jeudi 17 mai 2018

Terminal Creil ::: Pour en finir encore (1)

"Il était très simple de me rendre à Creil par le Nord"
Nerval, les Nuits d'Octobre


stephane mallarme creil

Depuis la dalle RER de Châtelet-les-Halles j’avais longtemps rêvé de cette destination entre toutes exotiques, passant devant la colonne ouvrant sur les escaliers du quai du RER D, en belles lettres vertes la litanie de  ces quelques villes grises, Saint-Denis, Pierrefite, Stains, Sarcelles, puis à mesure le regard se projetait des régions plus lointaines, plus mystérieuses, Louvres, Survilliers, Fosses, la Borne Blanche... Où se situait la frontière septentrionale du Val-d'Oise ? Question intéressant directement les limites de validité de mon pass Navigo. Au-delà ce seraient les immenses forêts de l'Oise. A partir d'Orry-la-Ville, Chantilly ? Tous les trains n’y allaient pas, la plupart ayant leur terminus à Gonnesse ou Goussainville, deux noms ayant tendance à se confondre dans mon esprit - je ne cherchai pas à les démêler.

Un beau jour de printemps, je décidai de rejoindre ces forêts du Valois, choisissant non pas de me rendre à Loisy ou à Mortefontaine, ce dont j'avais longtemps sur carte caressé l'idée, mais de partir droit au nord : et Creil n'était pas une ville moins nervalienne, je l’avais redécouvert certes tardivement. N'y avait-il pas un ami limonadier, hercule retiré, dont une proposition de chasse à la loutre fait tout l'argument des Nuits d'Octobre ? Loisy après tout n'était qu'un petit morceau de village déserté, et l'île Molton de Mortefontaine, celle de Cythère dans Sylvie  est désormais privé. En allant à Creil je verrai tout aussi bien ces forêts, passerai la Nonette puis la Thève, et visiterai cette étrange ville de périphérie, ultime station de relégation, terre de fantasmes pour les équipes de zone interdite et « capital du banditisme » 2018 selon l'Express...

"Il était très simple de me rendre à Creil par le Nord ; mais le chemin du Nord est un chemin tortu, bossu, qui fait un coude considérable avant de parvenir à Creil "


Ce chemin tortueux auquel fait allusion Nerval est la ligne de Pierrelaye à Creil, qui se débranche à Saint-Ouen-l'Aumône de la ligne de Paris à Pontoise, pour ensuite remonter le cours de l'Oise : Nerval suicidé en 55 ne connut donc pas la ligne de Paris à Creil, prémisse de la ligne D et construite en 59. Par amour de la voie droite il choisissait de dédaigner cette ligne courbe, mais pour en choisir une plus courbe encore, qu'il explicite ainsi, "En prenant par Meaux, je rencontrerai l’omnibus de Dammartin ; je traverserai à pied les bois d’Ermenonville, et, suivant les bords de la Nonette, je parviendrai, après trois heures de marche, à Senlis, où je rencontrerai l’omnibus de Creil." Une première logique aurait pu me conduire à suivre ces pas-là, prendre le train jusqu'à Dammartin, traverser la forêt d'Ermenonville, mais aurai-je réussi là où Nerval aurait échoué ? Une deuxième raison m'éloigna de ce choix : l'existence dru RER D nord Nulle doute que si il l'avait connu, Nerval l'aurait emprunté. Ne dit-on pas qu'il préféra mettre 15 jours à aller en Belgique en voiture plutôt que de la rejoindre en train dans la journée par un détour ? Je découvris enfin l'existence d'un transilien direct Paris-Orry. L'affaire était faite.

gare du nord Creil

"Le pâté immense des contrées situées au nord de Paris se trouve privé de communications directes ; il faut faire dix lieues à droite ou dix-huit lieues à gauche, en chemin de fer, pour y parvenir, au moyen des correspondances "


Parvenu gare du Nord un vendredi de mai, je rejoignis sa surface, ignorant tout du quai de départ de ce train là, pensant d'abord le retrouver parmi ces trains que j'empruntai lorsque je vivais dans le Val d'Oise - mais il n'y était pas -, puis me pressant vers les grandes lignes, je remarquai un homme empruntant un passage que je n'avais jamais remarqué, deux voies en retrait entre banlieues et grandes lignes, je le suivis et soudain il n'y eut plus personne autour de moi, tandis que je progressai le long d'une énorme et antique machine bourdonnant d'un son lourd et grave. Ainsi c'est qu'il fallait emprunter pour quiconque envisageait de passer vers l'Oise ? Une énorme marche vers une plateforme très ancienne - soudain il me semblait avoir poser le pied dans les années 90 -, distribuant deux niveaux munis de sièges pourpres et profonds - je m'y installai, côté ouest, et bientôt le train partit, vide. Je vis passer le 18ième, le Sacré Coeur, la tour Pleyel, là il ne se détourna pas vers l'ouest, le Val d'Oise, mais poursuivit sa route droit au nord, traversant Stains, Pierrefitte, Sarcelles, puis une banlieue toujours plus laminé, quand soudain surgirent les forêts, j’étais arrivé - une seule autre femme avec moi sur le quai cogné de soleil. Qu'il y avait-il à faire ici ? Une gare de parking au milieu des arbres, un souterrain puis la gare routière, un homme âgé - probablement son père l'y attendait - face à la gare démesurée.


Rien ici, un restaurant - l'Orée du bois - clos depuis quelques années déjà -, un hôtel de crépi, - la Nonette - "Te rappelles-tu que tu m’apprenais à pêcher des écrevisses sous les ponts de la Thève et de la Nonette ?" elle passe plus haut pourtant, du côté de Chantilly, et d'abord j'aurai à traverser la Thève. Derrière un coude d'asphalte emprunté par de rares voitures de dresse une barrière en métal porte de l'aventure - une voie de parking seulement, étouffée d'arbres et de buissons encagés par des grillages de fer et de béton. Est-ce par ici qu'il me faudrait passer ? Le long des rails quelques véhicules garés, et puis enfin l'extinction de l'asphalte - il avait cessé de couler là - laissant un chemin de terre s'enfoncer dans la forêt, suivant d'abord les rails puis à l'envie du promeneur s'échappant plus en avant dans le vert de ce qui s'appelle ici la Forêt de Chantilly. Un panneau rouge menaçant dissimulé dans les arbres "Attention chasse en cours" me soufflant à l'oreille qu'il convenait ici de les garder bien ouverte. Je renonçai bien vite à la musique pour tenter de percevoir dans les taillis le cri d'un chien, d'un cor, d'un animal que l'on pique - non rien. A peine un souffle, le chant des oiseaux, j’avais découvert la plus silencieuse des forêts - le grondement sourd du ravin de la forêt de Verrières - la nationale 118 -, les avions survolant celle de Sénart, ces véhicules que l'on entend même au plus profond des forêts de Meudon ou de Clamart... J'allai le long de ces longues allées toujours plongeantes à l'horizon, dont la ligne de fuite toujours finissait par se confondre avec la voûte des arbres, mi vert - mi lumière - j'allai le long de ces rayons, suivant les détours de leurs angles brisées, souvent aux carrefours obligé de recalculer celui qui touchera le plus au nord - autrement je n'arriverai jamais. Soudain à travers les frondaisons le petit château gothique dit de la Reine Blanche, que nous pourrions nous plaire à croire nervalienne, - n’est-il pas question dans Sylvie d'un château " près d’Orry, sur la même place verte où pour la première fois j’avais vu Adrienne.". Il fait face aux étangs de Commelle où coule la Thève dans cette étroite vallée - la première que je traversai, j'en sens physiquement l'effort à les dévaler puis les rescalader -. Surgissant de façon comique après la traversée de toutes ces solitudes les chaises et tables en fer d'une petite crêperie : un petit morceau de civilisation se tenait là, avec son parking minuscule, ses promeneurs et joggers. Sur une pancarte touristique, ces mots de Chateaubriand rayés par quelque ennemi de la poésie - "Quelques corneilles, volant devant moi, par dessus des genêts, des taillis, des clairières, m'ont conduit aux étangs de Commelle. La mort a soufflé sur les amis qui m'accompagnèrent jadis au château de la reine Blanche: les sites de ces solitudes n'ont été qu'un horizon triste, entrouvert un moment du côté de mon passé." Quelques pas plus loin coulait la Thève, s'échappant de l'étang depuis un canal creusé sous le chemin : je ne le sus pas alors, et y passait sans y penser. Autrement l'aurai-je peut-être plus attentivement écouter couler. C'est un arbre que plus loin j'avais remarqué et qui m'avait semblé être un point de vue judicieux sur cette tour : une forêt trop sombre ici, et puis cette terrasse.... Ce n'était pas elle qu'il fallait regarder mais les étangs de Commelle. Elle n'en était que le point de vue, inaccessible. Et rien de plus qu'une maison de chasse aménagé, une cabane que l'on aurait recouverte de stuc et doté de quatre tourelles et d'une statuaire légère. A l'étage sous un fronton une unique porte-fenêtre pour un unique balcon, cerné de deux austères tours moyenâgeuses. Une garçonnière néo-romantique, pas plus. J'avais encore bien du chemin, je la laissai. 


J'échappai ainsi à une zone de chasse, mais pour me jeter dans un péril plus dangereux encore : tentant d'éviter une hostile route et laide route de bitume je me perdais au sein d'un réseau d'allées cavalières toutes sablonneuses et pancartées "Attention danger : chevaux au galop sentier interdit de 6 à 13h". Il était 10 heures. Décidément ma présence était à peine toléré. Passe encore l'effort à fournir pour parcourir ces plages dans la forêt, mais bientôt j'aurai à négocier avec d'énormes et jaunes animaux, engins de chantiers terrassant sarclant passant et repassant dans un vacarme dégueulasse. Repoussé aux franges les plus orientales je butai bientôt sur une départementale que je traversai après avoir emprunté une étrange route de la fille morte, avant de rebrousser chemin puisqu'au-delà les bois étaient privés : de longs grillages dissimulés dans la végétation... J'approchai néanmoins de Chantilly, un mince kilomètre à parcourir, et pour la rejoindre je n'avais que ce sentier monotrace dégueulasse parmi les ronces, tournicotant autour d'un cimetière, passant auprès d'un bunker puis soudain un gros rond-point de pierres, la forêt évanouie, une large perspective sur le château de Chantilly, ses étangs, ses vastes pelouses, à l'ouest le vide de l'hippodrome, tout cela sous un ciel d'un dégoulinant bleu Klein. Une porte de pierres au loin indiquait l'entrée de la ville, de son unique rue. Je ne saurai être aussi enthousiaste que Nerval ici : quelques bâtiments austères en cours de rénovation, la terrasse vide d'un bar - l'Etrier -, dominant la cours des grandes écuries, face à l'hippodrome, la statue équestre du Duc d'Aumale décorée de deux panneaux commémorant la pris de la Smalah ainsi que la soumission d'Ab Del Kader. Un monument en l'honneur de la conquête de l'Algérie : cela ne me surpris pas ici. 


Parmi les titres qui peuvent me rendre mélancolique, celui de Tommy Wright III: 4 Corners Pt. 2. Dans ces rues vides la silhouette immobile d'un mannequin de plastique devant la boutique "Deux filles", référence ésotérique à la dualité Sylvie / Adrienne ? La rue du Connétable se prolongeait par-là sous un soleil dur : je préférai couper vers le nord, empruntant une rue en pente dans ce vallon de la Nonnette, au milieu de ces demeures paradigmatiquement bourgeoises. Au bout ce canal fréquenté par les pêcheurs... Les bruits de jeux d'enfants, au loin le viaduc de la ligne Paris-Creil, la Nonnette baignant les nénuphars. M'élançant dans une pente montante le long de Coq Chantant, petit quartier de blocs modernes situé par-delà la rivière, de l'autre côté de la vallée, je cherchai mon passage vers la forêt, craignit un instant face à un portail cadenassé la trouver inaccessible, réservé pour des chasses privées, trouvant à cinq mètres de là cette brèche dans la clôture de pierres, puis m'élançant vers Creil, à travers les bois encore. Un jeune homme en VTT, casque audio sur les oreilles, casquettes, se promenant tel un chevalier errant, cette voie en fourche, une forêt silencieuse. Ici le chemin le plus naturel aurait été celui du nord, mais j'aurai alors buté sur cette odieuse départementale D201 rempart entre deux forêts. Sur maps je repérai un chemin s'échappant des bois : un homme en capuche noir s'y tient, une bouteille à la main, aura-t-il réussi à traverser ? Je préférai jouer la sécurité et opérer une sortie depuis le lieu-dit de la Grande Folie, où je pouvais espérer qu'un rond point ralentisse le flot des voitures. Un chemin de santé longeant un îlot résidentiel, ouvert sur les champs, les grands hangars de Creil au loin... Je ne savais comment rejoindre les bords de l'Oise. Traçant directement dans la zone commerciale, son Tati, son Décathlon, son Burger King et même plus étrangement pôle emploi. Ici on circule en voiture, celui qui marche là-bas tient une bouteille de vin à la main, et se précipite rougeot on ne sait où. J'y croisai aussi des enfants se précipitant eux derrière un talus, à travers lequel je distinguai un camp. Traversant un échangeur puis une zone de terrains de football je posai enfin le pied à Creil, le regard dominé par une tour immense perché à l'horizon.





Sur le plateau dominant l'Oise le grand ensemble du Rouher. En face, de l'autre côté de la rivière, les zones urbaines toutes aussi sensibles de Montataire et de Nogent-Sur-Oise. J'y déambulai sans but, y découvrant un quartier des poètes, les rues Baudelaire, Stéphane Mallarmé, Gérard de Nerval, à travers des immeubles tous identiques. Au détour d'un bloc l'apparition d'une tour qui m'apparut trop courte pour être celle qui avait dominé mes pas à l'approche de la ville. Non celle-là se situait à l'autre bout de la ville, quoique toujours sur le plateau, la tour Descartes. Je passai devant une clinique abandonnée, à la toiture brûlée : que pensai-je trouver ici ? L'ultime périphérie de Paris, son ultime espace de relégation. Car bien que nous soyons dans l'Oise c'était bien de Paris que ces gens dépendaient, non de Lille ou Beauvais, Paris qui n'était situé qu'à trente minutes de TER. L'extrême bord de sa banlieue, là vivent les pauvres de Paris. C'est ici qu'en 1989 se présentèrent voilées trois jeunes filles au collège Gabriel Havez... 


Que la ville soit petite ou cette voiture rapide trois fois je croisai ces deux jeunes arabes au volant d'une Porsche 911 décapotable, enchaînant les accélérations sur chaque feu rouge, chaque rond-point. Une longue pente me ramenait vers l'Oise, là il y aurait une île, et par-delà la gare. Je passai devant une église qui me semblât murée, comme engrenée au milieu d'un ensemble d'habitat de cité défraichie. Tout cela se tenait calme et serein, je croisais des visages souriants, l'épicerie russe avec sa vitrine de chopes à la gloire de Poutine, des boutiques de mariages orientaux - dont l'une faisait dans la location de trône. Une ancienne teinturerie comme unique vestige de la vieille ville - partout ailleurs béton moche et murs crépis, ayant plus mal vieilli encore. Et cela était beau pourtant, parvenant sur l'Oise, ici large comme la Seine, un large pont, une vue sur l'île verte, sur cette longue boucle vers l'autre rive. Un quartier de gare comme j'avais pu en connaître à Saint-Brieuc ou Clermont-Ferrand. Plus délavé, plus gris, plus déshérité encore que la rue de Paris à Villeneuve-Saint-George. Ici la boucherie hallal se nomme les 5 piliers - nulle autre commerce qu'arabe, tacos, couscous et kebab. Sur une façade noire l'enseigne d'une boutique abandonné "Au chic Parisien". Je cherchai en vain un lieu où manger - peut-être étais-je devenu trop prudent sur le kebab - mais voilà mon train qui s'annonçait, la façade de la gare. En ce jour des grèves les esprits échauffés notamment ceux d'un groupe de vieux punks à chiens d'une cinquantaine d'années, éructant buvant puis insultant des contrôleurs : cette étrange mélange de Bamako, du bled et de province pauvre. Je voyais aussi de belles jeunes femmes d'expressions bourgeoises. Je ne savais pas. Je n'en avais rien vu, seulement traversé.

gare de Creil


Revenu de Creil je pensais alors en avoir fini avec ce que nous appelions grossièrement le réel.



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