mercredi 6 février 2019

Révolte ::: Les Fleurs du Mal CXVIII à CXX


fassbinder Baudelaire


Les Fleurs du Mal s’achevaient sur l’île de Cythère, où l’imprudent amoureux se retrouvait pendu sur un gibet à trois branches, trois branches comme les trois croix dressées au sommet du mont Golgotha. Il nous reste deux courtes sections à parcourir, Révolte et La Mort. Révolte ce sont les lamentations que le pendu adresse directement à Dieu, son Eli Eli Lama Sabactani, que nous pourrions traduire ici par Marie, Marie, pourquoi m’as-tu abandonné.

CXVIII – Le Reniement de Saint Pierre

Qu’est-ce que Dieu fait donc de ce flot d’anathèmes
Qui monte tous les jours vers ses chers Séraphins?
Comme un tyran gorgé de viande et de vins,
II s’endort au doux bruit de nos affreux blasphèmes.

Voici l’image d’un Dieu assoiffé de sang et de douleur. Il n’y a pas ici véritablement de révolte, Dieu est, une crapule certes, mais il est. Et sûrement pour de bonnes raisons. Baudelaire n’est pas un athée. Dieu est la pierre angulaire sur laquelle il fait poser la question du mal – c’est d’ailleurs à quoi sert Dieu. Nous sommes ici dans les teintes sombres de la théologie maistrienne. Baudelaire ne blasphème pas d’ailleurs : car il est doux pour Dieu de les entendre, et que c’est encore trop lui rendre.
Martyr, supplicié, ici le poète-pendu se glisse dans la peau du Christ, qui est évoqué dés la troisième strophe. Il se met à sa place :

— Ah! Jésus, souviens-toi du Jardin des Olives!
Dans ta simplicité tu priais à genoux
Celui qui dans son ciel riait au bruit des clous
Que d’ignobles bourreaux plantaient dans tes chairs vives,

A la rocaille désolée du Golgotha s’oppose la douceur du jardin des Oliviers, où Jésus passa sa dernière nuit. “Celui qui dans son ciel” est pour Jésus son père, et pour Baudelaire c’est Marie. Elle rit, comme elle riait avec les démons, nous avons lu ça dans “La Béatrice”. Clous, chairs vives, épines, bras distendus : la passion du Christ rappelle la pendaison au gibet, elle même allégorie de la passion malheureuse. Les épines s’enfonçant dans son crâne où dort l’immense humanité semble un rappel de “L’Amour et le Crâne”. Les doux souvenirs accablent le Christ baudelairisé, la mémoire de son triomphe :

Rêvais-tu de ces jours si brillants et si beaux
Où tu vins pour remplir l’éternelle promesse,
Où tu foulais, monté sur une douce ânesse,
Des chemins tout jonchés de fleurs et de rameaux,

C’est le souvenir du Christ entrant triomphant dans Jérusalem comme Baudelaire sûrement pénétra tout aussi orgueilleux dans le cul de Marie. Tu fouettais tous ces vils marchands à tour de bras. Ici la passion malheureuse atteint une emphase religieuse. Il y a là à la fois une part de nostalgie, une grandiloquence ironique et un orgueil démesuré qui semble s’effondrer sous le poids de son grotesque. Autrement dit c’est à la fois triste, conscient et drôle.

— Certes, je sortirai, quant à moi, satisfait
D’un monde où l’action n’est pas la soeur du rêve;
Puissé-je user du glaive et périr par le glaive!
Saint Pierre a renié Jésus… il a bien fait!

La dernière strophe donne son titre au poème. Elle est difficilement compréhensible pour nous. Baudelaire, s’identifiant subitement à saint Pierre, renie le Christ comme symbole du divorce de l’action et du rêve, en somme comme menteur. Le Christ menteur et sa promesse de consolation dans le ciel. Baudelaire prône un catholicisme sans espérance : de la doctrine de la Sainte Eglise, il ne garde que le péché, le manque et l’enfer. Il fallait toute la drôlerie de Baudelaire pour voir en saint Pierre le premier révolté contre le Christ.


CXIX – Abel et Caïn

Race d’Abel, dors, bois et mange;
Dieu te sourit complaisamment.
Race de Caïn, dans la fange
Rampe et meurs misérablement.

D’un côté Abel le chéri de ce Dieu mauvais, bourgeois jouisseur, homme contenté, de l’autre Caïn le maudit, celui qui rampe et manque. Caïn hurle la faim comme un vieux chien, tremble de froid comme un pauvre chacal, et son coeur brûle en proie à de grands appétits. Abel aime et pullule, dort et s’enrichit. Nous sommes encore avant cette histoire de premier meurtre de l’humanité. Baudelaire s’identifie plutôt à Caïn : à la fois comme celui qui renverse l’état bourgeois dans la violence, mais aussi monte au ciel pour jeter sur la terre Dieu. Caïn comme figure du révolutionnaire par excellence. Puisque nous avons depuis bien longtemps identifié la Dame à Dieu – c’est la Vierge Marie du Catholicisme, la Notre Dame – , il s’agit en dernière analyse, et en poursuivant la geste initiée dans la section dites “Les Fleurs du Mal”, de pourrir la Dame, et donc au final de la faire retomber au sol.

L’injustice fondamentale, la jalousie d’Abel, contenté de tout. Peut-être un rival ? Peut-être Banville emmenant Marie loin de Paris. Mais nous dirons comme Artaud, « Je n’aime pas les poèmes de la nourriture, mais les poèmes de la faim, ceux des malades, des parias, des empoisonnés, des suppliciés du langage qui sont en perte dans leurs rédigés. Artaud »

Ils iront au soleil, dans le sud, pour lui elle répondra à l’invitation au voyage. 


CXX – Les Litanies de Satan

Gloire et louange à toi, Satan, dans les hauteurs
Du Ciel, où tu régnas, et dans les profondeurs
De l’Enfer, où, vaincu, tu rêves en silence!

Celtic Frost a chanté les Tristesses de la Lune, mais personne ces Litanies de Satan, qui se prêteraient bien pourtant à une orchestration hard rock. Satan est ici la figure du paria, du réprouvé : il est la divinité proprement humaine, qui bien plus que le Christ partage véritablement l’expérience commune de l’humanité. La Passion du Christ dura trois jours, celle de Satan est éternelle. L’un a ressuscité tranquillement pour monter à la gauche du père. L’autre se gèle encore littéralement les couilles au plus profond des puantes enfers glacées de Dante.

Père adoptif de ceux qu’en sa noire colère
Du paradis terrestre a chassés Dieu le Père,

La chute hors du paradis terrestre, nous l’avons déjà évoquée, c’est la rupture amoureuse. En bas attend le vice, mais aussi la révolte contre cet état voulu par noire colère. Il découle de la mécanique des fluides que si Satan n’endosse pas le mal, celui-ci soit rendu à Dieu le père, cause de toute douleur. Doit-on pour autant parler de gnosticisme, ou de manichéisme ? A vrai dire peu importe. C’est simplement le mal qui change de figure. Qu’on le nomme Satan, Dieu le père ou le mauvais Démiurge, peu importe.

On sent néanmoins chez Baudelaire une certaine colère, sous couvert d’une grandiloquence ironique toujours. Gloire à Satan. Est-ce sérieux ? A moins que la grandiloquence ne soit que le masque d’une véritable conviction. Non, ce qui intéresse surtout Baudelaire, c’est la figure du révolté : qu’il soit saint Pierre, Caïn et maintenant Satan. Notons la gradation. Révolte contre son propre état.

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