samedi 2 février 2019

Le Cygne ::: Les Fleurs Du Mal, LXXXIX

Fassbinder Berlin Film Academy


LXXXIX – Le Cygne

A Paris, rien n’est pareil.
Tout a tellement changé,
Que ce n’est même plus une ville,
C’est juste une grande poubelle.

Grande poubelle dans laquelle se débat le cygne de Baudelaire. Les trois premiers poèmes de cette Vita Nova parisienne semblaient forcés, ils étaient d’un poète à la recherche de son art. Le Cygne, poème d’une complexité extraordinaire, en marque l’accomplissement.. Le Cygne est le poème de tous les exilés, le poème donc de l’humanité ayant chuté hors du Paradis. La figure de l’exil s’organise autour de l’allégorie du cygne, qui est celle de l’homme chassé du paradis. Elle file la métaphore aviaire commencée avec l’Albatros, I know you very well, you are unbearable (PIL). L’oiseau a chuté, un cygne s’est évadé de sa cage. Ses pieds palmés frottent le pavé sec, près d’un ruisseau sans eau, il baigne ses ailes dans la poudre : “Eau, quand donc pleuvra-tu ? quand tonneras-tu foudre ?”. Le Cygne est aussi ce poème entre tous célèbre pour ce vers :

Le vieux Paris n’est plus (la forme d’une ville
Change plus vite, hélas! que le coeur d’un mortel);

Ce par quoi nous bouclons déjà une première fois avec les vers de Daniel Darc que je citais en incipit. Ceci pour le premier point (ces métamorphoses de Paris sont un thème tellement repris dans la littérature, que je n’aurai pas le courage d’en déplier toute l’arborescence, citons simplement ce beau vers de Debord : Qui voit les rives de Seine voit nos peines).

Le thème de l’exil donc : le Cygne est le poème de la nostalgie du paradis. La nostalgie commence dés lors que plus rien n’est possible. Spleen et Idéal enchaînait suppliques et colères, rien de tel ici. La chute a eut lieu, et tout espoir a été enterré auparavant (cf le quatrième poème du Spleen). Parmi ces figures de l’exil dans Paris, dans ce monde humain sale et laid, nous retrouvons dans l’ordre Andromaque, veuve d’Hector, emmenée en esclavage en Grèce une fois Troie abolie,

Auprès d’un tombeau vide en extase courbée

Puis la négresse, amaigrie et phtisique, piétinant dans la boue, cherchant l’oeil hagard les cocotiers absents de la superbe Afrique. Nous ne dirions plus négresse aujourd’hui : mais nous voilà face à la première mention de l’immigré dans Paris, le déraciné, le nostalgique. Et cette identification à l’immigré (nous sommes en 1860, peut-être se situe précisément là la modernité de Baudelaire : de parler des immigrés, de les introduire dans la littérature). Derrière cette négresse la figure de Jeanne surêment, que nous savons malade (cf le Portrait). Hier soir j’étais fasciné par le clip de Marcia Baila, Rita Mitsuko, et par ces vers :

Mais c’est la mort
Qui t’a assassinée Marcia
C’est la mort
Tu t’es consumée Marcia
C’est le cancer
Que tu as pris sous ton bras
Maintenant tu es en cendres, en cendres

qui nous évoquent le plus beau vers de Baudelaire, La maladie et la mort font des cendres de tout le feu qui pour nous flamboya. Et fort ils flamboient pour Marcia, ça crame complètement, et Catherine Ringer danse dans l’absolu conscience de son corps, puissamment érotique et si drôle, comment fait-elle. Sur le refrain elle devient absolument tragique. Fred Chichin est beau aussi, ces années flamboient jusque dans le style vestimentaire, en guitariste de Flamenco ou chemise sans manches à pois roses, tous sont beaux et dansent magnifiquement. La génération suivante j’ignore pourquoi sacrifia toute élégance, et opta pour le costume : racaille, grunge ou hardos. Je ne sais pas pourquoi. Soudain le style n’affirma plus l’individu mais l’appartenance au groupe. Elle chante avec un accent espagnol forcé si charmant, puis un travelling sur les Rita, chacun danse pour soi et pour les autres, le corps libre. Les derniers feux de la danse : la danse aussi disparut après ça.

Exilés aussi les orphelins, et puis les matelots oubliés dans une île, et les captifs, les vaincus : Le Cygne est un hommage à Victor Hugo, exilé à Jersey. Mais l’exil est aussi la condition commune de l’humanité, la conscience de l’exil étant l’humanité même qui demeure en nous. Elle est sûrement plus prégnante chez le poète, c’est pourquoi il prend pour tâche de le chanter. Je pense …

À quiconque a perdu ce qui ne se retrouve
Jamais, jamais! à ceux qui s’abreuvent de pleurs
Et tètent la Douleur comme une bonne louve!
Aux maigres orphelins séchant comme des fleurs!

Il pense aussi un peu à son coeur amoureux. Mais celui-ci est en une disposition toute nouvelle, il bat d’un style nouveau. Marcia : ” Elle a cherché une nouvelle façon et l’a inventé “. Et maintenant retournons à ce Cygne priant la foudre. La mention conjointe de l’homme d’Ovide nous oblige fatalement à quelques détours. Ce nom n’est jamais mentionné en vain. Ovide est bien entendu l’exilé en pays Scythe, il fut pour cela déjà mentionné dans “Horreur Sympathique” :

— Insatiablement avide
De l’obscur et de l’incertain,
Je ne geindrai pas comme Ovide
Chassé du paradis latin.

Or que fait le Cygne ici ? Il tourne vers le ciel ironique et cruellement bleu – ceci est pour Ciel Brouillé – son cou convulsif, tendant sa tête avide, comme s’il adressait des reproches à Dieu. En d’autre termes il geint. Or Baudelaire ne geindra pas auprès de Dieu, donc de Marie. Insatiablement avide certainement et pour toujours, mais sa tête il la penche vers le pavé. Le cygne n’est donc pas Baudelaire : il le fut certainement un jour, mais c’est un avatar qu’il récuse désormais. Il s’agit toujours de définir son style nouveau : il n’est plus désormais le poète de l’Idéal, celui qui se tourne vers le ciel, mais celui de Paris. Les poètes de l’Idéal seront copieusement dénoncés dans l’un des poèmes suivants, “Les Aveugles”
Et le Cygne c’est encore Zeus le dieu du foutre, enlaçant Léda, mais c’était avant tout ça. Foule de rapports avec les Métamorphoses d’Ovide, le déluge, l’âge d’or puis l’âge de fer, qui résonnent avec les métamorphoses de Paris même. Amplement commenté, seulement quelques indications ici, beaucoup d’érudition fut appliquée sur le Cygne, moi j’aime ces vers là :

Vieux faubourgs, tout pour moi devient allégorie
Et mes chers souvenirs sont plus lourds que des rocs.

Ce sont les rues de Paris encombrées des présences passées : des rocs qui en obstruent les rues. J’évite soigneusement certains quartiers, certains cafés. Des buttes entières me sont inaccessibles, et je n’aime pas traverser la Seine. J’envisage avec confiance le moment où je ne pourrai même plus circuler. Paris, ce n’est même plus une ville, c’est juste une grande poubelle.


Il faut être le Baron Haussman de sa mélancolie. Ces rues pestilentielles, où fermentent les souvenirs mélancoliques : perçons y des boulevards. Contre Debord affirmons : je ne geindrai pas comme l’homme d’Ovide.

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