samedi 23 février 2019

Top 10 des sites incontournables en banlieue parisienne

Souvenirs se mêlent aux rêves vécus pour former une topographie toute onirique des environs de Paris. Ces lieux prennent alors dans la mémoire la forme étrange non d'une photographie, d'une carte ou d'une adresse mais d'une perception que nous avons pour tâche de rendre, si le coeur nous en dit. Chargées de sensations physiques que nous leur avons emprunté, d'histoires que nous y avons vécus, mêlés à la brume onirique de ce que nous en avons rêvé, aux pas de ceux qui nous y ont précédé, peut-être nostalgie est-il le mot désignant cette forme de représentation là.
Il ne s'agira pas cependant ici de laisser l'histoire vécue tordre notre topo-psychologie, ce qui risquera de la rendre trop personnel, trop égoïste. Par son effet certains lieux banals deviennent des phares puissants : un simple Starbuck une fosse bouleversante. Une certaine neutralité s'impose donc, et je ne dévoilerai ici que les endroits où c'est le monde lui-même qui en se dévoilant frappe notre conscience. Evidemment un peu à la manière des romantiques, de leur goût pour les ruines, les paysages saisissants. A la différence que nos ruines sont brutalistes, et nos paysages urbains. Là où le monde nous renvoie à notre présence pure, à la fois physique et spirituelle, mais aussi entreprend de nous faire comprendre que ce n'est pas nous qui le saisissons au travers de notre conscience, mais notre conscience qui est produite par le monde.


1. La porte de Bercy et les quais de Charenton-le-Pont



"Un soir je crus avec certitude être transporté sur les bords du Rhin. En face de moi se trouvaient des rocs sinistres dont la perspective s'ébauchait dans l'ombre."
Aurélia, Gérard de Nerval.

Soudain, toute la ville semble s'affaisser, comme un rideau que l'on jette au sol, faisant le jour sur les terres de banlieues. 
Face au port d'Ivry, sur une section que nous pourrions arbitrairement définir de la sortie de la porte de Bercy jusqu'à la passerelle de câble d'Ivry-Charentonneau, il y a ces hauts quais lovecraftiens dominants de profondes péniches aux cales vertigineuses. Que l'on y parvienne par les quais de Bercy, via la porte du même nom, en dévalant Charenton depuis la passerelle piéton Jules et Jim, survolant la gare de triage, passant le complexe Bercy 2, ou encore depuis les bords de Marne, les lieux saisissent par leur silence. Non pas sonore - d'ailleurs l'autoroute A4 passe là, tout près, chassant joggers et badauds -, mais parce que les lieux expriment : un lambeau de ville muet, sas de solitude entre deux portions de berges adjacentes tant du côté Paris que Val-de-Marne beaucoup plus fréquentés. Bref on y est bien tranquille. Des petites pelouses plantées sur les hauts quais, des passants rares, ou très pressés. Et cette ouverture sur toutes sortes d'échappées, qu'il s'agisse de de rejoindre les bords de Marne, ses îles encaissées enjambés par un entrelacs d'arches de bétons, ou la Seine, plus large et plus sombre. Plus immobile aussi. Un haut lieu pour rêver d'aventures.



2. Rue des Ravins, Bagnolet



"Je me vis errant dans les rues d'une cité très populeuse et inconnue. Je remarquai qu'elle était bossuée de collines et dominée par un mont tout couvert d'habitations. A travers le peuple de cette capitale, je distinguais certains hommes qui paraissaient appartenir à une nation particulière ; leur air vif, résolu, l'accent énergique de leurs traits me faisaient songer aux races indépendantes et guerrières des pays de montagnes ou de certaines îles peu fréquentées par les étrangers."

Difficile de ne pas penser que Nerval évoquait là les hauteurs de Bagnolet, remontant la rue de la Capsulerie vers la Noue et sa grande tour dorée. A la porte même de Paris, et donc ici plus précisément à celle de Bagnolet, par-delà son immense échangeur et sur le versant sud de l'autoroute A3, les escarpements d'une ancienne plâtrière devenue colline urbanisée. Le beau parc des Guilands, qui est notre Père Lachaise moderne, ce balcon sur Paris, Paris vu depuis la banlieue. N'oublions pas que le défi de Rastignac porté à la capitale l'est depuis un cimetière qui se trouvait alors encore extra-muros. 
Déambulant dans ces coteaux, laissant les hautes tours de la Capsulerie au nord, il y a d'abord un petit quartier résidentiel en gradins, distribués selon une voirie correctement bitumé. Mais il faut poursuivre encore, et au bout de la rue Blanche, sise à Montreuil, pour découvrir un petit escalier de pierre, longeant une bâtisse de briques surmontée d'une tourelle, un poteau électrique - la rue des Ravins - dominant Paris et un étrange entrelacs de maisons cabanes auto-construites, de petits jardins, de chiens hargneux, nouées par des chemins terreux. "Çà et là des terrasses revêtues de treillages, des jardinets ménagés sur quelques espaces aplatis, des toits, des pavillons légèrement construits, peints et sculptés avec une capricieuse patience ; des perspectives reliées par de longues traînées de verdures grimpantes séduisaient l'oeil et plaisaient à l'esprit comme l'aspect d'une oasis délicieuse, d'une solitude ignorée au-dessus du tumulte et de ces bruits d'en bas, qui là n'étaient plus qu'un murmure."
Au bas de cette colline, nous croisions deux vieilles personnes, se croisant avec leurs cabas. Leurs langages, leurs attitudes, leurs accents, tout évoquait un très lointain passé, la vieille banlieue, celle qui chaque jour disparaît. En face, les Mercuriales.



3. La gare de triage de Drancy-Le Bourget



Pour qui sait s'émouvoir de grandes étendues d'installations ferroviaires la banlieue parisienne offre de nombreuses jouissances : celles de Bagneux, Pantin, Noisy-le-Sec ou encore Villeneuve-Saint-George offrent des panoramas fascinants. Mais elles ne sauraient égalées à mon sens celle de Drancy-Le Bourget. 
Y aller.
Ces grandes étendues pavillonnaires et silencieuses par de là les cités de Bobigny : une banlieue basse et muette, ces gares de Drancy et du Blanc-Mesnil étonnamment isolées parmi les pavillons muets. Je n'en comprenais que tardivement les raisons : pour des questions de transport et stockage de matières dangereuses sur cette gare de triage, toute construction nouvelle dans un large périmètre y est prohibée. Ainsi ces maisons, ces cabanons, cette banlieue comme figée dans le passé. 
Sa taille ensuite, et son épaisseur. Celle de Villeneuve-Saint-Georges seule pourrait soutenir la comparaison, la surpasse même, mais un autre critère alors entre en compte : la qualité de ses points d'observations, plus précisément ses passerelles piétons. Et là Drancy enfonce la concurrence, avec deux splendides passerelles béton et rouille, perchoirs de solitudes où rêver de trains en partance, de trains toxiques, de convois de déportations, convois vers l'est. On part, on part.
Quand à cette gare, bâtie comme sur un promontoire...



4. La confluence du Canal Saint-Denis et de la Seine



"Faisant la critique de l'opération, ils constatent qu'une dérive partant du même point doit plutôt prendre la direction nord-nord-ouest."
"Wolman propose une dérive qui, à partir de la Taverne des Révoltés, suivrait le canal vers le nord, jusqu'à Denis et au-delà."
Debord

Longeant les rives d'Aubervilliers puis de Saint-Denis, tournant autour du Stade de France, voici au-loin l'animation de la gare RER de Saint-Denis; ses brochettes, ses visages étrangers. Telle une ville portuaire. Il y a, au-dessus du canal, quelques passerelles et ponts permettant de rejoindre la gare - bâtie sur une presque'île, et la ville. Et sous ces passerelles, le chemin de halage se poursuit, au fil de l'eau, mais d'une eau beaucoup plus sombre, beaucoup plus sale. Hostile. Il faut ensuite passer sous le pont ferroviaire des rails du nord, traverser un morceau de territoire sans homme, le long de la friche industrielle de la Briche, passer le petit bassin où se jette la Vieille Mer avant de rejoindre le canal, et enfin, une fois franchi la nationale 14, s'ouvre la confluence entre la Seine et le Canal Denis, que l'on aura longtemps rêvé être une cataracte majestueuse, le panorama sur les flancs sauvages de l'Ile Saint-Denis, le chemin de halage longeant Epinay-sur-Seine, l'ouverture sur l'aventure, les territoires du nord-nord-ouest où à la pile de pont près on pourra s'imaginer être le premier homme à avoir posé le pied. Quelques pas plus loin, un autre lieu à haute valeur topo-psychologique : le viaduc de Gennevilliers et ses immenses colonnes de bétons posées sur les rives d'Argenteuil, dont les dimensions inhumaines procurent des impressions probablement assez proche de celles que produire la cité de R'lyeh sur ses premiers visiteurs.



5. Le bar "La Folie" sur la nationale 3 au niveau de Noisy-le-Sec



Il n'y a pas que les canaux les rivières et les fleuves qui permettent de quitter la ville. Une fois mis de côté les considérations sanitaires et sportives, les nationales forment des solutions tout à fait appréciable. Ici s'alignent les hôtels bons marchés, les bars pas trop branchés. Par là s'évadent tous ceux en partance pour des lieux pas vraiment touristiques, pour lesquelles la construction d'une autoroute n'a pas été jugé nécessaire. Paris dans le dos, puis Pantin, l'hôtel du cheval noir, puis Romainville, c'est la ville que l'on laisse derrière soit. Passant le pont sur la gare de triage, les tours de Bobigny à l'horizon, on parvient à Noisy-le-Sec, dans une étrange portion de ville coincée entre les rails et le canal, une zone industrielle. Au carrefour avec la rue du Parc, qui la croise perpendiculairement, grossièrement nord-sud, il y a un bar brasserie kebab hôtel peut-être aussi, dont je ne sais pas grand chose, et nommé "La Folie". Elle a fière allure avec son enseigne verte, un nain patiente devant. Les abords sont particulièrement désolés, et pourtant il est possible d'y croiser des joggeurs : le canal de l'Ourcq est tout près. Avec la foule se pressant sur ses rives, le contraste est saisissant. 
Avec ce nom, La Folie, on pense évidemment à la chanson des Stranglers, ainsi qu'à toute folie plus personnelle, selon les histoires de chacun. 
La chanson commence ainsi : "Bonsoir / Ton véhicule n'a pas l'air d'avoir de passager / Peux-tu: Veux tu me recevoir / Sans trop te deranger ?".
Depuis la Folie, un détour pour aller voir l'Avenir est envisageable, un kilomètre plus au sud. 



6.  La nationale 2 niveau de la Rose des Vents, Aulnay-sous-Bois



"Quelle triste route, la nuit, que cette route de Flandres qui ne devient belle qu'en atteignant la zone des forêts !"
Sylvie, Gérard de Nerval

Triste alors triste encore. A vrai dire, elle n'existe même plus cette route de Flandres : désormais barrée par les aéroports du nord - Roissy et le Bourget -, déviant la nationale 2 vers l'est, Le Blanc-Mesnil. Les seuls bois que l'on pourra espérer traverser seront ceux de tours bétons d'Aulnay, de Sevran. Dans quel état étais-je atteignant alors cette nationale 2 ? Je venais du sud, du canal de l'Ourcq, ayant traversé tout le beau Aulnay. Déjà passant la gare, la ville se transformait : maisons basses faisant place à de petits immeubles. Mais c'est parvenu à la Rose-des-Vents que le paysage sembla se déchirer en deux. La nationale passait là, énorme, emportant dans son lit un bout de ville car elle s'y divisait en deux cours. Et ce n'est pas tant les voitures qui s'y engouffraient mais le vent, un vent sec froid et violent, enveloppant la grande mosquée, le grand parking, ce gros terre plein. Séparant le gros de la ville de ses parages nords, c'est à dire la cité des 3000. Alors même que je me promenai depuis quelques temps à travers la banlieue, jamais je n'avais pensé me retrouvé jusque là. La mauvaise réputation des lieux, son inaccessibilité. Voilà ce que vous y trouverez. Mais seulement pour quelque temps encore, le grand Paris arrive, le sol en tremble, on creuse la gare. 
De là il est possible de rejoindre le parc du Sausset avec sa gare RER perdu dans les bois, ou visiter les 3000, cité sans grand caractère en dehors du galion qui n'en a plus pour très longtemps. Sevran-Beaudottes offre aussi et non loin d'étonnants aspects de lèpre urbaine. De quoi attiser sa curiosité pour les grands ensembles. 



7. L'avenue du 8 mai 1945, Sarcelles



Partout en banlieue parisienne ses grands ensembles forment des étandards dans le territoire, tout en logeant une bonne grosse partie de sa population. Peu étonnant qu'ensuite elle y ait été assimilée. Ainsi la tour Obélisque d'Orgemont domine les rives de la Seine de Saint-Denis à Argenteuil, la Tour Leclerc La Courneuve et au-delà. Les barres mêmes forment des marques dans le territoire : la Rousseau au Luth, qui formait jusqu'à ce qu'elle soit scindée en deux une muraille d'un kilomètre deux en face de l'A15 depuis le viaduc de Gennevilliers.
Ces grands ensembles se visitent, pour leur histoire - la cité de La Muette à Drancy -, pour le shit ou  pour leur architecture. Il y a alors plusieurs écoles qui reviennent, l'Emile Aillaud's touch tout en rondeur que l'on retrouve de Pantin à Nanterre, en passant par Grigny la Grande Borne, le délire Renaudie tout en triangles, à Aubervilliers, Ivry et La Courneuve, ou alors l'école Le Corbusier, insistant davantage sur la laideur pure, le béton sale et suintant. Enfin, certains se contentèrent de simplement empiler des cubes et des pavés, sans trop de forfanterie ou de prétentions, mais simplement en empilant beaucoup, un peu comme des gros dingues, jusqu'à l'inhumain. C'est généralement ce que l'on reproche à une ville comme Sarcelles. 

Il y a d'autres grands ensembles en banlieue parisienne, mais aucun ne saurait rivaliser avec Sarcelles.  Sarcelles et Garges c'est trois kilomètres de grand axe, et 10 kilomètres parmi les barres pour en faire le tour. Ville unique qui n'aura jamais sa réplique, Sarcelles offre des perspectives ahurrissantes, notamment celle de l'avenue du 8 mai 45, sorte de Champs Elyséens locaux, vision définitive sur un avenir qui n'aura jamais lieu ailleurs. 

Pour venir, simplement prendre le RER D, station Garges-Sarcelles.


8. Le jardin de la maison Mallarmé à Vulaines sur Seine, et le train qui y emmène.


Sur une lointaine boucle de Seine, entre Melun et Montereau se trouve la maison Mallarmé sur la commune de Vulaines-sur-Seine. Pas moins de deux trains sont nécessaires pour la rejoindre, changeant à Melun, y laissant la foule des gens pressés, pour prendre ce petit train somnolant sur la rive droite de la Seine. Une petite ligne de campagne, des gares du 19ième siècle. Le train s'y arrête, sans animation. Il n'y a personne dans la rame : Chartrettes, Fontaine-le-Port, Hericy, Vulaines...
Un petit ensemble pavillonnaire silencieux, et sur les bords de la Seine une maison discrète, derrière laquelle se cache un doux jardin. Luxe, ordre, calme et volupté, en dehors du temps. Anywhere out of the world : c'est ici.

9. Les bords de l'Oise à l'approche de la base de loisirs de Cergy Pontoise, hantés par les amours rhomeriennes.


Au-delà Conflans-Sainte-Honorine, qui présente déjà tous les aspects d'une ville confluence du bout du monde, d'un dernier port avec le grand nulle part, un petit chemin s'échappe le long de l'Oise, cheminant d'abord à travers les parkings de quelques usines liées à la rivière, une station d'épuration, quelques piles de ponts de départementales locales. Au-delà il est possible d'échapper à toute stimulation sonore, dans un vert impeccable, et de rêver d'amours rhomeriennes, entre l'ami de mon amie et ceux d'Astrée et Céladon.


10. La rue Gérard-de-Nerval, Creil


Ici la rue Gérard-de-Nerval vue depuis l'angle de la rue Stéphane-Mallarmé. Un quartier de poète, mais aussi de peintres, d'écrivains puisque non loin vous trouverez les rues Charles-Baudelaire, Arthur Rimbaud, Guy de Maupassant, dans le goût de l'aménagement des villes nouvelles, c'est à dire selon une organisation topographique par thèmes. Mais là où des villes comme Montigny-le-Bretonneux furent très rigide quand à l'application de ces principes, avec les peintres bien séparées des poètes, des aviateurs ou des acteurs du cinéma français, Creil fit preuve d'un peu plus de souplesse dans le baptème de ses rues. De toute manières toutes identiques entre elles. Tout juste remarquerons-nous que les boulevards sont dévolus à la politique, et aux grands nom de Salvador Allende, Robert Schuman ou Léon Blum.
Et si donc nous pourrions penser que cette dénomination relève d'un effet d'opportunisme, de l'idée d'apporter un peu de poésie à la politique d'aménagement de la ville, celle-ci n'est cependant pas sans rapport avec l'homme et son oeuvre. Creil est en effet la destination du poète lors de l'un de ses récits fameux : "Un de mes amis, — un limonadier de Creil, — ancien hercule retiré, et se livrant à la chasse dans ses moments perdus m’avait invité, ces jours derniers, à une chasse à la loutre sur les bords de l’Oise." Il n'y parvint cependant jamais, et c'est tout le récit de ces Nuits d'Octobre. "Il était très simple de me rendre à Creil par le Nord ; mais le chemin du Nord est un chemin tortu, bossu... Ainsi préféra-t-il passer par Meaux, pour se rabattre ensuite vers Dammartin puis tracer à travers la forêt d'Ermenonville. A l'époque la liaison direct Paris-Creil par Survilliers-Fosse n'existe pas encore, elle sera mise en service en 1859 soit 7 après la tentative de pêche à la loutre de Gérard. Il fallait auparavant passer par la ligne de Paris Nord à Pontoise, puis longer remonter l'Oise par Auvers, l'Isle-Adam, Persan... Toujours-est-il qu'il n'est jamais parvenu jusqu'à Creil, toujours empêché, et cette absence de Nerval ici n'est peut-être pas sans rapport avec la désolation qui traîne dans ces rues. 
Banlieue de la banlieue, terminus de la ligne D nord, terre au-delà du pass navigo : Creil est l'aventure ultime. 

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