XC – Les Sept Vieillards
Paris, ville de nos rêves… Darc
Fourmillante cité, cité pleine de rêves. Baudelaire
“Paysage” définissait le cadre, “Le Soleil” la forme, “La Mendiante Rousse” l’archétype de son art : Monstres brisés, bossus ou tordus, aimons-les ! ce sont encore des âmes (Les petites vieilles). Art nouveau qui est son parler amoureusement du monde. Les poèmes suivants sont consacrés aux passants rencontrés dans ces rues de Paris : les petits vieux d’abord, puis les petites vieilles, les aveugles et enfin la figure de la passante, celle de l’érotisme fugitif. Baudelaire a conscience de pratiquer un art nouveau. Il écrit à propos de ce poème-ci : “c’est le premier numéro d’une nouvelle série que je veux tenter, et je crains bien d’avoir simplement réussi à dépasser les limites à la Poésie” (cf notes de Claude Pichois à l’édition Livre de Poche). Confiant et plein d’arrogance, comme à son habitude lorsqu’il va bien. Adressé encore à Victor Hugo, celui-ci répond : “Que faites-vous quand vous écrivez ces vers saisissants : Les Septs Vieillards et Les Petits Vieilles, que vous me dédiez et je vous en remercie ? Que faites-vous ? Vous marchez.” Il advint ensuite que passant par un long chemin… La Vita Nova commence d’abord par mettre un pied devant l’autre.
Puis, une fois revenu dans la sus-dite ville et ayant réfléchi pendant quelques jours, je commençai, avec ce vers, une chanson ordonnée de la manière que l’on verra plus bas, en sa division. La chanson commence : Dames qui d’amour…
Ai-je assez dit que Baudelaire est le premier de ces flâneurs de la ville moderne (je précise moderne car je n’oublie pas Rétif). « Zone » d’Apollinaire est tout entier un tableau parisien, avec ses cafés, ses immigrés, et puis les surréalistes et tous les autres. Précisons encore une chose : que Baudelaire ici commence une série nouvelle, selon un style nouveau, n’invalide pas ses travaux antérieurs bien sûr. Les Fleurs du Mal sont l’histoire d’une vocation poétique, tout comme la Vita Nova, les Filles du Feu ou la Recherche du Temps Perdu, enfin de tous les livres qui comptent en somme.
Et cette histoire est écrite a postériori :
En cette partie du livre de ma mémoire, avant laquelle peu de choses se pourrait lire, se trouve une rubrique, laquelle dit : Incipit Vita Nova. Et sous cette rubrique je trouve écrites les paroles que j’entends reproduire dans ce petit livre. Sinon toutes, du moins leur sens.
Sont dès lors rapportées toutes les étapes de cette vocation : mais toutes depuis la découverte pour chacun de son style nouveau. Toute étape est essentielle, et nulle ne peut être escamotée. D’ailleurs cela est impossible. Cela fait une trentaine d’années que les Rita Mitsuko chantent que les histoires d’amour finissent mal, mais avant de l’avoir éprouvé, il est impossible de le conscientiser. Ce n’est pas faute d’avoir été prévenu. Chaque étape doit être vécue et franchie donc : et nous tremblons de découvrir la prochaine. Et surtout : réussira-t-il ses tableaux nouveaux ? Va-t-il se planter, laissant à la postérité l’image d’un poète souffreteux, malheureux en amour. Dante est cruel avec ses contemporains : il voue Guido, le premier de ses amis à l’enfer, pour en être resté à chanter sa Dame et ses peines, fixé dans une boucle, plongé dans son bolge. Il y a mieux à foutre que geindre Guido (mais Guido est indispensable à Dante, il est une étape à lui seul, lui sans qui il n’y aura pas Dante, c’est le maître dépassé, chaque cercle des enfers, chaque pas du Purgatoire, chaque ciel du Paradis est une marche de l’escalier). Même Arnaut Daniel, le fin troubadour, en reste au Purgatoire, pour avoir nagé à contre-courant – alors qu’il faut suivre le sens du ruisseau -. Ne soyons cependant pas inquiet pour Baudelaire : la preuve qu’il réussira, c’est qu’il a déjà réussi à écrire Spleen et Idéal. Et que chaque poème de cette section était déjà éclairé de ses découvertes futures. La distance ironique par rapport à ses tourments en témoignait déjà. Et puis il y eut le Portrait de Jeanne, qui semblait déjà écrit par ce nouveau Baudelaire. Comme une coda prononcé en voix off, par un Baudelaire de l’avenir commentant celui du présent de Spleen et Idéal, tout barbotant dans son bolge.
En même temps je n’ai pas envie de commenter les Sept Vieillards. Il y a ce flash, Baudelaire hallucinant ces spectres, qui sont des présages de sa mort, mais aussi de sa renaissance, il y a ce dégoutant Phénix, fils et père de lui-même. C’est l’humanité s’engendrant, et à chaque coin de rue son sosie ironique et fatal. Baudelaire reprend place parmi les humains, dans la généalogie de l’humanité, quelque part entre la naissance et la mort.
Vainement ma raison voulait prendre la barre;
La tempête en jouant déroutait ses efforts,
Et mon âme dansait, dansait, vieille gabarre
Sans mâts, sur une mer monstrueuse et sans bords!
Tant qu’il y a la danse, cela va bien.
XCI – Les Petites Vieilles
Dans les plis sinueux des vieilles capitales,
Où tout, même l’horreur, tourne aux enchantements,
Je guette, obéissant à mes humeurs fatales,
Des êtres singuliers, décrépits et charmants.
Le plus charmant de ces êtres-là est peut-être Daniel Darc. Malade et nerveux, je le voyais dans une petite vidéo obscure, tournée pour un site obscur, dans un bar qui ne l’est pas moins. Derrière lui l’ardoise des prix, tequila, cocktail : pour chaque plaisir il y a un prix à payer. Daniel Darc raconte qu’il a toujours voulu écrire un roman, mais qu’il n’y a jamais réussi. Je peux pas dit-il, alors j’écris mes petites chansons de trois minutes. Voilà il a fait ça et c’est très bien ainsi. Il a lu beaucoup, il parle de Flaubert de Burroughs et de quelques autres, et cela n’est pas étonnant. Il parle de Dieu aussi et de l’héroïne, du manque. Mais voilà, entre le chanteur et l’écrivain, c’est simplement une question de ratio feu / travail. La rock star consacre tant de temps à brûler qu’il n’en a plus pour écrire, et c’est ainsi. Darc brûle d’abord, puis flamboie avant de finir crâmé. Marcel Proust lui s’installait dans son lit sous sa veilleuse. Il était plus économe : il savait qu’il lui restait encore beaucoup à faire. Dans les deux cas, pour Darc comme pour Proust, une solitude absolue, quoiqu’on en dise.
Ah! que j’en ai suivi de ces petites vieilles!
Cet aveu étrange de Baudelaire. Elles lui paraissent jeunes et vieilles à la fois, elles portent les yeux divins de la petite fille, et clopinent vers leur mort en rapetissant, à nouveau enfant, en attendant non pas le cercueil mais le berceau, pour naître à nouveau, à la manière du phénix, cf Les sept vieillards. C’est donc toute femme qu’il voit en elles, les vivantes et les toutes les mortes. Madone, courtisane, sainte : dans chaque petite vieille, la somme de toutes les possibilités révolues, comme un aleph donné à la contemplation du voyant. Voir l’humanité par son bord le moins idéal et le plus périssable dirait-on. Le passé et l’avenir tout ramenés à ces petits corps sautillants, comme autant de memento mori clopinant dans Paris.
XCII – Les Aveugles
Contemple-les, mon âme; ils sont vraiment affreux!
Pareils aux mannequins; vaguement ridicules;
Terribles, singuliers comme les somnambules;
Dardant on ne sait où leurs globes ténébreux.
Baudelaire ici chasse son propre spectre. L’aveugle ce fut lui : affreux, pantin somnambule, mannequin ridicule. Il n’est pas indifférent qu’il en appelle à son âme, car c’est depuis celle-ci seulement qu’il est peut parler de lui. Son âme est tout ce qui lui fut laissé dans l’opération.
Leurs yeux, d’où la divine étincelle est partie,
Les yeux de l’amour, une fois la femme partie sont des globes ténébreux, des yeux morts, des yeux de poissons. Globe ténébreux désigne le lieu qu’il souhaite désormais quitter : c’est le lieu du spleen. Les ténèbres, nous avons déjà désigné ce qu’elles étaient, le globe parce que le spleen est tout un monde. Un monde subjectif, très exactement un point de vue sur le monde : le spleen est une certaine façon d’ouvrir l’oeil sur le monde. L’oeil scrutateur du poète, désormais aveugle car privé de son étincelle. Il est désormais nécessaire pour lui de faire appel aux autres sens. L’oeil, la vision est typiquement le sens de la saisie de l’idéal : et cela ne fut que trop saisi.
Ils traversent ainsi le noir illimité,
Ce frère du silence éternel. Ô cité!
Pendant qu’autour de nous tu chantes, ris et beugles,
C’est-à-dire qu’autour, il y a la cité, en fait le monde de la vie, et celui-ci se manifeste par le chant, le rire et les cris. Manifestations sonores mais aussi physiques, la résonance du son dans le corps : une colonne de souffle, le larynx tremblant, des spasmes dans tout le corps, le rire qui désamorce tout, le cri. Dehors cela vibre de plaisir jusqu’à l’atrocité. Voici : cela avance. Hébété. Voici une passante.
XCIII – À une passante
La rue assourdissante autour de moi hurlait.
Et soudain le vacarme, la réapparition de l’ouïe, qui entraîne le réveil du poète. Achevée la contemplation des ténèbres, il sort du tombeau, dehors la vie et les femmes qui passent.
Cette passante : longue, mince en grand deuil. Agile, noble, une jambe de statue : mais mouvante. Elle n’est pas du ciel de l’idéal mais de l’agitation du pavé.
Moi, je buvais, crispé comme un extravagant,
Dans son oeil, ciel livide où germe l’ouragan,
La douceur qui fascine et le plaisir qui tue.
Nous aurions pu nous attendre à l’expression de quelque regret quand à cette femme qui passe : amour possible aussitôt perdu. Nerval exprime cette idée plutôt classique dans son poème “Une allée du Luxembourg”, le bonheur passait, – il a fui ! Mais voilà, ça c’est Nerval, dont le coeur se déchire à chaque coin de rue. Certes on ne peut pas baiser toutes les femmes qui passent : faisons en un deuil rapide. Baudelaire aborde cette passante avec un tout autre état d’esprit :
Un éclair… puis la nuit! — Fugitive beauté
Dont le regard m’a fait soudainement renaître,
Sa passante participe de la Vita Nova : de la possibilité désormais entrevue d’être bouleversé à nouveau. Un regard suffit parfois, qu’aucune parole ne vient gâcher. Les passantes, elles sont là dans les rues, où alors est-ce nous qui passons, ici devant un café, cette femme que nous surprenons à nous poursuivre du regard, et qui semble elle-même surprise d’être surprise dans cette contemplation, et de fixer avec une telle surprise cet homme qui passe.
XCIV – Le Squelette Laboureur
Dans les planches d’anatomie
Qui traînent sur ces quais poudreux
Où maint livre cadavéreux
Dort comme une antique momie,
La rue assourdissante évoquait pour moi le croisement entre les Boulevards de Strasbourg et de Saint-Denis – là c’est vraiment dégueulasse, et si je dois penser à un endroit assourdissant et sale dans Paris c’est celui-là -, désormais Baudelaire est sur les quais, je l’imagine avoir descendu le Boulevard Sebastopol. Gibert Joseph ne fut fondé qu’en 1929, et c’est pourquoi il n’en parle pas. Il arpente les bouquinistes et les livres : il s’agit toujours d’une promenade dans Paris. Il est au rayon médecine de Gibert, regarde les planches d’anatomie. Squelettes et écorchés dessinés avec tant d’art qu’ils semblent vivant. Mais alors, il ne serait plus possible de mourir ? Il les voit bêchant, travaillant au-delà même du tombeau :
Voulez-vous (d’un destin trop dur
Epouvantable et clair emblème!)
Montrer que dans la fosse même
Le sommeil promis n’est pas sûr;
L’idée d’une mort qui ne serait pas libératrice, et d’un labeur infini promis en lieu et place du repos éternel. La mort n’est pas forcément une consolation, et le suicide reste une option hasardeuse. Il ne croit pas comme Novalis, que la mort puisse lui-être une charmante villégiature, un repos au sein de l’Amour, un retour attendu auprès
XCV – Le Crépuscule du Soir
Voici le soir charmant, ami du criminel;
II vient comme un complice, à pas de loup; le ciel
Se ferme lentement comme une grande alcôve,
Et l’homme impatient se change en bête fauve.
Les Tableaux Parisiens suivent la stricte temporalité d’une journée. Tombe maintenant le soir, dessinons le programme : nous visiterons un cercle de jeu, puis un bal, croiserons une femme mûre, rêvasserons à quelque nostalgie de l’enfance à Neuilly, avant de tomber au lit et de rêver. Puis ce sera le “Crépuscule du Matin”. Tout cela est annoncé ici : La Prostitution s’allume dans les rues, les orchestres ronflent et les théâtres glapissent, les douleurs s’aigrissent. Les malades meurent dans les hôpitaux. C’est dans le texte. Baudelaire traîne autour de l’Hôtel Dieu, il prend sur lui toute la douleur du monde – plus seulement la sienne -, sa compassion est infinie. Les Tableaux Parisiens sont ceux de l’extension du domaine de la peine, lot commun à l’humanité entière.
Encore la plupart n’ont-ils jamais connu
La douceur du foyer et n’ont jamais vécu!
La douceur du foyer sera évoquée dans Je n’ai pas oublié, voisine de la ville… En fait des souvenirs de sa mère, Baudelaire n’a jamais connu autrement la vie de famille qu’enfant. Quand à la signification de “avoir vécu”, je propose celle de Musset, dans “A quoi rêvent les jeunes filles”.
Ouvrez-vous, jeunes fleurs. Si la mort vous enlève,
La vie est un sommeil, l’amour en est le rêve,
Et vous aurez vécu, si vous avez aimé.
XCVI – Le Jeu
Et mon coeur s’effraya d’envier maint pauvre homme
Courant avec ferveur à l’abîme béant,
Et qui, soûl de son sang, préférerait en somme
La douleur à la mort et l’enfer au néant!
Vieux beaux et vieilles catins, sourires sans dents, lèvres sans couleurs et maigres oreilles. Décidément la mort encore. Sous le visage un crâne, sous la peau les saillies des os : baisons nous vivant, cela vaudra mieux. Et préférons la douleur à la mort. “L’homme est un apprenti, la douleur est son maître / Et nul ne se connaît, tant qu’il n’a pas souffert” : voilà ce que dit la Muse au poète dans Nuit d’Octobre – Musset. “Le coup dont tu te plains t’a préservé peut-être, / Enfant ; car c’est par là que ton coeur s’est ouvert.” S’y engouffre Paris.
XCVII – Danse Macabre
Les Tableaux Parisiens sont toujours sous le signe de l’Horloge, dieu sinistre, effrayant, impassible. Il s’agit là, cela m’apparaît d’autant plus pregnant à chaque poème, de leur caractère le plus constant. Ici Baudelaire assiste à un bal : que voit-il ? La mort dansant.
Fière, autant qu’un vivant, de sa noble stature
Avec son gros bouquet, son mouchoir et ses gants
Elle a la nonchalance et la désinvolture
D’une coquette maigre aux airs extravagants.
Visions de mort partout, les joueurs étaient vieillissants, les danseurs le sont tout autant : Antinoüs flétris, dandys à face glabre / Cadavres vernissés, lovelaces chenus. Tout prend le caractère de la mort. La perte de l’Idéal comme une leçon de finitude : il se réveille et voit que le monde a vieilli.

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