Dans sa préface à un livre jamais écrit, La Vie des hommes infâmes, Foucault se donnait pour tâche de rassembler une anthologie d’hommes obscurs dont la rage avait fini par croiser le faisceau de lumière qui allait les arracher à la nuit, bien « qu’appartenant à ces milliards d’existences destinées à passer sans trace ». Des existences qui allaient rencontrer lors d’un procès, d’un trouble, le « pouvoir ». Des hommes, « animés par une violence, une énergie, un excès dans la méchanceté, la vilénie, la bassesse, l’entêtement ou la malchance ». Autant de termes qualifiant parfaitement Seth Putnam et sa carrière dans Anal Cunt.
L’énergie, Seth Putnam n’en manquait pas. De 1988 à 2011, il a occupé une place médiocre dans la scène grindcore américaine sans jamais proposer autre chose que des insultes et du bruit, à l’exception de la parenthèse enchantée Picnic of Love, et son « I respect your feelings as a woman and a human ». Lorsqu’ils composèrent leur premier disque studio, Everyone Should Be Killed en 1994, la blague potache semblait épuisée dés le second titre « Some More Songs », qui suivait directement le titre d’ouverture « Some Songs ». Faire du bruit, hurler des insanités : cela défoule, et ensuite on passe à autre chose. Pas Seth Putnam. Qui avait vraiment besoin de se défouler, et longtemps. Cinquante-huit titres plus tard, oscillant entre trente-six secondes et une minute trente pour la plupart, un premier constat : vous vous épuiserez bien avant Anal Cunt. Quand la plupart des groupes de grind et même de rock en général délaisse rapidement ce qu’il est convenu d’appeler « l’énergie de la jeunesse » pour aborder ensuite des territoires musicaux plus élaborés, Anal Cunt semble être le seul groupe à au contraire, proposer un son toujours plus primaire, informe et indifférencié. Jamais l’expérience des concerts n’allaient accroître leurs compétences techniques. Jamais l’argent n’allait être investi dans du meilleur matériel pour obtenir un meilleur son – insensé. L’idée de progrès est étranger à Anal Cunt, ainsi ils ne sombrèrent pas dans le prog comme Napalm Death avant eux, ou Cradle of Filth, qui, après leurs premiers disques allaient offrir quelque chose entre Genesis et Dream Theater, c’est-à-dire quelque chose d’horrible. Anal Cunt est l’un des rares groupes à jouer de plus en plus mal, et ce jusqu’à la mort de Seth. Un disque rayé : « You’re gay, he’s gay, everybody’s gay », ad lib jusqu’au trépas. Et vingt-trois ans de carrière d’un noise-core implacable.
Pourquoi se souvenir d’Anal Cunt et pas d’un autre de ces innombrables groupes potaches, qui font du bruit, du scandale ? Pourquoi Anal Cunt et pas Adolf Satan, Vaginal Jesus, Shit Scum, Angry Hate, You’re Fired, Cuntsaw, pour ne parler que de la scène autour de Putnam. Pourquoi tenir un groupe pendant vingt-trois ans alors que tout ce qu’il a à dire, à la fois sur le plan musical et poétique, tient en une dizaine de secondes, à savoir : « You’re gay » ? Peut-être parce que Seth était incapable de faire autre chose, ou peut-être était-il très sérieux dans son entreprise. Le nom du groupe, Anal Cunt –« chatte anale » – formalise parfaitement le projet, et c’est l’un des points forts de l’entreprise : Putnam expliqua avoir voulu simplement choisir les deux termes les plus offensants et stupides pour les rassembler en une unique entité, à savoir la projection de sa sensibilité en un nom capable de tenir une scène grind, et d’y véhiculer son message au monde; le message de Seth Putnam. Rencontrant assez tôt le pouvoir, c’est-à-dire la censure, Anal Cunt dut se défaire de quelques lettres pour signer ses pochettes de disque, et devenir Axx Cxx, sans pour autant qu’ils ne parviennent jamais à faire scandale. Anal Cunt fut toujours toléré comme l’est un enfantillage, quelque chose d’un peu gênant certes, mais qui va passer. Le bruit, la grossièreté ne suffisent plus, nous ne sommes plus à Vienne en 1900. Même la censure a les idées larges. Et il n’y a plus d’inquisition pour faire lumière sur les hérésies de notre temps, les condamnant à l’anonymat des rayons « ovnis » des librairies spécialisées.
Anal Cunt ne représente rien ni personne, Anal Cunt ne déplace pas les foules, Anal Cunt ne rencontre que l’éclat de rire. Et on passe à autre chose.
Jamais le pouvoir n’a voulu anéantir Seth Putnam, contrairement aux hommes infâmes de Foucault. Il a laissé la tâche lui revenir en propre. Tâche dont il s’acquitta très bien lui-même. Le pouvoir ne voulait rien de lui. Anal Cunt, il y a une scène pour ça, où des gens qui désirent communier autour de « I’m Glad You Got Breast Cancer, Cunt ». Le pouvoir, dans notre modernité démocratique, est parfaitement indifférent à Seth Putnam, comme à tous ses rivaux en exubérance. Les hiérarchies tombées, le temps est venu de l’extension infinie du domaine de la rivalité : et tous de jouer la surenchère sonore ou blasphématoire. Ce n’est donc pas le pouvoir ici qui, par le truchement de sa police, a permis de conserver l’éclat de la vie infâme de Seth Putnam, ce n’est pas dans ses archives qu’est conservée sa dérisoire rage d’exister par le hurlement et l’insanité. Rien de Seth Putnam n’était destiné à être conservé, ni ses disques, vendus à quelques milliers d’exemplaires, ni ses concerts, qui sont musique destinée à filer dans l’air, sans qu’il ne soit jamais possible de les capturer pour les restituer à nouveau. Pourtant, il fallut qu’un homme tienne une caméra, quelque part dans la campagne boueuse au sud de Washington, le 19 juin 1993, pour enregistrer avec force zoom une des premières performances du groupe.
Sous la lumière crue et blafarde d’une après-midi maussade d'une partie de campagne, face à quinze personnes se tenant à vingt mètres de la scène, c’est-à-dire dans l’anonymat le plus complet, Seth se lance dans une débauche dérisoire d’énergie, en pure perte et sans aucun autre retour qu’un recul général de son auditoire, quelques rires, et une gêne persistante. Dès son premier cri, il tente un slam, ce qui le conduit tout naturellement au bout de son câble micro, dans la fosse, seul. Sans que cela ne lui pose aucune honte particulière, il lui faudra s’y reprendre à deux fois pour remonter sur la scène, avant de rouler sur le dos et continuer de chanter, imperturbable. Et jouer de tout son arsenal gestuel, comprenant, en dehors de la roulade avant donc, le tournoiement de micro, l’hyper-extension arrière et l’auto-strangulation au câble, voilà à peu près tout. En 2004, après l’overdose qui le conduira plusieurs mois dans le coma, c’est en déambulateur qu’il ira sur scène, encore plus en colère. De la prestation embarrassante et écourtée au Wilmers Park, il ne devait rien rester, si ce n’est un vague souvenir des quelques rares spectateurs présents à ce moment-là, à condition qu’ils aient retenu le nom du groupe. Pour les musiciens, un show parmi d’autres. Quand à Seth, il est mort. Rien ne devait subsister de ce concert, rien ne semblait devoir subsister de cette vie. Mais il y avait cet œil mécanique ce jour-là, présent pour graver sur bande cette dizaine de minutes-là. Sommeillant quelque part dans le tiroir d’un fan, qui le copia peut-être en quelques exemplaires, avant qu’un autre ne décide de le numériser, puis de le poster sur le réseau ce 9 septembre 2011. Peut-être ne s’agissait-il pas d’ailleurs du premier upload de ces images. Nous pourrions imaginer un fichier, d’abord échangé sur des forums spécialisés, puis partagé à plus large échelle sur eMule en peer-to-peer, avant qu’un énième témoin de cette vidéo ne se décide à le mettre sur YouTube, comme on dévoile à tous un précieux trésor en pensant que son extrême visibilité sera la garantie de sa conservation éternelle. Voici comment se constitue les archives de l’humanité, loin du pouvoir et de ses obsessions. Personne n’est venu réclamer des droits. Anal Cunt navigue sous la ligne de flottaison des considérations marchandes ; Anal Cunt a coulé depuis longtemps. Telle une épave marine érodée par les eaux, nous l’admirons ici, dans son petit cimetière marin, par la petite fenêtre d’une vidéo basse qualité, et Seth, comme un poisson dans un aquarium, faisait les mêmes gestes encore et encore, à chaque reload et ceci pour l’éternité.
Des premiers concerts dans le salon de la mère de Seth, jusqu’aux derniers concerts, Anal Cunt a toujours cherché la réprobation de l’autorité. Mais celle-ci a toujours dédaigné ne serait-ce qu’écouter quelques minutes de leurs chansons. L’histoire du groupe se caractérise donc par une emphase dans l’outrage, du moins au niveau des textes, puisqu’au niveau du son, dès la première seconde, ils avaient tout donné. Misogynie (« Kill Women »), homophobie (« I Noticed That Your Gay ») à un mélange assez baroque d’insultes envers des personnalités (« Easy E Got AIDS From Freddie Mercury ») et de considérations sur Hitler (« Hitler Was a Sensitive Man »). En somme, toutes sortes de sujets et de controverses qu’il vaut mieux éviter d’évoquer à table. Mais de la même manière que leur musique est une anti-musique, renvoyant rythme, mélodie dans un même chaos primitif indifférencié, Anal Cunt a pour mission de détruire le langage même, ainsi que toute civilisation, toute volonté de différenciation, ramenant toute activité humaine, tout devenir à un seul et même terme : « gay ». C’est la dédifférenciation même entre l’appareil reproductif et digestif, la confusion entre l’anal et le vaginal, c’est une mère indigne qui procréé et défèque par le même geste, et pour qui rien ne sera jamais assez bien, n’aura jamais assez de valeur. « Recycling is gay, Pottery’s gay, Richette Goyette’s gay, Windchimes are gay, Technology’s gay, Internet is gay » . Jusque à « If you don’t like Village People, You’re fucking gay », vidant le terme de tout sens (1). Tout tient dans ce réquisitoire définitif que constitue « You Have Goals ». « Tu as des objectifs » qui te remplissent de vanité. Anal Cunt est la dénonciation de cette vanité, notamment lorsqu’elle s’exprime par la sublimation artistique.
Ensuite, demandons qui est ce « you » à qui s’adresse Seth Putnam. S’agit- il de son auditoire ? Il n’en a pas. À qui d’autres alors peut-il s’adresser qu’à lui-même ? Comme autant d’accusations sur sa solitude, son inadaptation au monde. Certaines chansons s’avérèrent même prophétiques. « You’re in Coma » par exemple. « You’re a fucking vegetable,we tried to pull the plug / but you still wouldn’t die,you’re a dumb stupid fag ». Lorsque en 2004 il plongea lui-même dans le coma suite à un mélange de crack et d’héroïne, il confirma la justesse de ces paroles : « Actually, it turned out it was just as gay as the song I wrote nine years ago – being in a coma was just as fuckin’ stupid as I wrote it was. »
You thought we went to art school / But we worked at gas stations
Plaqué, diminué, insultant son public, « All Our Fans Are Gay » ; ses amis, « Chris Barnes Is a Pussy » ; ses ennemis, « Anyone Who Likes The Dillinger Escape Plan Is A Faggot » ; ses collègues de turbin, il se présente sur scène dans des états lamentables, éventuellement avec un tee-shirt marqué « I’m gay », et c’est souvent une mauvaise chute qui marque la fin du show. « Si Dieu me laisse faire mes conneries, c’est qu’il l’a voulu ainsi », disait-il encore de son vivant. Avec application et méthode, Seth Putnam avait décidé de durer coûte que coûte sans renoncer à quoi que ce soit, surtout à la drogue, « You Quit Doing Heroin, You Pussy », parvenant à réunir de salle en salle quelques fidèles attirés par le bruit, illuminant le public de sa vie obscure consacrée à gueuler seul dans le noir face aux projecteurs et conjurer son « You’ve Got No Friends ».
« This is not music this is shit », écrit un type un jour sur Internet en réponse à l’une des vidéos de Anal Cunt. Seth n’aurait pas démenti. Embarrassant comme une fistule recto-vaginale, Anal Cunt propose de la merde en ondes, mais surtout rien d’avant-gardiste. Anal Cunt ne prétend pas à la modernité, invariablement qualifiée de « gay », mais plutôt de revenir à l’informe primordial. D’où le malentendu avec les « jazz faggots », exprimé dans le titre « I’m Glad Jazz Faggots Don’t Like Us Anymore ». « We just wanted to sound like shit / But you thought we were avant-garde / You thought we went to art school / But we worked at gas stations ». Il n’y a aucune volonté de dépassement ni de transgression par le haut chez Anal Cunt. En quelque sorte, leurs propres propos transgressifs sont invalidés par la forme même qu’ils prennent, d’où le sentiment de second degré ou d’ironie qui peut se dégager de leur œuvre. Pourtant il ne s’agit pas de cela. Anal Cunt n’est pas une blague. C’est une entreprise raisonnée de désublimation d’un être par le geste artistique – puisque ça reste de l’art et non de la plomberie – le plus rustre qui soit. L’humilité est totale : Anal Cunt se place en contradiction totale avec le math metal de Dillinger Escape Plan, que l’on pourrait voir comme une tentative de dépassement par la synthèse de tout ce qui s’est fait auparavant, et de prendre des airs d’empereur philosophe du métal. « You think you’re so fucking original / Gay bars used to be original too ». C’est l’idée d’histoire de la musique comme progrès dialectique que récuse Seth Putnam. Toute son œuvre est une insulte au « prog », à l’intelligence en musique, en proposant une musique bruitiste et peu accessible d’une durée inférieure à cinquante secondes. Une condamnation par le bas, primitive, mais sans la vanité vintage de tous ceux qui veulent « en revenir aux sources ».
Pas plus qu’il ne croit à une modernité ou à une avant-garde en musique, il ne croit aux bienfaits de la décoration d’intérieur ou du sevrage de l’héroïne. Putnam a développé dans un certain nombre de titres une approche plutôt sceptique de la politique, ce qui n’est pas à négliger dans le milieu plutôt droitiste qu’est le métal extrême. À tous les fascistes traditionalistes du black metal norvégien, Putnam aurait sûrement lancé un « You’re nazi cause you’re gay ». Dans « South Won’t Rise Again », Anal Cunt s’en prend aux nostalgiques du deep south, « Let go of your sister tit », et lorsqu’il souhaite écrire sur l’Holocauste, cela lui est tout simplement impossible : « I got bored of writing rape songs / Then I remembered the holocaust / I couldn’t write because it was so funny / I’m glad lots of people died ». Déjouant par là même toute la fascination morbide pour le troisième Reich qui en a perdu tant : perdu dans l’esprit de sérieux, dans le sérieux grâce auquel ils ont pu s’appliquer à jouer la provocation nazie – David Bowie et d’autres.
Quant à Hitler ? « Hitler Was a Sensitive Man » et non la brute pleine de forces qui fascine tant les fascistes. Pour en finir avec l’esthétique nazi et le cool hitlérisme : « He went to art school when he was younger, He wanted to be a painter. / Hitler was a vegetarian, / He was also a non-smoker. » Sans compter cette remarque pleine de bon sens : « He hired gay and handicaped officers. » Il faut les voir ces fiers nazis : Hitler le pédé mou qui tend le bras en cassant le poignet, Goebbels le vermisseau au pied bot, Himmler le gros porc. Quand à Röhm, le patron des S.A., il fut exécuté pour homosexualité. Une bande de dégénérés. Nulle fascination pour l’esthétique nazie. S’il était un adolescent des années quatre-vingts, Hitler serait un gothique fan de « The Cure, The Smiths and Depeche Mode ». Ironie mal comprise par le patron du Hellfest qui avait décidé en 2011 de les bannir du festival, dans la même charette qu’un authentique groupe NSBM, Satanic Warmaster.
En somme, Anal Cunt ne respecte ni rien ni personne, ni le nazisme ni la poterie, et rien ne résiste à son ironie. Dans un même titre, il parvient à dénoncer par une ironie hyperbolique les violences domestiques – « Domestic Violence Is Really Really Really Funny » – tout en parvenant à choquer les ligues de vertu, car justement, cette ironie n’est pas comprise du fait de leur esprit de sérieux. De quoi parle cette chanson ? D’un homme trompé par sa femme, dont la fille est enceinte et le fils en échec scolaire, et que se propose d’appeler Seth pour le féliciter de les molester. Félicité d’être un cocu, incapable d’élever ses enfants, et en plus de réagir par la violence ? Ironie hyperbolique encore une fois. Ironie consolidée par la condition « If I was a cop », j’appellerais chez toi, condition renvoyant au titre « You’re a Cop , Fucking Pig ».
Mais quand il n’y a plus rien, il reste encore l’amour. Et là, subitement, Anal Cunt redevient sérieux (3). Personne n’attendait Picnic of Love, et ce disque s’apparente en première écoute à un attentat ironique sur ce qu’est Anal Cunt, un groupe bruitiste et méchant. Une voix de falsetto, une guitare electro-acoustique, des paroles d’une mièvrerie à tomber qui ressemblent parfois à un mantra de condamné pour violences domestiques en voie de rédemption : « I respect your feelings / I respect your gender / I respect your existence. » Mais lorsqu’il chante « I Couldn’t Afford to Buy You a Present so I Wrote You This Song », nous avons envie d’y croire. Et « I’m only a simple man / I never made much money / But I’ve got a wealth of love to share with you honey », c’est tout simplement beau. Mélange de sincérité et de maladresse, récit de la dèche, récit de ruptures. “Q : What’s the hardest part of the lifestyle you have chosen ? A : I’m tired of not making a cent, I just keep the band going because you want to. Q : What’s the most important lesson you’ve learned along the way ? A : To never give up the band. I’ve broken up the band a million times, I’ll never do it again. » (2). Pourquoi sommes-nous émus lorsqu’il chante « I want to be your architect of your castle of love » . Parce que nous voulons croire en l’amour : « I wanna take you on a picnic / A picnic of love under the blue sky above / Love, Love, Love ». Tout le monde veut aller au pique-nique de l’amour.

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