CII – Rêve Parisien
“Rêve Parisien” est à la fois celui rêvé à Paris et Paris rêvé. La ville contamine le sommeil, Paris ville de nos rêves.
Rêvez-vous toujours des mêmes lieux ? C’est pour mon enquête. Je sais que N. et moi-même explorons nuit après nuit chacun une même ville, une ville étrange, Paris bien sûr puisque nous y vivons. La forme de la ville façonne la topographie de nos rêves. Elle s’alimente et s’étend sans cesse : des nouveaux quartiers sont explorés. Ma ville est immense et populeuse. A l’ouest barrée par des collines surmontées de barres modernes, son centre moitié sub-aquatique. La Seine s’y déverse dans les caves. Il a été rasé lors d’une attaque nucléaire en 2004 : je rêve alors des ponts de l’île Saint-Louis chargés de fuyards tandis qu’est annoncé la bombe. Moi je remonte les foules à la recherche de S., puis un grand éclair de chaleur, éclat éblouissant. Je peux marcher encore, mais irradié. Je me sais condamné. Désormais c’est plutôt l’est que je rêve : sur des collines sur lesquelles montent comme des routes de montagnes, des immeubles anciens et solitaires qui se dressent isolés au milieu de jardins ouvriers. Parfois un labyrinthe de rues modernes, des grands escaliers, des cafés de villes nouvelles. A l’état de veille même je peux m’y promener : la mise à plat topographique de ces quartiers unit mes nuits. Des souterrains de gare, et des hôtels avec balcon sur la ville : nous naviguons de l’un à l’autre, poursuivis par la police. Nous nous réveillons tantôt à Barcelone, tantôt à la Corogne, sans que cela ne nous étonne. Ces trains et ces métros : des quais de gare se démultipliant en arborescence. Impossible de s’y retrouver dans ce dédale, et je manque toujours mes correspondances. Je lis ce récit d’un rêve dans “Les Nuits d’Octobre” de Nerval.
Des corridors, – des corridors sans fin ! Des escaliers, – des escaliers où l’on monte, où l’on descend, dans une eau noire agitée par des roues, sous d’immenses arches de ponts… à travers des charpentes inextricables ! – Monter, descendre, ou parcourir les corridors, – et cela pendant plusieurs éternités… Serait-ce la peine à laquelle je serais condamné par mes fautes ?
Vivre à Paris c’est rêver de métro : Gérard les rêvait déjà en 1850, bien qu’ils n’existassent pas encore. La petite ceinture fut posée en 52, la première ligne de métro en 1898. Les corridors sont ceux des correspondances, ces escaliers que l’on monte et descend sont ceux de la station Strasbourg Saint-Denis. Je tente de me la représenter mentalement : elle semble impossible. Pourquoi dois-je opérer tous ces contournements ? C’est à chaque fois un mauvais rêve. J’en rejoins les quais et vois moi aussi “cette eau noire agitée par des roues.” Celle qui coule entre les quais : le métro est un circuit de canaux sous-terrains, sous Paris il y a une Venise souterraine : les amants y divaguent ensemble. Aviez-vous noté cette bizarrerie, cet emploi du mot quai là où il n’y a effectivement que des rails et des pierres ? Le quai relève pourtant du port, du maritime : peut-être sont-ce les rats qui forment lien. Nerval voit les arches de ponts, les charpentes inextricables : les métros se superposent en duplex et je remarque le plafond bas lorsque la rame sort du tunnel pour entrer en station. Le plafond est en acier. Le rêve parisien de Nerval est un rêve angoissant et subit : il est un homme des forêts, un romantique revenu d’Allemagne plein d’Heine et de Novalis. Baudelaire est un tout autre homme. Lui chante le végétal irrégulier, non les arbres mais les colonnades. Il s’agit encore du métro, il s’agit d’une églogue urbaine :
Babel d’escaliers et d’arcades,
C’était un palais infini
Plein de bassins et de cascades
Tombant dans l’or mat ou bruni;
La vision effrayée de Nerval se recompose chez Baudelaire : les mêmes termes, réarrangés dans une contemplation sereine. La prose heurtée devient vers parfaits. La terreur est apprivoisée : De ce terrible paysage, tel que jamais personne n’en vit. L’ambiance est lovecraftienne. Nous retrouvons les escaliers et les arcades, mais leur disposition prend sens. Ils forment une Babel ville aux milles langues – c’est Paris aussi, et toutes les grandes villes. Non un capharnaüm – titre du rêve de Nerval -, mais un palais infini, ordonné. Le rythme des rimes en atteste. L’eau noire se fait or mat ou bruni. C’est que Baudelaire ne subit pas son rêve, il le dirige tel Randolph Carter à la recherche de Kadath l’inconnu, il le dirige tel tous les grands rêveurs
Architecte de mes féeries,
Je faisais, à ma volonté,
Sous un tunnel de pierreries
Passer un océan dompté;
Baudelaire maîtrise le rêve comme il maîtrise son art : dans une absolue perfection classique. Le classicisme c’est toute la géométrie possible de l’intelligence. Le classicisme est une idéologie qui dépasse l’idée de Dieu (Daniel Pommereulle). Elle est ici dans l’architecture sublime de ce Paris rêvé dont il est le maître d’oeuvre : elle est rendue par la perfection des vers. Le rêve devient ce refuge dans la nuit où la poésie se déploie en vécu onirique. Le rêve devient l’absolu de l’existence poétique.
Nul astre d’ailleurs, nuls vestiges
De soleil, même au bas du ciel,
Pour illuminer ces prodiges,
Qui brillaient d’un feu personnel!
Cette notation est importante : ici pas de soleil, ni de Ciel Brouillé. En somme rien qui ne vienne d’en haut : de Dieu, ou d’étincelle divine, celle qui scintillait jadis dans l’oeil des aveugles. En somme, ici ce n’est pas la femme qui vient éclairer de sa splendeur la rue, les pavés, la ville. Mais la ville, les pavés, la rue, qui scintille d’un feu personnel.
Et tout, même la couleur noire,
Semblait fourbi, clair, irisé;
Le liquide enchâssait sa gloire
Dans le rayon cristallisé.
Y compris la couleur noire : elle scintille dans le silence.
Rêve parisien se compose d’une seconde partie, qui correspond au réveil. Le rêve est un moment strictement encadré, entre ce dernier vers de Brumes et Pluies, endormir la douleur sur un lit hasardeux, et cette strophe :
En rouvrant mes yeux pleins de flamme
J’ai vu l’horreur de mon taudis,
Et senti, rentrant dans mon âme,
La pointe des soucis maudits;
L’aubade amère. Nous retrouvons le taudis, celui sur lequel s’ouvraient les Tableaux Parisiens, puis l’horloge, pendule aux accents funèbres, qui rythmele temps de cette journée. L’imprègnant tout entière de sa promesse de mort : qui est aussi une exigence de vie. Elle sonne brutalement midi. Le poème est dédicacé à Constantin Guys. Pichois rapporte : ” Dans la lettre qui accompagne l’envoi du poème à Poulet-Malassis, le 13 mars 1860, il note non sans ironie que la pièce “n’a pas avec lui [Guys] d’autre rapport positif et matériel que celui-ci : c’est que, comme le poète de la pièce, il se lève généralement à midi.”
CIII – Le Crépuscule du Matin
Les femmes de plaisir, la paupière livide,
Bouche ouverte, dormaient de leur sommeil stupide;
Les pauvresses, traînant leurs seins maigres et froids
Même l’aube est un crépuscule. Le sein froid est là pour dégouter. Oui il n’y a rien je pense de plus dégoutant qu’un sein froid. Crépuscule du matin développe la thématique du triste monde engourdi, derniers vers de “Rêve Parisien”.
Ce poème répond au “Crépuscule du Soir”. La prostitution s’y allumait, ici elle s’éteint, les agonisants râlaient, nous apprenons qu’ils n’ont pas passé la nuit. Les débauchés rentrent, brisés par leurs travaux. L’homme est las d’écrire. Le matin n’a jamais eu bonne presse.

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