais le titre français de Die Hard (meurt dur), est probablement de la plume d’un baudelairien. La strophe évoque les difficultés du poète à comprendre comment il a dérivé jusque là. La geôle est désormais le nom que l’on doit donner à la section du Spleen.

— Emblèmes nets, tableau parfait
D’une fortune irrémédiable
Qui donne à penser que le Diable
Fait toujours bien tout ce qu’il fait!

Nous sommes désormais dans l’Otherworld.



L’Otherworld est, dans Silent Hill, le monde qui git en-dessous de la réalité, son armature. Elle est faite de sang, de douleurs et de treillis métallique. La sirène le révèle – j’ai rêvé dans la grotte où nage la sirène... – à son cri – Les soupirs de la sainte et les cris de la fée, Nerval – Alors la réalité s’effondre, les murs coulent en vipères, caillots de sang, et sous les pieds, l’enfer. Cette ville devenu sang, c’est son coeur devenu bolge. C’est donc le monde qui bascule, et c’est bien ainsi. Une irrémédiable chance, opérée par le diable. Ici les Fleurs du Mal prennent un tour absolument inversé : elles sont une anti- Comédie, ou une Comédie Ironique si l’on veut. Dante partait des enfers, pour monter au ciel, guidé par Béatrice. Baudelaire fait exactement le chemin inverse : il chute du Paradis, chassé du Paradis latin – L’Idéal , s’effondre au purgatoire – le Spleen, et s’apprête à pénétrer les enfers. Dante échappant des enfers en descendant le long du diable, puis passait la tête par-dessus les jambes, et s’échappait alors par les chemins du Purgatoire, qui sont l’envers des Enfers. Baudelaire, infâme libertin, risée de tous, a dévalé la montagne du Purgatoire, chargé de tous les vices : il les a reconnus en lui. Il se tient désormais au-dessus de ce passage qu’emprunta Dante. Mais le regard tourné vers le trou des Enfers. Dans Horreur sympathique, il regardait le ciel brouillé, et dans ses nuages le reflet de l’enfer où mon coeur se plaît. Il regarde maintenant au fond de ce trou, Puits de vérité, clair et noir, où tremble une étoile livide. Il voit par-delà un phare ironique, infernal, Flambeau des grâces sataniques, soulagement et gloire uniques. Il s’y glisse — La conscience dans le Mal!

Et désormais tout est retourné comme un gant. Ce Paradis qu’il chérissait était l’enfer, dont il s’échappe maintenant sans regret – Soulagement -, Marie n’était pas Béatrice mais Mégère, et ce qu’il prit pour l’amour était un péché. Conscience dans le mal. Et c’est ici que Baudelaire allume son phare, à la suite des Rubens, Rembrandt, Vinci qui allumèrent les leurs. Baudelaire est celui qui a fait le voyage à l’envers. C’est que l’enfer même est une place plus accueillante que ce ciel brouillé.


LXXXV – L’Horloge

It’s not the side-effects of the cocaine
I’m thinking that it must be love
It’s too late
– to be grateful
It’s too late
– to be late again
It’s too late
– to be hateful
Station to Station, Bowie

Le Temps, dieu sinistre, effrayant, impassible, et ici incarné dans une horloge, lance son hurry up au poète. Qui passa quarante ans dans le désert à se morfondre. C’est qu’il se fait maintenant audible. L’Espoir décroît, il n’y a plus rien à attendre, et désormais ce ne sont plus les rendez-vous et les passions qui donnent sa consistance au Temps, nié par là-même, mais les banals (banales) minutes, et les secondes. Il en compte désormais trois mille six cents par heure, trois milles six cents fois la seconde chuchote : Souviens-toi ! C’est que les douleurs croissent et le Plaisir s’enfuit, vaporeux ainsi qu’une sylphide.

Les minutes, mortel folâtre, sont des gangues
qu’il ne faut pas lâcher sans en extraire l’or !

Mets-toi au travail poète, car il n’y a plus rien à attendre, mais encore beaucoup à saisir. Tu n’as plus tant de temps que cela.

” Tantôt sonnera l’heure où le divin Hasard
Où l’auguste Vertu, ton épouse encor vierge
Où le Repentir même (oh ! la dernière auberge !)
Où tout te dira : Meurs, vieux lâche ! Il est trop tard !”

Ainsi s’achève Spleen et Idéal, qui est à la fois le récit de la vocation du poète, et de ses amours, moyens par lesquels il fit connaissance des gouffres. Dont nulle consolation ne sut le tirer – il les essaya toutes.  Mais ici le poète peut écrire, recopiant Nerval, “Toutefois, je me sens heureux des convictions que j’ai acquises, et je compare cette série d’épreuves que j’ai traversées à ce qui, pour les anciens, représentait l’idée d’une descente aux enfers.” Cette initiation amoureuse a pris cette pente douloureuse. Et parvenu en bas, il n’y trouva même pas Eurydice, déception suprême ! Non, il s’agit d’un monde inversé : il fuya vers les enfers justement pour lui échapper. Il y retrouvera les moyens de sa poésie, et pourra bientôt chanter avec Nerval : Deux fois vainqueur j’ai traversé l’Achéron, modulant tour à tour les soupirs de la sainte et les cris de la fée.



(Nous savons que le prince des poètes, Orphée fut lui puni pour son impatience. A peine retrouvée, il ne put cesser de lui parler, et lui prenant la main ne sut s’empêcher de la regarder, et elle croisant son regard, dans lequel était écrite toute fièvre amoureuse, disparaissait tout épouvantée. Ne pouvait-il pas éviter de l’entreprendre directement dans les escaliers. Quel inconfort. D’attendre au moins de passer le hall d’entrée pour baiser. Ainsi à chaque fois il la perdait. Mais il ne pouvait en être autrement)


Nous pourrions lire alors Les Fleurs du Mal comme une Ironique Comédie. L’un monte au ciel en pleurant d’extase, l’autre descend aux enfers en riant. Ils sont néanmoins les mêmes. Si la poésie était un massif montagneux, disposé le long du cours du temps, alors ces Fleurs seraient un massif égal à celui de la Comédie. Ou alors un gouffre qui lui répondrait. Et nous pourrions passer notre vie à les contempler, en décrire chacune des subtilités de nuances, de couleur, puisque sur les pans de ses bosquets s’inscrivent déjà tout passé, et aussi tout avenir – qui nous le dira peut-être -. Et à chaque pas j’étais Baudelaire sans n’avoir jamais écrit un seul vers, voilà son talent, de me faire croire ça. Aleph inépuisable, je pourrais consacrer encore bien des nuits à en déplier chacun des pétales, cartographier toutes les correspondances, de Virgile à Silent Hill. Mais qu’elles restent légères et délicates, je m’arrête là, le temps presse, et j’ai mes propres tableaux à composer, alors adieu, adieu.

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