CXVI – Un Voyage à Cythère
Quelle est cette île triste et noire? — C’est Cythère,
Nous dit-on, un pays fameux dans les chansons
Voyage à Cythère est un poème inspiré par ces lignes de Nerval : “Pendant que nous rasions la côte, avant de nous abriter à San Nicolo, j’avais aperçu un petit monument, vaguement découpé sur l’azur du ciel, et qui, du haut d’un rocher, semblait la statue encore debout de quelque divinité protectrice… Mais, en approchant davantage, nous avons distingué clairement l’objet qui signalait à cette côte à l’attention des voyageurs. C’était un gibet, un gibet à trois branches, dont une seule était garnie. Le premier gibet réel que j’ai vu encore, c’est sur le sol de Cythère, possession anglaise, qu’il m’a été donné de l’apercevoir !”
Il suffit de savoir que Cythère est l’île sur laquelle était adorée Vénus pour comprendre l’ironie de cette découverte, ce qui n’a bien entendu pas échappé à Baudelaire. Qui a du bien rire à cette lecture. Au bout de la branche garnie, c’est lui évidemment, l’amoureux supplicié en cette terre désolée. Le gibet a trois branches, comme le Golgotha était planté de trois croix.
Mon coeur, comme un oiseau, voltigeait tout joyeux
Et planait librement à l’entour des cordages;
Le navire roulait sous un ciel sans nuages;
Comme un ange enivré d’un soleil radieux.
C’est pourtant plein d’allant et de joie que le jeune Baudelaire était venu visité (visiter) l’île chantée de tous les poètes. Mais ce n’est pas un vert paradis de myrte qu’il découvre là, mais un désert rocailleux troublé par des cris aigres. Ce n’est pas un temple célébré par une prêtresse amoureuse des fleurs, la peau cuivrée, la robe un peu sexy, qu’il découvre mais un gibet et son pendu.
De féroces oiseaux perchés sur leur pâture
Détruisaient avec rage un pendu déjà mûr,
Chacun plantant, comme un outil, son bec impur
Dans tous les coins saignants de cette pourriture;
Les yeux étaient deux trous, et du ventre effondré
Les intestins pesants lui coulaient sur les cuisses,
Et ses bourreaux, gorgés de hideuses délices,
L’avaient à coups de bec absolument châtré.
Yeux crevés, ventre déchiré, sexe châtré: dans ce pendu il se voit. Pendu déjà mûr.. Baudelaire déjà vieux. Que Venus châtre, c’était déjà une idée entretenue dans le cycle des Femmes Damnées : l’homme féminisée (féminisé). Ainsi nous apprenons comment Baudelaire est devenu lesbienne. Les yeux crevés sont un topos classique de la littérature courtoise – ce sont les flèches d’amour dans ses yeux. Quand aux intestins pensants qui coulaient entre ses cuisses, nous pourrions y lire une bien sale métaphore de la débauche.
Comme un vomissement, remonter vers mes dents
Le long fleuve de fiel des douleurs anciennes;
Devant toi, pauvre diable au souvenir si cher,
J’ai senti tous les becs et toutes les mâchoires
Des corbeaux lancinants et des panthères noires
Qui jadis aimaient tant à triturer ma chair.
Ce pendu devient une allégorie de Baudelaire en amoureux. Il n’aime pas l’image qu’il lui renvoie. La chair est exposée dans sa nudité la plus frontale et la plus fragile. Le sexe mangé par des corbeaux, le visage tourné vers la mort. Nous retrouvons là les deux bonnes soeurs, leur travail est achevé.
— Ah! Seigneur! donnez-moi la force et le courage
De contempler mon coeur et mon corps sans dégoût!
Le dégoût de la mort, comme de la débauche. Le voyage s’achève.
CXVII – L’amour et le crâne (Vieux cul-de-lampe)
Je retranscris la note : “Un cul-de-lampe est une vignette gravée à la fin d’un chapitre”. Le poème est parfaitement clair.
L’Amour est assis sur le crâne
De l’Humanité,
Et sur ce trône le profane,
Au rire effronté,
Souffle gaiement des bulles rondes
Qui montent dans l’air,
Comme pour rejoindre les mondes
Au fond de l’éther.
Le globe lumineux et frêle
Prend un grand essor,
Crève et crache son âme grêle
Comme un songe d’or.
J’entends le crâne à chaque bulle
Prier et gémir:
— «Ce jeu féroce et ridicule,
Quand doit-il finir?
Car ce que ta bouche cruelle
Eparpille en l’air,
Monstre assassin, c’est ma cervelle,
Mon sang et ma chair!»

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