mardi 22 janvier 2019

Henri d’Ofterdingen ::: À Laon (1)



Ce soir là je somnolais dans le fauteuil, les yeux perdus entre les lignes. Elles se chevauchent, se superposent et glissent, et mon regard dévalait jusqu'à cette phrase : « Il y avait un escalier qui descendait dans l'intérieur de la montagne, et je m'y engageai... » Une édition d’Henri d’Ofterdingen, Tel de Gallimard, à la brochure mal collée, laissant glisser tantôt des feuillets isolés, tantôt des blocs entiers. Je les pressais entre mes doigts, en tapais la tranche contre la table pour les tasser, ce qui ne résolvait rien. Je dépliai à nouveau le livre, il explosa entre mes mains. Cette mauvaise édition... Je somnolai donc dans mes rêves bleus lorsque dehors, le bruit des détonations. Je me levai, c’était déjà le silence. Et ici a commencé pour moi ce que j’appellerai l’épanchement du réel dans le songe. L’ombre des assassins venait de tomber sur la ville, bientôt pourchassée par les torches de la police, le tout baignant dans le bleu électrique des boucles télévisées de BFM TV. De partout refluaient les soutiers du réel. Quoi, maintenant il faudrait s’affairer à ça ? ; quoi, il faudrait défendre la République ? ; quoi, il y aurait des tueurs d’enfants dans les rues ?; quoi, c’est la guerre, la mobilisation générale des consciences et de l’attention ? Et je crus comprendre que nous étions entrés dans une époque nouvelle. Il ne leur avait fallu que vingt minutes pour dévaler les rues de l’Est parisien que j’avais parcourues pendant dix ans – et là c’est l’école des enfants – de Belleville à Charonne. Je me couchai les oreilles bouchées pour ne plus entendre les sirènes le long des boulevards. 
Le lendemain nous partions pour Laon, « away from the big city / where a man cannot be free / of all the evils of this town », etc. Je m’effrayai du vers de Baudelaire : « Le vieux Paris n’est plus. » 

Nous remontâmes la rue de Charonne porte de Bagnolet, porte de Pantin, et en surimpression sur la ville, les images télévisées, elles-mêmes en surimpression des ombres portées des assassins sur les rues de Paris. Il y a la porte de Pantin, nous la connaissons bien, peut-être même nous y sommes-nous promenés, amoureux ou défaits, mais il ne nous était désormais plus possible d’ignorer que c’était par elle que s’étaient enfuis les Kouachi : une carte dans Le Parisien, l’équipée mortelle dessinée d’un trait rouge. Elle s’envole vers l’est, par cette même nationale 2 que nous allions emprunter, passe et braque une station essence à Villers-Cotterêts, se pose au Quick de la zone commerciale de Laon, avant de fondre à nouveau sur Paris comme un oiseau de proie. Les images de policiers armés postés aux portes de Paris, et la désormais nouvelle célébrité de Dammartin-en-Goële en tombeau de leur furie. Combien de temps faut-il laisser en jachère un champ après qu’il fut taché de sang ? L’État bourgeois organise sa riposte, elle est d’une brutalité à la mesure de la menace qui pèse sur ses intérêts. Y avez-vous part ? Ou vous imaginiez-vous qu’il était autre chose que cela, qu’une coalition d’intérêts. Qu’en fils et fille de la République un bout d’héritage vous revenait. Que cela vous était échu, car vous pensiez vous épargner la peine d’avoir à la conquérir. Á chaque génération de prendre le pouvoir. Beaucoup d’entre elles ont échoué. Le monde est dangereux aujourd’hui dit Gambino junior, mais nous ferons en sorte que nos amis et nos familles soient protégés des extrémistes et des terroristes. Á New York, nous tenons les rues et les quartiers. Qu’ils s’occupent de cela, moi je m’en vais. 

Je ne veux plus que ces lieux soient arraisonnés par ça, je veux rêver à nouveau les noms de rues et de villes, je veux rêver dans les pas de Gérard et arracher Dammartin-en-Goële à ce bandeau flash info qui le bâillonne, pour qu’il redise le Valois de Nerval. « Nous n’avions plus qu’un bout de plaine à traverser pour gagner Othys. Le clocher du village pointait sur les coteaux bleuâtres qui vont de Montméliant à Dammartin. La Thève bruissait à nouveau parmi les grés et les cailloux... » Je me retournai sur la plaine prise sous les derniers feux du couchant. Des plaines, et cette masse grise au fond, en contrebas, c’est Paris qui monte inexorablement prodigieuse marée de béton. Les environs sont laids, mais bientôt nous rejoindrons les côtes oniriques des forêts. 

Nous rêvons dans les rêves de ceux qui marchèrent avant nous, et Nerval venait ici rêver dans les pas de Rousseau. Et je désirai encore que les rêves et les pas de Nerval soient capables de dissiper l’ombre sanglante qui planait ici, et que nous puissions trouver refuge en eux. « Quelle triste route, la nuit, que cette route de Flandre, qui ne devient belle qu’en atteignant la zone des forêts ! » Il me ne me sembla pas avoir été plus véloce que lui, moi en diesel, lui à chevaux, et nous roulions déjà depuis longtemps, la nuit était tombée, lorsque nous parvînmes à échapper à la conurbation. C’était la forêt. « Qu’est-ce donc que ces caravanes au bord de la route », me demanda-t-elle. Je ne sais pas, des prostituées peut-être, ou des baraques à frites. Il n’y a pas de lumière aux fenêtres. Á la radio nous apprenons qu’au Bataclan la jambe de Samy a été retrouvée derrière un ampli.

La petite maison donne sur un lac où nage un beau cygne, et je montre aux enfants les étoiles. Une étoile filante ? Non, c’est un avion, oui les lumières clignotent, ils font la fête dans l’avion dis-tu, et cette étoile qui bouge là, non c’est un satellite. Oh toutes ces machines dans le ciel... Comment savoir quand on peut faire un vœu ? Nous étions au bord d’un lac, de tous les lacs à la fois donc, celui des amours de Lamartine, de Gertrud, sous les étoiles communes de notre humanité, et j’attendais un signe. Je scrutais le ciel à la recherche de ma propre Albemuth en pensant à cette phrase d’Aurélia : « Une étoile a brillé tout à coup et m’a révélé le secret du monde et des mondes. » Gérard de Nerval, l’a vue en 1841, puis 1853, à Paris, et Philip K. Dick en février et mars 1974 en Californie, la même entité leur révélant tous les mystères du monde. Deux hommes en plein dépression sentimentale, première ligne de Siva, « La dépression nerveuse de Horselover Fat commença le jour où il reçut un coup de fil de Gloria...», et Gérard ;« Une dame que j'avais aimée longtemps et que j'appellerai du nom d'Aurélia, était perdue pour moi ». Ils ont vus l'étoile et ils sont devenus fous, subitement, où plutôt éparpillés. Il leur aurait fallu plusieurs vies d’écriture pour rassembler les morceaux.

Le rayon de lumière violet rose de deux à trois centimètres qui toucha Dick au front, Gérard s’en prémunit d’un médaillon noué par un foulard autour du cou, au point « par où l’âme risquerait de sortir au moment où un certain rayon, parti de l’étoile que j’avais vue la veille me frapperait ». Déraison brutale à laquelle ils tentèrent d’abord de répondre par des explications rationalistes – forces électriques ? Courants électro-magnétiques ? –, puis ce fut la vision de la déesse – Vénus, Cybèle, Isis pour l'un, Diane, Pallas, Sophia, Malkhut pour l'autre – archétypes en poupées gigognes qui ne sont que les masques de quelque femme aimée. Les archétypes n'ont jamais rien décrit d'autres que les nuances de ses regards, ils sont des détours vers les mystères de son visage. L'étoile les emmène, ce sont les Chimères, la Trilogie Divine, il y a cet appel :  « – Ou vas-tu ? – Vers l’Orient ! ». Nerval embarque pour le Liban, Timothy Archer s'envole pour Israël. Et le lendemain nous partions vers l'est, visiter Laon.

Où sont nos amoureuses ? Elles sont au tombeau
Les Cydalises, Nerval

Laon, ville lépreuse sur la colline ; à travers la plaine nous traversons lotissements et zones commerciales noyés dans la verdure noire, les abords de la ville sont campagnards. Depuis la départementale, je vois les flèches ajourées de sa cathédrale, où sont perchés des bœufs de pierre. Ils se prennent pour des gargouilles, donnant à ces lieux la teinte absurde d’un ciel belge. « La nef de la cathédrale ne s’était pas posée comme l’Arche du Déluge au sommet du mont Ararat », ce sont ces bœufs qui l’y ont monté, écrit Proust, caillou après caillou. J’en retrouvai la phrase au retour et découvrais qu’il était aussi possible de rêver Laon et ses rues pelées. Les fantômes des Guermantes y marchent avec une seigneuriale dignité, depuis que pour sacrifier Combray aux Allemands, Proust déplaça la ville imaginaire de son enfance de la Beauce à l’Aisne pour lui faire rencontrer l’histoire. Et Combray fut rasé par les bombes. « Je savais que Mlle Swann allait souvent à Laon passer quelques jours. » Nous empruntions le côté de Guermantes, il se confond avec le chemin des Dames. La route monte à travers les maisons rares, rien ne semble pouvoir se fixer sur ces coteaux. Au sommet, le parking annonce la cité médiévale, un fortin massif percé d’une ogive fait porte, les bottes claquent sur les pavés. Ici la ville est nue, elle n’est pas enduite, les poutres, les matériaux apparaissent sous la lèpre. La lèpre elle-même n’y est qu’un vestige de peau. Tout s’écaille, tout transparaît, mais par en dessous c’est encore du gris, murs de briques sales, poutres pourrissantes, trainées de suie qui semblent couler du ciel. Personne ici. Á la place d’un immeuble qui n’existe plus, un établissement d’une modernité passée, la modernité a l’avantage de vieillir très vite, mais ensuite de ne plus bouger, comme instantanément fossilisée. Tandis qu’aux entours toujours on continue à s’écailler pelure par pelure.
La cathédrale est cachée par ça. Sur la place, il y a deux restaurants fermés, il y a la rue commerçante, où s’alignent l’enseigne d’un kebab et celle d’un restaurant chinois. Elle a le charme et l’étroitesse de la rue du moyen-âge, mais sans passants. Personne ne semble plus habiter sur la colline, en contrebas on voit les lotissements, la gare, et les entrepôts.
La cathédrale est à tours ajourées, phare de l’Aisne, la foi simple du paysan, celle qu’affectionnait et désespérait de retrouver Léon Bloy, et d’autres. Une madone surmonte les trois portails. Tout le monde se fout du Christ, c’est par la Vierge que nous voulons être consolé. « Je veux bâtir pour toi, Madone, ma maîtresse, Un autel souterrain au fond de ma détresse. » Le catholicisme fit pénétrer le féminin dans le ciel monothéiste. Des ogives d’anges enchâssées parent le portail central et ses scènes bibliques trop encrassées pour que nous puissions les lire – et aussi parce que ma culture religieuse est défaillante (elle s’encrasse aussi, comme le reste et comme le temps).

Les portes de fer de l’édifice sont couleur Mao, son petit livre rouge, les enfants, taisez-vous, nous sommes dans une église. Les chapelles débordent de saintes aux pieds desquelles s’amoncelle la détresse humaine. Lorsqu’il n’y plus rien à faire, lorsqu’il n’y a personne à qui demander, ni à corrompre. Cette détresse toute simple qui hérisse les théologiens. Notre Dame priez pour mon mari, Notre Dame de Liesse priez pour mon frère. Notre Dame de Liesse en vierge d’ébène, à moins qu’il ne s’agisse d’un plâtre enduit de noir. Elle porte un voile blanc sur les cheveux et un Jésus maigrelet sur les genoux. C’est Dieu qui n’en finit pas de s’incarner en chaque femme, chaque enfant, qui fait trinité à n’en plus finir, toujours prendre au sérieux ce qui est écrit : « Et Dieu créa l’homme à son image ; il le créa à l’image de Dieu, il le créa mâle et femelle. » L’homme femelle et l’homme mâle, ainsi qu’il est écrit. Montaigne répète : « Je dis, que les masles et femmes, sont jettez en mesme moule, sauf l’institution et l’usage, la différence n’est pas grande. » L’enfant Jésus n’a pas un regard d’enfant. Le retable d’Issenheim le montrait en langes déchirées, qui deviendront le pagne de pureté qu’il portera monté en croix. Il a les yeux d’un Dieu. Pasolini le représenta bambin, courant riant vers sa mère. Sûrement devait-il être capable de ça.

Plus loin une affichette annonce la Sainte Face. Déception du visiteur s'attendant à contempler un masque de peau jaunie. Amiens ne propose-t-il pas à la contemplation le chef de Jean-Baptiste, c'est à dire ses os frontaux et maxillaires, enchâssées dans une assiette dorée ? « Je veux que tu me donnes à l’instant, sur un plat, la tête de Jean-Baptiste. » désirait Salomé. Il semble plutôt s'agir ici d'une icône orthodoxe. Un Christ barbu nimbé d'une lumière dorée, perspective inversée, point de fuite plongeant dans les yeux de l'adorateur : Christ-tout, montrant sa face depuis un monde non-humain, c'est lui qui te regarde. Une icône orientale surprend ici, mais pour couper court à toute polémique iconoclaste et accusation d’idolâtrie, il est dit qu'il s'agit non pas d'une représentation mais de l'image du seigneur sur un mouchoir. Réalisé des propres mains du Christ, qui y réalisa  l'impression de son visage : l'entité s'est auto-édité. L’affichette explique que Dieu s’est incarné en l’homme pour que l’on puisse contempler sa face. « Qui m’a vu a vu le père. » Dieu fait chair puis image sur un linge. Icône orthodoxe ou pas, l’œcuménisme semble n'effrayer personne ici : l'église est ouverte à toute divinité qui daignera s'y faire prier. La détresse est si grande ici. Les théologiens s'occuperont des aspects légaux. Plus loin une statue de Jeanne d'Arc offerte à la dévotion : fille- guerrière dûment canonisée à cette fin, Vierge des Armées, Christ-femme flambée sur un tas de croix. Elle semble se lamenter encore de l'occupation allemande. Laon fut occupée dès le 2 septembre 1914. Elle ne s'en est jamais remise. Au retour nous nous perdons dans l'échangeur de Bagnolet. « Paris change ! Mais rien dans ma mélancolie n'a bougé. »

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