dimanche 23 mai 2021

ANAL CUNT ::: D'un homme obscur

Dans sa préface à un livre jamais écrit, La Vie des hommes infâmes, Foucault se donnait pour tâche de rassembler une anthologie d’hommes obscurs dont la rage avait fini par croiser le faisceau de lumière qui allait les arracher à la nuit, bien « qu’appartenant à ces milliards d’existences destinées à passer sans trace ». Des existences qui allaient rencontrer lors d’un procès, d’un trouble, le « pouvoir ». Des hommes, « animés par une violence, une énergie, un excès dans la méchanceté, la vilénie, la bassesse, l’entêtement ou la malchance ». Autant de termes qualifiant parfaitement Seth Putnam et sa carrière dans Anal Cunt.



L’énergie, Seth Putnam n’en manquait pas. De 1988 à 2011, il a occupé une place médiocre dans la scène grindcore américaine sans jamais proposer autre chose que des insultes et du bruit, à l’exception de la parenthèse enchantée Picnic of Love, et son « I respect your feelings as a woman and a human ». Lorsqu’ils composèrent leur premier disque studio, Everyone Should Be Killed en 1994, la blague potache semblait épuisée dés le second titre « Some More Songs », qui suivait directement le titre d’ouverture « Some Songs ». Faire du bruit, hurler des insanités : cela défoule, et ensuite on passe à autre chose. Pas Seth Putnam. Qui avait vraiment besoin de se défouler, et longtemps. Cinquante-huit titres plus tard, oscillant entre trente-six secondes et une minute trente pour la plupart, un premier constat : vous vous épuiserez bien avant Anal Cunt. Quand la plupart des groupes de grind et même de rock en général délaisse rapidement ce qu’il est convenu d’appeler « l’énergie de la jeunesse » pour aborder ensuite des territoires musicaux plus élaborés, Anal Cunt semble être le seul groupe à au contraire, proposer un son toujours plus primaire, informe et indifférencié. Jamais l’expérience des concerts n’allaient accroître leurs compétences techniques. Jamais l’argent n’allait être investi dans du meilleur matériel pour obtenir un meilleur son – insensé. L’idée de progrès est étranger à Anal Cunt, ainsi ils ne sombrèrent pas dans le prog comme Napalm Death avant eux, ou Cradle of Filth, qui, après leurs premiers disques allaient offrir quelque chose entre Genesis et Dream Theater, c’est-à-dire quelque chose d’horrible. Anal Cunt est l’un des rares groupes à jouer de plus en plus mal, et ce jusqu’à la mort de Seth. Un disque rayé : « You’re gay, he’s gay, everybody’s gay », ad lib jusqu’au trépas. Et vingt-trois ans de carrière d’un noise-core implacable.

Pourquoi se souvenir d’Anal Cunt et pas d’un autre de ces innombrables groupes potaches, qui font du bruit, du scandale ? Pourquoi Anal Cunt et pas Adolf Satan, Vaginal Jesus, Shit Scum, Angry Hate, You’re Fired, Cuntsaw, pour ne parler que de la scène autour de Putnam. Pourquoi tenir un groupe pendant vingt-trois ans alors que tout ce qu’il a à dire, à la fois sur le plan musical et poétique, tient en une dizaine de secondes, à savoir : « You’re gay » ? Peut-être parce que Seth était incapable de faire autre chose, ou peut-être était-il très sérieux dans son entreprise. Le nom du groupe, Anal Cunt –« chatte anale » – formalise parfaitement le projet, et c’est l’un des points forts de l’entreprise : Putnam expliqua avoir voulu simplement choisir les deux termes les plus offensants et stupides pour les rassembler en une unique entité, à savoir la projection de sa sensibilité en un nom capable de tenir une scène grind, et d’y véhiculer son message au monde; le message de Seth Putnam. Rencontrant assez tôt le pouvoir, c’est-à-dire la censure, Anal Cunt dut se défaire de quelques lettres pour signer ses pochettes de disque, et devenir Axx Cxx, sans pour autant qu’ils ne parviennent jamais à faire scandale. Anal Cunt fut toujours toléré comme l’est un enfantillage, quelque chose d’un peu gênant certes, mais qui va passer. Le bruit, la grossièreté ne suffisent plus, nous ne sommes plus à Vienne en 1900. Même la censure a les idées larges. Et il n’y a plus d’inquisition pour faire lumière sur les hérésies de notre temps, les condamnant à l’anonymat des rayons « ovnis » des librairies spécialisées.

Anal Cunt ne représente rien ni personne, Anal Cunt ne déplace pas les foules, Anal Cunt ne rencontre que l’éclat de rire. Et on passe à autre chose.

Jamais le pouvoir n’a voulu anéantir Seth Putnam, contrairement aux hommes infâmes de Foucault. Il a laissé la tâche lui revenir en propre. Tâche dont il s’acquitta très bien lui-même. Le pouvoir ne voulait rien de lui. Anal Cunt, il y a une scène pour ça, où des gens qui désirent communier autour de « I’m Glad You Got Breast Cancer, Cunt ». Le pouvoir, dans notre modernité démocratique, est parfaitement indifférent à Seth Putnam, comme à tous ses rivaux en exubérance. Les hiérarchies tombées, le temps est venu de l’extension infinie du domaine de la rivalité : et tous de jouer la surenchère sonore ou blasphématoire. Ce n’est donc pas le pouvoir ici qui, par le truchement de sa police, a permis de conserver l’éclat de la vie infâme de Seth Putnam, ce n’est pas dans ses archives qu’est conservée sa dérisoire rage d’exister par le hurlement et l’insanité. Rien de Seth Putnam n’était destiné à être conservé, ni ses disques, vendus à quelques milliers d’exemplaires, ni ses concerts, qui sont musique destinée à filer dans l’air, sans qu’il ne soit jamais possible de les capturer pour les restituer à nouveau. Pourtant, il fallut qu’un homme tienne une caméra, quelque part dans la campagne boueuse au sud de Washington, le 19 juin 1993, pour enregistrer avec force zoom une des premières performances du groupe.



Sous la lumière crue et blafarde d’une après-midi maussade d'une partie de campagne, face à quinze personnes se tenant à vingt mètres de la scène, c’est-à-dire dans l’anonymat le plus complet, Seth se lance dans une débauche dérisoire d’énergie, en pure perte et sans aucun autre retour qu’un recul général de son auditoire, quelques rires, et une gêne persistante. Dès son premier cri, il tente un slam, ce qui le conduit tout naturellement au bout de son câble micro, dans la fosse, seul. Sans que cela ne lui pose aucune honte particulière, il lui faudra s’y reprendre à deux fois pour remonter sur la scène, avant de rouler sur le dos et continuer de chanter, imperturbable. Et jouer de tout son arsenal gestuel, comprenant, en dehors de la roulade avant donc, le tournoiement de micro, l’hyper-extension arrière et l’auto-strangulation au câble, voilà à peu près tout. En 2004, après l’overdose qui le conduira plusieurs mois dans le coma, c’est en déambulateur qu’il ira sur scène, encore plus en colère. De la prestation embarrassante et écourtée au Wilmers Park, il ne devait rien rester, si ce n’est un vague souvenir des quelques rares spectateurs présents à ce moment-là, à condition qu’ils aient retenu le nom du groupe. Pour les musiciens, un show parmi d’autres. Quand à Seth, il est mort. Rien ne devait subsister de ce concert, rien ne semblait devoir subsister de cette vie. Mais il y avait cet œil mécanique ce jour-là, présent pour graver sur bande cette dizaine de minutes-là. Sommeillant quelque part dans le tiroir d’un fan, qui le copia peut-être en quelques exemplaires, avant qu’un autre ne décide de le numériser, puis de le poster sur le réseau ce 9 septembre 2011. Peut-être ne s’agissait-il pas d’ailleurs du premier upload de ces images. Nous pourrions imaginer un fichier, d’abord échangé sur des forums spécialisés, puis partagé à plus large échelle sur eMule en peer-to-peer, avant qu’un énième témoin de cette vidéo ne se décide à le mettre sur YouTube, comme on dévoile à tous un précieux trésor en pensant que son extrême visibilité sera la garantie de sa conservation éternelle. Voici comment se constitue les archives de l’humanité, loin du pouvoir et de ses obsessions. Personne n’est venu réclamer des droits. Anal Cunt navigue sous la ligne de flottaison des considérations marchandes ; Anal Cunt a coulé depuis longtemps. Telle une épave marine érodée par les eaux, nous l’admirons ici, dans son petit cimetière marin, par la petite fenêtre d’une vidéo basse qualité, et Seth, comme un poisson dans un aquarium, faisait les mêmes gestes encore et encore, à chaque reload et ceci pour l’éternité.

Des premiers concerts dans le salon de la mère de Seth, jusqu’aux derniers concerts, Anal Cunt a toujours cherché la réprobation de l’autorité. Mais celle-ci a toujours dédaigné ne serait-ce qu’écouter quelques minutes de leurs chansons. L’histoire du groupe se caractérise donc par une emphase dans l’outrage, du moins au niveau des textes, puisqu’au niveau du son, dès la première seconde, ils avaient tout donné. Misogynie (« Kill Women »), homophobie (« I Noticed That Your Gay ») à un mélange assez baroque d’insultes envers des personnalités (« Easy E Got AIDS From Freddie Mercury ») et de considérations sur Hitler (« Hitler Was a Sensitive Man »). En somme, toutes sortes de sujets et de controverses qu’il vaut mieux éviter d’évoquer à table. Mais de la même manière que leur musique est une anti-musique, renvoyant rythme, mélodie dans un même chaos primitif indifférencié, Anal Cunt a pour mission de détruire le langage même, ainsi que toute civilisation, toute volonté de différenciation, ramenant toute activité humaine, tout devenir à un seul et même terme : « gay ». C’est la dédifférenciation même entre l’appareil reproductif et digestif, la confusion entre l’anal et le vaginal, c’est une mère indigne qui procréé et défèque par le même geste, et pour qui rien ne sera jamais assez bien, n’aura jamais assez de valeur. « Recycling is gay, Pottery’s gay, Richette Goyette’s gay, Windchimes are gay, Technology’s gay, Internet is gay » . Jusque à «  If you don’t like Village People, You’re fucking gay », vidant le terme de tout sens (1). Tout tient dans ce réquisitoire définitif que constitue « You Have Goals ». « Tu as des objectifs » qui te remplissent de vanité. Anal Cunt est la dénonciation de cette vanité, notamment lorsqu’elle s’exprime par la sublimation artistique.

Ensuite, demandons qui est ce « you » à qui s’adresse Seth Putnam. S’agit- il de son auditoire ? Il n’en a pas. À qui d’autres alors peut-il s’adresser qu’à lui-même ? Comme autant d’accusations sur sa solitude, son inadaptation au monde. Certaines chansons s’avérèrent même prophétiques. « You’re in Coma » par exemple. « You’re a fucking vegetable,we tried to pull the plug / but you still wouldn’t die,you’re a dumb stupid fag ». Lorsque en 2004 il plongea lui-même dans le coma suite à un mélange de crack et d’héroïne, il confirma la justesse de ces paroles : « Actually, it turned out it was just as gay as the song I wrote nine years ago – being in a coma was just as fuckin’ stupid as I wrote it was. »

You thought we went to art school / But we worked at gas stations

Plaqué, diminué, insultant son public, « All Our Fans Are Gay » ; ses amis, « Chris Barnes Is a Pussy » ; ses ennemis, « Anyone Who Likes The Dillinger Escape Plan Is A Faggot » ; ses collègues de turbin, il se présente sur scène dans des états lamentables, éventuellement avec un tee-shirt marqué « I’m gay », et c’est souvent une mauvaise chute qui marque la fin du show. « Si Dieu me laisse faire mes conneries, c’est qu’il l’a voulu ainsi », disait-il encore de son vivant. Avec application et méthode, Seth Putnam avait décidé de durer coûte que coûte sans renoncer à quoi que ce soit, surtout à la drogue, « You Quit Doing Heroin, You Pussy », parvenant à réunir de salle en salle quelques fidèles attirés par le bruit, illuminant le public de sa vie obscure consacrée à gueuler seul dans le noir face aux projecteurs et conjurer son « You’ve Got No Friends ».

« This is not music this is shit », écrit un type un jour sur Internet en réponse à l’une des vidéos de Anal Cunt. Seth n’aurait pas démenti. Embarrassant comme une fistule recto-vaginale, Anal Cunt propose de la merde en ondes, mais surtout rien d’avant-gardiste. Anal Cunt ne prétend pas à la modernité, invariablement qualifiée de « gay », mais plutôt de revenir à l’informe primordial. D’où le malentendu avec les « jazz faggots », exprimé dans le titre « I’m Glad Jazz Faggots Don’t Like Us Anymore ». « We just wanted to sound like shit / But you thought we were avant-garde / You thought we went to art school / But we worked at gas stations ». Il n’y a aucune volonté de dépassement ni de transgression par le haut chez Anal Cunt. En quelque sorte, leurs propres propos transgressifs sont invalidés par la forme même qu’ils prennent, d’où le sentiment de second degré ou d’ironie qui peut se dégager de leur œuvre. Pourtant il ne s’agit pas de cela. Anal Cunt n’est pas une blague. C’est une entreprise raisonnée de désublimation d’un être par le geste artistique – puisque ça reste de l’art et non de la plomberie – le plus rustre qui soit. L’humilité est totale : Anal Cunt se place en contradiction totale avec le math metal de Dillinger Escape Plan, que l’on pourrait voir comme une tentative de dépassement par la synthèse de tout ce qui s’est fait auparavant, et de prendre des airs d’empereur philosophe du métal. « You think you’re so fucking original / Gay bars used to be original too ». C’est l’idée d’histoire de la musique comme progrès dialectique que récuse Seth Putnam. Toute son œuvre est une insulte au « prog », à l’intelligence en musique, en proposant une musique bruitiste et peu accessible d’une durée inférieure à cinquante secondes. Une condamnation par le bas, primitive, mais sans la vanité vintage de tous ceux qui veulent « en revenir aux sources ».

Pas plus qu’il ne croit à une modernité ou à une avant-garde en musique, il ne croit aux bienfaits de la décoration d’intérieur ou du sevrage de l’héroïne. Putnam a développé dans un certain nombre de titres une approche plutôt sceptique de la politique, ce qui n’est pas à négliger dans le milieu plutôt droitiste qu’est le métal extrême. À tous les fascistes traditionalistes du black metal norvégien, Putnam aurait sûrement lancé un « You’re nazi cause you’re gay ». Dans « South Won’t Rise Again », Anal Cunt s’en prend aux nostalgiques du deep south, « Let go of your sister tit », et lorsqu’il souhaite écrire sur l’Holocauste, cela lui est tout simplement impossible : « I got bored of writing rape songs / Then I remembered the holocaust / I couldn’t write because it was so funny / I’m glad lots of people died ». Déjouant par là même toute la fascination morbide pour le troisième Reich qui en a perdu tant : perdu dans l’esprit de sérieux, dans le sérieux grâce auquel ils ont pu s’appliquer à jouer la provocation nazie – David Bowie et d’autres.

Quant à Hitler ? « Hitler Was a Sensitive Man » et non la brute pleine de forces qui fascine tant les fascistes. Pour en finir avec l’esthétique nazi et le cool hitlérisme : « He went to art school when he was younger, He wanted to be a painter. / Hitler was a vegetarian, / He was also a non-smoker. » Sans compter cette remarque pleine de bon sens : « He hired gay and handicaped officers. » Il faut les voir ces fiers nazis : Hitler le pédé mou qui tend le bras en cassant le poignet, Goebbels le vermisseau au pied bot, Himmler le gros porc. Quand à Röhm, le patron des S.A., il fut exécuté pour homosexualité. Une bande de dégénérés. Nulle fascination pour l’esthétique nazie. S’il était un adolescent des années quatre-vingts, Hitler serait un gothique fan de « The Cure, The Smiths and Depeche Mode ». Ironie mal comprise par le patron du Hellfest qui avait décidé en 2011 de les bannir du festival, dans la même charette qu’un authentique groupe NSBM, Satanic Warmaster.

En somme, Anal Cunt ne respecte ni rien ni personne, ni le nazisme ni la poterie, et rien ne résiste à son ironie. Dans un même titre, il parvient à dénoncer par une ironie hyperbolique les violences domestiques – « Domestic Violence Is Really Really Really Funny » – tout en parvenant à choquer les ligues de vertu, car justement, cette ironie n’est pas comprise du fait de leur esprit de sérieux. De quoi parle cette chanson ? D’un homme trompé par sa femme, dont la fille est enceinte et le fils en échec scolaire, et que se propose d’appeler Seth pour le féliciter de les molester. Félicité d’être un cocu, incapable d’élever ses enfants, et en plus de réagir par la violence ? Ironie hyperbolique encore une fois. Ironie consolidée par la condition « If I was a cop », j’appellerais chez toi, condition renvoyant au titre « You’re a Cop , Fucking Pig ».

Mais quand il n’y a plus rien, il reste encore l’amour. Et là, subitement, Anal Cunt redevient sérieux (3). Personne n’attendait Picnic of Love, et ce disque s’apparente en première écoute à un attentat ironique sur ce qu’est Anal Cunt, un groupe bruitiste et méchant. Une voix de falsetto, une guitare electro-acoustique, des paroles d’une mièvrerie à tomber qui ressemblent parfois à un mantra de condamné pour violences domestiques en voie de rédemption : « I respect your feelings / I respect your gender / I respect your existence. » Mais lorsqu’il chante « I Couldn’t Afford to Buy You a Present so I Wrote You This Song », nous avons envie d’y croire. Et « I’m only a simple man / I never made much money / But I’ve got a wealth of love to share with you honey », c’est tout simplement beau. Mélange de sincérité et de maladresse, récit de la dèche, récit de ruptures. “Q : What’s the hardest part of the lifestyle you have chosen ? A : I’m tired of not making a cent, I just keep the band going because you want to. Q : What’s the most important lesson you’ve learned along the way ? A : To never give up the band. I’ve broken up the band a million times, I’ll never do it again. » (2). Pourquoi sommes-nous émus lorsqu’il chante « I want to be your architect of your castle of love » .  Parce que nous voulons croire en l’amour : « I wanna take you on a picnic / A picnic of love under the blue sky above / Love, Love, Love ». Tout le monde veut aller au pique-nique de l’amour.


dimanche 22 septembre 2019

Ubik ::: K. Dick en rade



Page 244, Joe Chip pose une étonnante question à Glen Runcinter : « L'explosion de la bombe ne suffisait donc pas ? ». Le narrateur décrit ainsi la réaction de celui-ci : « Haussant les sourcils, Runciter le regarda. » Chip poursuit « - Pourquoi avoir eu besoin de Pat Conley ? Il n'y avait aucune raison de mettre en route toute cette histoire de régression, ce retour en arrière vers 1939. Ça ne servait à rien. » Et là il nous semble même que c'est l'auteur lui-même, Philip K. Dick, qui gagné par la lassitude de son personnage, en vient à douter de la pertinence des péripéties qu'il lui inflige, de la nécessité de son roman.

Ubik commence pourtant comme un roman SF standard. Ses conditions de production, sa situation historico-économique sont simples : il doit écrire vite, fournir de la masse, de la littérature au poids. Pas le temps de se relire : dans la même année il écrit Blade Runner, le Guérisseur de Cathédrales et donc Ubik, qui semble un roman recommencé plusieurs fois, un palimpseste de toutes les obsessions de l'auteur, dont les rémanences forment l'atmosphère si étrange. Une accumulation de perspectives disparates qui rendent impossible toute réduction à une explication globale, donc à une quelconque possibilité de résolution. Une fuite en avant, mais qui ironiquement prendra le pas pesant et de plus en plus lassé de son héros désespéré Joe Chip.

Premier départ, un monde futuriste et ironique, avec ses portes d'entrée qu'il faut soudoyer pour qu'elles acceptent de s'ouvrir, ses cartels d’anti-psi spamant des publicités concernant le risque d’espionnage télépathique à la manière des marchands d’anti-virus. Il y est question de conapt, de neutraliseur et d'amplificateur de proto-phase. Dick jargonne, s'amuse, et fait de son monde une satire du notre. Puis second départ, l’explosion d’une bombe plongeant les protagonistes dans un univers régressant dans le temps, où les vaisseaux spatiaux deviennent des vieux tacots et les vidéophones des téléphones à cadrans. Les voici à s'interroger sur la réalité de leur perception, sur les messages étranges qu’ils reçoivent de leur patron, qui semble être le démiurge de leur nouveau monde, pour se relever n'y être qu'un archange annonciateur, écrivant sur un mur de chiottes le fameux distique : « Sautez dans l'urinoir pour chercher de l'or / Je suis vivant et vous êtes morts ». Dans leurs poches des pièces de monnaie à son effigie, à la radio ses interventions. D'autres démiurges sont suspectés, jusqu'à ce que l'affaire semble pliée, une explication globale retrouvée - Joe Chip serait mort mais maintenu en semi-vie dans un moratorium, l'esprit en lutte avec un colocataire de chambre mortuaire vorace. Mais voici que Runciter le vivant, découvre dans sa poche des pièces à l'effigie de Joe Chip. Et le roman de s'achever sur cette phrase : « Tout ne faisait que commencer ».

Voilà donc un roman que l'on pourrait qualifier d'inachevé, voir même de pas écrit, pas commencé. Dont n'existerait qu'un prélude consistant en une succession d'intrigues abandonnées, de questions laissées en suspens. Qu'en est-il de Hollis, l'unique rival et justification de l'entreprise de Runciter ? De Mick Stanton, dont le rôle est plus que trouble, et dont on n'entend plus jamais parler après l'explosion? Ou encore de Pat Conlay, la jeune fille aux cheveux noirs capable de modifier le cours du temps, dont l’auteur insiste longuement sur l'extrême dangerosité ? Et même de Jory, le jeune adolescent mort qui dévore l'âme des autres semi-vivants ? Tour à tour les antagonistes sont abandonnés à leurs mondes, tandis que Joe Chip lui continue de plonger.

« En pyjama à rayures bariolé style costume de clown, Joe Chip s'assit à la table de la cuisine »
Joe Chip a mal dormi, il a la gueule de bois, il n'a plus d'argent, ce qui explique que son appartement refuse de le laisser sortir de chez lui. Il n'a pas de monnaie pour la porte. Chaque objet exige d'être payé. A ce compte là tout devient vite laborieux. Regarder la télévision, ouvrir le frigidaire, préparer le café. Tous les ressorts dramatiques d'Ubik résonnant dans le vide, il reste le seul liant de la narration, dans laquelle il se traîne de plus en plus difficilement. Lui ou plutôt sa dépression, son inadaptation au monde, à celui-ci comme à tous les autres, dont il est à chaque fois l'observateur le plus lucide et la victime princeps. Hollis organise un attentat contre lui, puis c'est semble-t-il Pat Conley, sa femme, qui cherche à le détruire - fausse piste, elle ne cherchait qu'à à se délecter de son agonie -, enfin Jory qui cherche à le dévorer. Joe Chip est un Job traqué à travers le multivers. Et partout il traine sa peine : « Il ne se souvenait pas d'avoir jamais éprouvé une lassitude pareille. A aucun moment de sa vie ». La seule chose dont il pourrait se réjouir, c'est cette élection particulière qui lui vaut d'être l'objet des intentions mauvaises de tous.

Prenons ses relations avec Pat Conley. Dés le début de leur relation, elle l'humilie avec son argent et ses capacités pratiques. Chip est incapable de faire quoique ce soit, ne serait-ce que prendre une douche - « Veuillez insérer une pièce ». Sa dépendance aux objets est totale, étant donné qu'il est trop pauvre pour les rémunérer. Devenant sa petite amie, elle l'épouse, avant de retourner dans le passé pour annuler le mariage, n'en conservant que la bague. « Elle exhibait l'anneau d'argent et de jade que, dans une autre trame temporelle, Joe et elle avaient choisi : elle avait décidé de conserver dans ce monde parallèle au moins cette chose. » Symbole de fidélité dévoyée, convention maritale factice, puisque non seulement elle ne l'aime pas et ne l'aimera plus, mais grâce à ses pouvoirs psi elle est parvenu à ne même jamais l'avoir aimé. Voilà à peu près ce que Dick pense alors de son mariage, dont il ne reste que cet objet futile, conserver uniquement par coquetterie.

La régression technologique déclenchée par l'explosion de la bombe le libérera de la tyrannie des objets. Mais ce n'est que pour le plonger dans une autre. Son monde est celui de l'immédiateté, où les voyages de la terre à la lune sont instantanés et où tout objet peut être obtenu dans la seconde. Même si lui n'a accès à rien. Le monde dans lequel il sera plongé est celui de la dépendance au temps et à l'espace. Aux trajets laborieux, en avion à hélice ou vieilles voitures qui ne se cessent de se délabrer, soumise à une entropie galopante. Et alors l'intrigue s'étire dans un road trip ironique où tout tombe en rade. Les obstacles se multiplient à l'infini, Joe Chip s'enlise, il se fait paradoxe de Zenon, incapable de parvenir à destination puisqu'il lui faudrait alors franchir une succession infinie d'étapes, que la narration se plait à multiplier jusqu'à l'abattement. C'est la narration elle-même qui vient subir le principe d'entropie, se disloquant une série d’épreuves de plus en plus dérisoires. Jusqu'à celle, finale, menant à la salvation par la grâce d'Ubik :  l'interminable ascension d'un escalier, marche après marche. Terrassé par la lassitude, il n'aspire alors qu'au repos et à l'isolement d'une chambre d'hôtel. Même cela lui semble hors de portée. «  Mais le désir qu'il avait en lui croissait encore, l'envie irrésistible d'être seul. Enfermé dans une chambre vide, à l'abri des regards, allongé en silence. » Il doit alors subir sa dégénérescence, sa faiblesse, sous le regard narquois de Pat, lui qui ne veut que s'extraire de ce regard. Nous retrouvons là sa célèbre némésis, la fille aux cheveux noirs, dont Rucinter subira les effets ainsi : « Il observa la fille qui s'appelait Pat, ses épais cheveux noirs, sa bouche sensuelle ; il sentait monter en lui des désirs tristes, des besoins nébuleux et sans raison qui ne menaient à rien, qui revenaient à lui en restant vide, après avoir décrit un cercle géométrique parfait ». Pas exactement une déclaration d’amour.

« Essayez Ubik messieurs, et faites-vous désirez »


Interrogeant les structures du réel, il était inévitable que Dick soit amené à envisager, comme hypothèse, et toujours à travers la bouche du couple Chip / Rucinter, les différentes théologies qui traversent l'histoire humaine. Sommes-nous dans un monde matériel et aveugle, simplement guidé par des visions de l'au-delà - et les distiques de Rucinter ? Ou bien ce monde est-il entièrement mauvais, régi par un mauvais démiurge au pouvoir absolu - en l'occurence Pat Conley ? Ou bien ce monde est-il la scène d'une lutte entre deux principes opposés - incarnés par Ella Rucinter et Jory ? Nous avons là grossièrement les trames du Guérisseur de cathédrales, de l'Oeil dans le Ciel, et des Pantins Cosmiques. Ou bien existe-t-il un Dieu bon, qui par la grâce d'une bombe aérosol, puisse dispenser des soins, simplement par la puissance des mots ? « Rien ne peut venir de l'extérieur sauf des mots » avoue Jory, dévoilant les limites de son pouvoir. Et c'est par des « lettres de couleurs vibrantes » qu'agit Ubik, sorte de Saint-Esprit en aérosol, à l'origine mystérieuse, mais capable de s'incarner de façon bien présente dans ces différents mondes, et semblant ainsi les chapeauter tous, d'incarner l'espoir d'une réparation. Souvenons nous, dans Resident Evil, les soins sont eux aussi dispensés sous forme d'aérosol : "You need care !" disait Sheva. En symétrie à la dépression que Chip traine avec lui. Voilà où nous en sommes. Les prémices d'une foi, dévoyé certes partout par la publicité - nous pourrions dire par l'église -, mais néanmoins présente. Une foi seule capable de trancher dans les questions infinies, enchassées, qui pousseront encore longtemps Dick à délirer la réalité dans son exégèse. Un espoir de consolation. Mais c'est bien tout ce qui manque à Joe Chip.

Blade Runner ::: Une falsification



Souvent adapté et régulièrement trahi. Si Total Recall pouvait encore jouer l'excuse Arnold Schwarzenegger ou Minory Report le petit Tom Cruise, Blade Runner de l'impayable Ridley Scott (Prometheus, Exodus) ne se contente pas de réduire une pensée à de la pyrotechnie - ce qu'il fait aussi - : il en retourne entièrement le sens.
Philip K. Dick n'a pas vu le film entier - il est mort trois mois avant sa sortie - mais est ressorti enchanté des premières projections. L'ambiance incomparable de pluie et de néons, ce monde futuriste entièrement retranscrit à l'écran, et même au-delà. Dépassant le cadre, les détails fourmillent, des journaux, des gadgets sont recréés, si bien que pénétrant sur le plateau, les acteurs vivaient dans ce monde, à la manière d'enfants dans un parc d'attractions : un simulacre parfait. Dick n'aura donc pas assisté à la bataille d'éditions à coups de versions Director's cut, deluxe DVD, où le scénariste et Scott s'embrouillaient à coups de scènes additionnelles visant à expliciter, ou à laisser mystérieuse, la véritable nature de Deckard, le chasseur de prime en questions. Il sera question de voix off, de coda sous forme de rêve de licorne et autres effets de bon goût. Ridley Scott voulait faire de Deckard un androïde lors d'un twist final, tandis que son scénariste n'en voyait pas l'intérêt. Ridley Scott pourrait donc être considéré comme l'infâme ayant introduit le démon du twist à Hollywood, mais de telles accusations ne pourraient être étayées que par des recherches minutieuses dont je n'ai pas envie de me charger.

"Bon, j'ai lu le scénario. Pas la version définitive, parce qu'ils ont tout changé en route, comme souvent, et qu'ils ont tourné plusieurs fins. D'ailleurs je ne suis peut-être pas censé le dire, mais ils en ont tourné trois à ma connaissance". (Philip K. Dick, dernière conversation avant les étoiles). Si Dick reconnait qu'il y a de "grandes divergences" entre le film et le livre, il aimait à penser qu'ils s'additionnaient l'un l'autre, qu'ils se renforçaient mutuellement. Blade Runner est un film sur l'humanité des robots, dans la lignée de la saga d’Asimov, qui résonne avec toutes les interrogations concernant le développement de l'intelligence artificielle. A mesure que les robots se perfectionnent, et qu'ils deviennent de plus en plus parfait, qu'est ce qui finira par différencier l'humain de son simulacre ? Ainsi les scènes les plus terribles du film : Harrisson Ford une arme à la main, fendant la foule à la poursuite d'une répliquante, et qu'il exécute de plusieurs tirs dans le dos, La scène est esthétique et provoque le malaise : quel est ce héros qui assassine ainsi une femme désarmée ? Blade Runner vise à développer l'empathie du spectateur pour le réplicant, c'est à dire le simulacre, selon la bien théorisée expérience du visage lévinassienne. Le visage entendu comme corps dévoilé et nue, ensemble de la chair d'autrui vulnérable à la violence. C'est probablement pour cette raison que dans Blade RUNNER la réplicante devient strip-teaseuse, tandis qu'elle était chanteuse d'opéra dans le livre original. A mesure que le film se déroule, l'empathie pour les réplicants s'accroît, avec pour climax le célèbre et réputé pour être le plus émouvant monologue jamais écrit pour une oeuvre de science fiction, celui de Roy Baty, chef des méchants.

Son visage allemand n'inspire guère l'empathie au début du film : il semble participer de l'archétype du méchant des années 80, c'est à dire le teuton, celui de Piège de Cristal par exemple. Pourtant il sauvera le héros, avant de suicider, ou plutôt de s'éteindre, au terme d'une tirade tragique : " J'ai vu tant de choses que vous, humains, ne pourriez pas croire. De grands navires en feu surgissant de l'épaule d'Orion. J'ai vu des rayons fabuleux, des rayons C briller dans l'ombre de la porte de Tannhäuser. Tous ces moments se perdront dans l'oubli, comme les larmes dans la pluie... Il est temps de mourir." La référence à Tannhäuser n'est pas anecdotique, il s'agit de célébrer Wagner, ça c'est Blade Runner : découvrir de l'empathie pour les allemands, au terme d'une expérience levinassienne esthétisante. Nous oublierons donc les quelques scènes de tortures et apprécierons cet hommage au simulacre, jusqu’à reconnaître l'Autre en lui. Pourquoi pas après tout : il ne s'agit rien d'autre que ce nous faisons chaque jour en présumant que notre interlocuteur a une âme, ce dont nous n'avons aucune preuve, seulement quelques basses présomptions.

A mesure que notre empathie pour la germanie se développe, nous finissons par voir d'un oeil de plus en plus critique ce brave Deckard. Chasseur de primes retiré, que l'on rappelle pour cette mission de la plus haute importance. Il nous semble ici que Deckard se déshumanise, tueur antipathique, ce à quoi nous assistons de l'extérieur. Finalement c'est lui le réplicant nous dit Ridley Scott. De la pure propagande anti-humaine. Il pourrait être d'ailleurs intéressant de faire passer un test de Voigt-Kampff à Ridley Scott. Ne serait-il pas l'ami Buster de "Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ?". Homme de spectacle tournant en ridicule les sentiments humains, et le Mercerisme, religion de la communion dans l'empathie, décrite dans le livre et bien sûr absente du film, homme de spectacle dont nous finissons par apprendre qu'il est un androïde.

Les androïdes sont méchants, ils le resteront, contrairement aux humains, voilà l'unique thèse dickienne et axe centrale de son anthropologie négative. Dick s'est posé une question, il en a fait un livre de science-fiction comme d'habitude, comme Platon en faisant un dialogue ou Kant une critique. Lorsque la technique sera capable de produire un simulacre parfait de l'être humain, qu'est ce qui permettra encore de le différencier de l'original ? En somme la première question Kantienne : qu'est ce que l'homme. La réponse Dickienne est simple, l'homme c'est la capacité d'empathie. Le test par lequel les chasseurs de primes détecte les réplicants est un test d'empathie. "Nul homme est une île". Et l'androïde n'est pas un homme, car c'est une île. Mais le problème de Dick n'est pas vraiment la technique. Peu importe en somme qu'un tel simulacre puisse être fabriqué. Lui pense à l’inverse, et se demande plutôt qui parmi nous est encore humain, comment se déshumanise-t-on ? Pensons aux bourreaux, aux assassins, aux nazis. Mais pourquoi pas au type de la compta. Ou à la belle dame cruelle dont il est tombé amoureux. Le test de Dick n'est pas un test permettant la détection des androïdes dans son entourage, mais plutôt un moyen de savoir qui est encore humain parmi nous. Notre monde ne fabrique pas des androïdes à partir de matériau génétique ou cybernétique, mais bien à partir d'humains, "des créatures devenues, par certains aspects (...) des instruments, des moyens plutôt que des fins, et donc réduits à être semblables à des machines (...)". La fabrication d'androïdes à partir d'humains est "une science de pouvoir étatique". "Il s'agit d'humains réduits à une pure utilité - de femmes et d'hommes transformés en machines et servant un objectif". L'androïde ne relève pas de la science-fiction, mais est déjà du domaine de l'histoire. Il est déjà parmi nous.

Pour comparer le livre à son adaptation, il ne suffit pas de relever tout ce qui a sauté, mais de pointer tous les éléments qui ont été retournés, travestis. A commencer par la love story entre Deckard et l'androïde Rachel. Nous les voyons, juste avant le clap final, s'engouffrer dans l'ascenseur ensemble, belle fin faisant triompher l'amour. Chez Dick, c'est tout l'inverse. Juste après que Rachel se soit donné à Deckard, qu'elle l'ait séduit, elle lui annonce qu'elle a procédé de même avec neuf autres chasseurs de primes, dans l'idée que l'amour de son corps factice et mort les retiendrait de pourchasser les androïdes. Manipulation sentimentale. D'un côté la bluette de l'autre la trahison amoureuse. Lorsque Dick écrit cela, il n'a pas en tête les dangers de l'IA ou des robots tueurs : pour lui il s'agit d'une situation amoureuse. Vivre avec une androïde, qui calcule froidement, baise rationnellement. Il s'agit donc d'un règlement compte, non seulement avec son ex-femme, mais aussi avec la prochaine : puisqu'il est toujours attiré par ce même type. "Froide, très intelligente, très belle, totalement sans coeur. Le protagoniste tombe invariablement amoureux d'elle, et elle le détruit de manière abjecte, indicible, parce qu'elle est si intelligente qu'elle raisonne plus efficacement que lui." Que nous retrouvons dans le Bal des Schizos, Siva ou Ubik. "Dans un de mes bouquins j'ai cru retrouver le portrait d'une de mes épouses, jusqu'à la longueur des cheveux, les tics de langage, la façon de bouger, la morphologie tout ça. Ca n'en finissait pas. Je me suis dit : j'ai vraiment utilisé beaucoup d'aspects de cette épouse-là dans ce bouquin. Et là je me suis rendu compte que je l'avais écrit 5 ans avant de la rencontrer. »

Faut-il pour autant les exterminer ? Si Dick - Deckard se sent mal à l'aise par rapport à cela, en plus du fait qu'il en retire un bonus financier, la fameuse prime, ce n'est pas qu'il ait un quelconque problème morale à détruire des machines. Mais bien parce que ces androïdes sont des humains. La belle dame sans merci, si inhumaine, si proche du robot soit elle, est néanmoins une humaine. Et si il y a un bénéfice à la "retirer" de sa vie, Deckard a du mal à s'y résoudre. Car pour une raison mystérieuse, il est attiré par elle : qu'il se sent en devoir de la rendre, de la faire humaine, de la faire revenir à l'humanité. C'est là entre Blade Runner et le livre, un changement de perspective radicale : non pas des robots qui deviennent humains, mais des humains devenus robots, et auxquels nous restons attachés, sentimentalement.

Les androïdes n'ont aucune empathie, y compris entre eux. Ils sont indifférents au sort de leurs semblables : et toute association ne peut l'être que pour son aspect rationnel. Plus fort ensemble, mais le faible sera, tout aussi rationnellement, éliminé. Dans Blade Runner, nous voyons Baty pleurer sur Pris, ce qui n'a aucun sens dans la perspective dickienne. Par ailleurs, ils n'ont pas d'autre ambition que de vivre, s'insérer dans la société, sans être sous la coupe d'un maître. Cette aspiration à la liberté fait-elle deux des humains ? Pas vraiment. N'importe quel animal sauvage en ferait autant. Plus humaine par contre est cette quête de Roy Baty pour son créateur.

Néanmoins reste intact le pouvoir de fascination de ces images, leur luxuriance, leur foisonnement. L'ambiance de ce Los Angeles devenue une sorte de Shangaï - mais l'invasion notamment technologique japonaise était un thème classique du protectionnisme industriel américain des années 80, cf Robocop 3 par exemple -, ces belles images qui ont fasciné Dick aussi. Mais il reste, pour qui lit Philip K. Dick, cette impression de falsification qui gâche le plaisir cinématographique. Falsification qui ira jusqu'à exiger de Dick qu'il réécrive son livre, en novelisant à partir du film. Au terme d'un sombre deal, qui devait contre une forte somme d'argent mettre l'original au pilon, et organiser la sortie conjointe du film et de sa novelisation, sous le titre de Blade Runner. Heureusement il refusa, et c'est pourquoi nous pouvons encore lire "Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ?".

Dante ::: Une initiation amoureuse




Dames qui d'Amour avez intelligence...


La Comédie est un fleuve de langage, confluence des sources les plus anciennes. Celle des muses auxquelles puisa Homère. Des visions divines des prophètes. Rejoint encore par d'autres affluents, si bien que la force du courant emporte si fort que nous ne parvenons pas à voir : traversant les enfers comme des touristes en croisière, y inspectant les cercles comme on choisit une chambre pour un séjour. Nous tentons de le remonter, sans vraiment savoir où il va nous mener. Tel le Nil dont la source échappait toujours aux expéditions les plus lointaines, et dont les égyptiens pensaient, rapporte Hérodote, qu'elle était un abîme sans fond, que nulle ne parviendrait à sonder. S'agit-il d'un livre d'essence antique, qui se parerait des couleurs de la religion chrétienne, ou alors d’un livre syncrétique, peut-être influencé de gnosticisme. Ou encore d'inspiration catholique, avalant dans son sillage l'antiquité, les romans de chevalerie. Où cela va-t-il nous mener ?
Milles voix et milles signes coulent dans ce fleuve, qui ne contient pas en lui même son unité, dont le sens déborde sans cesse des berges, par de vastes crues. Il y a ce qu'il prend et ce qu'il dépose ailleurs. C'est toute la Culture en tant qu ' « école des associations les plus rapides » selon Mandelstam. Ce dialogue à travers les âges, courant d'un livre à l'autre, « structure musicale de renvois et d'échos » (je reprends ça du livre de Risset, « Dante écrivain, ou l'intello d'amore »). Témoigne de cela la multiplicité des références aux mythes grecs, à l'histoire latine, l'histoire des saints, la politique italienne en l'an 1300 : au roman du Graal même. Mis en scène dans la Comédie lui-même, ostensiblement - c'est Virgile et Dante marchant ensemble, dialogue de l'ancien et du moderne qui ne pouvait avoir lieu qu'ici, dans l'outremonde. Les temps s’y confondent et tout peut s’y confronter. Pas seulement sous la forme de commentaires des anciens, dialogue à sens unique du présent avec le passé. Ici le dialogue se poursuit ensemble, et nous ne nous étonnerons pas de voir Virgile poser des questions à Dante. 

Nous nous servons souvent des oeuvres passées pour éclairer les suivantes : retrouvant tel symbole dans l'une, on la redécouvre dans un sens renouvelé dans la suivante, c'est à dire dans un autre agencement, mais dans la continuité. Et nous pourrions tout aussi bien utiliser des oeuvres postérieurs pour éclairer le sens de la Comédie. Une ligne de Joy Division peut-elle éclairer un vers obscur ? Si l'on croit à la cohésion interne de la Culture, même si nous entrerions alors dans une mystique de la Culture, d'un même esprit soufflant l'inspiration à travers les siècles. Validité serait établi par la fécondité de ces rapports. Voilà la Culture, un organisme vivant, fluide et florissant. Une eau vive. Elle court à travers toute la Comédie, se faisant source, fleuve, cataracte, ruisseau.

Tel fut l'épanchement du saint ruisseau
né de la source d'où tout vrai dérive (Par, IV)

La source gréco-latine. Lorsqu'au purgatoire, Dante et Virgile rencontre Stace, poète romain mais converti au christianisme, celui-ci baise les genoux de Virgile qu'il vénère « j'ai nommé l'Enéide, qui me fut mère et nourrice en poésie : sans elle, ce que j'ai fait ne vaut pas un drachme. » Il aurait donné dit-il un an de purgatoire pour avoir le privilège de vivre en son temps, et le rencontrer . Le monde de la Comédie où ce genre de rencontre est possible. Merveille de ces lieux décrits par Dante : une topographie où le temps est aboli, et où l'admiration, l'amour peuvent sauter par dessus les siècles. Ou nous pourrions assister à la dispute entre Kant et Descartes, où ce dernier aurait publié une réponse à la réfutation kantienne de son utilisation de l'argument ontologique de l'existence de Dieu. Où Freud aurait sa consultation et recevrait Marylin Monroe. Chuck Shuldiner présentant ses compositions à Mozart. Stace demande à Virgile, où est sa demeure d'âme, et ou sont les autres poètes, où sont-ils damnés. Virgile répond : « Ceux-là, Perse, et moi-même, et beaucoup d'autres, restons avec ce Grec ». Homère. « Qui plus que tous a bu le lait des Muses ». Il en cite d'autres, qui sont dans les limbes, à converser autour d'un thé infini : Antiphon, Euripide. Ils sont aux enfers sans avoir péché, mais pour n'avoir pas connu le Christ. C'est à dire pour avoir vécu, et vivre encore, après la mort sans espérance. En grec, c'est à dire simplement en immortel, tel des dieux. L'immortalité comme souverain bien : il s'en trouvera d'autres, comme la contemplation divine. Virgile dit : « Pour un tel défaut, non pour d'autres crimes, nous sommes perdus, et seulement blessés de vivre dans un désir sans espérance. » (Inf, IV). Vivre et continuer à vivre sans autre espérance que cela : vivre. Non qu'ils soient condamnés, non qu'il s'agisse d'un châtiment, parce qu'il est dit,

Ne prends pas garde aux formes du tourment
songe à ce qui suivra ; songe qu'au pire
il prendra fin dés la grande sentence

Le lieu est agréable. Leur sort est presque enviable. Ils sont à deviser ensemble : nous aimerions rejoindre ces beaux esprits. Ils ont obtenus ces faveurs par «  la renommée glorieuse qui d'eux retentit là-haut dans votre vie » (Inf, IV). Qui sont-ils ? Le Grec donc, dit « souverain poète », puis Horace « le satirique », après lui Ovide et enfin Lucain. Et Virgile donc. Ils sont cinq, et voici qu'ils saluent Dante : « Ils me firent plus d'honneur en m'admettant si bien dans leur compagnie, que je fus sixième parmi tant de science ». Terrible arrogance, une arrogance de Titan. Mais qui viendra aujourd'hui le contredire ?

Dante ne s'arrêtera pas là bien sûr : lui obtiendra la vision mystique, laissant ces grands hommes de l'âge pré-chrétien dans leur beau château. Bien installé, dans ce qui est leur conception antique de l'enfer : des limbes grecques, soumis au pouvoir de Hadès et Proserpine. Eux ignorent bien tout ce qu'il y a derrière ces limbes. En quelque sorte, le christianisme est une extension des enfers : une excavation, auquel répondra, montagne des débris formés, le purgatoire. L'ensemble couronné du Paradis. Mais cela même il l'ignore : ils n'ont pas soupçon des sous-sols de l'enfer, donc du purgatoire, de la promesse de la joie éternelle.  C'est cela leur vie "sans l’espérance".



Les sources

Les sources sont nommées : Homère, et donc l'Iliade et l'Odyssée, puis Virgile, avec l'Enéide, et Ovide, dont les Métamorphoses constituent l'alphabet mythologique du monde antique, et qui sera de très nombreuses fois convoqué au cours du voyage de Dante. Voyons ce qui se dessine là : la première guerre de l'histoire de l'humanité, pour un adultère. La Grèce contre l'Asie, avec pour témoin Ulysse. Puisque c'est lui qui est le fil conducteur, le ru liant l'Iliade et l'Odyssée, jusqu'à l'Enéide. Il est celui du cheval de Troie, qui causa la perte d'Ilion, et donc le départ de Enée. Puis il entreprit son long voyage, de Circé en sirènes - que Dante affrontera aussi -, perçant l'oeil du Cyclope, traversant quelques fois Charybe et Scylla, pour échapper enfin à Calypso. Et qui en massacrant les prétendants, c'est à dire levant le siège de Pénélope, clôturera son odyssée. Avant que Dante n'en écrive un chapitre supplémentaire, lorsqu'au 7ième cercle de l'enfer, il voit le héros brûlant dans une flamme, lui racontant comment dépassant les colonnes d'Hercule il se noya en mer sans atteindre la haute montagne dont il est suggéré qu'elle était le purgatoire. Ainsi Dante reprend les sources, mais en prolonge aussi les cours. Ce chapitre n'était pas encore connu de Virgile, pour qui Ulysse retourné chez lui était par la même sorti de l'histoire : et c'est lui qui chanta alors à sa suite le long voyage d'Enée, depuis Troie flambante, jusqu'à la fondation de Rome. Dans les pas même d'Ulysse, auquel sa destinée est mêlée : puisque sa ville fut vaincue par sa ruse, le cheval de Troie. Les grecs ayant levé le camp, ils se sont cachés dans la rade d'une île proche, tandis qu'ils ont laissés sur la plage un immense cheval de bois. Silon, un grec félon - qui finira comme il se doit dans le cercle des traîtres -, les convaincs de l'honorer comme un Dieu, mais bien entendu Ulysse et quelques autres étaient cachés là. Enée fuit la ville, subit quelques naufrages, passe même par l'île des cyclopes où il rencontrera un des compagnons abandonnés d'Ulysse, puis passe par Carthage où la reine Didon - de son vrai nom Elise - tombe amoureuse de lui. Il la quitte, tout comme Ulysse quitta Circé, Calypso et même Nausicaa, pour mener à bien sa mission : la fondation de l'empire romain. Ainsi voit-on se dessiner un coup de billard en trois bandes : Sparte en Grèce, Troie en Asie, Rome en Italie. Avec Homère en poète du monde grec, Virgile reprenant le flambeau pour le monde latin : et voilà Dante le prenant pour guide, lui, le champion du monde chrétien.


Virgile

Pourquoi avoir choisi Virgile ? Après tout pourquoi pas Ovide. D'abord parce que Virgile a consacré son art au récit mythologique fondateur de Rome, l'inscrivant dans la continuité grec. Ensuite parce qu'il annonça dans la 4ième Eglogue, pensait-on, en termes païens l'arrivée du Christ « Un Enfant doit bientôt au jour ouvrir les yeux ; Souris, chaste Lucine, à sa venue au monde : L'Age d'or va renaître et sur terre et sur l'onde ». Prophète païen ayant des visions dépassant son monde, qu'il transcrira depuis sa propre culture : ainsi le considérait Dante. Sa mise à l'écart du salut n'en est que plus douloureuse. Au purgatoire, Stace fait son éloge : « Tu fus celui qui va dans les ténèbres, tenant sa torche à son dos - inutile pour lui, mais instruisant ceux qui le suivent - quand tu as dit « Nouveau siècle, injustice et premiers temps humains sont de retour, du ciel descend une lignée nouvelle » Toi seul m'as fait poète et chrétien. » Ainsi pour Dante : Virgile est sa torche, inutile pour lui, mais éclairant le florentin. Inutile pour lui, car aux portes du Paradis il devra s'en retourner.
Les références à l'Enéide sont nombreuses, disséminées tout au long du voyage : souvent elles apparaissent opaques. Des vers abscons en sont prélevés, qui à la lecture passent sous l'oeil sans qu'il n'y prête importance. C'est que son importance est pour Dante immense, et cela même invite à une relecture. Ainsi lors l'apparition de Béatrice sur le char, au sommet de la montagne du Purgatoire, ses premiers mots, de celle tant aimé, sont-ils annoncés par des chants, fondant les trois traditions. Tout d'abord la tradition juive, l'ancien testament : « Veni, sponsa, de Libano » - Viens, mon épouse, du Liban -, issue du cantique des cantiques. Puis l'évangile, « Benedictus qui venis », issu de Matthieu. Et enfin l'Enéide : « Manibus, oh, date lilia plenis ! ». Voilà où est placé Virgile. C'est à ce moment là qu'il disparaît, et qu'elle ouvre enfin la bouche pour prononcer ces mots « Dante ! Malgré le départ de Virgile, ne pleure pas, ne pleure pas encore, tu dois pleurer aux coups d'une autre épée ! » C'est à dire celle de Béatrice. C'est la première fois que le nom du poète est prononcé. Jusque là toujours il avait refusé de le dire : donc de se présenter. Il disait, à ceux qui l'interpelaient, je suis de Florence, je suis né au bord de l'Arno, etc... A ce moment là donc il y a fusion entre le « je » et le nom du poète. Et ce nom enfin prononcé sonne ou résonne aussi fort que ce « Marcel », prénom enfin prononcé par Albertine dans la Prisonnière. Même si Proust par coquetterie affecte de préciser que ce nom ne serait prononcé qu'en « donnant au narrateur le même nom qu'à l'auteur de ce livre ». Et à la vue de la dame au vert manteau, Dante est frappé de stupeur et dit « Moins d'une once de sang me reste qui ne tremble pas : je sens les signes de l'ancienne flamme ». Voilà les mots qu'il voulut prononcé à Virgile, mais celui-ci avait déjà disparu. Mais était ce le bon interlocuteur ? Saisi par ces flammes reprenant vigueur, n'est ce pas au poète de l'amour, Ovide, qu'il aurait fallu s'adresser ?


Ovide

Ovide, titulaire du cinq majeur des poètes antiques, est un rival, et non un guide. Un rival, parce que ses Métamorphoses mènent une prétention aussi démesurée que sa Comédie. Large fleuve, abreuvé à toutes les sources légendaires grecs, fondus dans la forme vivante de la métamorphose. Genèse des mondes, du récit de la création - une création d'inspiration juive - jusqu'à l'établissement de Rome - Ovide ayant aussi aspiré Virgile -, et conscient aussi d'être une oeuvre en mouvement, qui le rendra immortel. Dante se mesure plus à Ovide qu'il ne l'intègre à son art. Même si les Métamorphoses sont partout dans la Comédie, et les renvois constants, il y a une volonté de dépassement, une rivalité fraternelle, et non pas un rapport de père à fils comme pour Virgile. Ainsi au chant XXV de l'Enfer, où Dante donne à voir une métamorphose au carré, celle d'un serpent s'accouplant à un homme et devenant homme alors que celui-ci devient serpent, dans une étreinte copulatoire « Qu'ici se taise Ovide à propos d'Aréthuse et Cadmus, car si ses vers changent l'une en fontaine, l'autre en serpent, moi, je ne l'envie pas : il n'a jamais transmué deux natures, en forçant les deux formes face à face à verser l'une en l'autre leurs substances. » L'art de Dante serait donc celui d'un Ovide puissance deux : « Je vis entrer les bras dans les aisselles et les deux courtes pattes du reptile s'allonger de ce que perdaient les bras. Tordus ensemble, les pieds de derrière furent bientôt le membre que l'on cache, et, du sien, le damné tira deux pattes. » Une double métamorphose érotique autour du symbolisme du serpent, venant rivaliser à la fois avec Les métamorphoses d'Ovide et les Erotiques qui lui valurent la disgrâce. Tout comme Dante d'ailleurs. Chassé de Florence comme Ovide le fut de Rome, exilé en pays Gète, quelque part à la frontière de l'Ukraine et de la Roumanie.
Mais il y a peut-être encore plus. Ovide ne fut pas son Virgile tout simplement parce qu'il ne fut pas son guide. C'est à dire lorsqu'il eut besoin d'être guidé, tandis qu'à la moitié de sa vie, il se retrouvait dans la « forêt obscure, où la voie droite avait été perdue », Ovide ne lui fut d'aucun secours. Pour développer cette pensée, il faut d'abord faire un détour - en fait atteindre le point central du propos de Dante - par la Vita Nova, son premier ouvrage. Il y est question entre autre d'une réponse à une objection que pourrait faire une personne à son propos, quand à son chant d'un « Amour » personnifié. Chose en soi ayant substance intelligente, dont il parle comme si c'était un corps et même un homme. Il revendique alors la liberté du poète, bien qu'il s'exprime en langue vulgaire - c'est à dire pas en latin -, et que puisque les poètes auparavant ont utilisé de tels personnifications, lui aussi est en droit de le faire. Pourquoi alors ne parle-t-il utilisant la langue de la poésie : « pour pouvoir faire entendre ses paroles à une dame qui aurait malaisément compris des vers en latin. » Dante, fondateur de la langue italienne, est aussi celui qui fonde l'italien comme langue de l'amour. De la Comédie à Lucio Battisti. « Ancora tu? » n'est-elle pas d'ailleurs la chanson de Dante retrouvant Béatrice au purgatoire. "Ancora tu non mi sorprende lo sai (Encore toi, ça ne me surprend pas, tu sais) / ancora tu ma non dovevamo vederci più? (Encore toi, mais on ne devait plus se voir ?) / E come stai? Domanda inutile (Comment vas-tu ? Question inutile) / Stai come me e ci scappa da ridere. (Tu vas comme moi, on se retient d'en rire)". Les chansons de Lucio Battisti ont le pouvoir étrange de créer des faux-souvenirs. Celle-ci me rappelle par exemple mon adolescence italienne, à l'époque j'avais les cheveux bouclés et bruns, dans une impasse sentimentale, et il y avait ces mots que je n'aurai jamais osé écrire et encore moins dire, mais par contre les chanter en italien c'était possible, c'est d'ailleurs à quoi sert la langue italienne.



Tout ceci s'adresse à une personne, toute l'oeuvre de Dante s'adresse à Béatrice. Il prend ensuite quatre exemples de poète ayant fait parlé choses animées et inanimées. Le quatrième c'est Ovide, dont il cite ce livre qu'il a donc lu : « Livre des remèdes à l'amour », qui s'ouvre sur ces propos de Amour lui-même (ou Eros ou Cupidon) : « C'est la guerre, je le vois, la guerre qu'on prépare contre moi ». Ovide y dévoile les tours qui permettront à l'amant d'échapper au « malheur de l'empire d'une maîtresse indigne de leur amour ». Partez voyager dit-il, allez à la campagne cultiver un champ, brûlez vos lettres d'amour, évitez de la croiser, pensez aux défauts de votre amie, etc... C'est la guerre que déclare Ovide à l'amour, et Amour ne s'y trompait pas. Or Dante n'essaya-t-il pas de suivre ces conseils, lorsque Béatrice décida un jour de ne pas le saluer ? Relisons ce qui assaille Dante à la vision de Béatrice à son apparition au sommet du Purgatoire :

Et mon esprit, qui depuis un si long
temps n'avait plus, par sa présence,
tremblé jusqu'à se rompre de stupeur,
sans que l'oeil put encor la reconnaître,
par une occulte vertu qui vint d'elle,
sentit l'irrésistible amour ancien.
Dés qu'eut frappé mon regard la puissance
sublime qui jadis m'avait percé
avant que j'eusse encore quitté l'enfance,
je me tournai à gauche, avec l'attente
qui fait courir un bambin vers sa mère
quand il a peur ou qu'il a du chagrin,
voulant dire à Virgile : « moins d'une once
de sang me reste qui ne tremble pas :
je sens les signes de l'ancienne flamme"

Béatrice apparait et c'est l'amour retrouvé. Le temps n'y fait rien, il est toujours prêt à s'embraser.
Jusque là nous ignorions les liens qui les unissait. Lui-même semblait l'avoir oublié. Nous savions juste qu'une dame avait mandé Virgile pour guider Dante à travers les enfers et les corniches du Purgatoire. Mais lui même était si perdu que jamais la rejoindre ne sembla être son moteur dans l'ascension. Et ce n'est que lorsqu'il la voit qu'éclate à nouveau, abolissant le temps, l'amour qu'il lui avait toujours porté. Cet amour il n'y avait nulle guerre à lui faire : il était immortel. Une fois la flamme apparue, rien ne peut l'étouffer, elle resurgit toujours intact. Ovide ne prévenait-il pas : « On se défend mal d'un incendie qui brûle la maison contiguë ; il est bon de fuir le voisinage de ton ancienne amie. Le portique où elle a coutume de se promener, ne t'y promène pas, et ne fais pas les mêmes visites de politesse qu'elle. Pourquoi par ces rappels réchauffer un coeur qui s'attiédit ? Il faudrait, si possible, habiter un autre monde. » (Les remèdes à l'amour, 10). Mais il n'y a pas d'autre monde, nulle endroit où fuir. Ovide a trompé Dante, je pense que c'est la raison de son acrimonie : « Se taise Ovide ! ». Voilà ce qui a été prononcé. Ovide fut pour lui perdition : ne conseille t-il pas « d'avoir en même temps deux maitresses » ? « Mais toi, puisque, pour ton malheur tu t'es donné à une seule maîtresse, il te faut chercher un nouvel amour ». Pour se guérir d'une passion, les multiplier. Dante a-t-il tenté cela ? C'est du moins ce que lui reprochera Béatrice, et qu'elle voile sous ces mots déjà repris plus haut « tu dois pleurer aux coups d'une autre épée ». Au terme de ces enfers - considérons que le purgatoire en est simplement une version dynamique -, se retrouvant n'imaginez nulle effusion. « Your face is drawn, and ready for the next attack » M - The Cure. C'est froid qu'elle le retrouve : il en pleure.
Elle a quelque chose à lui reprocher.

Mais un terrain mal semé, qu'on néglige,
devient sauvage, et d'autant plus méchant,
qu'il est plus riche de vigueur terrestre.
Un temps, je le soutins de mon visage :
en lui montrant mes yeux adolescents,
je le faisais me suivre au droit sentier.
Or, aussitôt que je fus sur le seuil
de mon âge second, changeant de vie,
il me quitta pour se donner à d'autres. »

Il n'a pas été fidèle à son amour, et « vira vers un chemin non vrai ». Mais elle a-t-elle été fidèle à l'amour ? Ne s'est elle pas mariée ? Alors qu'aurait-il pu lui répondre, à la belle dame de lumière, si ces n'est ces paroles de Cure :

Hello image
Sing me a line from your favourite song
Twist and turn
But you're trapped in the light
All the directions were wrong
You'll fall in love with somebody else
Tonight

L'image de Béatrice fut pour lui brulante et douloureuse, "la belle image qui déjà m'effraie" Rimes LXVII. Fixé dans son esprit, la voici apparaissant dans la lumière, celle dans laquelle elle fut figé par Dante. Elle lui fait les reproches habituelles, sa chanson favorite. Toutes les directions étaient fausses, il n'y avait pas d'issue.
Il y a toujours en contre point possible, derrière les paroles gracieuses, comblant les intermittences du coeur, la possibilité de quelque chose de beaucoup plus vile, de plus curiste, le rire d'Ovide, poète en guerre contre l'amour. Un Dante du côté obscur, plein de colère et de rancoeur, tel qu'il s'exprime parfois dans les Rimes. A l'antithèse du Dante courtois, chantant les louanges de sa « Très gentille ». Apparaît le nom de Béatrice -« your name like ice / into my heart » Cold - Cure - en cruelle.



Ma vie, qui doit être brève,
jusqu'à ma mort soupire et dit
"Celle pour qui je meurs se nomme Béatrice "
Ce doux nom, qui me fait le coeur aigre,
toutes les fois que je le verrai écrit,
me renouvellera la douleur que je sens.
(Rime, LXVIII 15-18)

Dante ne fut pas toujours bienveillant envers Béatrice. Il dénonce sa violence
elle tue, et rien ne sert de s'en cacher
ou d'esquiver les coups mortels
lesquels, comme s'ils portaient des ailes,
atteignent toutes cibles, et brisent toutes armes ;
si bien que je ne sais si puis m'abriter d'elle. »
« Je ne trouve un écu qu'elle ne me brise
ni lieu qui me dérobe à son visage »
et son indifférence :
« et de mon mal semble qu'elle se soucie
autant que fait vaisseau d'une mer sans vague »

Il lui saisira ses "blonds cheveux qu'Amour pour me brûler frise et dore", et ici la poésie devient flèche, elle veut enamourer, c'est à dire blesser. Que cette poésie soit si belle qu'elle souffre d'avoir repoussé son amour. L'ancienne métaphore grecque de l'amour tient en cette arme : l'arc est l'arme des lâches, les flèches frappent au loin, elles blessent et peuvent tuer. Cupidon est un enfant, mais ses jeux sont dangereux. Il n'est pas l'angelot joufflu de la représentation populaire mais "l'amour triomphe de tout" de Caravage d'après la citation de Virgile, dixième églogue. Un ange au regard lascif et aux ailes noires, qui tient ses flèches empoisonnées dirigées vers son sexe.

En ses yeux, foyer d'étincelles,
qui enflamment mon coeur assassiné
je regarderais droit et fixe
pour venger loin de moi sa fuite :
puis en amour ferais paix avec elle
« Chanson, va-t'en tout droit à cette dame
qui m'a blessé le coeur, et me dénie
ce dont j'ai le plus envie
et donne lui ta flèche par le flanc
car bel honneur s'acquiert par la vengeance.

La Comédie n'est pas autre chose que la sublimation d'un amour perdu, d'une dépression sentimentale, par l'écriture.  Un homme aime une femme, elle se marie à un autre puis meurt : il la retrouve au Paradis, n'ayant jamais cessé de l'aimer. Mais avant cela il lui faudra se départir de sa colère, de ces jeunes « Rimes ». De son orgueil, de sa jalousie. Dante n'a pas toujours été ce saint de l'amour courtois. Il a dû apprendre à aimer. Et la première étape de sa longue ascension, sera de se débarrasser de ces Rimes laides et cruelles car inspirés par de mauvaises dispositions d'esprit : nous les retrouverons pas dans Vita Nova.

Dans ces Rimes, il est encore question de gentes dames qui "autrui martyrise", de lui qui "espère et meurt de désir", d'Amour qui "frappe de ses verges". Nous le voyons demander "quelque nouvelle de sa dame / bien qu'il me soit cruel d'entendre". Il l'imagine "un aspect changé, et si morne" semble son visage. Sans lui elle est gisante. " Je lui dis : qu'as-tu malheureux ?" / Et il me répondit : "je ressens peine et chagrin, car notre dame se meurt, mon cher frère." " Dans le livre troisième, il y a un échange bizzare, une dispute en vers, assez peu élégante. Dante évoque une "épouse de Bicci" souffrante : elle tousse, métaphore d'un coup de froid, elle qui ne serait pas assez réchauffé au lit, par un mari un peu "court", selon le commentaire.

Rien ne lui sert de dormir en chausses
à cause de sa couverture qui est fort courte
Toux, froidure et autre mauvaise bile
ne lui sont causées par de vieilles humeurs
mais par l'absence qu'au lit elle éprouve

L'acrimonie ira encore croissante dans le livre sixième, avec les "Rimes pour la Dame de pierre", qui " demeure gelée comme glace à l'ombre ; pas plus que pierre ne l'émeut ; le doux temps qui réchauffe les collines." Son coeur est une pierre froide : elle ne semble pas sensible aux beaux poèmes de Dante. Le nombre d'occurence du mot froid semble indiquer une sorte de glaciation de leurs rapports.

Seigneur tu sais par grand froid
l'eau devient de cristal une pierre
là-bas sous l'étoile polaire où règne le froid ;
toujours l'air en corps froid
s'y transforme, en sorte que l'eau est dame
en ces lieux à cause du froid
ainsi face au beau visage froid
mon sang se glace en tout temps ;
et la pensée qui abrège mon temps,
se change toute en corps froid,
qui sort de moi par la lumière
là où entra l'impitoyable lumière.

Mais reprenons les faits : ils sont explicités dans la « Vita Nova », qui si la Comédie est un fleuve, ce livre-programme est le bac permettant d'en remonter le cours.


Vita nova

Vita Nova est le premier livre de Dante mais aussi la clef de toute son oeuvre future : Vita Nova est son programme. Vita nova pour nouvelle vie, vie renouvelée par l'amour. Ce livre raconte, à la première personne, la rencontre de Dante avec Béatrice. C'est un livre écrit sur le fil de la vie  - des poèmes qu'il écrivit alors -, qui sont articulés par une prose racontant la naissance de chacun d'entre eux, les moments où ils lui furent inspirés. Nous avons donc là un choix de Rimes, qui furent écrites depuis les situations - de la rencontre, du coup de foudre, de l'amour brûlant, puis de l'amour déçu et enfin du deuil - et le narrateur les articulant entre eux, à postériori, donnant un sens général à ce qui était sentiments particuliers, nés de circonstances qui sont ici commenté. C'est donc une phénoménologie subjective de l'amour - les rimes -, auquel un horizon est donné. Des ces résidus poétiques, résidus sentimentaux, états d'âmes cueillis au lieu même de leur floraison, disparates, écrits depuis autant de focales qu'il y a de « je » en l'être - celui qui aime, celui qui demande grâce etc... -, Dante décide un jour d'en faire oeuvre. Et c'est la genèse de cette oeuvre qu'il raconte ici : comment s'est montré alors cette « vie nouvelle ».

« En cette partie du livre de ma mémoire ». Dante commence la rédaction de Vita Nova en 1293 et l'achève deux ans plus tard. Il se souvient des choses passées. Béatrice est morte en 1290 à l'âge de 26 ans. Il la rencontre pour la première fois à l'âge de 9 ans, « vêtue d'une très noble couleur, d'un humble et chaste rouge, ceinte et ornée comme il convenait à son très jeune âge." Il a lors lui même neuf ans. Il lui vient alors trois pensées, toutes en latin. « Ecce deus.. », et voici un Dieu plus fort que moi, qui vient pour être mon maître , « Apparuit... », maintenant est apparue votre béatitude, « Heu, miser,... » , Las, malheureux que je suis, car souvent je serai empêché. Lui viens ensuite ce vers de Homère, à propos d'Hélène : « Elle ne paraissait pas la fille d'un mortel, mais d'un dieu ». Il y eut des débats concernant l'existence civile, c'est à dire réelle de Béatrice. Elle ne serait qu'allégorie, de la théologie par exemple : n'aurait pas de corps. Faut-il vraiment lui refuser l'incarnation ? Cela ne me semble pas très chrétien. Mandonnet par exemple imagine que Béatrice serait la figure de la pensée chrétienne, que Dante aurait quitté pour la Dame Compatissante dont il est question à la fin de Vita Nova, et qui serait selon les explications que donnera donc lui même dans le "Banquet", une allégorie de la philosophie. Il imagine même que Dante aurait renoncé à une carrière ecclésiastique, et que la fin de son amour pour Béatrice correspondrait en réalité à une "vocation suspendue". Tout séduisant que soit cette interprétation allégorique, cela nous conduirait à ne plus voir là parade courtoise, blonds cheveux, et "salut" amoureux, mais imaginer à la place quelques sombres églises, bancs de bois et missel jaunie. Nous y perdons en puissance évocatrice.
Il est souvent remarqué que les écrits de Dante régorgent d'injonctions à voir derrière la surface des choses, à aller au-delà du sens littéral de ses textes. La plus célèbre étant ces vers repris de l'enfer et mis en exergue par René Guenon de son ouvrage "L'ésotérisme de Dante". Les voici :

O vous dans l'intellect est clairvoyant
Contemplez la doctrine qui se cache
sous le voile.

Il est vrai que le texte est volontiers obscur, et que plus il est lu, plus les difficultés apparaissen. Un passage rapide permet toujours d'en saisir le sens global, mais qui vient sans cesse se heurter à des contradictions internes. Sens qu'il faut alors rediviser, réorienter, jusqu'au risque de le perdre complètement. 
Des vers semblent faire allusion à d'autres, éclairant leur sens d'un jour nouveau, abolissant toute chronologie. Les images qui vus de loin paraissaient claires et lumineuses, montrent à mesure que l’on s’en approche des facettes non soupcçonnées, subdivisant à chaque fois des parties que l'on pensait transparente.
Dante lui même nous montre le chemin : par ses commentaires où il va subdivisant ses sonnets en parties puis sous parties. Le lecteur en vient à considérer qu'il s'agit là de quelques formules magiques, d'incantations dont il serait à attendre un effet, pour peu que nous en trouvions l'usage approprié. Ainsi de Virgile faisant "basculer sa tête par dessus sa jambe", pour passer de l'enfer au purgatoire.

Nous disposons aussi dans le "Banquet" de longs développements sur les quatre sens de l'écriture : sens littéral, sens allégorique, sens moral et sens anagogique, c'est à dire sens allant au-delà du sens, et par delà lequel ça ne veut plus rien dire. Dans cette perspective, Dante démontre habilement que la Dame Compatissante qui à la fin de Vita Nova fit les yeux doux à Dante, et sur laquelle il reporta son amour, fut en fait la philosophie, notamment de Boèce et son ouvrage "Consolation de la philosophie". Il est ainsi écrit noir sur blanc, qu'il eut amour de cette dame, qui fut "la dame de Boèce et de Sénèque". Par là pourrions nous dire que Béatrice fut la religion, qu'il abandonna un temps pour la retrouver ensuite, après de nombreux errements, et que ce fut pour cela qu'au purgatoire elle le tança. Néanmoins, tout ceci est bien étrange. Pourquoi, en admettant que Dante ait voulu cacher un sens secret dans son texte, claironner ainsi qu'il y a une doctrine caché sous le voile ? Si moi même je devais dissimuler par ce texte quelques messages cryptées, je m'abstiendrais bien d'en faire mention. Dante aurait voulu cacher quelque chose, il ne l'aurait surement pas planqué dans une allégorie que des bataillons de gnostiques et d'inquisiteurs allaient s'empresser d'aller fouiller, comme les enquêteurs à la recherche de la lettre volée de Poe, qui fouillèrent chaque coussin avec de longues et fines aiguilles, ouvrirent et parcoururent chaque feuillet de chaque livre, en mesurant l'épaisseur des reliures. "des cachettes aussi originales ne sont employées que dans des occasions ordinaires, et ne sont adoptés que par des intelligences ordinaires" lit-on dans Poe. Un homme amené à cacher quelque chose, utilisera immanquablement une cachette, quelque interstice, qui immanquablement cédera à la patience et à l'esprit de systématisme de l'enquêteur. Dans cette nouvelle, la lettre volée est simplement dans un cadre posé sur la cheminée : Dante ne procède pas autrement. Le sens allégorique trop manifeste de cette Dame Compatissante doit alerter le lecteur. Surtout quand l'allégorie est explicité par l'auteur lui-même, comme si l’allégorie devenait elle-même littéral, comme par un effet de circularité des quatre sens de l’écriture. 
Il nous semble lire une apologie de Dieu, il s'agit en réalité d'un poème érotique à la gloire de l'Amour, incarné en Béatrice, très charnelle Béatrice. Dont on sublime l'amour. Corps et âme, tout comme le Christ présente les deux natures. Que les deux soient chantés.

Si donc l'homme est un être moyen entre le corruptible et l'incorruptible , et que tout moyen tient de la nature des extrêmes ; il est donc nécessaire que l'homme tienne de l'une et de l'autre nature. Et comme toute nature est ordonnée à une fin dernière, ils s'ensuit qu'il existe une double fin de l'homme. (La monarchie)

Ce n'est que neuf ans plus tard qu'il rencontrera Béatrice à nouveau, cette fois ci « vêtue de couleur très blanche", au milieu de dames plus âgées : elle le salue pour la première fois. Cette deuxième rencontre lui inspirera un rêve que je résume ici. Apparaît face à lui, dans un nuage couleur de feu « un seigneur d'aspect redoutable, mais si plein d'allégresse, que c'était merveille ». Il lui dit « Ego dominus tuus », je suis ton maître. Dans ses bras il tient Béatrice nue, enveloppée dans une légère étoffe de couleur rouge sang. Dans sa main, il tient « une chose laquelle brûlait toute », et dit : « Vide cor tuum », vois ton coeur. Il le tend à Béatrice, et la force à le manger, « et elle le mangeait craintivement ». Puis il s'effondre en pleurs et s'envole avec elle vers le ciel. Dante se réveille en grande angoisse.  Il écrit à l'occasion de ce rêve un premier sonnet, dans un but particulier. « Je résolus de faire un sonnet dans lequel je saluerais tous les fidèles d'Amour, et les priant de juger de ma vision, je leurs écrivis ce que j'avais vu dans mon sommeil. » En somme, il demande une interprétation de ce rêve, mais aussi une validation de ses sentiments amoureux : sa vision, son amour est-il authentique ? Il se garde bien alors de donner toutes les clefs, donc d'évoquer directement Béatrice. Il ne fut pas compris. Mais là n'était pas l'essentiel ; dans ses « Rimes », qu'il chante parmi ses amis, qu'il diffuse ainsi, il en récolte aussi les réponses. Et les Rimes se font oeuvre collective, entre « fidèles d'Amour », troubadours. C'est de cette tradition là qu'il sort. Des chants circulent, se répondant, en écho les uns des autres : ils n'appartiennent pas en propre à leur auteur, tous se fondant les uns dans les autres, pour célébrer l'unique principe : Amour. Certains ont cru voir dans cette communauté des "Fidèles d'Amour" une secte gnostique. Il est vrai que tous semblent unis dans un mysticisme érotique. Mais nous pourrions tout aussi bien les voir comme les participants d'un forum de discussion consacré à l'Amour. Certains messages y sont postés en anonyme : la diffusion prend la forme de chants, qu'ils se répètent les uns les autres. Parfois il s'agit de messages privés et signés. Nous pourrions imaginer aussi que certains utilisent des pseudos, voir plusieurs à la fois. Lorsque Dante dépose ce premier sonnet, lorsqu'il entre dans ce forum pour la première fois, il obtient trois commentaires. L'un est de celui qui deviendra son meilleur ami, ainsi qu'il le raconte dans Vita Nova. Un commentaire mesuré, le début dans un échange. Le second commentaire est d'un certain Cino Da Pistoia. Enfin le troisième d'un autre  Dante, Dante de Maiano. Et celui-ci lui dit :

A ce dont tu as été demandeur,
le considérant, brièvement je fais réponse,
ami, qui peu avisé me sembles,
en te montrant de la vérité le sens.
A ton besoin ainsi te dis-je :
si tu es sain et solide d'esprit
lave abondamment tes couilles,
afin que s'éteignent et passent les vapeurs
qui te font déraisonner en parlant

Nous voici là au noeud de la Comédie. Au rêve inaugural de l'amour pour Béatrice, répond cet autre Dante, "Rince toi bien les couilles". D'un côté l'amour le plus sublimé, de l'autre la trivialité la plus pratique. S'agit-il d'un provocateur, comme il en existe sur les forums ? Ou peut-être de Dante lui même, qui sous un pseudo se raille lui-même ? Il n'a en tout cas pas échappé à la sagacité de ce Dante de Maiano la haute teneur érotique de ce rêve. Le coeur brûlant, phallus dévoré de désir, qu'Amour lui fait faire tendre à sa dame pour qu'elle le mange. "et il s'ingéniait tant à la forcer qu'il lui faisait manger la chose qui brûlait dans sa main et elle le mangeait craintivement." Et cette manducation pourrait très bien être quelque pratique sexuelle, exigée à la Très-Gentille, ce qui semble ensuite l'avoir plongé dans une certaine angoisse. Ou du moins fait émerger de son "rêve". Dans la première chanson, qui est d'Amour, de la Vita Nova, "Dames qui avez..." Dante nous faite cette prévention étrange :

Cette seconde partie se divise en deux : dans l'une je parle de ses yeux, lesquels sont d'amour le principe premier ; dans la seconde, je parle de la bouche, laquelle est d'amour la fin dernière. Et pour prévenir ici toute suspicion vicieuse, je rappelle qu'on peut lire, écrit ci dessus en toutes lettres, que le salut de cette dame, lequel comptait parmi les opérations de sa bouche, fut la fin de mes désirs tant que je le pus recevoir. (XIX)

Ceci doit nous renseigner sur la nature de ce "salut". Et explique la nécessité de la dame écran.
Son sommeil "se brisa et je fus réveillé. Aussitôt je me mis à penser" Il regarde l'heure, c'est "la 4ième de la nuit". Nous pourrions imaginer un jeune homme, pris de désir, désir dont "le souvenir de l'aspect m'épouvante", qui se réveille ensuite de sa transe libineuse dans l'angoisse, et se met "le sommeil brisé", aussitôt à penser, ainsi sont les hommes. Dante précise par la suite que "la véritable signification de ce rêve ne fût alors découverte par personne" : maximisant cette remarque, nous pourrions faire l'hypothèse, que le sens de ce sonnet est qu'il ne s'agit pas d'un rêve.

Il nous semble en effet à nous, gens modernes, bien étrange qu'une telle impression puisse être faite sur un homme, par une femme qu'il n'aurait rencontré que deux fois. Image d'un amour romantique, non consommé, et délirant. Un simple salut plongeant Dante dans la béatitude puis l'angoisse. Là dessus il faut néanmoins supposé que tout n'est pas dit. C'est pourquoi à l'inverse de l'idée que Béatrice n'existerait pas, qu'elle serait un pur produit fantasmatique, une invention, nous pourrions être amené à penser qu'il ne nous a pas tout dit. Il n'est pas interdit d'imaginer qu'entre elle et lui, quelque chose de beaucoup plus charnelle a eu lieu.

Mais sa grande gloire est de n'en avoir rien dit : la discrétion est un commandement de l'amour courtois. Et une loi déjà écrite par Ovide dans son « Art d'aimer ». C'est d'ailleurs le sens des développements ultérieurs. Lorsqu'on lui demande « Pour qui t'a ainsi consumé cet amour ? Je les regardais en souriant et ne disais rien. » Ne jamais prononcer son nom est un impératif catégorique. Et même que jamais ce nom puisse être soupçonné. C'est pourquoi, il utilisera une « dame écran » ; s'adressant faussement à une autre, ses rimes sont en réalité adressés à la « Très-gentille » Béatrice. Mais de façon cryptée. Ainsi compose-t-il des rimes pour les 60 plus belles dames de la ville : il place Béatrice en neuvième position. Parce qu'il la rencontra à 9 ans, puis 9 fois 2 18 ans, et que le rêve d'amour eut lieu à la neuvième heure.  Ce comportement obscur pénètre une nouvelle couche de complexité lorsque la dame bouclier part en voyage, et qu'une nouvelle vision d'Amour, en pèlerin, lui indiquera qu'il lui faut une autre dame écran. Ces rimes étaient trop intenses, et eurent une portée trop large, ce qui gêna cette seconde dame écran. Si bien que Béatrice, qui connaissait les penchants de Dante considéra que celui-ci pourrait lui causer du tort. Peut-être s'était-il vanté de certaines choses : n'a-t-il pas chanté qu'elle s'était repaissée "humblement" de son coeur ardent ? Alors elle lui refusa « le très doux salut dans lequel résidait toute sa béatitude ». Ainsi s'achevèrent leurs relations.

« Il me vint une si grande douleur que je m'écartai loin de tous en un lieu solitaire afin de baigner la terre de très amères larmes ». Il prononça ce voeu : « Amour, secours ton fidèle » et il s'endormit « comme un petit enfant battu ». Lui vint un second rêve. Il voit Amour, et celui ci lui dit : « Fili mi,.. », mon fils il est temps d'abandonner nos simulacres, puis « Ego tamquam... », moi je suis le centre du cercle, auquel se rapportent semblablement tous les points de la circonférence ; mais toi tu n'es pas ainsi. Il lui indique désormais une autre façon d'écrire Béatrice. « Aussi, puisque ton secret est d'elle bien connu, je veux que tu fasses quelques vers dans lesquels tu exprimeras le pouvoir que, par elle, j'ai sur toi, et tu diras comment tu fus sien, très tôt, dés ton enfance. » Mais il ne doit pas lui parler directement, ni les envoyer « dans aucun lieu où elles pourraient être entendues par elle. » Et alors, très exactement, il entre en enfer. Perdu entre quatre pensées contradictoires, celles qui régissent la dépression sentimentale, le voilà « comme un homme qui ne sait quel chemin prendre, qui voudrait aller, mais sans savoir où ». Nous retrouvons là ce qui est le point de départ de la Comédie : « Au milieu du chemin de notre vie, ayant quitté le chemin droit, je me trouvai dans une forêt obscure », « égaré en amoureuse errance ». Retrouvons ici ce que chantait Robert Smith : « Suddenly I stop / But I know it's too late / I'm lost in a forest / All alone ». Heureusement Virgile l'attendait dans un fourrée, mandé par la Très-Gentille pour le guider.

C'est que si « toutes mes pensées parlent d'amour », elles ne peuvent s'accorder. L'Amour est un joug, qui à la fois le comble de félicité mais aussi de douleur. Lorsque ne parvenant pas à soutenir la vue de Béatrice, vue dans une assemblée, il est raillé par les dames, voici le chemin qu'il dessine, que nous retrouverons dans la Comédie « J'ai posé les pieds en ce lieu de la vie au-delà duquel on ne peut aller plus loin si l'on entend revenir ». Qui résonne avec cet écriteau au-dessus de la porte de l'enfer : « Abandonne tout espoir toi qui pénètre ici ». Ecoutons le dernier couplet de « A Forest : « The girl was never there / It's always the same / I'm running towards nothing / Again and again and again and again ». Qui trouvera-t-il vraiment là dedans ? Non pas Béatrice - elle est morte - mais lui-même. Et surtout, au bout du chemin, l'écriture de son oeuvre.

Se déplie ensuite tout le parcours mental de la rupture - causé par un salut refusé. « Fuis, si tu ne veux périr », tel est le nouveau mot d'ordre. C'est le moment Tainted Love : « Sometimes I feel I've got to / Run away I've got to / Get away /From the pain that you drive into the heart of me. » C'est "l'errance amoureuse". Il est assailli "par surprise" par le souvenir des "souffrances opaques qu'Amour me procure". Il éprouve "l'envie mortelle de vous voir". Mortelle parce que cette vision le sera pour lui, qui ne peut soutenir la vue de son visage.



Le visage témoigne de la couleur du coeur
qui, défaillant, cherche partout appui,
et dans l'ivresse du grand tremblement
les pierres mêmes semblent crier : « Mais qu'il meure ! Qu'il meure ! »
Péché commet alors celui qui, me voyant,
refuse de consoler mon âme désemparée
en témoignant au moins un peu de compassion
devant la pitié que votre rire tue
mais qu'éveillent pourtant les regards mourants
de mes yeux qui de mort ont si grande envie.

Elle devient « Celle par qui si grande douleur s'était faite destructrice de mon coeur » (XXXI), chanté en ces termes par Cure : « You shatter me / Tu me détruis / Your grip on me /Ton emprise sur moi /A hold on me / Qui ne me lâche pas / So dull it kills /Est si morne qu'elle me tue » (Prayers for rain). Maintenant voyons le sonnet IX :

Puis, par maints efforts je veux secourir
et c'est ainsi que pâle, privé de toute force,
je viens vous voir espérant guérir. (Sonnet IX)

Un homme pâle - la pâleur est le stigmate de l'amour -, dans une chambre solitaire, pleurant des larmes amers. Viens la nécessité d'une guérison.


« I must fight this sickness / Find a cure » (Pornography)

Ces strophes indique-t-il, il les composa en parlant « directement à cette dame, de telle sorte qu'ils décrivirent presque complètement mon état, je pensais me taire et ne plus écrire car il me semblait en avoir assez dit sur moi ». Nous sommes alors dans la forme de la lettre amoureuse, c'est à dire de la déjection sentimentale. L'expression subjective de la douleur, l'appel à la compassion, la demande de guérison. Sitôt posé sur le papier, le voici ne se trouvant plus rien à dire, vidé, avec la consolation éphémère d'avoir tout dit. Sans que rien ne soit réglé. Vient alors la conversation qui est le pivot centrale de la « Vita Nova », et cette chanson qui marquera l'aube d'une nouvelle poésie, « Dames qui d'amour avez intelligence ». Dans un salon, il parle avec quelques dames au courant de son état. L'une d'elle lui demande : « A quelle fin aimes-tu cette tienne dame puisque tu ne peux soutenir sa présence ? » Il répond : « Depuis qu'il lui a plu de me le refuser - le salut -, mon seigneur Amour, grâces à lui soient rendues, a placé toute ma béatitude en ce qui ne peut m'être ôté ». Il précise ensuite, où cette béatitude réside « Dans les paroles qui louent ma dame ». Se produit un glissement entre Béatrice et les paroles de Dante, c'est à dire ce que Béatrice produit sur lui comme effets de l'Amour. Plus seulement désir et douleur, mais rimes. Ce à quoi la dame répond : « si cela était vrai, les vers en lesquels tu as dépeint ton état, tu les aurais tournés d'une toute autre manière. » Autrement, dit, tu n'écrirais pas de la merde. S'ensuit pour Dante un blocage : « Si bien que j'osai pas commencer ».

Il lui faut désormais ne plus s'adresser à Béatrice : « et je pensais que parler d'elle n'était pas convenable à moins de m'adresser à des dames, à la seconde personne, et non seulement à n'importe quelle dame mais uniquement à celles qui ont gentil coeur et ne sont pas seulement des femmes. » Ecrire pour tous. Et alors raconte-t-il « ma langue, comme se mouvant d'elle même, parla et dit : Dames qui d'amour avez intelligence. »

La suite de la chanson, c'est la chanson I.
Je veux avec vous dame chanter,
non que je pense épuiser sa louange
mais discourir pour soulager mon coeur.

Il ne va plus lui parler à elle mais parler d'elle. Ensuite il définit la fin de cette littérature : « soulager mon coeur. » Ce sera la forme que prendra sa cure, la manière dont il entreprendra d'échapper à la tristesse.

"I must fight the Sickness / Find a Cure". Dernier mot du Pornography de Cure. C'est à dire qu'il faut sortir de la pornographie sentimentale, quitter « cette manière ».



Plus Amour vous frappe de ses verges, plus empressez vous de lui obéir. (Rimes LXII)


Nous mesurons la distance avec les remèdes à l'amour d'Ovide. Il ne s'agira désormais plus pour Dante de désaimer, fuir, où tourner autour des quelques pensées qui le perdaient dans le même dédale, mais d'accepter la domination de l'amour « Je suis ton maître » lui disait-t-il. « Pense à bénir le jour où je t'ai pris car tu le dois ».(XXIV) L'amour lui devient doux, parce que l'amour est le souffle qui fait naître ses rimes.

Si long temps m'a dominé Amour
et accoutumé à sa seigneurie
que lui qui me fut si cruel jadis
paraît doux à mon coeur aujourd’hui

Ce qui était tourment est devenu délice « Voilà ce qui m'advient où qu'elle m'aperçoive - Béatrice-, par quoi je suis comblé plus qu'on ne saurait croire. » La seule voie de sortie. "Plus Amour vous frappe de ses verges, plus empressez vous de lui obéir." Car "le mal d'Amour est moins douloureux du quart de la douceur qu'il apporte. Que donc votre coeur pave le chemin pour suivre son suprême pouvoir, s'il vous a blessé autant que le montrent vos beaux vers ;" (Rimes LXII)
Toujours sur le forum des "Fidèles d'Amour", Dante de Maiano, le même qui conseilla à Dante de bien se rincer les couilles pour lui passer ses souffrance amoureuses, évoque ces "Remèdes à l'amour" de Ovide.

D'Ovide je me suis mis à éprouver
Ce qu'il dit des remèdes à l'amour
mais ce ne sont que des mensonges
et je me résous à demander merci.
En vérité je sais bien maintenant
qu'envers Amour ne résistent ni force
ni moyen ni propos qu'on invente.
Sinon merci et se montrer souffrant
et loyalement servir : ainsi atteint-on son but.
Vois, sage ami, si tu m’approuves.


It doesn't matter if we all die (One hundred years)

« De toute nécessité il faut que la très gentille Béatrice meurt » J'ai toujours pensé que cette chute de cheval fut pour Marcel providentiel. Mais évidemment Dante ne souhaite pas sa mort. Il appréhende la fin. Il fait un rêve, de femmes échevelées lui disant « Toi aussi tu mourras », puis « Tu es mort », avec des étoiles « d'une couleur qui me faisait penser qu'elles pleuraient ». Les oiseaux tombent morts, la terre tremble : Béatrice est morte. Tel Albertine. Et alors c'est mort. Mais nous pourrions nous demander si cette mort est bel et bien réelle, ou simplement métaphorique de la fin de leur relation. Elle pourrait simplement signifier la fin de leur co-existence physique dans notre monde : son absence. Ne resterai alors que l'image de Béatrice, peut-être même son âme, qu'il s'agirait alors de gagner au ciel. Cette mort est d'ailleurs très obscur : " Et bien qu'il puisse peut-être plaire, maintenant, que je dise en quelques mots comment elle nous a quittés, je n'en dirai rien ici." Il donne trois raisons obscurs à ce refus. D'une part que ce n'est pas le dessin de son ouvrage. Ensuite que sa langue "serait incapable d'en parler comme il convient". Enfin "qu'il n'est pas convenable que je traite de cela parce qu'il me faudrait être mon propre louangeur, ce qui est chose très blâmable pour qui le fait." Toujours est il qu'il entrera désormais dans le deuil de Béatrice ; c'est le moment où il ne s'agit plus de renoncer à espérer, mais où l'espoir même n'est plus chose concevable. Il n'y a plus rien à essayer. Maintenant qu'elle est, réellement ou métaphoriquement "morte", toute adresse à elle est donc définitivement impossible, et son salut réside désormais dans ce qu'il est en train de concevoir : la mise en poésie de sa subjectivité. Désormais il ne parlera plus que d'elle. Mais son art n'est pas encore assez haut. « Après ce sonnet, il m'apparut une admirable vision en laquelle je vis des de telles choses qui me firent décider de ne plus dire de cette Bienheureuse jusqu'à ce que je puisse plus dignement traiter d'elle. Et pour y parvenir je m'efforce autant que je peux, comme en vérité elle le sait. » Il achève ainsi Vita Nova, sur ce programme : il devra étudier. Il écrira le Banquet, de la Monarchie, des traités. Et alors seulement il écrira la Comédie, selon le programme défini dans ce dernier chapitre de « Vita Nova » : « Et donc, s'il plaît à Celui par qui toutes les choses vivent, que ma vie dure encore quelques années, et j'espère dire d'elle ce qui jamais ne fut dit d'aucune. »
« Et puis qu'il plaise à Celui qui est Sire de la courtoisie que mon âme puisse aller voir la gloire de cette dame, c'est à dire de cette Béatrice bénie laquelle glorieusement contemple la face de Celui qui est per omnia saecula benedictus. »
« It doesn't matter if we all die »: parce que Dante est bien décidé à la retrouver au Paradis. Ainsi est annoncé la Comédie.



Perceval


Il n'y aucun mystère dans la Comédie, ni secret, si ce n'est celui-ci, trop éclatant, trop vrai pour être tenu comme un fin mot : c'est écrit, c'est le dernier vers, c'est « l'amour, qui meut le soleil et les étoiles ». L'amour c'est Dieu selon Jean, Dieu est amour, et Béatrice est l'amour, donc divine. Vita Nova : « Amour prononce ces paroles : Et qui voudrait voir avec plus de pénétration encore, appellerait Béatrice Amour, tant est grande sa ressemblance avec moi. » Et cette longue marche vers Béatrice, depuis « la forêt obscure », en passant par les châtiments de l'enfer, la purification au purgatoire jusqu'au Paradis, c'est celle d'un poète, à qui le salut fut refusé, va apprendre à aimer. La théologie comme science de l'amour. Dante rival d'Ovide encore : la Comédie est son art d'aimer. Et Béatrice est « Just like Heaven ».

Si initiation il y a dans la Comédie, elle est amoureuse, et sexuelle. Elle ne se fait pas selon le rite secret d'un ordre de chevalerie, mais par l'expérience individuelle du mystère de l'Eros, amour et sexualité mêlée. Et n'est ce pas la plus commune des expériences ? Tous ont accès. Seulement Dante saura en tirer toute la connaissance. Et peut-être est ce là la subversion de Dante : non pas d'être un hérétique, un dévot des Templiers - mais d'avoir repoussé jusqu'en ses ultimes conséquences la doctrine chrétienne, et de l'avoir finalement retourné pour en faire une religion d'amour - physique. Charnelle. Et l'on pourrait se demander, par ce systématique remplacement du mot Dieu par celui d'Amour, si ce n'est pas le culte d'Eros, celui de la théogonie d'Hésiode jaillissant de la Faille, qui serait venu, par l'intercession de St Jean, phagocyter la religion abrahamique. La gnose elle même devenant un aspect de la connaissance, aux côté de la doctrine catholique, mais subordonné par la foi, la foi en l'Amour, qui est l'autre nom du désir. Voilà précisément le point que n'interroge pas Guénon dans son ouvrage. Il l'aborde furtivement dans une note de bas de page : "Quand au vers final du Paradiso, " l'amour qui dans sa ronde élance le soleil et les étoiles", il désigne comme le terme ultime du "voyage céleste", le centre divin qui est par delà toutes les sphères, et qui est, suivant l'expression d'Aristote, le "moteur immobile" de toutes choses ; le nom d' "Amour" qui lui est attribué pourrait donné lieu à d'interessantes considérations, en rapport avec le symbolisme propre à l'initiation des Ordres de chevalerie." Voilà tout l'attention que Guénon consacre à l'apothéose de la Comédie. Cela pourrait être intéressant. Et encore le rattache-t-il à des considérations sur "un symbolisme" de la chevalerie, et de symboles en symboles, se mirant les uns dans les autres, nous voyons Guénon penser en rond, incapable de sortir de son alphabet symbolique clos, et d'ouvrir les yeux sur ce qu'écrit Dante. Par contre il est capable de consacrer un chapitre entier à la numérologie dans la Comédie. Il y aurait beaucoup de choses à dire encore sur ces tentatives de captation de la Comédie par les gnostiques, au moyen de références cryptées aux Templiers "milice céleste", de ce Stace "Toulousain", ce qui signifierait une accointance cathare, alors qu'il ne s'agissait que d'un jeu de mot dantesque. Alors qu'il y a tellement de points évidemment à l'opposé de la conception traditionnelle chez Dante : sur la visée de l'oeuvre- Dante dans le Banquet souhaite diffuser à tous les miettes des Anges, ce qui est une récusation de l'élitisme -, sur la politique - Dante dénonce avec violence la confusion des pouvoirs temporelles et spirituelles, tandis que Guénon est un apologue de la théocratie,
Guénon lui même développe sa pensée à partir de la lecture inquisitoriale, celle de Aroux, qui cherche les entorse au dogme, les références secrètes aux templiers, à quelque culte hérétique. Et il y en a : c'est comme si Dante avait voulu réconcilié des approches contradictoires, comme il défend à la fois St Thomas et Averroès, qu'il montre St François faisant l'apologie de St Benoît et inversement - ordres religieux concurrents. Aroux précise : connaissant les rigueurs de l'inquisition, Dante a masqué ses propos, si bien qu'il n'y a rien d'hérétique dans son poème. Mais que cela ne trompe pas : l'absence même de propos hérétique est la preuve que ceux-ci ont été masqué, et cette dissimulation est un aveu de culpabilité.



A la moitié du chemin de notre vie
je me retrouvai dans une forêt obscur
où la voie droite avait été perdue. (Inf, I)

Nous sommes dans la nuit du jeudi au Vendredi saint, le 8 avril 1300 et Dante est dans sa trente cinquième année (il est né le premier juin 1265). Il a donc 34 ans, ce qui est important parce que moi aussi. Remarquons que si la Comédie commence le jour du Vendredi saint, Perceval s'y achève. « - Quel jour sommes nous donc ?
- Quel jour, seigneur ? Vous ne le savez pas ? C'est le vendredi saint. Le jour où l'on doit adoré la croix et pleurer ses péchés.
 » Lui aussi en perdition, voyant passé « cinq fois avril et mai » , ayant « perdu si bien la mémoire qu'il ne se souvenait plus de Dieu ». Cinq ans à terrasser du chevalier, et les envoyer en prisonnier - soixante chevaliers d'élite est-il précisé, soixante soit le nombre des femmes chantés par Dante dans son poème - à la cour du roi Arthur. La Comédie débute là où Perceval s'achève. De là à voir Dante en Perceval il n'y a qu'un pas que je franchis facile. Dante c'est Perceval, parce que Dante c'est la volonté d'être le chevalier-poète, l'homme courtois, le point de rencontre de l'antique, du roman du Graal, des prophéties juives. Perceval est perdu. Au sein même du texte, il est un homme perdu : nous y perdons la trace, au milieu des aventures galantes et chevaleresques de Gauvain. Puis vient ce retour abrupt à ses aventures. Transition : « Sur monseigneur Gauvain, le conte se tait ici même et revient à Perceval. » Un retour qui sera court, elliptique. Ses aventures nombreuses n'intéressent plus, Perceval mouline à vide. Et voilà qu'enfin sa trajectoire dévie : une rencontre avec une troupe de pélerins. Il apprend que nous sommes le jour du Vendredi saint. Les pèlerins lui indiquent une forêt, où vit un homme de bien, un saint Ermite. Un Virgile converti ? « Pour nos péchés, nous lui avons demandé aide et conseil ». Perceval pleure. Il part rejoindre l'ermite. Il est instruit sur ses péchés, se confesse à Pâques et ça en est finit : « Le conte ici, ne parle pas plus longuement de Perceval, et vous m'aurez entendu parler beaucoup de monseigneur Gauvain avant que vous ne m'entendiez reparler de lui. » La Comédie s'achève bien entendu à Pâques.

Rohmer, dans son adaptation du roman de Chrétien de Troyes, eut une bien curieuse inspiration, en représentant ces derniers mots du conte de Perceval, en le montrant sur la croix - Fabrice Luchini donc -, après un calvaire animé de chants grégoriens. La passion, puis la résurrection. Amoureuse évidemment, celle de l'amant éperdu qui gémit, soudain pris d'infatuation, « Eli, Eli, lamma sabachthani?", c'est à dire Mon Dieu, Mon Dieu, pourquoi m'as tu abandonné, que l'on traduit, muni de notre théologique amoureuse, et par la grâce de l'ontologie divine johannique, « Mon Amour, mon Amour, pourquoi m'as tu abandonné ? » Pas de réponse. Tant pis. Descente aux enfers, ascension alpine du purgatoire et puis c'est la ressurection : Vita Nova.

L'Enfer de Dante est le plus parcouru de l'oeuvre. Le lecteur, ayant déjà bien donné, s'arrêtera facilement à l'arrivée au Purgatoire : une plage. C'est la partie charnue, la plus érotique aussi, puisque tous y sont nus, souvent les viscères à l'air : il y a des crimes, de l'inceste, des passions. Boticelli en fit un livre illustré, Dan Brown une adaptation osée, entre novelisation de Resident Evil - un savant fou, du Biohazard - et guide touristique de Florence. Néanmoins la plus réussie reste le Dante's Inferno du studio Visceral Games : un beat-them-all à travers les cercles de l'enfer, où accompagné d'un Virgile déclamant ses vers, Dante devient un chevalier croisé armé de la faux de la Mort, capable de lancer des croix de lumière terrassant ses ennemis. Béatrice est morte, et il est bien décidé à la récupérer du fond des enfers. Lui même est un pécheur, et c'est dans la castagne qu'il va absoudre ses péchés, arrachant la tête de Choron, décapitant celles de Cerbère, éventrant un certain nombre de nourrissons morts avant le baptême - et dont les mains sont des faux. C'est un véritable carnage, qui puise dans de multiples traditions pour fournir une expérience de jeu à la fois intense et enrichissante culturellement, même si le jeu lui-même peut devenir un enfer : un Castelvania au gothisme très japonais, c'est à dire incluant plateformes, saut à répéter cent fois et énigmes à base de leviers. La topographie des enfers est respectée, et les lieux fidèles aux textes. Du fleuve de sang bouillant aux corniches abruptes - que le héros emprunte toujours par la gauche, puisque c'est par là toujours que se trouve le diable -, le tout dans la grande tradition du voyage aux enfers, qui court de Hercule au Christ en passant par Orphée, Ulysse et Enée. De Hercule, il y a l'héroïsme humain, le désaccord qui se règle dans le sang. D'Orphée la geste : retrouver Eurydice aux enfers. Avec la volonté de ne pas se faire avoir comme la dernière fois, lorsqu'elle lui fut arrachée sur la dernière marche. D'Enée, la description et la révélation de la finalité des lieux : l'enfer comme une machine à laver les âmes.

lorsqu'au jour suprême la vie les a quittées, les malheureuses ne sont pourtant pas débarrassées complètement de tout le mal et de toutes les souillures corporelles, et le mal qui s'est longtemps amoncelé au fond d'elles-mêmes y a nécessairement des racines d'une longueur étonnante. Elles sont donc soumises à des châtiments et expient dans les supplices leurs maux invétérés : les unes, suspendues en l'air, sont déployées au souffle des vents légers ; les autres lavent au fond d'un vaste gouffre le crime dont elles sont souillées, ou s'épurent dans le feu. ( Enéide, VI).
Descendre des enfers en héros donc - Hercule -, amoureux - Orphée -, aventurier - Ulysse -, et topographe - Enée. Dante intègre tout ces aspects à la fois, non sans oublier, puisqu'il lui faut toujours recoudre la tradition antique à la révélation du Christ, celle de Jésus qui « a souffert sous Ponce Pilate, a été crucifié, est mort, a été enseveli, est descendu aux enfers et le troisième jour a ressuscité des morts », selon le crédo de l'église. » De Vendredi Saint à Pâques, en Perceval pour sa Blanchefleur. Dante en Christ amoureux.


Enfer

Au vrai, je me vis placé sur le rebord
de la vallée des abîmes douloureuse
où roule un vacarme infini de plaintes. Chant IV

L'enfer c'est l'inerte, la compulsion immobile. Les péchés y ont été fixé dans l'acte, et l'enfer c'est ça, être l'homme d'une seule histoire. Point de fixation, fosses dans lesquelles on croupit. C'est une eau morte, une boue stagnante, des marais putrides, rien ne coule, et Dante traverse les cercles de ceux qui ont figé leur être dans et par le péché. Il n'y a pas de rédemption possible ici, pas d'élévation : le poids du péché a irrémédiablement entrainé au fond l'être. Il a coulé. L'édification morale de l'enfer tiens là : abstenez vous d'engager quelque action irrévocable, qui vous condamnerait à n'être plus que l'homme d'un seul péché, c'est à dire un homme mort, tel Guy Georges, tel Dutroux. Dante traverse ces lieux, il les pense chacun comme des abimes de pensées : celui de la passion dévorante, celui de la pensée du suicide, du blasphème de la traîtrise. Elles ont leurs séductions, et c'est pourquoi son corps flanche, à la vue de Francesca de Rimini, emporté par les vents de la passion amoureuse, en compagnie d'Hélène, Pâris, Tristan, Didon. Après les limbes, il s'agit du second cercle. « O toi qui viens à l'hôtel des douleurs » raconte Minos. Il s'effondre à son histoire : « Et je tombai comme tombe un corps mort ». Si l'enfer est constitué de cercles, c'est que l'enfer c'est la boucle, le « toujours la même histoire », celle dont ne se sort pas. Nous savons par la Vita Nova que Dante est passé par là. Tout comme il haï Béatrice, qu'il pensa au suicide. Les deux derniers cercles sont ceux des fraudeurs et des traîtres : les pires crimes, car des crimes contre Dieu, tel qu'il est écrit dans Isaie 5-20: « Malheur à ceux qui appellent le mal bien, et le bien mal, Qui changent les ténèbres en lumière, et la lumière en ténèbres, Qui changent l'amertume en douceur, et la douceur en amertume! ». Il ne faut pas tromper. Au plus profond des enfers, au plus loin de la lumière divine, c'est à dire de la chaleur de l'amour, il y a un lac gelé.

Nous passâmes plus loin, là où le gel
enserre avec rudesse une autre foule
non face en bas, mais tête à la renverse
Là, le pleur même empêche de pleurer
et la douleur, trouvant aux yeux l'obstacle,
rentre en dedans pour accroître l'angoisse :
car les premières larmes se congèlent
et, comme des visières de cristal,
remplissent sous les cils toute l’orbite

Ne pouvoir pleurer comme châtiment dernier des enfers car « Bienheureux ceux qui pleurent » (Matth, V, 5). Un peu plus loin se tient emprisonné « l'empereur du royaume douloureux ». C'est l'ange déchu, traître à Dieu, mâchant dans ses trois gueules les trois grands traîtres : Brutus et Cassius, les assassins de César et traîtres au roi terrestre, et Judas l'Iscariote. Dis est le nom de l'ange déchu : il n'est pas le maître de ces enfers, mais celui qui y subit le châtiment ultime - le diable n'est pas un auxiliaire de Dieu, mais bien sa victime. Mais vite, vite, avançons, et nous laissons pas captiver par ces belles pages « car vouloir les entendre est bas désir », comme le reprochait Virgile à Dante, s'attardant auprès des âmes damnés. Il y a une séduction des enfers : c'est le texte de Dante le plus lu.


Le Purgatoire

Car si nous sommes ici, ce n'est pas pour nous repaître de visions d'horreur, d'érotiques infernales, mais pour apprendre à aimer. Et nous brûlons du désir de rejoindre Béatrice. Une plage, un ange venant inscrire sept P sur le front du poète, pour les sept péchés capitaux. Ceux qui nous éloignent de Dieu, c'est à dire qui nous font mal aimer. Le purgatoire est le chemin d'une initiation amoureuse, s'articulant autour de trois rêves, tous d'inspiration érotique. Dans le premier, Dante est emporté, tel Ganymède, par un aigle aux plumes d'or, et « il me semblait que nous flambions, et l'incendie rêvé fut si cuisant qu'il fallut bien que mon sommeil cessa. » Dans le second, « une femme aux yeux louches, bégayante, montrant des pieds tordus, des mains coupées et un visage blême » qui le séduit de son chant tel une Sirène, jusqu'à ce qu'une dame intercède et demande l'intervention de Virgile. « Il prenait l'autre, l'ouvrait par-devant, fendant sa robe, et me montrait son ventre : la puanteur qu'il jetait m'éveilla. ». Le troisième lui présente Rachel et Lia, les épouses de Jacob, « jeune et belle en un songe il me parut voir une dame aller par une lande, cueillant des fleurs et chantant ». Se réveillant, il constate glorieux, « Tant de désir sur désir m'anima d'être là haut, qu'à chaque pas ensuite je sentais pour l'envol pousser mes ailes ». Il est alors au terme de son initiation amoureuse.
Par là tu peux comprendre que l'amour
vous ensemence de toute vertu
et de toute oeuvre méritant des peines. Purg, XVII

L'amour excessif pour un objet, l'amour insuffisant, l'amour perverti de la schadenfreude.
L'orgueil de la posséder, l'envie d'elle, la colère contre elle. La paresse de l'aimer. L'avarice d'elle, la gourmandise d'elle, la luxure d’elle.

Et puis la jalousie, ce tourment proustien :
Mon sang fut si brûlé de jalousie
que, si quelqu'un m'avait paru joyeux
tu aurais vu mon visage blêmir, Purg XIV

Mais nous ne sommes pas ici en enfer, et si les peines se vivent - celles du jaloux, celle de l'orgueilleux -, elles ne sont pas punis par autre chose que  par ce dérèglement que l'amour provoque chez eux. La jalousie porte sa propre peine, mais la création pourvoit à son salut non par le fouet mais par l'exemple : falaises sculptés de scènes humbles ou bienveillantes, chants édifiants. Une rédemption par l'art, la narration. A ça que servent les livres. Puis vient la colère, celle qui fait prononcer des propos blessants. Dante en prononça, pour son propre tourment là encore. Il parla même de vengeance par son chant, de quelques rimes cruelles ; c'était condamner son art. L'art ne peut qu'aimer. S'il condamne, il faut encore que ce soit au nom de l'amour. Il ne s'en prive pas : la politique le démange. Il dénonce Florence avec la virulence d'Ezechiel. Il dénonce la collusion des pouvoirs spirituel et temporel :
Rome, autrefois, qui rendit bon le monde
possédait deux soleils, révélateurs
des deux chemins : celui du monde, et de Dieu
Or l'un a éteint l'autre, quand le glaive s'est uni à la crosse Purg, XVI

Les indulgences, la corruption des papes, de Rome, de l'Eglise : il prend des accents luthériens.
De la même manière qu'il était fasciné par chaque cercle de l'enfer, il ressent intensément les peines de l'escalade du mont purgatoire. Parvenu sur la corniche de la gourmandise, il ressent soudain la soif. Jamais Dante n'oubliera d'avoir un corps. Mais mesure que les péchés sont effacés, il se fait plus vif, plus léger, ça accélère.
Ni les discours n'alentissaient le pas,
ni le pas les discours : mais nous causions,
filant comme un vaisseau qu'un bon vent pousse ; Purg, XXIV

Et par une bizarrerie dantesque, le dernier lieu du purgatoire est celui de la luxure, celui des sodomites. Ceux là sont les plus proches du paradis. « chaque ombre à perdre haleine crie et crie - « Sodome et Gomorrhe! ». Reste un mur de feu à traverser, c'est tout ce qui le sépare de Béatrice. « Vois donc, mon fils, de Béatrice à toi, c'est le seul mur ». Un firewall placé entre elle et lui par son orgueil, qu'il doit rompre.
Dés que j'y fus, dans du verre bouillant
j'aurai plongé pour chercher la fraîcheur,
tant l'incendie demeure démesuré.
Pour me réconforter, mon tendre père,
allait parlant toujours de Béatrice,
disant : « ses yeux, je crois déjà les voir. Purg, XXVII
Là il retrouve Béatrice, et elle l'attaque. M. Il s'était égaré.
Take a step
You move in time
But it's always back ...
The reasons are clear
Your face is drawn
And ready for the next attack

Il pleure, puis enfin elle sourit. Mais il ne sait pas encore tout. « Si fermement fixés restaient mes yeux pour assouvir une soif de dix ans. » Des voix l'interpellent : « Trop fixe ! ». Ne jamais se figer. Il est encore l'enfant, d'une enfance Perceval, il est appelé à se faire homme : « Si tu souffres à entendre ma voix, lève la barbe, regarde moi, et tu souffriras plus ! ». Et tout comme Perceval, il doit poser la question, pour que soit sauver le roi pêcheur : « « Elle dit « Frère, en marchant près de moi, n'oses-tu désormais m'interroger ? » Il n'ose pas.
Et elle : « De la crainte et de la honte
je veux que désormais tu te dépouilles :
ne parle plus comme un homme qui rêve.
Elle lui dit : " ce que tu vas voir, à ton retour là-bas, veille à l’écrire."



Paradis


Entre dans ma poitrine, et souffle, toi,
comme le jour où tu tiras Marsyas
hors de la gaine de ses membres

Le mouvement et la parole.  Ils se parlent " sans reprendre haleine ". Au Paradis, ça roule, sous l'effet « de l'ineffable et première des puissances dit si ordonnément tout ce qui roule, par l'espace ou l'esprit, qu'en voyant l'oeuvre chacun toujours s'éprend de son auteur ». C'est à dire l'amour. Qui prodigue félicité, à la seule contemplation du visage aimée et retrouvée, il la mange des yeux comme elle mangeait son coeur en rêve et « Elle eut d'abord un soupir attendri, porta sur moi le regard d'une mère, sur son fils laisse voir quand il délire ». Heureusement son corps fut sublimé lors du passage du mur de feu, où fondant sa peau se détacha de sa chair, car « Si j'étais corps de chair (mais conçoit-on qu'un plein volume en puisse admettre un autre - comme il se doit quand deux corps pénètrent - combien notre désir doit flamber de contempler cette essence où l'on voit comment Dieu s'unit à notre nature ! ». De ciel en ciel, la beauté de Béatrice devient de plus en plus sublime, c'est ainsi que se mesure la distance, jusqu'à en devenir indicible, et dépasser les talents du poète, et alors elle le prévient, et c'est si vrai que tu devrais faire attention.

Si je riais ici, tu deviendrais comme
Sémélé, quand elle fut réduite en cendres :
car ma beauté, qui en montant par les marches
du palais éternel, toujours plus s'enflamme,
comme tu as vu à chaque palier,
resplendit tant, si on ne la tempère,
que tes pouvoirs de mortel, sous son éclat,
seraient ramille que le tonnerre casse.

Sémélé demanda un jour à son amant, Zeus, de la prendre tel qu'il prendrait une déesse. Il lui accorda à regret la faveur, car il savait qu'elle ne résisterait pas à l'assaut : son foutre étant de foudre, elle se vaporisa.
Une autre de ces Métamorphoses d'Ovide.
Face à elle, tout est félicité. Il y a un bal, un bal de têtes, un grand bal de dames, « fête immense, embrasée et chantante, où flamme et flamme dialoguaient doucement exultantes. ".
Bienheureux Dante, qui retrouva sa Très-Gentille au Paradis ! Les tristes le diront pathétique.  " Il faudrait, si possible, habiter un autre monde. » écrivait Ovide. Cet autre monde Dante l'a créé en littérature, un monde débarrassé du tragique des choses. Là il contemple et dit Béatrice dans l'éternité. Elle n'en reviendra pas pour autant, perdu à tout jamais. Mais peu importe, car l'oeuvre est écrite.

L'amour amer ::: Trois romans de Tristan

  Une voix lointaine émergeant du bruissement des âges, celle de Thomas chantant le Roman de Tristan  : « … su le secret... s'en aperçoi...