dimanche 22 septembre 2019

Ubik ::: K. Dick en rade



Page 244, Joe Chip pose une étonnante question à Glen Runcinter : « L'explosion de la bombe ne suffisait donc pas ? ». Le narrateur décrit ainsi la réaction de celui-ci : « Haussant les sourcils, Runciter le regarda. » Chip poursuit « - Pourquoi avoir eu besoin de Pat Conley ? Il n'y avait aucune raison de mettre en route toute cette histoire de régression, ce retour en arrière vers 1939. Ça ne servait à rien. » Et là il nous semble même que c'est l'auteur lui-même, Philip K. Dick, qui gagné par la lassitude de son personnage, en vient à douter de la pertinence des péripéties qu'il lui inflige, de la nécessité de son roman.

Ubik commence pourtant comme un roman SF standard. Ses conditions de production, sa situation historico-économique sont simples : il doit écrire vite, fournir de la masse, de la littérature au poids. Pas le temps de se relire : dans la même année il écrit Blade Runner, le Guérisseur de Cathédrales et donc Ubik, qui semble un roman recommencé plusieurs fois, un palimpseste de toutes les obsessions de l'auteur, dont les rémanences forment l'atmosphère si étrange. Une accumulation de perspectives disparates qui rendent impossible toute réduction à une explication globale, donc à une quelconque possibilité de résolution. Une fuite en avant, mais qui ironiquement prendra le pas pesant et de plus en plus lassé de son héros désespéré Joe Chip.

Premier départ, un monde futuriste et ironique, avec ses portes d'entrée qu'il faut soudoyer pour qu'elles acceptent de s'ouvrir, ses cartels d’anti-psi spamant des publicités concernant le risque d’espionnage télépathique à la manière des marchands d’anti-virus. Il y est question de conapt, de neutraliseur et d'amplificateur de proto-phase. Dick jargonne, s'amuse, et fait de son monde une satire du notre. Puis second départ, l’explosion d’une bombe plongeant les protagonistes dans un univers régressant dans le temps, où les vaisseaux spatiaux deviennent des vieux tacots et les vidéophones des téléphones à cadrans. Les voici à s'interroger sur la réalité de leur perception, sur les messages étranges qu’ils reçoivent de leur patron, qui semble être le démiurge de leur nouveau monde, pour se relever n'y être qu'un archange annonciateur, écrivant sur un mur de chiottes le fameux distique : « Sautez dans l'urinoir pour chercher de l'or / Je suis vivant et vous êtes morts ». Dans leurs poches des pièces de monnaie à son effigie, à la radio ses interventions. D'autres démiurges sont suspectés, jusqu'à ce que l'affaire semble pliée, une explication globale retrouvée - Joe Chip serait mort mais maintenu en semi-vie dans un moratorium, l'esprit en lutte avec un colocataire de chambre mortuaire vorace. Mais voici que Runciter le vivant, découvre dans sa poche des pièces à l'effigie de Joe Chip. Et le roman de s'achever sur cette phrase : « Tout ne faisait que commencer ».

Voilà donc un roman que l'on pourrait qualifier d'inachevé, voir même de pas écrit, pas commencé. Dont n'existerait qu'un prélude consistant en une succession d'intrigues abandonnées, de questions laissées en suspens. Qu'en est-il de Hollis, l'unique rival et justification de l'entreprise de Runciter ? De Mick Stanton, dont le rôle est plus que trouble, et dont on n'entend plus jamais parler après l'explosion? Ou encore de Pat Conlay, la jeune fille aux cheveux noirs capable de modifier le cours du temps, dont l’auteur insiste longuement sur l'extrême dangerosité ? Et même de Jory, le jeune adolescent mort qui dévore l'âme des autres semi-vivants ? Tour à tour les antagonistes sont abandonnés à leurs mondes, tandis que Joe Chip lui continue de plonger.

« En pyjama à rayures bariolé style costume de clown, Joe Chip s'assit à la table de la cuisine »
Joe Chip a mal dormi, il a la gueule de bois, il n'a plus d'argent, ce qui explique que son appartement refuse de le laisser sortir de chez lui. Il n'a pas de monnaie pour la porte. Chaque objet exige d'être payé. A ce compte là tout devient vite laborieux. Regarder la télévision, ouvrir le frigidaire, préparer le café. Tous les ressorts dramatiques d'Ubik résonnant dans le vide, il reste le seul liant de la narration, dans laquelle il se traîne de plus en plus difficilement. Lui ou plutôt sa dépression, son inadaptation au monde, à celui-ci comme à tous les autres, dont il est à chaque fois l'observateur le plus lucide et la victime princeps. Hollis organise un attentat contre lui, puis c'est semble-t-il Pat Conley, sa femme, qui cherche à le détruire - fausse piste, elle ne cherchait qu'à à se délecter de son agonie -, enfin Jory qui cherche à le dévorer. Joe Chip est un Job traqué à travers le multivers. Et partout il traine sa peine : « Il ne se souvenait pas d'avoir jamais éprouvé une lassitude pareille. A aucun moment de sa vie ». La seule chose dont il pourrait se réjouir, c'est cette élection particulière qui lui vaut d'être l'objet des intentions mauvaises de tous.

Prenons ses relations avec Pat Conley. Dés le début de leur relation, elle l'humilie avec son argent et ses capacités pratiques. Chip est incapable de faire quoique ce soit, ne serait-ce que prendre une douche - « Veuillez insérer une pièce ». Sa dépendance aux objets est totale, étant donné qu'il est trop pauvre pour les rémunérer. Devenant sa petite amie, elle l'épouse, avant de retourner dans le passé pour annuler le mariage, n'en conservant que la bague. « Elle exhibait l'anneau d'argent et de jade que, dans une autre trame temporelle, Joe et elle avaient choisi : elle avait décidé de conserver dans ce monde parallèle au moins cette chose. » Symbole de fidélité dévoyée, convention maritale factice, puisque non seulement elle ne l'aime pas et ne l'aimera plus, mais grâce à ses pouvoirs psi elle est parvenu à ne même jamais l'avoir aimé. Voilà à peu près ce que Dick pense alors de son mariage, dont il ne reste que cet objet futile, conserver uniquement par coquetterie.

La régression technologique déclenchée par l'explosion de la bombe le libérera de la tyrannie des objets. Mais ce n'est que pour le plonger dans une autre. Son monde est celui de l'immédiateté, où les voyages de la terre à la lune sont instantanés et où tout objet peut être obtenu dans la seconde. Même si lui n'a accès à rien. Le monde dans lequel il sera plongé est celui de la dépendance au temps et à l'espace. Aux trajets laborieux, en avion à hélice ou vieilles voitures qui ne se cessent de se délabrer, soumise à une entropie galopante. Et alors l'intrigue s'étire dans un road trip ironique où tout tombe en rade. Les obstacles se multiplient à l'infini, Joe Chip s'enlise, il se fait paradoxe de Zenon, incapable de parvenir à destination puisqu'il lui faudrait alors franchir une succession infinie d'étapes, que la narration se plait à multiplier jusqu'à l'abattement. C'est la narration elle-même qui vient subir le principe d'entropie, se disloquant une série d’épreuves de plus en plus dérisoires. Jusqu'à celle, finale, menant à la salvation par la grâce d'Ubik :  l'interminable ascension d'un escalier, marche après marche. Terrassé par la lassitude, il n'aspire alors qu'au repos et à l'isolement d'une chambre d'hôtel. Même cela lui semble hors de portée. «  Mais le désir qu'il avait en lui croissait encore, l'envie irrésistible d'être seul. Enfermé dans une chambre vide, à l'abri des regards, allongé en silence. » Il doit alors subir sa dégénérescence, sa faiblesse, sous le regard narquois de Pat, lui qui ne veut que s'extraire de ce regard. Nous retrouvons là sa célèbre némésis, la fille aux cheveux noirs, dont Rucinter subira les effets ainsi : « Il observa la fille qui s'appelait Pat, ses épais cheveux noirs, sa bouche sensuelle ; il sentait monter en lui des désirs tristes, des besoins nébuleux et sans raison qui ne menaient à rien, qui revenaient à lui en restant vide, après avoir décrit un cercle géométrique parfait ». Pas exactement une déclaration d’amour.

« Essayez Ubik messieurs, et faites-vous désirez »


Interrogeant les structures du réel, il était inévitable que Dick soit amené à envisager, comme hypothèse, et toujours à travers la bouche du couple Chip / Rucinter, les différentes théologies qui traversent l'histoire humaine. Sommes-nous dans un monde matériel et aveugle, simplement guidé par des visions de l'au-delà - et les distiques de Rucinter ? Ou bien ce monde est-il entièrement mauvais, régi par un mauvais démiurge au pouvoir absolu - en l'occurence Pat Conley ? Ou bien ce monde est-il la scène d'une lutte entre deux principes opposés - incarnés par Ella Rucinter et Jory ? Nous avons là grossièrement les trames du Guérisseur de cathédrales, de l'Oeil dans le Ciel, et des Pantins Cosmiques. Ou bien existe-t-il un Dieu bon, qui par la grâce d'une bombe aérosol, puisse dispenser des soins, simplement par la puissance des mots ? « Rien ne peut venir de l'extérieur sauf des mots » avoue Jory, dévoilant les limites de son pouvoir. Et c'est par des « lettres de couleurs vibrantes » qu'agit Ubik, sorte de Saint-Esprit en aérosol, à l'origine mystérieuse, mais capable de s'incarner de façon bien présente dans ces différents mondes, et semblant ainsi les chapeauter tous, d'incarner l'espoir d'une réparation. Souvenons nous, dans Resident Evil, les soins sont eux aussi dispensés sous forme d'aérosol : "You need care !" disait Sheva. En symétrie à la dépression que Chip traine avec lui. Voilà où nous en sommes. Les prémices d'une foi, dévoyé certes partout par la publicité - nous pourrions dire par l'église -, mais néanmoins présente. Une foi seule capable de trancher dans les questions infinies, enchassées, qui pousseront encore longtemps Dick à délirer la réalité dans son exégèse. Un espoir de consolation. Mais c'est bien tout ce qui manque à Joe Chip.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

L'amour amer ::: Trois romans de Tristan

  Une voix lointaine émergeant du bruissement des âges, celle de Thomas chantant le Roman de Tristan  : « … su le secret... s'en aperçoi...