mardi 22 janvier 2019

Une forme de fatigue ::: À Laon (2)



Qu'il crève dans son bondissement par les choses inouïes et innommables : viendront d'autres horribles travailleurs ; ils commenceront par les horizons où l'autre s'est affaissé! Rimbaud, lettre à Demeny

Je dis que ce soir là je somnolais dans le fauteuil, les yeux sombrant entre les lignes. Une forme de fatigue, comme une forme d'abrutissement. La lecture est une promenade assise, où seuls les yeux sont conviés à l'exercice. Ils empruntent des lignes qui sont comme des chevaux nous promenant parmi des représentations mentales, et parfois il arrive, la fatigue aidant, que ces chevaux ne viennent se heurter, alors nous en dévalons, et dans le choc de la chute il se peut tout aussi bien que des images étonnantes puissent naître, ou que simplement nous rejoignons quelque néant niché entre ces représentations, le blanc d'entre les lignes. Je chevauchais ce soir là les rêves de Novalis, des rêves d'Allemagne, rendus par les mots de Novalis ; je m'y perdais comme dans une forêt dont chaque tronc est une représentation d'une teinte d'un crépuscule sur la forêt noire. Il y a du vent fouettant les volets d'une fenêtre, la pluie en frappant la vitre, la nuit partout enveloppant le foyer du poète, et le poète qui tourne et se retourne dans son lit comme je retournai ces images tantôt en un sens, tantôt dans l'autre, ce temps statique où la ligne se courbe encore et encore sous l'effet du poids de la fatigue, jusqu'à boucler avec elle même. Circonscrivant ce lieu primitif du chaud foyer cerné d'humeurs obscurs – vent, lune, tempête – et où l'enfant rêve, et ou moi même je rêve entre ces lignes. Et de quoi rêve-t-il le jeune poète. De paysages immenses, de régions sauvages, d'animaux inconnus, d'une mort et d'une renaissance, d'une union dans la passion avant une nouvelle éternité de séparation. Et c'est là peut-être, en ce moment de contemplation parfaite, que je perdais définitivement pied dans ma lecture ; ces éléments dessinant un pays chimérique dont nulle pas n'aurait pu me sortir. Où tout était concomitant, dans une absolue simultanéité : toute succession abolie, le pas devenait inutile. Je pouvais rester une éternité dans ces lignes, douces chaudes, aiguillés par les propos de l'Etranger.

Emporté peu à peu dans les divagations rêveuses de ses douces visions... (p20 HO, Novalis)

Je perdais le fil des mots et reprenais la première phrase, "Les parents déjà, s'étaient couchés et dormaient" et je ne pouvais pas ne pas penser à un autre incipit célèbre, "Longtemps je me suis couché de bonne heure". Il y était question tout aussi bien d'un jeune homme, puis d'un homme mûr, qui tournait se retournait dans son lit, lui aussi soumis à un cycle de métempsycose, devenant un quatuor, une église, la rivalité de François Ier et Charles Quint. Le jeune Marcel attend le baiser du soir de sa mère - les parents ne sont pas couchés, ils dînent parfois avec Swann... Quant à Novalis, c'est au réveil, "il salua sa mère d'un aimable bonjour, et l'embrassa de tout son coeur comme elle l'embrassait". C'est elle qui le réveillait du rêve de la fleur bleue. 
Je pensai encore à un troisième rêveur, l'amoureux de Sylvie, "Mon regard parcourait vaguement le journal que je tenais encore, et j'y lus ces deux lignes : "Fête du Bouquet provincial - Demain les archers de Senlis doivent rendre le bouquet de Loisy"". Et il ajoute : c'est tout le souvenir de la province de mon enfance qui s'éveillait à ce nom de Loisy. Proust n'a jamais fait mystère de son inspiration de Nerval.

Ainsi tout cela n'est rien, ce sont les mots de Châalis, Pontarmé, îles d'Ile de France, qui exaltent jusqu'à l'ivresse la pensée que nous pouvons par un beau matin d'hiver partir voir ces pays de rêve où se promena Gérard. 
(Contre Sainte-Beuve).

Le rêve recompose les paysages. Les villes se déplacent, les forêts les accompagnent, les noms changent. Une église qui devrait se trouver à droite du paysage bascule et se place à gauche. Il nous semble qu'il aille vers le nord, mais en rêve il se dirige vers son sud. Les souvenirs dérapent tranquillement, l'onirisme achève de brouiller les cartes, quand ce n'est tout simplement pas une village entier qui est déplacé mentalement d'une région à une autre, comme Combray qui passe d'Eure et Loire à l'Aisne, simplement pour pouvoir être détruite par les allemands, marquant par la guerre l'action irrémédiable du temps.  " La bataille de Méséglise a duré plus de huit mois, les Allemands y ont perdu plus de cent mille hommes, ils ont détruit Méséglise, mais ils ne l’ont pas pris." Et Gilberte de continuer à raconter : ils ont fait sauter le pont de la Vivonne, et le petit raidillon d'Aubépines où vous êtes tombé amoureux de moi, il est devenu la côte 307 dont on parlat tant dans les journées. 
D'un trait de plume. Une ville qui se déplace du sud de Chartes à l'Est de Reims. Un autre trait de plume, la ville est séparée en deux, on y met 100 000 morts de chaque côté. "Les Français ont fait sauter le petit pont sur la Vivonne qui, disiez-vous, ne vous rappelait pas votre enfance autant que vous l’auriez voulu, les Allemands en ont jeté d’autres, pendant un an et demi, ils ont eu une moitié de Combray et les Français l’autre moitié."

Lorsque Nerval retrouve le Valois de ses amours d'enfance, il ne retrouve plus qu'une amoureuse morte - Adrienne - et l'autre mariée - Sylvie. Elle ne chante plus ses romances d'avant, mais des airs modernes d'opéra. Le temps passant inexorablement. Alors que nous approchons de Center Park, un panneau annonce le chemin des Dames. Loisy défiguré par la modernité, Combray par les bombes. A Dammartin se cachèrent les frères Kouaci. 


J'oubliais de dire que le jour où la troupe dont faisait partie Aurélie a donné une représentation à Dammartin, j'ai conduit Sylvie au spectacle, et je lui ai demandé si elle ne trouvait pas que l'actrice ressemblait à une personne qu'elle avait connue déjà. " - A qui donc ? - Vous souvenez-vous d'Adrienne ? »

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