mercredi 16 mai 2018

Vers Auvers ::: Remontant l'Oise (2)

La forêt de Montlignon, Van-Gogh, son église, sa tombe, son champs, ses touristes. Retour par Chaponval puis Valmondois.



Sur les quais de surface de Paris Nord, la psalmodie des noms de ces villes lointaines, depuis toujours resté des directions et non des localités ; Persan par Monsoult, Persan par Valmondois. Villes mystérieuses des extrémités les plus occidentales du Val d’Oise civilisé : en bord d’Oise, au-delà le Vexin - et dès lors il s’agissait du grand ouest, un horizon inhabité. La ligne H ici se divise en deux lignes, empruntant les deux vallées entourant la forêt de Montmorency ; l’une passant par Enghien-les-Bains, Eaubonne - celle qui m’était familière - l’autre plus mystérieuse la quittant après la gare d’Epinay, filant vers le nord, vers Sarcelles-Saint-Brice, Ecouen, Domont, Bouffémont, plus rurale. Depuis ces gares-là, et puisqu’elles posaient à l’orient de la forêt, ce qui convenait à mon projet de percer vers l’ouest dans le Val d’Oise, suivant en cela la nature propre de ce département, son orientation occidentale, je cherchai à déterminer celle qui m’accorderait l’accès le plus facile à la forêt. Parce que la pointe orientale de la forêt me semblait morcelée par les départementales, je choisissais Domont, un peu plus au nord pour accéder directement au corps du massif.

Depuis la fenêtre de ce train nouveau, au discret filtre bleuissant, je contemplai ces terres bien connues de la Plaine, de Saint-Denis, dont je connaissais désormais bien l’envers : le cimetière de Saint-Ouen dont je devinai les tombes derrières les murs, le centre technique du Landy, les parages de la route de la Révolte, de l’A86 puis la gare de Saint-Denis. Je passai avec attention son canal, puis ce bayou dont j’ai déjà plusieurs fois parlé. Passé Epinay subitement la ligne s’infléchissant vers les nord, des terres inconnues pour moi : les contreforts de la forêt, des champs, des collines. Quelques communes peu urbanisées. Je descendis à Domont.

Je m’attendais à trouver une gentille commune rurale et un peu désertée depuis laquelle je pourrai m’échapper rapidement : il n’en était rien. Cette rue que j’avais repérée qui me conduirait à la forêt, je la découvris encombrée de circulation, de travaux, de gens, en pente. De quoi aiguiser ma soif de grande solitude, loin de la foule et des automobiles. Parvenu à la mairie j’empruntai la rue de la République, pensant rejoindre la route des fusillés, d’où pensai-je un chemin pénétrerai dans la forêt. Parvenu à l’ultime habitation, je butai contre une de ces horribles routes cernées par les forêts, dénuées de toute contre-allée, tout trottoir, y découvrant seules les voitures rasant les arbres de chaque côté. Et de tout accès aussi : la faute à un golf immense et privé me barrant la voie des  bois. Un article dans le Parisien relatif à un projet d’agrandissement : raser 5 hectares de forêt permettrait de l’agrandir de 9 trous. Un aménagement de la forêt plaide le maire de Domont : « La question est surtout de savoir pourquoi protéger un espace déjà surprotégé. ». A défaut donc je rejoignis la route de Montmorency, longeant les cités d’un côté, le cimetière de l’autre, puis une jolie carrière. Sur le bord de routes une simple sente dans les herbes, parfois obstrué par des massifs végétaux obligeant à traverser les voies, pour rejoindre quelques allées sableuses encombrées de voitures en stationnement. Subitement un lotissement, dont il semble impossible de s’échapper sans disposer d’une voiture. Un arrêt de bus posé là. A l’approche d’une bifurcation en chantier je découvris sur ma droite un chemin plongeant littéralement dans la forêt, longeant les clôtures de ce golf privé. Une pente sombre et intense s’enfonçant sous les bois. Enfin j’étais seul.

Il y a là une longue pente qui mène directement au parking du château de la Chasse. Il n’avait guère changé depuis les promenades que j’y faisais enfant : nous l’appelions alors la forêt de Montlignon, commune attenante aux lieux. Une longue allée bitumée conduisant à un beau lac et à son château, plutôt une grosse cabane de chasse en dur. De là nous partions à pieds ou à vélos dans les vallons, plutôt au nord. Souvent nous nous contentions de faire le tour du lac, qui en était venu à prendre le nom de lac du château de la chasse.

Que connaissais-je de cette forêt ? Un chemin ou deux qu’il m’aurait été permis de reconnaître, traçant dans le brouillard. Je me souvenais plus particulièrement d’une certaine limite que nous n’avions jamais franchi, celle-ci marquant systématiquement la marque du retour : une clairière au-delà d’une pente après avoir atteint le château. Là mon père nous arrêtait, nous y jouions puis il fallait rentrer. C’est cette limite précise qu’aujourd’hui je voulais franchir. Comme j’avais pu me l’imaginer, au-delà de la clairière, le chemin continuait… Aujourd’hui je sortirai de cette forêt. Dévalant un profond vallon je suivis un petit ruisseau me conduisant à un cimetière de quelques tombes. Remontai une autre colline, poursuivant cette même route forestière qui à mon goût bifurquait trop vers le nord. La quittant cette fois-ci escaladant un autre vallon croisant là une dame et son gros chien, qui semblait trouver amusant de courir avec moi, ou après moi. Je m’arrêtai. De là je rejoignis une route enfin filant droit, passant un carrefour de la fontaine des fièvres… découvrant à l’horizon l’éclat lumineux de voitures sur un parking. Une route et une autre forêt encore, toujours plus avant, mais pas forcément plus solitaire. Un panneau indiquant la limite de Bessancourt puis un beau chemin de lisière, sublime entre bois et champs. Des perspectives sur la vallée, une autre forêt là-bas. Les lieux se firent sauvages, tableaux de la campagne d’autrefois, je passai sous des lignes électriques, puis en vint à longer de longs murs de béton. Au-delà d’une pente forte enfin la commune de Frépillon.


forêt montmorency


Une petite ville de campagne, s’étant développé en contre-bas de la forêt. Au sud, sa gare. Le silence de ses rues, la nonchalance d’une journée caniculaire. Je m’y approvisionnai en Ice Storm, avant de poursuivre vers la francilienne, la dépassant par une passerelle désertée située par-delà un square pour enfants. Je parvins en plein champs : la commune de Mery-sur-Oise. Derrière des remblais végétalisés, le long d’un chemin communal défoncé les caravanes d’un camp de gitans. Le silence de ces derniers kilomètres s’évanouit au bout de celui-ci, lorsque posant le pied sur la départementale je la découvris embouteillé. C’était elle pourtant qui me permettrait de traverser la ville. A un croisement un bar, le Val d’Oise, où il me sembla croiser Christian, un oncle perdu de vue. Etait-ce vraiment lui ? Un pauvre hère au bar à midi, chauve et barbe longue. Au loin je vis l’église d’Auvers, passai le pont, photographiai l’Oise, qui a ici un air de fleuve tropical dévoré par la jungle. 

Il y a là un Van Gogh tour allant de l’église donc, entouré de palissades, bâches en plastiques et cerné de touristes japonais. Un petit chemin permet de rejoindre le cimetière : les tombes des deux frères sont là, enlacés de lierre. En sortant, un chemin de campagne conduit à l’endroit où fut peint le champ de blé aux corbeaux : quelle fut ma surprise y distinguant au loin une foule de touristes, s’y faisant photographier dans les champs. J’attendis leur départ. Un panneau situé à la croisée des trois chemins indique précisément, et par une reproduction du tableau, la perspective selon laquelle il fut créé. Ce champ de blé… N’était-il pas beau par lui-même ? Je n’en avais jamais de si beau : les mouvements dans les blés, les coquelicots, le soleil, le ciel bleu traversé de son troupeau de nuages, les masses noires des forêts à l’horizon, en régiment dispersé. C’était le printemps. Bientôt les parages furent complètement désertés. Ce n’était qu’un champ joliment entretenu. Ce champ c’est Van Gogh qui l’avait inventé : en le peignant, en le nommant, et nous venant l’admirer. Il nous l’avait désigné. C’était un paysage qui n’était pas aujourd’hui chargé de mélancolie : mais du tableau je reconnaissais la chaleur du soleil ondulant les champs. Lui-même n’avait passé que 70 jours ici, d’un vingt mai au 29 juillet qui suivit. Un printemps, un début d’été. Je suivais ses pas : de la maison du Docteur Gachet au champ de blé, il y a une longue rue à flanc de coteau, et un petit chemin de campagne. L’église est en dessous, tout comme la pension où il vivait. Dans la continuité le cimetière. Tout cette dernière partie de sa vie incluse dans cette étroite topographie.


tombe Vincent Van Gogh



J’ai vu la maison du docteur, toujours épié par cette dame me suivant avec son livre, comme l’air de rien. Changeant de pièce avec moi, replongeant dans son livre à chaque fois. C’est une grosse maison à trois niveaux, situés à flanc d’une colline, dominant la rue elle-même d’une volée d’escaliers, ainsi que toute la ville d’Auvers. Un jardin en terrasses, étroit, puis la maison en elle-même disposant en bas de deux pièces et d’une cuisine d’époque, émouvante. A l’étage trois autres chambres. Il y a là le piano dont joua Mademoiselle Gachet. Une citation de Van Gogh sur un mur : « La maison est pleine de noir, noir, vieilles choses noires, exceptés les peintures. » Les volets étaient tirés : était-ce à cause de la chaleur ? Derrière la maison, l’entrée de carrières de pierre, s’étalant sur des kilomètres sous la colline, quelques appentis troglodytes. Devant, le jardin de mademoiselle Gachet, foisonnant et ensauvagé. Une jolie plaque en verre y permet la superposition de la silhouette peinte par la jeune femme à la réalité du terrain. Pialat ne tournait pas dans cette maison, oui, elle n’était pas une maison de cinéma : les pièces en étaient trop étroites. La maison de Pialat, plus belle, plus grande, plus aéré, dans un Auvers rêvé. La véritable est un lézard de pierres écrasé perché sur son rocher et écrasé de soleil, sommeillant dans l’ennui, manquant à chaque instant de glisser toute dans l’Oise. Je repensais à cette fille d’ici, qui me disait l’ennui de cette ville c’est l’héroïne.


maison Van Gogh


Je rejoignis ensuite la gare de Chaponval, plus proche que celle d’Auvers-sur-Oise, c’est par Chaponval que Van Gogh vin à Auvers-sur-Oise, du moins dans le film de Pialat… Pour la première fois j’allai emprunter cette étrange transversale de Pontoise à Creil dont parla Nerval. C’est une ligne de train le long de l’Oise. De là je pouvais soit rejoindre Pontoise au sud, pour ensuite emprunter la ligne de Paris, soit vers le nord atteindre Valmondois, Persan, et même Creil, pour en emprunter les lignes qui me ramèneraient chez moi. Vers le sud, le prochain train était annoncé dans une heure et 48 minutes. Vers le nord dans 28 seulement. C’est une ligne de rien, un ligne en rêve, une gare de gare de Far West avec son passage à niveau, et c’est à peu près tout. Ni guérite, ni tourniquet. Un enfant et son père s’amusaient à placer des pierres sur les rails, au niveau de la voie, attendant les passages des trains de fret pour les voir quoi, s’envoler ? Sur l’un deux ce graffiti sale, « Le 60 baise le 93 » : voilà un train de Creil. Le mien y apparut dans un mirage d’été. Déjà la tête me cognait. 


gare chaponval


Je montai dans le train presque vide - une belle rame cependant -, suivis le cours de l’Oise. A Valmondois le train vers Paris s’annonçant dans trente minutes. Gare déserte, il ne me semblait pas qu’il y ait de véritable ville ici. Puis le retour, par Meriel, Bessancourt, Vaucelles. Mon jolie Val d’Oise, ses maisons de villégiatures bourgeoises d’un autre temps : partir en banlieue c’est aussi remonter dans le passé. J’avais remonté le temps, il reprenait désormais son cours : à mesure que j’approchai de Paris s’invitèrent dans le paysage bucolique de la campagne val d’oasienne d’abord des blocs résidentiels puis ses barres, une tour. A l’arrivée à Eaubonne, je ne reconnus plus ma ville : un canyon d’immeubles noirs. Puis ce fut Enghien, Deuil-la-Barre. Epinay-sur-Seine et Super-M…




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