Pour en finir encore, voici le chapitre “La Mort”. La mort offre souvent aux oeuvres ce parfum de finitude ultime qui permet de se dire, une fois l’ouvrage refermé : ainsi c’est achevé. Mais nous connaissons Baudelaire suspicieux envers ces promesses de repos. Déjà dans “Le Squelette Laboureur”, il nous entretenait à propos de son angoisse : que cela n’en termine jamais, que l’ultime consolation ne soit seulement l’aube d’un tourment nouveau, et possiblement éternel. Une angoisse très chrétienne : le repos pour les braves, mais aux vicieux les enfers. Imaginons une grande bassine : les cadavres y sont plongés, seules les plus légers flottent à la surface et peuvent ainsi contempler l’azur. Tous les autres, tous ceux un peu trop préoccupés de leurs vices, coulent dans les abysses, des chaussettes de ciments aux pieds. Nous autres athées avons pleine confiance en la mort : nous la considérons bel et bien comme la fin de tout. Nous refusons les consolations du ciel, mais pas les promesses de cette grande déconnexion, interruption du flux des pensées. Comme un ordinateur qui s’éteint, il ramait trop. Notre angoisse dés lors est un peu différente ; plus indicible. Elle porte sur le néant. Mais puisque nous ne pouvons le concevoir… Attendons, attendons.
Ici Baudelaire meurt : d’abord en tant qu’amant, puis en tant que pauvre, enfin en tant qu’artiste. Ceci était le plan de son grand final de 57. Et alors quoi, ça en serait fini ? Le jardin de roses serait laissé en friche ? Prétendait-il avoir achevé quelque chose ? Quel orgueil insoutenable. Nous humains sommes incapables de concevoir ni le néant ni l’infini… quoique, en nos bons moments. Non, nous autres humains sommes incapables d’achever quelque chose, hormis notre vie. Et encore nous est-elle arraché. Nous laissons tout en friche, à d’autres. C’est le sens de l’adjonction à l’édition de 1961 (1861) de trois poèmes supplémentaires : “La fin de journée”, où le poète ayant bien fignolé ses derniers tableaux décide de se coucher, dans l’attente du grand sommeil ténébreux, et “Le rêve d’un curieux”, où à sa grande surprise, la mort n’achevant rien, le rideau tombe, la toile se lève, et j’attendais encore.
Commence “Le Voyage”, qui sera accompli par un autre. “Le Voyage” comme une pièce encore mise dans le flipper, un disque dans le juke box : encore un jeton dans la machine. Et ça redémarre.
CXXI – La Mort des Amants
Nous aurons des lits pleins d’odeurs légères,
Des divans profonds comme des tombeaux,
Et d’étranges fleurs sur des étagères,
Ecloses pour nous sous des cieux plus beaux.
Baudelaire meurt d’abord en tant qu’amant. Hémiplégique peut-être, impuissant, malade. Sonnet du romantisme morbide, c’est la croyance en une mort transfigurée par l’amour, l’éternisation d’un rapport de tendresse dans la solitude d’un tombeau commun, qui est déjà préfiguré par les divans qu’aiment à partager les amants, isolés de tout. S’expriment ici les ultimes désirs mêlés de regrets de Baudelaire, d’une ultime “Invitation au Voyage” lancée à quelque chimère. Cette fois-ci à un voyage éternel au-delà de la mort. “L’Invitation” précisait déjà le programme : aimer à loisir, aimer et mourir. Ici se précise la seconde partie. L’idée c’est bien entendu de vivre la mort ensemble.
Usant à l’envi leurs chaleurs dernières,
Nos deux coeurs seront deux vastes flambeaux,
Qui réfléchiront leurs doubles lumières
Dans nos deux esprits, ces miroirs jumeaux.
Les rapports sont nombreux entre les deux poèmes. Nous retrouvons les rares fleurs, mêlants leurs odeurs. Les miroirs profonds, les meubles luisants, les cieux plus beaux. Ici deux coeurs forment deux flambeaux jumeaux – rappel du poème “Le Flambeau” -, irradiant de deux lumières. Deux esprits comme deux miroirs jumeaux. Un parfait rapport d’égalité installé entre les amants : comme frère et soeur. C’est un rappel du mythe de l’androgynie originelle, qui était déjà évoqué dans “L’Invitation au Voyage”. « L’invitation au voyage » était une pièce orchestral ample et joyeuse, « Le vin des amants » une stridence plus hargneuse : « La mort des amants » une marche lente et mélancolique. J’entends la Mer de Debussy, puis la danse du second mouvement du premier concerto de Shostakovitch. Ici la coda d’Apollon Musagète par Stravinsky (A titre tout à fait personnel !).
Un soir fait de rose et de bleu mystique,
Nous échangerons un éclair unique,
Comme un long sanglot, tout chargé d’adieux;
Deux couleurs ici, le rose et le bleu, à moins qu’il ne s’agisse de la rose bleue de Novalis, fleur mystique entre toutes. Ils se disent adieux dans un long sanglot, et puis un ange viendra ranimer joyeux, les miroirs ternis et les flammes mortes. Voilà comment les amants meurent. L’amour sauve toujours, de la vie, de la mort aussi. Une chance pour eux. Mais pas notre poète. “La Mort des Amants” est l’ultime rêverie amoureuse des Fleurs du Mal.
CXXII – La Mort des Pauvres
C’est la Mort qui console, hélas! et qui fait vivre;
C’est le but de la vie, et c’est le seul espoir
Qui, comme un élixir, nous monte et nous enivre,
Et nous donne le coeur de marcher jusqu’au soir;
Baudelaire meurt ensuite en tant que pauvre ; en tant que pauvre et en tant que malade. C’est qu’il n’eut pas beaucoup de succès. Qu’il n’écrivit que quelques livres, et pas des plus monnayables. Qu’il ne fit pas de beau mariage. Il était à la colle avec une semi-prostituée. Qu’il n’ hérita de pas grand-chose. L’héritage de son père fut mis sous tutelle. Qu’il n’avait pas d’emploi. De professeur comme Mallarmé ou de député comme Lamartine. Une vie de petits meublés dans le Paris crapouillot de ces années.
En tant que pauvre, il attend beaucoup de la mort, lui qui n’a jamais réussi à se constituer un foyer :
C’est l’auberge fameuse inscrite sur le livre,
Où l’on pourra manger, et dormir, et s’asseoir;
CXXIII – La Mort des Artistes
Nous userons notre âme en de subtils complots,
Et nous démolirons mainte lourde armature,
Avant de contempler la grande Créature
Dont l’infernal désir nous remplit de sanglots!
Il en est qui jamais n’ont connu leur Idole,
Et Baudelaire de mourir en tant qu’artiste, épuisé à la tâche. Cette quête fut celle d’absolu : peinture de l’idéal, le vers parfait, le poème le plus vrai, l’expression la plus juste. Poète encore classique, il nous fait visiter son atelier : cette visite est métaphorique. Lorsque nous entrons dans la pièce, il y a l’artiste en grelots, il les secoue fort. C’est un bouffon, un saltimbanque, mais qui ne rit pas – ou peu -. Il n’est pas joyeux. Il est armé de javelots, par lesquels il vise son mystique but, qui est la saisie de l’absolu. Et là il apparait avec une pioche, détruisant une de ses sculptures dont il n’est pas satisfait. Elle git désormais au sol, bouts de rimes et d’images, de correspondances, qu’il faudra réassembler plus loin tandis que l’artiste toujours en grelots se martèle de désir sanglotant la poitrine et le front. Nous en apprenons beaucoup sur sa manière de travailler : Baudelaire est un poète classique : un bâtisseur, dont l’ambition est la beauté, la justesse de la vision. Il n’est pas un poète de la perception : il n’est pas un récepteur pur, par lequel coulerait telle une mamelle généreuse le lait de la poésie, tout beau, tout blanc, tout pur. Le dernier poète classique du monde moderne, la poésie classique étendue au monde moderne. Le dernier empire sur lequel il n’ait pu encore étendre son emprise est la mort. Voilà qui serait renversant. Voilà peut-être ce qui enfin lui donnerait la vision la plus juste.
Il n’a plus qu’un espoir,
C’est que la Mort, planant comme un soleil nouveau,
Fera s’épanouir les fleurs de leur cerveau !
Il était dès lors logique, que Les Fleurs du Mal ne puissent s’interrompre ici : seul la mort achèverait cette recherche. Il y eut donc une suite, pour finir encore, finir mieux, achever sans regret. Cette tâche sera confiée à un autre.
CXXIV – La Fin de la Journée
La nuit voluptueuse monte,
Apaisant tout, même la faim,
Effaçant tout, même la honte,
Le Poète se dit: «Enfin!
La mort, enfin, le repos, enfin. Pulsion de mort voluptueuse, un lit accueillant, un divan profond, des oreillers moelleux. Seul peut-être. Mais l’appel du sommeil est profond, peut-être une volupté narcotique ici.
Je vais me coucher sur le dos
Et me rouler dans vos rideaux,
Ô rafraîchissantes ténèbres!»
Mais cela ne s’interrompt pas ainsi. C’est fini mais il y a les rêves encore. Si la mort est un sommeil, à quoi correspondent les rêves ? A la somme de toutes nos angoisses : rêverons-nous durant notre mort ? Baudelaire sait que le temps peut se dilater de façon inquiétante, peut-être infini : dans le rêve, et aussi dans la narcose. L’opium agrandit ce qui n’a pas de bornes, allonge l’illimité, approfondit le temps, creuse la volupté – Le Poison. Il se pourrait bien que nous ne mourrions jamais vraiment, mais rêvions infiniment dans un temps se disant à mesure que notre cerveau s’asphyxie, rêve dont ne nous verrions jamais la fin, rêver qui conjurerait la fin par des floraisons infinis. Et dans ce laps de temps court et matériel, une seconde aux autres êtres vivants, une éternité pour nous, nous découvrions que notre conscience ne saurait conscientiser notre fin, qu’elle ne saurait s’arrêter et travaillerait à tout récapituler, comme il est souvent pressenti, cette vie défilant devant nos yeux, projeté sur les rideaux de ces rafraîchissantes ténèbres, film interminable, rejoignant asymptotiquement - et pour ainsi dire jamais - le néant. Ce serait un rêve curieux.
CXXV – Le Rêve d’un Curieux
La mort est une expérience proprement impossible. Le poète se couche et se roule dans les rideaux. Il meurt. Il attend. Il ne se passe rien. De son point de vue à lui. Il ne peut pas vivre la mort : il vit quoi alors ? Le rêve d’un curieux.
J’étais mort sans surprise, et la terrible aurore
M’enveloppait. — Eh quoi! n’est-ce donc que cela?
La toile était levée et j’attendais encore.
La mort est ici présentée pour ce qu’elle est, du point de vue de la vie. Un mélange d’espoir de volupté, de consolation, mais aussi d’angoisse, de regret. Tout cela à la fois. Voilà qui me semble tout à fait juste et approprié : la mort envisagée d’un point de vue phénoménologique, uniquement d’un point de vue subjectif donc. Phénomène dont on ne peut être le sujet, puisqu’il nous abolit comme sujet dès l’instant où il se produit – en fait il s’agit de cela, de ce phénomène limite pour le sujet d’abolition du sujet. Heidegger a beaucoup écrit là-dessus.
CXXVI – Le Voyage
Pour l’enfant, amoureux de cartes et d’estampes,
L’univers est égal à son vaste appétit.
Ah ! que le monde est grand à la clarté des lampes !
Aux yeux du souvenir que le monde est petit !
“Le Voyage” est l’ultime poème des Fleurs du Mal. Il fut ajouté à l’édition de 1861 : celle de 57 s’achevait sur “La mort de l’Artiste”. L’Artiste en question, c’était Baudelaire, perdu dans sa quête de l’idéal. Baudelaire est donc mort au cent vingt troisième poème des Fleurs du Mal. Alors il se couche dans les ténèbres, meurt trois fois. En tant qu’amoureux, en tant que pauvre en tant qu’artiste. Il attend. Il ne se passe rien. Si, un enfant apparaît, amoureux de cartes et d’estampes. Il part un matin, le cerveau plein de flammes. Il tuera l’amour, la pauvreté et la poésie.
Par les soirs bleus d’été j’irai par les sentiers…
Cet enfant qui part sur les chemins, c’est Rimbaud, et “Le Voyage” de Baudelaire est le poème qu’il lui dédit, et que Rimbaud écrira de sa vie. Un nouvel enfant part sur les chemins. Baudelaire le prévient. Il part quand même cet enfant. Une notation incroyable dans la pléiade Rimbaud, biographie :
Le 25 février 1871, troisième fugue de Rimbaud qui vend sa montre en argent et prend le train pour Paris. Il erre dans les rues de la capitale, pendant une quinzaine de jours, dans le plus complet dénuement, et regagne à pied Charleville, à travers les lignes ennemies, en se faisant passer pour un franc-tireur auprès des paysans qui l’hébergent.
La guerre franco-prussienne vient de s’achever, un mois plus tard débutera la commune, il écrit “Un projet de constitution communiste” (manuscrit perdu). Il vit dans une sinistre banlieue. Lorsqu’il monte à Paris, il n’y passe qu’une après-midi.
Je m’en allais, les poings dans les poches crevées
Un matin nous partons, le cerveau plein de flamme,
Le coeur gros de rancune et de désirs amers,
Et nous allons, suivant le rythme de la lame,
Berçant notre infini sur le fini des mers :
Dans ce premiers vers tout le programme Rimbaud. C’est un programme qui dépasse la poétique seule, Rimbaud n’est pas que poésie, il est d’abord la vie et une existence. Il n’est pas non plus une existence poétique, une existence qui serait soumise à la poésie : qui serait quoi alors, une carrière littéraire ? Des lignes à remplir ? Une idolâtrie des mots ? La vie serait le bouffon d’un orgueil ? Rimbaud de tous était celui qui était le plus dénué de tout orgueil. Ce qui n’était pas le cas de Baudelaire, nous le savons. Rimbaud connaissait Baudelaire – ce n’est pas l’innocent paysan de la vulgate -. Il écrit à son propos : “Baudelaire est le premier voyant, roi des poètes, un vrai Dieu“. Les Fleurs du Mal sont un jardin royal et majestueux, ordonné selon les règles de la plus pure géométrie. L’oeuvre de Rimbaud n’aura pas cette forme. Elle n’a pas de forme d’ailleurs. Et il n’a pas asservi la vie à la poésie, sa vie n’était pas un carburant à son oeuvre. Il n’était pas un vampire. Il n’aspirait pas les autres. L’existence poétique ne peut être qu’une contrefaçon. La poésie est une voyance. Elle rend une vision. Mais vivre selon une vision est s’aveugler. Nous reconnaissons les faux poètes à ce qu’ils mènent une existence poétique. Au contraire le poète est celui qui a la vision la plus claire, la plus ouverte, la moins encombrée: y compris de poésie. Plein de désir il avance et tout devient volupté. – Et je sentais les baisers qui me viennent aux lèvres… (A la musique)
Le deuxième vers annonce la saison en enfer. Tout est plié d’avance, puisque rien ne saura répondre au désir infini. « J’ai assis la Beauté sur mes genoux. Et je l’ai trouvée amère. » (Prologue d’une saison en enfer) Il décide de partir, nous connaissons l’histoire.
Les uns, joyeux de fuir une patrie infâme ;
D’autres, l’horreur de leurs berceaux, et quelques-uns,
Astrologues noyés dans les yeux d’une femme,
La Circé tyrannique aux dangereux parfums.
Nous savons que c’est pour ces trois raisons que Rimbaud quitta sa patrie. Pour fuir ce trou pourri, pour fuir sa mère – bien qu’il l’aimât -, pour fuir un amour malheureux. Il est dit que Rimbaud s’amputa de la poésie – c’est un mot de Mallarmé -. Il est dit que c’est un mystère. Pourtant nous savons qu’il quitta la carrière lorsqu’il quitta Verlaine – du moins lorsque celui-ci le fuit, puis lui tira dessus.
A Verlaine :
Avec moi seul tu peux être libre, et ,puisque je te jure d’être très gentil à l’avenir, que je déplore toute ma part de torts, que j’ai enfin l’esprit net, que je t’aime bien, si tu ne veux pas revenir, ou que je te rejoigne, tu fais un crime, et tu t’en repentiras de longues années par la perte de toute liberté, et des ennuis plus atroces peut-être que tout ceux que tu as éprouvés. Après ça, resonge à ce que tu étais avant de me connaître.
[…]
Certes si ta femme revient, je ne te compromettrai pas en t’écrivant, – je ne t’écrirai jamais.
Le seul vrai mot c’est : reviens. Je veux être avec toi, je t’aime. Si tu écoutes cela, tu montreras du courage et un esprit sincère. Autrement je te plains. Mais je t’aime, je t’embrasse et nous nous reverrons.
Rimbaud.
Et puis l’histoire du hareng et l’histoire du coup de feu. Verlaine retourna auprès de sa femme et la prophétie de Rimbaud s’accomplit, ce qui ne surprend pas puisqu’il était un voyant. Verlaine se réfugie chez sa mère, puis dans l’alcoolisme, puis dans la religion. Avant de revenir à l’alcoolisme. Il ne s’est pas révolté. Il écrit quelques mois après le départ de Rimbaud (Londres, dimanche 12 décembre 75) :
Le même, toujours. Religieux strictement, parceque c’est la seule chose intelligente et bonne. Tout le reste est duperie, méchanceté, sottise. L’Eglise a fait la civilisation moderne, la science, la littérature. Elle a fait la France, particulièrement, et la France meurt d’avoir rompu avec elle. […] J’ai eu le temps en dix-huit mois d’y penser et d’y repenser, et je t’assure que j’y tiens comme à la seule planche. – Et sept mois passés chez les protestants m’ont confirmé dans mon catholicisme, dans mon légitimisme, dans mon courage résigné.
C’est dans cette lettre que Verlaine atteint l’apogée de son pathétique – même le statut de clochard lui rendait une dignité supérieure. Il explique à Rimbaud ne pas vouloir lui donner son adresse, de peur qu’il ne se comporte mal, le menace de procès, de montrer les lettres, parle de réparer leur vie absurde et honteuse d’il y a trois ans et tente même de convertir Rimbaud. Il semblerait effectivement que leur dernière rencontre ait tourné à la baston. Rappelons néanmoins que c’est Verlaine qui lui a tiré dessus. Pour réponse, Rimbaud s’engage dans l’armée hollandaise, déserte, s’embarque sur un bateau écossais, débarque à Bordeaux, retourne à pied à Charleville. Avant de repartir pour la Suède, le Danemark, l’Allemagne. Des cercles concentriques toujours plus vaste (vastes), plus loin vers l’Orient, traverse les Vosges à pied, puis la Suisse à pied encore, s’embarque à Gênes pour l’Egypte et puis pour Chypre. Revient à Charleville et repart à Chypre, puis à Aden, toujours plus loin, à Harar dans les montagnes d’Abyssinie.
Mais les vrais voyageurs sont ceux-là seuls qui partent
Pour partir, coeurs légers, semblables aux ballons,
De leur fatalité jamais ils ne s’écartent,
Et, sans savoir pourquoi, disent toujours : Allons !
Il n’écrit plus de poésie certes, il écrit son voyage en Orient : trivial, prosaïque. Ce n’est pas pour faire de la littérature. Il est écrit : “il part pour partir”. il raconte tout à sa mère. Déjà la Saison en Enfer était pour elle. C’est elle qui avait avancé les fonds pour l’éditer. Lui l’avait fait pressé, en avait distribué quelques uns avant de se désintéresser de l’affaire : le stock ne fut retrouvé que trente ans après, et débuta alors la carrière commerciale de Rimbaud. Il s’en foutait complètement. Lorsque sa mère lui demanda ce que signifiait Une saison en Enfer, il lui répondit : “J’ai voulu dire ce que ça dit, littéralement et dans tous les sens.” Elle l’avait lu donc, il lui avait fait lire. Gentille mère, qui écrit à Verlaine pour lui faire renoncer à ces idées de suicide, à le consoler. Tout en sachant très bien. Et quoique bigote ne les condamnant pas. Elle lui conseille la religion : Verlaine obtempère. Rimbaud part en bateau.
Ceux-là dont les désirs ont la forme des nues,
Et qui rêvent, ainsi qu’un conscrit le canon,
De vastes voluptés, changeantes, inconnues,
Et dont l’esprit humain n’a jamais su le nom !
Je juxtapose cette strophe du Bateau Ivre, – pour ne pas être changé en bête ils s’enivrent – tout cela doit être lu ensemble, pourquoi pas :
Je sais les cieux crevant en éclairs, et les trombes
Et les ressacs et les courants : je sais le soir,
L’Aube exaltée ainsi qu’un peuple de colombes,
Et j’ai vu quelquefois ce que l’homme a cru voir !
Le 4 mai 1881 à Harar, Rimbaud écrit ceci : “Pour moi, je compte quitter prochainement cette ville-ci pour aller trafiquer dans l’inconnu”, au fond de l’inconnu, pour trouver du nouveau. Il voulait parcourir le monde entier, qui en somme, n’est pas si grand. “Peut-être trouverai-je alors un endroit qui me plaise à peu près.” Alors il fait la toupie et la boule, et court après le repos comme un fou. La grande affaire de Rimbaud ne fut jamais la poésie mais la marche. Mon frère avait une passion pour la marche écrit sa soeur. Il court après la fortune, mais ça c’est parce qu’il est très pauvre. Il s’engage dans des affaires insensées, convoie des caravanes d’armes périmées pour le roi Ménélik et son royaume chrétien.
Une voix de la hune, ardente et folle, crie:
«Amour… gloire… bonheur!» Enfer! c’est un écueil!
Comptant bien ses sous, rêvassant à l’idée d’une rente, récompense de ses efforts. Que d’efforts pour se libérer du souci, c’était l’obsession de sa vie. “Je serai très bien là. Apporte-moi chaque jour un morceau de pain. Il ne m’en faut pas davantage. De cette façon je serai libre”, dit de Rimbaud dix sept ans à Delahaye. Sans cesse à sa mère : ici le climat est bon, et bien on y vit pour rien dans le désert. A la ville, tout le salaire est mangé en logement, habit. Dans le désert il marche, et puis s’ennuie. Il se fait topographe : voilà une activité bien plus en adéquation avec la marche. A sa mère encore, il demande un théodolite, un sextant, une boussole, un baromètre anéroïde de poche, un cordeau d’arpenteur en chanvre, un étui de mathématiques, du papier à dessin. Il demande encore des livres. Aucun de poésie ou de littérature, juste des livres-outils. La boule qui tient sur tes épaules doit te permettre de te passer de toute littérature dit-il. Il commande Topographie et géodésie, par le commandant Salneuve, librairie Dumaine, Paris. Trignonométrie des lycées supérieurs. Un livre de minéralogie, un cours d’hydrographie, Météorologie par Marie Davy, Masson libraire. Chimie industrielle par Wagner (Savy, libraire, rue Hautefeuille). Manuel du Voyageur, par Kaltbrünner (Chez Reinwald). Instructions pour les Voyageurs préparateurs (Librairie du Muséum d’Histoire naturelle). L’Annuaire du Bureau des Longitudes. Il compte envoyer ses rapports à la Société de Géographie.
Ô le pauvre amoureux des pays chimériques!
Faut-il le mettre aux fers, le jeter à la mer,
Ce matelot ivrogne, inventeur d’Amériques
Dont le mirage rend le gouffre plus amer?
Pourtant à chaque fois il ne découvre que des côtes maudites, désolées. “Ces régions désespérées” Il semble évoluer dans un paysage lovecraftien. Rien d’autre que l’Ennui, ce monstre délicat. “Je m’ennuie beaucoup, toujours ; je n’ai même jamais connu personne qui s’ennuyât plus que moi. Et puis, n’est-ce-pas misérable, cette existence sans famille, sans occupation intellectuelle…”.
Il ne fit cependant rien d’autre qu’écouter l’unique conseil de Baudelaire. Reste si tu peux, part s’il le faut… (voilà qui règle tout)
Ô Mort, vieux capitaine, il est temps! levons l’ancre!
Ce pays nous ennuie, ô Mort! Appareillons!
Si le ciel et la mer sont noirs comme de l’encre,
Nos coeurs que tu connais sont remplis de rayons!
Verse-nous ton poison pour qu’il nous réconforte!
Nous voulons, tant ce feu nous brûle le cerveau,
Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu’importe?
Au fond de l’Inconnu pour trouver du nouveau!
Il ne voulait pas mourir, il voulait seulement marcher encore. Il est cruel que le plus grand de nos marcheurs crève d’une tumeur au genou, terrible pour lui qu’il meurt amputé.
Que je suis donc malheureux ! Que je suis donc devenu malheureux !… Enfin notre vie est une misère, une misère sans fin ! Pourquoi donc existons-nous ? … Oui, depuis longtemps d’ailleurs, il aurait mieux valu la mort ! Que peut faire au monde un homme estropié ?
Où sont les courses à travers monts, les cavalcades, les promenades, les déserts, les rivières et les mers ?

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