mercredi 6 février 2019

Les Lesbiennes ::: Les Fleurs du Mal – CIX à CXI



CIX – La Destruction

Sans cesse à mes côtés s’agite le Démon;
II nage autour de moi comme un air impalpable;
Je l’avale et le sens qui brûle mon poumon
Et l’emplit d’un désir éternel et coupable.

Or fumer tue ; le tabac est un appareil sanglant de destruction. Le tabac est un démon, il suscite un désir éternel et coupable. Eternel puisqu’il est incapable de l’assouvir, coupable car pour cela même on veut en finir, et briser les chaînes de la morne addiction – accoutume ma lèvre à des philtres infâmes -. Le filtre à cigarette existait-il déjà ? J’imagine mal nos ancêtres fumant du tabac allégé. Ils baisaient et fumaient à cru. Nous n’ignorons pas que le philtre est aussi le poison de la sorcière.
Le poumon est un organe difficile à contenter. Il veut se remplir toujours, mais si l’on ne vide pas aussitôt, cela se noie. Démon avalé expulsé pour ne jamais étouffer, mais aussitôt une nouvelle bouffée, sinon c’est l’anoxie.

Ne nous étonnons pas non plus que la cigarette soit d’entrée liée à la femme : cette fumée que nous aspirons c’est pour remplir notre coeur vidé pour elle comme un poulet. Chaque cigarette devient alors comme l’air qu’happe le noyant au bord de l’asphyxie, remontant après de terribles efforts à la surface, avalant une gorgée d’air – viciée -, avant de couler à nouveau dans le monde triste et morne.

Parfois il prend, sachant mon grand amour de l’Art,
La forme de la plus séduisante des femmes,

Petite ironie baudelairienne ici : ce n’est pas sa queue mais l’amour du beau qui le guide vers les belles femmes. Il fume encore et encore, chaque rond de fumée est une pensée d’elle éparpillée. Il la fume elle encore et encore. Elle le fuma aussi, mais écrivant son nom à lui sur la cigarette, j’ai toujours trouvé cette idée très étonnante. Et puis et puis, ce démon :

II me conduit ainsi, loin du regard de Dieu,
Haletant et brisé de fatigue, au milieu
Des plaines de l’Ennui, profondes et désertes,

Elle use, abîme et ne sert à rien ; nous n’avons jamais vu réapparaître par la grâce d’une volute de cigarette une figure disparue. Mais seulement des Djinn de cendres qui puent. Dès lors l’ennui pointe, et l’ennui délivre de tout, c’est le terme du chemin. Désormais le poète est descendu marche après marche à travers les ténèbres qui puent, et peut enfin rencontrer l’Ennui. Et moi je renonçai à la cigarette.

CX – Une Martyre

Les morts dorment en paix dans le sein de la terre;
Ainsi doivent dormir nos sentiments éteints.
Ces reliques du coeur ont aussi leur poussière;
Sur leurs restes sacrés ne portons pas les mains.

Telle est la réponse de la Muse à la tirade rageuse du Poète :



Cette réponse se lit conjointement avec l’incipit des Cidalyses de Nerval – Où sont nos amoureuses ? Elles sont au tombeau (c’est-à-dire dans notre coeur) – et avec ces paroles de Daniel Darc, Tu resteras dans mon cœur, ça, ne t’en fais pas. Tu sais c’est le genre d’endroit, Où je mets n’importe quoi. “Une Martyre” de Baudelaire est la réconciliation post-mortem avec le cadavre de la Jeanne qu’il aimait.

Cette phrase peut sembler obscur (obscure) à celui qui n’a pas connu cela : la femme aimée peut mourir à elle-même. Ne naissons-nous pas pour mourir à chaque instant ? Nous ne serons plus jamais les mêmes, et elle non plus, n’est plus. Néanmoins elle vit encore. Ce qui semble paradoxal, et inspire forcément des pensées telles que : et si je parvenais à la faire revivre, telle qu’elle était lorsque je l’aimais – c’est-à-dire lorsqu’elle m’aimait, puisque cet amour fut la seule chose qui mourut en elle – ? Nous sommes ici, avec cette “Martyre”, au-delà de toute ressource thérapeutique : ce vers en atteste ;

Un cadavre sans tête épanche, comme un fleuve,
Sur l’oreiller désaltéré
Un sang rouge et vivant, dont la toile s’abreuve
Avec l’avidité d’un pré.

“Une Martyre” est sous-titré “Dessin d’une maître inconnu”. Je lis ce sous-titre comme étant une allusion à ce vers du “Portrait”, déjà consacré à Jeanne, Que reste-t-il ? C’est affreux, ô mon âme ! Qu’un dessin fort pâle, aux trois crayons,. Il semblerait ici qu’il reprenne l’ouvrage pour lui donner un peu de couleur, un peu de sang rouge et vivant.

Qu’il s’agisse ici de Jeanne, je le démontre par l’accumulation de ces allusions : Le flacon est celui du parfum, le marbre celui noir du tombeau où il voulut l’enterrer – “Remords Posthume”-. Nous y trouvons aussi la “Chevelure”, – La tête, avec l’amas de sa crinière sombre -, et les “Bijoux” – et de ses bijoux précieux. Le reptile irrité est une allusion au “Serpent”, “Réponds cadavre” est une adresse à “La Charogne”, et son appétit sexuel “Sed non Satiata” est évoqué dans ces vers…

L’homme vindicatif que tu n’as pu, vivante,
Malgré tant d’amour, assouvir,
Combla-t-il sur ta chair inerte et complaisante
L’immensité de son désir?

Tout cela ne pouvait qu’échouer bien sûr. La finitude des corps face au désir immense, la soif insatiable qu’une vie d’amour ne pourrait suffire à remplir ; tout cela ne peut être dit par le commentaire mais par la poésie seule. Le poème s’achève sur une dernière adresse ironique :

Ton époux court le monde, et ta forme immortelle
Veille près de lui quand il dort;
Autant que toi sans doute il te sera fidèle,
Et constant jusques à la mort.

( ) – Lesbos

“Comment a-t-il pu s’intéresser si particulièrement aux lesbiennes que d’aller jusqu’à vouloir donner leur nom comme titre à l’ensemble de l’ouvrage ?” Cette question de Proust, je n’en connais pas la réponse. Il s’agit là de tout le mystère de l’ouvrage. Proust poursuit ainsi : nous en sommes à un stade de notre descente où chacun des sexes s’en est retourné de son côté. Il cite le vers de Vigny : “La femme aura Gomorrhe et l’homme aura Sodome, et se jetant de loin un regard irrité, les deux sexes mourront chacun de son côté.” Il y aurait là une allusion à une bisexualité chez Baudelaire, transposée depuis Alfred de Vigny. Proust note : dans mon oeuvre c’est une brute, Morel, qui fait lien entre les deux mondes. Il est très étonnant ici que ce soit Baudelaire le poète qui remplisse ici cette fonction poursuit-il. “Il est très mystérieux…”

Surgit donc Lesbos, surgit donc la mère des jeux latins et des voluptés grecques. Nous manquons de clefs pour déchiffrer ces lignes : cela n’était pas annoncé. Nous étions à Paris, nous étions dans un cabinet où se vidait un cadavre étêté, nous voici à Lesbos, où les baisers, languissants et joyeux, chaud comme les soleils, frais comme les pastèques font l’ornement des nuits et des jours glorieux. Le vocabulaire est étrange, que font là ces pastèques, et ces baisers joyeux, sommes-nous encore chez Baudelaire ? Lesbos, terre des nuits chaudes et langoureuses. Nous approchons cependant du coeur de la doctrine de Baudelaire. Ces lesbiennes sont le coeur de l’ouvrage, le noyau théorique autour duquel tout s’est ensuite agrégé. Que cette section soit nommée les Fleurs du Mal – tout comme l’ensemble de l’ouvrage – en atteste une fois de plus l’importance.

Laisse du vieux Platon se froncer l’oeil austère

Une seconde partie du poème évoque la condamnation qui pèse sur ces amours-là ; il y a ce vers sur Platon, puis “Qui des Dieux osera, Lesbos, être ton juge”, puis “Que nous veulent les lois du juste et de l’injuste”. Philosophie, moeurs, religion s’offusquent :

Que nous veulent les lois du juste et de l’injuste ?
Vierges au coeur sublime, honneur de l’archipel,
Votre religion comme une autre est auguste,
Et l’amour se rira de l’Enfer et du Ciel!
Que nous veulent les lois du juste et de l’injuste?

L’amour se tient par-delà Bien et Mal (et non pas la morale de Nietzsche, qui lui ne connaît pas l’amour). Le poète a été choisi depuis l’enfance (il est un élu) :

Car Lesbos entre tous m’a choisi sur la terre
Pour chanter le secret de ses vierges en fleurs,
Et je fus dès l’enfance admis au noir mystère
Des rires effrénés mêlés aux sombres pleurs;
Car Lesbos entre tous m’a choisi sur la terre.

Noir mystère des jeunes filles en fleurs, objet de la jalousie – du désir de connaissance – de Marcel. Baudelaire lui sait : il est un élu. Il fait partie de la fête, n’en est pas seulement le voyeur. Quelques commentateurs se sont avancés à opérer quelques retournements hardis, peut-être encouragés par ce vers précédemment cité, et interprété de façon grivoise “Laisse du vieux Platon se froncer l’oeil austère” (vers que Proust détestait). Ils nous expliquent que ces lesbiennes sont en réalité des mâles, tout comme Albertine se prénomme en vérité Albert. Nous voilà bien avancé. Ces considérations n’ont pas d’autre intérêt que celui d’affirmer la réversibilité des sexes. Les sexes se brouillent, et voici que le poète espère voir la mer lui ramener le cadavre de sa chère Sapho, Mâle Sapho, Amante et poète. Masculin féminin sont des types mais nous sommes des humains.

( ) – Femmes damnées

Ici Delphine lèche la chatte d’Hippolyte – Beauté forte à genoux devant la beauté frêle, superbe, elle humait voluptueusement le vin de son triomphe – Hippolyte jouit –
Elle cherchait dans l’oeil de sa pâle victime
Le cantique muet que chante le plaisir,
Et cette gratitude infinie et sublime
Qui sort de la paupière ainsi qu’un long soupir.

Nous voyons là très bien. Delphine fait l’éloge du cunnilingus, dont elle oppose la douceur à la brutalité du coït.

Mes baisers sont légers comme ces éphémères
Qui caressent le soir les grands lacs transparents,
Et ceux de ton amant creuseront leurs ornières
Comme des chariots ou des socs déchirants;
Ils passeront sur toi comme un lourd attelage
De chevaux et de boeufs aux sabots sans pitié…

Hippolyte flippe néanmoins. Elle craint que la volupté – et surtout l’addiction amoureuse – ne la mène en enfer. Delphine tonne : “Va te faire labourer la chatte par un mari”. La métaphore est aussi grossière que l’est sa violence et sa colère. Elle maudit celui qui est venu le premier mêler aux choses de l’amour l’honnêteté. Nous retrouvons cette thématique déjà exploré dans Lesbos, l’amour par-delà bien et mal. Hippolyte se rend néanmoins à l’amour :

Mais l’enfant, épanchant une immense douleur,
Cria soudain: — «Je sens s’élargir dans mon être
Un abîme béant; cet abîme est mon coeur !

Ici il apparait que la question de l’homosexualité n’est qu’une métaphore, que derrière elle il y a simplement la question de la malédiction de l’amour, qui se double dans ce cadre particulier d’une condamnation de la société entière – religion, philosophie etc… -. La lesbienne est la métaphore de l’amoureux, et le juif devient la métaphore de la lesbienne. Nous savons que Proust a beaucoup développé ces rapports là (rapports-là) (cf Sodome et Gomorrhe), entre le juif et l’homosexuel.

Loin des peuples vivants, errantes, condamnées,
À travers les déserts courez comme les loups;
Faites votre destin, âmes désordonnées,
Et fuyez l’infini que vous portez en vous!

Peuple errant, peuple condamné, hommes féminisés peut-être : un topos classique de la littérature courtoise, l’amour rend femme. Homme lesbienne ? Courant à travers les déserts – c’est l’Exode -, fuyant l’infini qu’ils portent en eux. L’idée de Dieu, l’idée d’Amour. C’est Baudelaire qui intervient ici : l’occasion pour lui de synthétiser ce qu’il y a selon lui à attendre de notre séjour sur terre. Je cite tout. Il nous présente ici sa doctrine.

— Descendez, descendez, lamentables victimes,
Descendez le chemin de l’enfer éternel!
Plongez au plus profond du gouffre, où tous les crimes
Flagellés par un vent qui ne vient pas du ciel,
Bouillonnent pêle-mêle avec un bruit d’orage.
Ombres folles, courez au but de vos désirs;
Jamais vous ne pourrez assouvir votre rage,
Et votre châtiment naîtra de vos plaisirs.
Jamais un rayon frais n’éclaira vos cavernes;
Par les fentes des murs des miasmes fiévreux
Filtrent en s’enflammant ainsi que des lanternes
Et pénètrent vos corps de leurs parfums affreux.
L’âpre stérilité de votre jouissance
Altère votre soif et roidit votre peau,
Et le vent furibond de la concupiscence
Fait claquer votre chair ainsi qu’un vieux drapeau.
Loin des peuples vivants, errantes, condamnées,
À travers les déserts courez comme les loups;
Faites votre destin, âmes désordonnées,
Et fuyez l’infini que vous portez en vous!

CXI – Femmes Damnées

Les deux poèmes précédents sont hors numérotation. Celui-ci n’a pas été condamné. Il s’agit encore une fois d’évoquer les femmes damnées, les lesbiennes pense-t-on. Pourtant il n’est pas question de sexualité entre femmes ici. C’est pourquoi il n’a pas été condamné : ces douces langueurs et ces frissons amers – seul vers tendancieux ne fut donc pas considéré par les juges comme étant des activités à proprement parler homosexuelles. Et nous suivrons leur avis. Ce que nous montre là Baudelaire, ce sont des amoureuses : desquelles il fait partie.

Les unes, coeurs épris des longues confidences,
Dans le fond des bosquets où jasent les ruisseaux,
Vont épelant l’amour des craintives enfances
Et creusent le bois vert des jeunes arbrisseaux;

Les unes se cachent dans le fond des bosquets, se chuchotent leur amour en secret. D’autres marchent lentes et graves, tentant de résister à la tentation. D’autres encore se réfugient chez Bacchus, endormeur des remords anciens. Enfin il y a cette strophe où est évoqué le sadisme, et qui fit gloser quelques commentateurs mal inspirés sur le sadomasochisme de Baudelaire.

Et d’autres, dont la gorge aime les scapulaires,
Qui, recélant un fouet sous leurs longs vêtements,
Mêlent, dans le bois sombre et les nuits solitaires,
L’écume du plaisir aux larmes des tourments.

Louons l’exhaustivité des vices. Elle n’est cependant pas gratuite. Sûrement cette évocation inspira-t-elle à Proust la scène de Montjouvain, où le narrateur surprend Mlle Vinteuil en plein lesbianisme sado-masochiste avec une amie. “je m’étais étendu à l’ombre et endormi dans les buissons du talus qui domine la maison…” Chez Baudelaire cette thématique prend place en développement de sa grande tirade du poème précédent.

Jamais vous ne pourrez assouvir votre rage,
Et votre châtiment naîtra de vos plaisirs.

Le sadomasochisme se proposerait alors de fondre les deux en un, voir de renverser carrément la proposition, comme pour courcircuiter l’antique malédiction, et faire naître les plaisirs des châtiments.

Baudelaire les a suivies jusqu’en enfer dit-il, et sûrement même en fait-il partie (de ces femmes damnées). N’est-ce pas lui qu’il évoque en ces termes ?

Ô vierges, ô démons, ô monstres, ô martyres,
De la réalité grands esprits contempteurs,
Chercheuses d’infini, dévotes et satyres,
Tantôt pleines de cris, tantôt pleines de pleurs,
Vous que dans votre enfer mon âme a poursuivies,
Pauvres soeurs, je vous aime autant que je vous plains,
Pour vos mornes douleurs, vos soifs inassouvies,

Et les urnes d’amour dont vos grands coeurs sont pleins

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