J’arpente la littérature non en critique mais en promeneur. Pourquoi se plaindre de la forme des arbres ? Oui je prends quelques mesures, non pour jauger mais pour ne pas me perdre. Il ne me plaît pas de m’agacer de la forme d’un fleur, pas plus que de la forme d’une ville. Je ne m’agacerai pas de la forme d’un poème ni de celle d’un caillou, posé là sur le chemin. Je dis bien poème et non papier gras jeté par terre. Qu’une création soit humaine me donnerait-il le droit d’y redire ? Je ne suis pas un gnostique maudissant la création, je n’accuse pas un tel ou un tel d’être mauvais démiurge, mauvais poète. Ce poème a fleuri une certaine nécessité. La ville aussi a sa nature, ses pentes et sa couleur. Les hommes s’y sont sédimentés comme les alluvions d’un fleuve. Les volontés peuvent corseter un temps, puis cela déborde ou tue. La politique commence lorsque les idéologues se donnent les moyens de rectifier, selon leurs vues. Lorsque la vision ne correspond pas à ce qui là devant soi. De Debord nous pouvons désormais jeter tout ce qui prévient contre la société, le spectacle, la consommation, et ne garder que la poésie et la dérive. Se peut-il qu’un jour quelqu’un y est cru ? Cela fut nécessaire, sûrement. On n’écrit pas sans une nécessité, autrement comment justifier de rester là enfermé et seul. La société du spectacle est comme l’une de ces échelles dont parle Wittgenstein, qui ne s’empruntent que dans un sens et son dès lors bonne qu’à jeter – vers le haut ou vers le bas, peu importe, descendre ou s’élever étant une question de point de vue, peut-être moral. Par rapport à un référent – tout déplacement est un déplacement par rapport à un point de référence, mais de ce point de référence nous voulons justement nous éloigner pour mieux respirer, en dessous du nuage, rampant comme lors d’un incendie car les fumées montent. Ou plus classiquement vers le pur azur. Ne montez pas trop chers poètes, la stratosphère est irrespirable. 6.54 « Mes propositions sont des éclaircissements en ceci que celui qui me comprend les reconnaît à la fin comme dépourvues de sens, lorsque par leur moyen – en passant par elles – il les a surmontées. (Il doit pour ainsi dire jeter l’échelle après y être monté.) » Remarque elles pourraient être empruntées par d’autres : qu’ils les relèvent. Baudelaire lui les descendait.
D’autres aussi comme lui. Pensons-je ne sais pas à Daniel Darc. Magnétisés par son visage, ils ont couru le rejoindre, mais ne retenant que l’héroïne et la destruction, ils se sont jetés dans l’abîme, s’écrasant dans le fond. Empruntez les échelles vous dis-je. L’éternel malentendu du poète maudit. Ce fut parce qu’il était poète qu’il fut maudit, mais il ne suffit pas de se maudire pour devenir poète.
Tôt Daniel Darc ressemblait à une goule. C’est qu’il était très sentimental. « Ecoute bien cette histoire, elle parle de toi, et si cette histoire est conne, tu sais bien pourquoi. » Sur les plateaux de télévision le teint blanc, l’accent trainant, à l’occasion le visage en sang, il est celui qui parle à travers les boîtes à rythme. En face de lui la concurrence est lourde, il y a Jean-Jacques Goldman et Mireille Matthieu. Il raconte l’histoire d’une rupture interminable, avec quelqu’un, avec son corps, avec la vie, avec l’héroïne aussi et aborde la côte d’amour l’émission présenté par Sidney, gants noirs, canne noir, borsalino costume, et première peau noir présentée à la face de la télévision française. Seul avec Mirwais, Darc a le micro, son compagnon la guitare et ils sont à ce moment précis très exactement l’avenir et le son du futur, avec leurs instruments sans câbles, unis par la dent bleue aux machines de diffusion. L’expression directe d’un texte simple sur un boom élémentaire : quelque chose sans maturation, délivré depuis l’humeur d’un instant – j’étais fatigué et de mauvaise humeur quand j’ai écrit ce texte… – capté et reproduit pour toujours. Avez-vous remarqué que l’avenir ne survient jamais, et qu’à chaque fois que nous disons que ceux-là étaient en avance sur leur temps, et bien jamais ce temps-là qui était annoncé jamais n’est advenu ? Et que ce qui advient à la place est toujours plus sale et plus mêlé que ce que charrie le présent le plus rance, le plus dégueulasse, jusqu’à même voiler la prophétie, la retenir toujours arraisonnée à son temps pour qu’elle n’advienne jamais. Tout cela pour nous donner à ricaner. En la parodiant, la reproduisant jusqu’au grotesque, si bien que lorsque nous écoutons Taxi Girl maintenant, nous pouvons ricaner en entendant ici tel présage de Manu Chao, ici d’Indochine. Ces derniers s’étant parodiés jusqu’au dégoût, voilà pourquoi nous en ricanons, comme nous pourrions ricaner de nous-même. Nous nous parodions sans cesse, de plus en plus fort, de plus en plus ouvertement, jusqu’à ce que cela nous étouffe complètement. Ce n’est pas si facile d’être un créateur, y compris de nous-même. Je ne blâme ni Manu Chao, ni Indochine, il est difficile de durer, difficile de continuer à se créer, de faire advenir l’avenir, c’est pourquoi Dieu dans sa grande sagesse nous a organisé la mort. Taxi Girl n’a pas eu le temps de se parodier, c’est-à-dire de vieillir, et cela grâce à un mode de vie adapté. Coeur mangé, veines arrachées, errance sous le signe du manque, celui qui conduit à l’isolement complet car l’avidité est trop vorace. « Je n’aime pas les poèmes de la nourriture, mais les poèmes de la faim, ceux des malades, des parias, des empoisonnés, des suppliciés du langage qui sont en perte dans leurs rédigés. » écrit Artaud. Il y a les poèmes du manque et ceux du contentement, les uns résonnent profondément, les autres rôtent de satisfaction.
Le manque qui ne peut être comblé, le manque qui fut révélé, souvent par un salut, un sourire. Le manque qui n’en peut plus de manquer et qui pense se combler par la quête d’autres manques : des manques qui seraient plus facile à combler, le manque d’alcool, le manque de plaisirs stupéfiants, parce que nous pourrions les acheter. Quête de ressources vitales dont le dealer serait plus arrangeant. Qu’est ce que Amour sinon un dealer qui aurait ses répugnances à délivrer sa marchandise. Non pas à toi, pas aujourd’hui, non, c’est fini, je ne te vendrai plus rien, non cherche ailleurs, cherche un autre dealer, je ne te vendrai plus jamais rien. Le salut est donné, le salut est retiré : il reste une excavation dans la poitrine. Une excavation pour un tombeau – où sont nos amoureuses, elles sont au tombeau, Nerval – et Daniel Darc chantait Tu resteras dans mon cœur/ Ça, ne t’en fais pas / Tu sais c’est le genre d’endroit / Où je mets n’importe quoi, parce qu’il faut remplir son coeur d’amour, ou de quelque chose, autrement cela ne pompe plus. A défaut les machines prendront le relais, la seringue pompera le stupéfiant dans le sang.
C’est pourquoi Darc paraît si livide. Il cherche son souffle, un autre souffle dans les rues de Paris, Paris / Respires le bon air / Mais fais gaffe quand même / Tous les jours des mômes meurent / D’en avoir respiré un peu trop.
Nous apercevons ici les rapports se tissent, par-delà les oeuvres et les temps, entre Darc et Baudelaire, aussi belle qu’une balle et n’importe quelle causerie de Spleen et Ideal, Et moi je n’attends qu’elle / Oui mais autant vouloir se tuer / Dans son lit couchée / En espérant une balle perdue. I’m waiting for the man, twenty dollars in my hand. Les poèmes du manque sont réversibles, l’héroïne et le tendre, les toxicomanes sont faibles et attendent.
Plus tard Darc allait vers le silence de l’héroïne.
LXXXVI – Paysage
Taxi Girl et les Fleurs du Mal. D’abord la narration de cette excavation du coeur, la cardiectomie sacrificielle des aztèques, puis l’errance dans Paris, pour se remplir de Paris, C’est Paris et à Paris, y a rien à faire, Juste marcher dans les rues, Marcher dans les rues et attendre, Attendre qu’il fasse un peu plus chaud, Qu’il fasse un peu plus jour, Qu’il fasse un peu d’amour. Une question de climat, une question d’humeur, nous abordons les tableaux parisiens.
Je veux, pour composer chastement mes églogues,
Coucher auprès du ciel, comme les astrologues,
Et, voisin des clochers écouter en rêvant
Leurs hymnes solennels emportés par le vent.
Nous assistions jusque-là à la chute de Baudelaire, à sa chute hors de la grâce, qui sont dans Spleen et Ideal au nombre de trois, les trois grâces de Botticelli qui sont toutes joie : Volupté qui est Jeanne, Chasteté qui est Mme Sabatier, et Beauté, Marie Daubrun. Une même chute, mais reprenant à chaque fois d’un promontoire plus élevé. Et dans sa chute sûrement fredonna-t-il le Jésus de Lou Reed, Help me in my weakness ‘Cos I’m falling out of grace (nous savons que Darc se convertira lui au christianisme). Parvenu au sol, ce qui correspond à la section Spleen, ce trou qui est son coeur excavé dont il fit son tombeau, nous l’avons vu languir. Ici, et pour la première fois, Baudelaire se relève : il va à la fenêtre. Les deux mains au menton, du haut de ma mansarde, je verrai l’atelier qui chante et qui bavarde. Le voici à nouveau posant un regard sur l’extérieur, sur la ville, et voici qu’il la regarde d’en haut. Lui qui se voyait au plus profond du tombeau, voilà qu’il se réveille dans une mansarde. Le monde s’est inversé : en réalité, le monde était inversé. Ceci correspond chez Dante au moment où monté sur dos de Virgile, celui se retourne et passe à travers le trou du Diable.
Il regarde la ville et ne se regarde plus lui-même. Il est sorti du labyrinthe de glaces : alors la poésie commence. Je composerai chastement mes églogues : débarrassé du bas-désir, celui-là même qui embarrassait Dante aux Enfers. Rappelons que la topographie baudelairienne est inversée par rapport à celle de Dante : lui c’est le ciel brouillé de Palmer Eldritch qu’il a fui, le ciel de l’idéal, l’azur mortifère, désormais il regarde la ville, devenu poète, devenu Virgile. Eglogues est le titre du plus célèbre de ses ouvrages. Devenu poète car finalement il est parvenu à s’arracher à la contemplation de sa cardiectomie : sujet pâle dont il fallait se débarrasser, et il sut le faire avec génie. Son coeur mangé peut désormais devenir la caisse de résonnance du monde.
Les fumées montent dans le ciel, les saisons passent, les oiseaux chantent soir et matin. On change de sujet poétique. Horizon clair et dégagé : la politique elle-même ne saura le concerner.
L’Emeute, tempêtant vainement à ma vitre,
Ne fera pas lever mon front de mon pupitre;
Car je serai plongé dans cette volupté
D’évoquer le Printemps avec ma volonté,
De tirer un soleil de mon coeur, et de faire
De mes pensers brûlants une tiède atmosphère.
Un printemps, la Vita Nova, tirer le soleil de son coeur, faire un ciel de ses pensées : le retournement est complet.
Je suis déjà parti
fait comme si tu ne m’avais jamais connu
tout est foutu
je suis déjà parti
fait comme si je ne t’avais jamais foutu
n’en parlons plus
(Taxi Girl)
LXXXVII – Le Soleil
Il s’est levé de son fauteuil, et maintenant il va marcher. Il part se promener, inscrivant ses pas dans les rues de la ville, dans le temps de la journée, parmi les humains, selon le rythme de Paris.
Le long du vieux faubourg…
L’églogue est citadine et le paysage urbain : Baudelaire est le premier poète de la dérive dans la ville. “Entre les divers procédés situationnistes, la dérive se définit comme une technique de passage hâtif à travers des ambiances variées”, incipit de Théorie de la Dérive, Guy Debord. Baudelaire dans les rues, les bals, les cafés les salles de jeu, croisera la petite mendiante rousse, les sept vieillards et les petites vieilles, et encore un cygne des aveugles et une passante. Il y a l’aube, il y a le crépuscule, et partout le soleil à nouveau, printemps de l’âme. Les rimes suivent le rythme du monde, le monde se donne comme lieu, comme rencontre, tout cela vient peupler son coeur, il n’y a pas d’effort à faire, tout devient source de poésie : “Alors je dis que ma langue, comme se mouvant d’elle-même, parla.”(Dante) C’est la Vita Nova, lorsque cela coule de source, c’est la Thève de Nerval qui bruisse, le chemin le long duquel s’en allait un ruisseau très clair.
Mes dames, la fin de mon amour a été naguère le salut de cette dame de qui peut-être vous parler, et c’est en lui que résidait la béatitude laquelle était la fin de tous mes désirs. Mais depuis qu’il lui a plu de me le refuser, mon seigneur Amour, grâces lui soient rendus, a placé toute ma béatitude en ce qui ne peut m’être oté.
Il reste à Baudelaire ce qui ne peut lui être ôté, le vide auquel il a été réduit, cet abîme révélé, au-dedans duquel peut désormais s’engouffrer le monde. Commence le parler amoureusement du monde : c’est la sortie que montra Dante, une fois qu’il lui fut révélé par les Dames qui d’amour ont intelligence, qu’il risquait la boucle, et donc l’enfer.
Après que j’eus composé ces trois sonnets dans lesquels je parlais directement à cette dame, de telle sorte qu’ils décrivirent presque complètement mon état, je pensai me taire et ne plus écrire car il me semblait en avoir assez dit sur moi, et bien que je m’absintinsse toujours, par la suite, de m’adresser à elle, il me parut bon de reprendre matière nouvelle et plus noble que par le passé.
Noble matière que les pavés, ils heurtent les pas du poète comme il trébuche sur les mots, ramenant à sa mémoire des vers longtemps rêvés. Un peu gratuitement nous pourrions penser à l’ultime anamnèse de Proust, un pied sur le pavé un peu élevé, l’autre sur celui plus bas, le téléportant sur les dalles inégales de la place de la cathédrâle Saint-Marc de Venise, dans l’ivresse d’un travelling circulaire de Raoul Ruiz. Voici le soleil qui fait mûrir les blés et gonfler les roses ; ces rimes, béquilles / jeunes filles / mûrir / fleurir (encore une résonnance proustienne ?). Comme un éternel retour du printemps, le coeur y croit, le poète aussi, qui dès la strophe suivante compare son travail à l’oeuvre du soleil : jardiner la ville, celui qui fait refleurir les choses laissées viles.
Quand, ainsi qu’un poète, il descend dans les villes,
II ennoblit le sort des choses les plus viles,
Et s’introduit en roi, sans bruit et sans valets,
Dans tous les hôpitaux et dans tous les palais.
LXXXVIII – A une mendiante rousse
Alors fais attention et marche dans les rues, va hasard…
(Paris, Taxi Girl)
La première que tu croises est la blanche fille aux cheveux orange, toi qui désespérais de ne jamais croiser la route de personne. Sur elle Baudelaire exerce son doux style nouveau, presque gratuitement, dans la foulée de ses pas, selon un rythme sec mais enlevé. Ennoblir les choses les plus viles, et en avant jeune fille.
Va donc, sans autre ornement,
Parfum, perles, diamant,
Que ta maigre nudité,
Ô ma beauté!
C’est une nudité de jour, une fille sans pudeur, de cette pudeur voilante du jour, qui font chanter à Daniel Darc qu’ils sont bien trop longs. Il dit ceci : “Je t’aime si fort mon amour / Quand tu pleures dans mon lit / Mais comment te supporter / Quand tu es habillée ?” La nuit elle manque et pleure nue, le jour elle se rhabille de pudeur et de distance. La mendiante rousse est pauvre, voilà pourquoi elle est maigre – elle chante la faim -. Quand aux diamants, perles et parfums, ce sont les cristaux de sels stendhaliens. Voici Baudelaire face à une femme qu’il n’a pas cristallisée, idéalisée en Statue émerveillée, pour laquelle il n’a pas taillé de couronnes de ses vers polis, treillis d’un pur métal, savamment constellés de cristal. Non elle est nue, la pauvreté rend ses charmes si vulnérables :
Blanche fille aux cheveux roux,
Dont la robe par ses trous
Laisse voir la pauvreté
Et la beauté,
Il rend l’érotisme à la pauvre fille de rue, délire sur un habit de cour, des cothurnes de velours, des pages, et des seigneurs et des Ronsards, qui épieraient pour le déduit ton frais réduit. Déduit pour plaisir et réduit pour le sexe féminin, langue de troubadour, la mendiante redevient une Dame de la cour. Il chante amoureusement le monde. Quant aux diamants…
Jette-les par terre, tu verras, ils se brisent comme du verre.
Là c’est Darc parlant du mauvais cristal Stendhalien, de ses diamants amers. Tu jettes tout ça à terre.

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