mercredi 6 février 2019

La débauche et la mort ::: Les Fleurs du Mal – CXII à CXVII



Toute joie doit être rendue, voilà l’équation fatale de notre condition. 

CXII – Les Deux Bonnes Soeurs

Baudelaire poursuit l’exposé de la doctrine. Le plaisir ne va pas sans le châtiment, et les pas des femmes damnées sont accompagnés de ces deux bonnes soeurs : l’une est la Débauche, l’autre est la Mort. L’amour ne marche jamais seul. La doctrine Baudelaire s’éloigne donc ici à la fois du fin’amor – où la débauche est inconcevable -, mais aussi des amours sublimés de Dante, qui triomphent de la mort. Pour Baudelaire, l’amour est soumis aux exigences lubriques de la chair, et à la finitude de celle-ci. A la débauche donc et à la mort. Mais jamais il ne nie l’existence de l’amour, ou n’en minimise la puissance : c’est bien la même force à l’oeuvre chez Virgile comme chez Pétrarque. Dont l’infini se réhausse encore par contraste avec la finitude de la chair.

Il y a des auteurs chez qui l’amour est entièrement absent. Comme une sorte de déclaration d’athéisme amoureux. Comme chez Céline par exemple, ou plus récemment Régis Jauffret. Cela ne laisse vivant que la mort et la débauche, et un certain mépris de l’humanité.

Et la bière et l’alcôve en blasphèmes fécondes
Nous offrent tour à tour, comme deux bonnes soeurs,
De terribles plaisirs et d’affreuses douceurs.

Toutes deux sont vierges et stériles : ni la Mort ni la Débauche n’enfantent. Nous sommes aussi au coeur même des fleurs du mal, en leur terreau le plus noir, le plus terrible. Ce n’est plus seulement le poète qui se sait condamné, mais l’Amour même. La doctrine exposée aux “Femmes Damnées” nous l’exposait déjà. Maintenant nous allons rencontrer ces deux allégories – La Mort, puis la Débauche -, puis une mauvaise Béatrice – version ricaneuse de la sublime Dame de Dante – se métamorphosant en vampire, avant de partir pour un voyage morbide pour Cythère, l’île de Vénus où viendront s’enterrer les dernières illusions du poète. “L’Amour et le Crâne” mettra un point final à l’affaire.

CXIII – La Fontaine de Sang

Il me semble parfois que mon sang coule à flots,
Ainsi qu’une fontaine aux rythmiques sanglots.
Je l’entends bien qui coule avec un long murmure,
Mais je me tâte en vain pour trouver la blessure.

Voici la Mort. Elle n’est pas une allégorie, mais une blessure au coeur même de l’homme. Ici elle ne se rencontre pas, promesse d’un face à face, d’un combat possible. Elle est déjà la défaite, elle est un défaut de sa chair, entièrement intériorisé. Jamais face à lui car déjà en lui. Le titre anglais est Foutain of Blood, et cela sonne encore plus métal. Son sang coule comme le Temps, à travers la cité, comme dans un champ clos, il s’en va, transformant les pavés en îlots. 

Il demanda au vin d’endormir pour un jour la terreur qui le mine.
Il chercha dans l’amour le sommeil et l’oblivion.

Mais l’amour n’est pour moi qu’un matelas d’aiguilles
Fait pour donner à boire à ces cruelles filles!

L’amour est un jeu de Dames Cruelles.

CXIV – Allégorie

C’est une femme belle et de riche encolure,
Qui laisse dans son vin traîner sa chevelure.
Les griffes de l’amour, les poisons du tripot,
Tout glisse et tout s’émousse au granit de sa peau.

Voici la Débauche. Celle-ci se rencontre en chair et en os. Elle est ici réminiscence de Jeanne – chevelure – , Apollonie – griffes amoureuses – et Marie – les poisons du tripot. Elle est la statue de granit, Hymne à la Beauté, Statue Allégorique. Incarnation charnelle de la Débauche, cette allégorie est la putain : la putain en tant qu’elle est la manifestation concrète de l’idée abstraite de débauche. C’est donc une allégorie quelque peu particulière : bien que représentation elle est davantage la débauche que ne l’est l’idée de Débauche.

De ce corps ferme et droit la rude majesté.
Elle marche en déesse et repose en sultane;
Elle a dans le plaisir la foi mahométane,

Entièrement soumise à la sexualité.
Elle a conscience de sa beauté.
Nous approchons du coeur des fleurs du Mal, ce qui nous oblige à un petit récapitulatif intermédiaire.

La Destruction était la forme que prenait Amour en lui ; une intoxication tabagique. Une Martyre faisait le deuil de l’image idéale de la femme aimée, qui devenait un corps décapitée. Ce cadavre de la femme aimée c’était la chair amoureuse soumise à la débauche et à la mort. Lesbos et ses Femmes Damnées – peuple errant dont le poète fait partie -, lui permit d’exposer sa doctrine amoureuse. Maintenant nous assistons à la dégradation de l’image de la béatitude, et de la femme aimée même : putain allégorique, puis anti-Béatrice.

CXV – La Béatrice

Dans des terrains cendreux, calcinés, sans verdure,
Comme je me plaignais un jour à la nature,

Voici un poème tout à fait spécial, et d’une importance capitale. Il s’agit du 115e. Comme autant de lettres laissées sans réponses. Jusque-là il soliloquait face à lui-même. Pour la première fois il obtiendra un retour. Par cette lande désertique, qui annonce le paysage du Voyage à Cythère, il croise un troupeau de démons vicieux : ils le regardent, ricanent, chuchotent entre eux, le montrent du doigt.

— «Contemplons à loisir cette caricature
Et cette ombre d’Hamlet imitant sa posture,
Le regard indécis et les cheveux au vent.

C’est tout son être qui est pointé, sa poésie qui est moquée. Ils se foutent de sa gueule. Croit-il intéresser au chant de ses douleurs, les aigles, les grillons, les ruisseaux et les fleurs ? Ces démons raillent son ambition pétrarquiste.

Parmi ces nains il voit sa Dame, qui jusque-là n’avait rien dit, celle qui n’a répondu ni à l’Invitation au Voyage, ni à aucune des autres adresses à elle destinées.

La reine de mon coeur au regard nonpareil
Qui riait avec eux de ma sombre détresse
Et leur versait parfois quelque sale caresse.

La première fois que nous entendons le son de sa voix. Non de sa voix pas vraiment, le son de sa gorge, ce ricanement. Et ce ricanement est sa réponse, à toute invitation. 
Elle ricane avec les autres. Evidemment c’est cruel, et c’est cruel selon une double modalité. Celle évidente, de voir celle qui fut chantée le railler. Mais ce n’est pas si nouveau en littérature. Laure déjà railla Pétrarque, et Béatrice railla Dante. Intéressons-nous plus attentivement à cette deuxième figure, puisqu’elle donne son nom au poème. Béatrice raille Dante pour avoir perdu la voie droite et lui avoir été infidèle.

Il se déprit de moi et se donna à d’autres.  Purgatoire XXX – 126.
(n’est-il pas amusant que les retrouvailles de Dante et Béatrice s’opèrent dans ce chapitre triple X ?)

Cette Béatrice est douce et bonne. Elle est celle qui lui envoyant Virgile, c’est à dire la poésie, le guida hors de la forêt obscure pour le mener jusqu’au paradis. Celle de Baudelaire se révèle mauvaise : c’est une anti-Béatrice, son ambition n’est pas de le sauver mais de le détruire. Elle était déjà l’Allégorie de la putain du poème précédent. A elle Dave Gahan peut demander : Where were you when I fell from grace ? – Suffer well – Parmi le troupeau de démons vicieux, semblables à des nains cruels et curieux. C’est la seconde cruauté de ce poème : de découvrir la dame au regard nonpareil revenue parmi les nains de sa triste cour. Tu es un chien qui mérite le caniveau.

Et leur versait parfois quelque sale caresse


( ) – Les Métamorphoses du Vampire

Voici la dernière apparition de Marie dans le poème des Fleurs du Mal : son ultime avatar. Ce poème est d’autant plus important qu’elle apparaît là absolument charnelle, et entièrement soumise aux “Deux Bonnes Soeurs”. Incarnation charnelle et donc soumise à la Débauche et à la Mort. Souvenons-nous, au terme de Spleen et Idéal, elle était encore un Ange, et si de l’agressivité se levait contre elle, elle était purement blasphématoire, et n’était finalement qu’une auto-agressivité – Je suis la plaie et le couteau -. La Dame restait pure. Ici c’est la nature même de la Dame qui est visée, elle est une pute à la bouche de fraise. Et pour la première fois nous l’entendons discourir. Il nous la montre enfin.

La femme cependant, de sa bouche de fraise,
En se tordant ainsi qu’un serpent sur la braise,
Et pétrissant ses seins sur le fer de son busc,
Laissait couler ces mots tout imprégnés de musc:

L’érotisme devient ici frénétiquement maléfique. Nous assistons à la première métamorphose du vampire, de Dame aimée à fille débauchée. Elle se tord comme “le Serpent”, elle est forte comme un troupeau de Démons. Nous avons là deux allusions à des poèmes adressés à Jeanne, mais il n’est plus si nécessaire de distinguer ses femmes. Toutes peines sont désormais fondues en une. Mais ce dernier vers est néanmoins important, issu du XXXIe poème, il fait le lien avec “La Béatrice”. La Vampire est accompagnée de ses démons. Désormais, elle parle : et c’est peut-être cela qui détruit tout. Nous reconnaissons ici le fond de misogynie de Baudelaire. Tant qu’elle restait silencieuse, statue idéale… Qu’elle ouvre la bouche salope tout. Mais est-ce vraiment pour lui déplaire ?

— «Moi, j’ai la lèvre humide, et je sais la science
De perdre au fond d’un lit l’antique conscience.

Tout ce qu’il y avait de grand et poétique dans Spleen et Idéal est ramené à des inspirations triviales et sexuelles :

Je remplace, pour qui me voit nue et sans voiles,
La lune, le soleil, le ciel et les étoiles!

Raillerie excellente : nous pensons à Causerie, à Chant d’Automne, à Ciel Brouillé. Comment un corps nu a-t-il pu occulter ainsi la lune, le soleil et le ciel ? Le poète semble dégrisé d’un coup, dans un grand rire. Métamorphoses du Vampire est l’expérience de ce dégrisement brutal, érotique et ironique à la fois. Mais cela n’oblitère en rien ses états précédents, dont tous ces poèmes gardent la trace. La découvrant ainsi, il n’en a pas pour autant brûleé ces poèmes. Il n’a rien renié de ses états passés. Simplement il prend note aujourd’hui de ce renversement la : Béatrice renversée du Paradis, offerte lascive aux anges.
Timide et libertine, et fragile et robuste,
Que sur ces matelas qui se pâment d’émoi,
Les anges impuissants se damneraient pour moi!»

Baudelaire de reprendre : Quand elle eut de mes os sucé toute la moelle… Le vampirisme est ici la métaphore d’une fellation : bouche de fraise, lèvre humide, et donc moelle sucée. Il n’est pas non plus anodin que fellation ait partie lié au langage, en tant qu’activité de langue. C’est la langue muette de la débauche.

Puis il se tourne languissamment vers elle, encore abattu par l’orgasme, pour lui donner un baiser d’amour. Il s’approche donc de ces lèvres : et que voit-il ?
                                                                je ne vis plus
Qu’une outre aux flancs gluants, toute pleine de pus!

L’outre – un sac de peau – est bien entendu sa bouche, par laquelle elle déversait ses sales paroles, et dans laquelle elle reçoit maintenant les fruits de la débauche. Cette outre aux flancs gluants est donc de la Vampire la bouche pleine de sperme – Jess Franco n’a cessé de filmer cette scène -. Gluant, nous comprenons, pleine de pus cela mérite commentaire. L’assimilation de la semence au pus n’est pas gratuite – rappelons que Baudelaire est un génie. C’est la semence en tant qu’elle est soumise à la Débauche et à la Mort. La purulence d’une maladie – la Débauche -, comme un abcès de désir qui s’épanche. C’est aussi la Mort, et encore l’infertilité. Et encore la transmission de la vie, donc transmission de la chair soumise à la Débauche et à la Mort. Et donc la transmission du péché originel, de génération en génération. Et Sigismond dit, chez Calderon :

Le plus grand crime de l’homme
Est le crime d’être né.

Il semblerait que cette vision le guérisse  de ses dernières illusions, puisqu’aussitôt après la femelle vampire se métamorphose en débris de squelette grinçant. Il ne reste plus grand chose de la Dame, si ce n’est un grincement lancinant, à la limite de l’obsession quand même :

À mes côtés, au lieu du mannequin puissant
Qui semblait avoir fait provision de sang,
Tremblaient confusément des débris de squelette,
Qui d’eux-mêmes rendaient le cri d’une girouette
Ou d’une enseigne, au bout d’une tringle de fer,
Que balance le vent pendant les nuits d’hiver.


L’enseigne indique la mélancolie.

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