Rêverie ancienne autour d’une traversée de la gare de Saint-Germain-en-Laye, la gare d’Achères Grand Cormier. Le souvenir d’un film de Rohmer, un départ pour Cergy-Pontoise. Maisons-Laffitte, sa gare, son cimetière. Aventures en forêt, l’étang de Corra. Le beau nom de Conflans- Fin d’Oise, le chemin de halage vers Cergy. Réminiscence du trajet inverse effectuée par les amoureux de l’Ami de mon amie.
Il y a quelques mois déjà j’avais repéré sur carte un passage entre Saint-Germain-en-Laye et Conflans-Sainte-Honorine : il s’agissait de se frayer un chemin dans la forêt, de traverser les voies qui la scindaient par l’étrange gare d’Achères-Grand-Cormier, puis de poursuivre jusqu’à l’étang de Corra. De là l’itinéraire flottait à travers les parages industrielles de la rive sud de Conflans puis il semblait exister une passerelle pour traverser la Seine.
Ce voyage me paraissait audacieux : je m'inquiétais des prostituées le long de ces nationales de forêt, du trafic autour de la gare Grand-Cormier, du passage de ces départementales sans accès piéton, d'un échangeur étrange au nord. Et si mon périple m'amenait à traverser un camp de gitans ? L'hiver avait ajourné ce programme, mais nous étions maintenant au printemps. La boue aurait fondu et l'air chaud commencerait à travailler les odeurs de la forêt. Seulement j'étais plus ambitieux maintenant, et pour d'autres courses j’avais repéré ce val de l’Oise dont je n’avais jamais vu la couleur, bien que j’eusse habité dans le département pendant vingt ans. Cergy-Pontoise n'est pas si nord que ça, et depuis Conflans n'était-il pas logique de poursuivre les berges jusqu'à la ville nouvelle ? Je repensai au film de Rohmer, puisque je pensai souvent à Rohmer à ce moment, à l'ami de mon amie. Je préparai très mal les choses, revisionnant quelques extraits de films, pour en repérer les plans, les lieux, les places. Quelques photos dans le S8, les plans sur la préfecture, sur Cergy-Saint-Christophe où travaillait ma mère. Et par hasard j’échouai sur la scène princeps du film : Blanche et Fabien, l'ami de son amie se baignant à la base de loisirs de Cergy, images documentaires de Rohmer sur la banlieue - il y a là sur les pelouses, des noirs, des arabes faisant des barbecues, ces noirs et arabes que je pensais les seuls filmés par Rohmer jusqu'à ce que je revois les images tournées au marché de Belleville pour le Conte d'hiver -. Lui se plaint des odeurs, parlent de ces gens des banlieues moches qui n'habitent même pas à Cergy, mais viennent de villes alentours, où ils habitent des HLM moches et délabrés, "alors pour eux c'est Versailles ici". Phrase étonnante, car Cergy n’a pas de banlieue, étant elle-même la ville nouvelle bâtie en plein champs. Cergy est la banlieue, c'est elle la zone urbaine sensible de ces marches du Val d'Oise. Mais j'aurai sûrement à y revenir…
Pour l'instant les voici à l'assaut d’un donjon-cabane pour enfants, puis marchant dans une plaine solitaire, montant sur une butte. Là il lui montre la boucle de l'Oise, Cergy-Saint-Christophe, la tour EDF, c'est à dire Cergy-Préfecture. Puis il lui indique un chemin, "je connais un charmant chemin de halage le long de l'Oise". Cela en partant ce matin, je ne l'entendis pas, mais c'est ce même chemin que depuis Conflans j'empruntai, à rebours de leurs pas fantômes. Mais tout cela je ne comptais guère le retrouver, cette petite butte aux trois cailloux, ce square pour enfant tout cela. Ce qui m'importait était ce lieu, où allongée sous les arbres sombres et bruissants soudainement elle s'effondrait en pleurant, sous le regard intrigué de son amant. Un travelling sur des arbres : comment les reconnaîtrai-je ? C'était impossible. Là se tenait pourtant le centre du film. J’en pris une photo et partis.
Je dis que le programme initial se faisait au départ de Saint-Germain-en-Laye, mais c'est un train pour Maisons-Laffitte, avec deux "f" deux "t" et un "s" à maisons qui arriva le premier à quai. Je me décidai pour ce raccourci dans la forêt. De là il me restait à partir pour la gare d'Achères Grand-Cormier, oui, cela irait, et j'arriverai plus tôt à Cery-Saint-Christophe, et en meilleur forme aussi.
Maisons-Laffitte dispose d'une séduisante gare eighties, contiguë à une mairie grand siècle. En face un bar-brasserie kebab "Restaurant d'Istanbul le Saint-Germain". Un esprit chagrin pesterait sur le sort de cet honorable bougnat français, investi par les ottomans comme la Sainte-Sophie fut transformée en mosquée. Seulement l'auvergnat n'existe plus, ou alors s'est-il lancé dans le pub américain sans gluten. Ailleurs telle brasserie devenait un bar-Pho-PMU. Ainsi vont les temps qui changent parfois.
Trois rues plus loin je m'ennuyai déjà. Le long de ces rails du RER A que je me proposai simplement de remonter avant de repartir dans l'autre sens - c'est aussi con que ça - des petites vieilles et des vieilles maisons, et il me semblait alors être à Clamart, ou à Sevran-sud, où dans n'importe quel zone pavillonnaire, avec certes une intensité remarquable. Il n'y avait là rien qui dépassait. Bientôt la rue se réduisit à un étroit passage - des plantes - longeant les voies d'un côté, harmonisés par de l'artisanat local de l'autre, long mur de fresques auquel je ne m'attardai pas. Vint le cimetière, vint la forêt, bientôt immense et majestueuse, malheureusement métronomiquement gâché par la rencontre de ces escouades de marcheuses nordiques, fonçant droit devant plantant et plantant sans s’occuper de rien d’autre. Plus loin d'autres les levant en l'air, sur un rythme de gymnastique.
Regardant ces arbres défiler je me promettais de trouver un terme technique permettant de décrire avec parcimonie de langage leur étrange ballet - défilant à différentes vitesses selon leurs différents plans - et je me souvenais avoir subi une même fascination par ce même effet, une après-midi, dans un cimetière : ses tombes mouvantes. Je poursuivis. Il n'y a là rien à photographier, juste ces longues allées pour s'étourdir par l'effort : certaines sont ici cavalières, sablo-terreuses, désagréables au pied.
Ces longues allées. Au bout de l'une d'elle, un défilé de couleurs, blanche, jaune, noir. Je parvenais à la nationale, croisant là la gare de Grand Cormier. Je découvris surpris trois maisons, collées à la route, collées aux voies. Ce n'est pas pourtant la place qui manque : quitte à couper des arbres, autant bien s'installer.
La gare la moins fréquentée d'île de France. Desservie depuis la desserte Poissy. Un beau pont avec ses arches de béton, l'océan de rail à l'est. J'étais pourtant un peu déçu : il est vrai que depuis le jour où sur la carte je découvris cette gare de triage, j’avais entre temps visité celle du Bourget, celle de Villeneuve-Saint-George. C'est que je l'avais trop rêvé : je rêvai d'une gare, engloutie par la forêt, et en même temps pleine de trains, de rails, de voies ; du bois et de l’acier.
Si le passage des voies fut plus aisé qu'imaginé, l'abord sur l'autre rive me laissa perplexe. Au-delà d'un second pont, je vis le trottoir de la nationale disparaître. Il y avait bien cet escalier, descendant juste avant. Il m'amenait sur une autre route, le long d'un lieu mi-parking mi-décharge. Je m'y engageai, traversant une voie puis une autre, empruntait un sentier sinueux entre les déchets, découvrait une route forestière mi-gourdonnée. Ces parages évoquaient le tueur : serait-il là, tapi dans les bois ? Il en serait mal avisé, il ne passe jamais personne ici. J'évitais néanmoins une caravane abandonnée, me souvenant du proverbe voulait que la colline ait des yeux.
Des personnages étranges y surgissent des fourrés, traversant le chemin, s'engouffrant dans l'autre, l'air très concerné. Mais nulle joggeuse, ni bataillon de marcheuses nordiques. J'approchai de l'étang de Corra, à la réputation libertine. Une plage, un parking, pour une ambiance mecs qui s'enculent, j'aurai pu dire Alain Guiraudie. Je fus déçu, sans trop même l'avoir fantasmé. J'attendais le Canada, je découvris un plan d'eau. Trois punks à chiens remballant leur tente, une vieille cheloue sur son banc et trois joggeurs. Quittant l'étang, j'empruntai l'échangeur de la D31 d'avec la nationale 184, d'autant plus aisément que les lieux étaient aménagés d'une piste cyclable. Je comprendrai quelques centaines de mètres plus loin que j'avais rejoint là une portion de l'avenue verte cyclable London-Paris. Elle semble passer dans une petite résidence dite de la cité de la Garenne, quelques maisons bordant d'un côté la N184, de l'autre de vastes champs empoisonnés. Un siècle durant s'épandèrent dans la plaine d'Achères les eaux usées de Paris. Plus en amont, l'immense usine d'épuration Seine-Aval.
Un panneau Conflans-Sainte-Honorine, un camion orange et fou déboulant à toute allure puis cette passerelle sur la Seine, bien jolie. Depuis longtemps j'évoluai dans l'inconnu : j'y franchissais un pas supplémentaire.
Je visitai peu Conflans, contournant la ville par ses quais, filant directement à la confluence qui avait donné au nom de sa gare le beau nom de Conflans Fin d’Oise. Ici venait donc mourir l’Oise, se jetant dans la Seine, j’avais rêvé de ce nom. J’en contemplai les abords, les îles sauvages au loin, dans mon dos des amas de maison coulant vers le fleuve, la passerelle piéton, l'auto-pont et le viaduc ferroviaire : l'ensemble n'est pas sans majesté. Les villes de confluence sont les plus crépusculaires… J’avais d’abord aimé Alfortville où affluait la Marne, j’espérai beaucoup de Montereau-Fault-Yonne, Fault vieux français de Fin.
Sur le quai un panneau annonçant Cergy à 7 et Maisons-Laffitte à 11, je poursuivis ma route.
Entre les rails et la zone portuaire de Conflans je suivis le quai du Confluent, le long des machines-usines et des tas de gravats tas de sables, rien qui n'évoque une promenade romantique sur les bords de l'Oise. Des trucs en fer, en forme de pots carrés, montés sur des rails, toutes formes d'objets dont je ne connaissais ni le nom ni la terminologie pour les décrire : un monde qui m'était absolument étranger. Au-dessus de moi, par-delà les fourrés, par-delà les voies, une butte surmontée d'une ligne de vieilles demeures, là haut était Conflans. Je croisai un vieil homme hirsute à la marche blanche claudiquant : était-ce un joggeur ? Je lui fis signe, il venait d'en face, cela signifiait que cela passait. La route se fit précaire, arguant de travaux, de déviations et barrages, promettant des impasses : après quelques pas dans les bois, je découvris une autre station d’assainissement, sales odeurs. Sur sa droite, le long de l'Oise, un chemin de halage clos de grilles, dans le prétexte il était question de risques d'éboulements. Je pouvais encore les franchir... Mais mal m'en aurait pris, car la sortie de ce même chemin, après un contournement de deux kilomètres étaient cette fois obstrué par des hautes palissades hermétiques. J'avais alors longé encore toutes sortes de bacs, de ronds, de tubes, de boules de bétons. Une architecture pas si différente de celle que certains imaginaient pour faire vivre des hommes. Ici il n'était question que de boues. Après le viaduc de la D55A, je pu rejoindre enfin les berges de l'Oise. J'y étais absolument seul, longeant cette ville de Neuville-sur-Oise, que je voyais tantôt paraître par-delà les champs - probablement inondables. Ce chemin même n'était pas très sec... Gorgés d’eau ces chemins de berges rendent la moindre pluie. Je me souvenais des berges inondées d'Epinay... Ainsi la progression fut belle mais laborieuse, jusqu'aux abords des étangs de Cergy où je retrouvai un chemin goudronné. Enfin j'étais arrivé : je repensai alors à cette scène, les deux amants escaladant une butte leur dévoilant toute la boucle de Seine. Je n'eus qu'à tourner le regard : cette butte était là, verte et ronde comme un fond d'écran windows., jamais je n’aurai pensé la trouver. Je l'escaladai. A son sommet, ces trois pierres plates et le cercle d'arbres. Je visais la photo que j'avais prise ce matin : que ces arbres avaient grandi ! Nous étions 31 ans après. Je tentai de voir Cery-Saint-Christophe, la tour EDF, et c'était impossible : partout la végétation avait crû, formant une lisière de bois impénétrable à l'oeil. Je repensais à cette phrase de Blanche à Léa : "Oh ça va bien finir par pousser" dit-elle à propos des parterres de la place sinistre des Colonnes. J'y trouverai un gazon.
Je pris une photo qui me semblait identique au plan filmé par Rohmer trente ans auparavant : les pierres semblaient correspondre, mais j'en inversai nord et sud. C'est que voyant le film je ne connaissais pas la topographie des lieux, à peine esquissée par Rohmer lui-même. Ne souhaite-t-il pas ici nous perdre ? Lorsque je compris que le chemin de halage désigné par Fabien est celui-là même crapoteux que j'avais emprunté, pourquoi en fus-je ému ? Nous les voyons ensuite l'emprunter, vers Conflans donc : d'abord terreux, puis lors d'un second plan réduit à un mince sentier. Il y a là ensuite quelque chose de très étrange : à leur droite, à l'endroit où devrait se trouver l'Oise, voici un muret, ils l'escaladent. Une prairie, ces grands arbres bruissants leurs rameaux noirs... Ce lieu est le seul du film n’existant pas. C'est ici qu'elle pleure. Pourquoi demande Fabien ? Elle même ne le sait pas, sait simplement que ce ne sont pas des larmes de joie. Elle pleure de la même panique solitaire qui la saisissait un soir dans son appartement de Saint-Christophe : elle est trop bien dit-elle, pleure de l'être, de connaître véritablement un paradis dont elle ignorait la possibilité jusque là, pleurait de ne pas l'avoir cru possible, connu avant, pleure de la possibilité de le perdre à nouveau. Pas tout à fait la joie.
Parages vides. En ces mêmes lieux où Fabien s'indisposait des fumées et de la foule, il n'y a personne, des lignes de tables désertées Remontant des volées de coureurs, je parvenais à la passerelle rouge de l'axe majeur. Voilà une volée de marche montant droit dans la colline, puis c'est l'immeuble amphithéâtre de Bofill, réminiscence du Gotham de Noisy-le-Grand. Parvenu en ce lieu, je repensais peut-être encore davantage à la scène du meurtre du pianiste aveugle de Suspiria qu'à l'ami de mon amie. Devant s'ouvrait Cergy Saint-Christophe, qui n'a plus rien des lieux rêvés par Rohmer. Mais les rêva-t-il vraiment, où se joue-t-il de nous ? Présenter ces abords de Saint-Christophe comme charmants, cadre d'une aventure sentimentale : prendre la ville nouvelle, et ce qui était déjà à l'époque considérée comme une banlieue de relégation, et en faire le cadre d'un "Rohmer". Précisément ce quartier de Saint-Christophe, sa large proportion de logements sociaux, ses programmes immobiliers investis par des familles précaires - et largement immigrées - grâce au système des aides personnalisées au logement. Co-propriétés rapidement dégradés, finances fragiles. Le chômage, la même dynamique qu'à Grigny 2.Tout cela est parfaitement documentée, et la paupérisation de Saint-Christophe fut précoce : ce n'est pas là que s'installèrent les classes moyennes, les pionniers de la ville nouvelle, mais vers Cergy Préfecture. A son inauguration leu quartier la gare n’existait pas... Rohmer était parfaitement au courant des vicissitudes de la ville nouvelle : il suivait la situation depuis un temps déjà. En 77 il tournait un documentaire sur Cergy, "Enfance d'une ville", interviewant un certain Monsieur Hirsch : le voici décrivant la ville, en fer à cheval autour de la boucle de Seine vierge de tout bâtiment, laissée à la nature. Cette ville qui finira par s'étaler sur trois stations de RER. Vantant l'esprit pionnier en des termes qui feraient bondir aujourd'hui, comparant l'édification de la ville nouvelle à la colonisation en Afrique. A la différence explique-t-il que l'Afrique était une terre vierge, alors qu'ici des expropriations furent nécessaires.
L'ami de mon amie prend donc pour cadre ces lieux, qui sont déjà un ghetto, une zone de relégation - et peu importe que la ville en elle-même soit oeuvre d'art : l'axe majeur reliant la gare au Belvédère, se prolongeant sur la passerelle etc... Il n'y paraît rien à l'image, les habitants vont et viennent, profitent de tous les avantages de la ville nouvelle, énumérés sans en avoir l'air au gré des images : les voici déjeunant dans des restaurants, s'organisant des parties de tennis, se rendant lors de la pause déjeuner à la piscine, profitant des interconnexions de Cergy avec toute l'agglomération - "Je suis un homme de la mégapole" dit le bel Alexandre -, véliplanchiste. Nous les voyons évoluer sans jeter même un regard sur ce qui les entoure, et c'est le reproche habituel fait à Rohmer, et le reproche que lui fit Skorecki à la sortie du film, dans un article paru dans Libération, "Rohmer au pays des Merguez". Skorecki, qui par ailleurs adorait Rohmer, l'y attaquait sur sa prétendue indifférence au social et sur son mépris sur la populaire : un cinéma où il n'y aurait place "ni pour les Arabes, ni pour les merguez, ni pour le peuple". Pour preuve le surgissement - que Skorecki pense inopiné - de masses prolétaires immigrés en contre-champ de cette rohmérade. Fabien déclarant à Blanche, «Ce ne sont pas des gens d'ici, ils viennent des banlieues moches ». Et voici donc des plans presque documentaires entrant comme par effraction dans la fiction, fiction sentimentale et fiction de la ville de Cergy vantée et montrée jusque-là comme un paradis pour jeunes gens blancs. Le hors-champ soudain surgissant : celui de la vie de Fabien et Blanche, mais aussi semble-t-il du cinéma de Rohmer. C’est que jusque-là nos amoureux ne les voyaient : et que Rohmer vient précisément leur montrer. Les scènes sont voulus, elles ont même été écrites :
BLANCHE : C'est curieux. On fait les villes nouvelles pour supprimer les classes sociales et, tu vois, elles se reconstituent d'elles-mêmes. Le plus haut de l'échelle, c'est la planche à voile. La baignade c'est moins bien, mais c'est tout de même pour des privilégiés qui peuvent se payer un ticket d'entrée.
FABIEN : Dix francs, ce n'est pas ruineux.
BLANCHE : Pas pour des familles de dix personnes.
FABIEN : C'est peut-être aussi parce que le bain et le soleil sont des obsessions des Européens. A mesure qu'on avance dans ce parc, ça se prolétarise.
Viennent ensuite les réflexions de Fabien sur le bruit et l'odeur... Mais ces passages ont été biffées : trop explicatifs ? Etrange que ce soit précisément où Rohmer montre les immigrés qu’il soit accusé de ne pas le faire. Et il les montre tels qu’ils sont à la fois pour la ville de Cergy, ses personnages, son cinéma, et peut-être même pour lui : un impensé. Le cinéma français se chargera ensuite d’en faire un « sujet », et puis même un genre, le film de banlieue… Or le cinéma de Rohmer n’aura jamais d’autres sujets que celui de l’amour. Lui sait se contenter de filmer une coiffeuse, une employée de bureau. Pour qu’elles deviennent intéressante à Godard, ces mêmes employées doivent se prostituer - c’est son film sur la banlieue, Deux ou trois choses que je sais d’elle.
Si Rohmer filme d’abord des secrétaires, des employées de bureau, il ne filme jamais le peuple en tant que peuple, c'est à dire substance politisée - le reproche de Skorecki. Le peuple, cette entité indéfinissable, n'apparaît pas en tant que telle dans la fiction. Il ne fait pas partie de l'histoire, car l'histoire de Rohmer est toute amoureuse, et l'amour se moque bien des alentours. Alors pourquoi ces merguez dans le champ de la fiction ? S'ils ne sont pas une illustration, c'est qu'elles ont une fonction dans l'histoire. Nous voyions Blanche et Fabien s'éloigner de la gare de Saint-Christophe, ils déjeunent à un restaurant sur la place du forum. La pizzeria n'existe plus, mais le bar du forum lui est inchangé depuis trente ans. Je tentai de retrouver l'emplacement de leur table : réglant mon cadre sur ce celui de Rohmer, je les découvraient au milieu de la place, deux tables posées et filmées.
Blanche et Fabien à rebours de mes pas. Ils s'avancent sur la place des Colonnes, descendent vers le parc. Le réel y surgit, ils s'enfuient, montent sur la butte, empruntent le chemin de halage, puis font l'amour après qu'elle ait pleuré, sous les rameaux noirs... N'était-ce pas une belle journée ? Savait-elle qu'elle allait se donner ? En aurait-elle de plus belle occasion ? Après cette promenade dans le ghetto, la pizza sur la place du forum, la baignade au milieu des pauvres ?
A Saint-Christophe les mêmes boutiques pauvres qu'à Garges, Sarcelles ou Evry. Je m'approchai de l'horloge, prenant le temps d'ajuster les cadres selon les images du film que j'avais prise. Me réglait sur les bouches d'égouts au sol, le détail des fenêtres sur les façades. Dans le champ surgit une jeune femme qui avait tout d'une belle rohmérienne.
Le soir je revoyais le film en son intégralité. Blanche est seule dans la ville nouvelle, à la cantine rencontre Léa. Celle-ci lui parle rapidement de Fabien, son ami, qu'elle aime mais avec lequel elle ne s'entend pas. Blanche quand à elle est attirée par Alexandre, le play-boy qui travaille à l'EDF... Léa, qui le veut aussi, tente de déjouer cette attirance, et semble même le pousser dans les bras de Fabien. Blanche résiste, puis finalement se laisse faire. Et comme dans les affinités électives, les couples se réarrangent, sans violence. Avec une douceur qui paraît presque irréel ; oui, il s'agit bien d'une fable, elle nous laisse mélancolique. Tout y était question de désir et d'attirance. Le cinéma de Rohmer ne le justifie ni ne l'explicite mais le montre, ce qu'est simplement ce "tu me plais ».



















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