Le 21 mai 1987, le lendemain du jour de l'inauguration officielle par le premier ministre Jacques Chirac, le parc Mirapolis ouvrait ses portes au public à Courdimanche, dans la ville nouvelle de Cergy-Pontoise. Vers 15 heures, 150 forains emmenés par Marcel Campion saccageaient les installations, vidaient les manèges et répandaient des clous sur la bretelle de sortie de l'autoroute A15 menant au parc. Longtemps je voyais la tête de Gargantua depuis l'autoroute A15, celle-ci était dynamité le 31 août 95, le parc avait alors fermé depuis 3 ans, repris entre temps par ces mêmes forains. C'était un joli parc, étrangement dévolu à la littérature française, avec des attractions inspirées sur Rabelais et les légendes arthuriennes, au milieu de quelques bizarreries. Pendant ce temps là, à l'autre bout du RER A se bâtissait Eurodisney, au milieu de la ville nouvelle de Marne-la-Vallée. Et je me demande maintenant pourquoi la ville nouvelle de Cergy-Pontoise de mon cher Val d'Oise avait si mal tournée, avec son parc abandonné, désormais entièrement recouvert de végétation, ses rues devenues mal famées, ses monuments délaissés, sa crasse générale, son centre commercial périclitant, tandis qu'à l'autre bout de cela prospère, métastase et se sublime Marne-la-Vallée, plus qu'une ville, plus qu'une intercommunalité, et même qu'un groupement d'intercommunalités, un espace sans limites, l'immensité d'une rivière, d'une vallée.
A l'extrême est de la ligne A, la gare Marne-la-Vallée Chessy, du 4ième secteur, dit "Val d'Europe" avec son interconnexion TGV.
Sur le parvis de la gare c'était encore les roms qui vous y attendaient il y a quelques années, pour vous sourire, vous poser des questions. Désormais des militaires armés, comme dans n'importe quelle station touristique des côtes africaines de la Méditerranée.
La ville n'a plus de forme ici, tout s'y noie dans cette appellation Marne-la-Vallée, qui ne correspond à rien d’administratif : ni une ville, ni un département simplement une idée. A Noisy-le-Grand vous y êtes tout autant qu'à Disneyland Paris. Vue du ciel, vers Chesssy, vers Serris, deux villes barrés d'un cercle routier semblant dessiné d'un trait de compas planté au milieu de ce qui fut des champs, et à l'intérieur duquel prospère Disney : deux grands parcs, un tout aussi immense parking, un golf, ses hôtels, l'ensemble reliée par un Disney Village, la ville nouvelle façon Disney. Une simple rue dotée d'un Mac Do, d'un Planet Hollywood, d'un Disney Store et quelques répliques de restaurants américains. Mais le nouvel urbanisme Disney semble tout aussi bien avoir contaminé les entours. A Serris, une place de Toscane semble reprendre l'architecture renaissance des villes italiennes, bien que l'on puisse tout aussi bien s'y croire en Espagne. Là au milieu des parkings, comme un appendice de la galerie commercial imitation Baltard, avance une hideuse rue commerçante pastichant celle de province, hors sol, purement factice, mais résolvant d'un geste radical toutes les difficultés des centres urbains périclitants : l'absence de place pour se garer. Partout les immeubles pastichent tantôt l'haussmanien, tantôt le temple grec, abolissant toute continuité historique dans la ville. Il devenait possible d'habiter un néo-passé, le temps n'y existait plus. Quoiqu'aux coins les crépis ne coulent bizarrement.
Disneyland est un Cergy-Pontoise qui aurait réussi - mais Cergy pensant la ville nouvelle s'arrêtait au milieu du gué. Là où Cergy pensait construire l'avenir autour d'édifices audacieux et modernes devenus désormais symboles d'une architecture passée et obsolète, Disney ne cesse de rebâtir le passé sous forme à chaque fois de simulacre, de le disposer comme autant d'attractions touristiques à visiter - le château de la princesse réplique de ceux de Louis II de Bavière, le faux village western, le souk d'Aladin, la Main-Street de bande-dessinée, le Paris reconstituée autour de l'attraction Ratatouille - et de monter ensuite un second parc entièrement dédiée à l'envers du simulacre, aux effets spéciaux, aux mensonges du cinéma - les Disney Studios - établissant ainsi une connivence ironique avec son visiteur. Pourtant ce sont bien ces décors en stucs que celui-ci vient visiter, et non pas l'axe majeur de Cergy-Pontoise, ou le Gotham de Bofill à Noisy-le-Grand, trop dangereux pour le touriste. Il se déplace content, à pied, il fait ce qu'il à faire, consommer, tandis que la division sociale persiste là troublante, entre lui et le salarié dans son costume de Tac payé pour amuser son gamin.
Nous sommes là des rois avides en foule venus nous goinfrer - c'est là le privilège et aussi l'inconvénient de la société démocratique - d'autant plus bruyamment que nous savons que le jour est vite passé, et le privilège cher payé. Les parents s'y émerveillent de leurs enfants encore capables de s'y illusionner, faire coucou à Elsa, à Jasmine. Dans le décor d'un dinner factice je dévorais un hotdog sauce moutarde dont je découvris à la première bouchée qu'il n'était lui-même que le décor d'un hotdog sauce moutarde, disparaissant sous la dent sans prévenir que là aussi une capacité à m'illusionner était indispensable ne serait-ce qu'à me faire croire que je m'alimentais. Assis dans mon fauteuil du rock'n'roll coaster Aerosmith, patientant sur la rampe de lancement, j'appréciai par anticipation ce couplage génial entre la montagne russe et la musique Rock. 3, 2, 1, 0, la tête bien calée sur une enceinte diffusant un gros riff, la rame décolle de 0 à 100m/h à 2 seconde 8, ce qui là aussi place Disney au-dessus des performances ferroviaires de la ville nouvelle de Cergy-Pontoise, où les trains se traînent lamentablement.


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