Souvent adapté et régulièrement trahi. Si Total Recall pouvait encore jouer l'excuse Arnold Schwarzenegger ou Minory Report le petit Tom Cruise, Blade Runner de l'impayable Ridley Scott (Prometheus, Exodus) ne se contente pas de réduire une pensée à de la pyrotechnie - ce qu'il fait aussi - : il en retourne entièrement le sens.
Philip K. Dick n'a pas vu le film entier - il est mort trois mois avant sa sortie - mais est ressorti enchanté des premières projections. L'ambiance incomparable de pluie et de néons, ce monde futuriste entièrement retranscrit à l'écran, et même au-delà. Dépassant le cadre, les détails fourmillent, des journaux, des gadgets sont recréés, si bien que pénétrant sur le plateau, les acteurs vivaient dans ce monde, à la manière d'enfants dans un parc d'attractions : un simulacre parfait. Dick n'aura donc pas assisté à la bataille d'éditions à coups de versions Director's cut, deluxe DVD, où le scénariste et Scott s'embrouillaient à coups de scènes additionnelles visant à expliciter, ou à laisser mystérieuse, la véritable nature de Deckard, le chasseur de prime en questions. Il sera question de voix off, de coda sous forme de rêve de licorne et autres effets de bon goût. Ridley Scott voulait faire de Deckard un androïde lors d'un twist final, tandis que son scénariste n'en voyait pas l'intérêt. Ridley Scott pourrait donc être considéré comme l'infâme ayant introduit le démon du twist à Hollywood, mais de telles accusations ne pourraient être étayées que par des recherches minutieuses dont je n'ai pas envie de me charger.
"Bon, j'ai lu le scénario. Pas la version définitive, parce qu'ils ont tout changé en route, comme souvent, et qu'ils ont tourné plusieurs fins. D'ailleurs je ne suis peut-être pas censé le dire, mais ils en ont tourné trois à ma connaissance". (Philip K. Dick, dernière conversation avant les étoiles). Si Dick reconnait qu'il y a de "grandes divergences" entre le film et le livre, il aimait à penser qu'ils s'additionnaient l'un l'autre, qu'ils se renforçaient mutuellement. Blade Runner est un film sur l'humanité des robots, dans la lignée de la saga d’Asimov, qui résonne avec toutes les interrogations concernant le développement de l'intelligence artificielle. A mesure que les robots se perfectionnent, et qu'ils deviennent de plus en plus parfait, qu'est ce qui finira par différencier l'humain de son simulacre ? Ainsi les scènes les plus terribles du film : Harrisson Ford une arme à la main, fendant la foule à la poursuite d'une répliquante, et qu'il exécute de plusieurs tirs dans le dos, La scène est esthétique et provoque le malaise : quel est ce héros qui assassine ainsi une femme désarmée ? Blade Runner vise à développer l'empathie du spectateur pour le réplicant, c'est à dire le simulacre, selon la bien théorisée expérience du visage lévinassienne. Le visage entendu comme corps dévoilé et nue, ensemble de la chair d'autrui vulnérable à la violence. C'est probablement pour cette raison que dans Blade RUNNER la réplicante devient strip-teaseuse, tandis qu'elle était chanteuse d'opéra dans le livre original. A mesure que le film se déroule, l'empathie pour les réplicants s'accroît, avec pour climax le célèbre et réputé pour être le plus émouvant monologue jamais écrit pour une oeuvre de science fiction, celui de Roy Baty, chef des méchants.
Son visage allemand n'inspire guère l'empathie au début du film : il semble participer de l'archétype du méchant des années 80, c'est à dire le teuton, celui de Piège de Cristal par exemple. Pourtant il sauvera le héros, avant de suicider, ou plutôt de s'éteindre, au terme d'une tirade tragique : " J'ai vu tant de choses que vous, humains, ne pourriez pas croire. De grands navires en feu surgissant de l'épaule d'Orion. J'ai vu des rayons fabuleux, des rayons C briller dans l'ombre de la porte de Tannhäuser. Tous ces moments se perdront dans l'oubli, comme les larmes dans la pluie... Il est temps de mourir." La référence à Tannhäuser n'est pas anecdotique, il s'agit de célébrer Wagner, ça c'est Blade Runner : découvrir de l'empathie pour les allemands, au terme d'une expérience levinassienne esthétisante. Nous oublierons donc les quelques scènes de tortures et apprécierons cet hommage au simulacre, jusqu’à reconnaître l'Autre en lui. Pourquoi pas après tout : il ne s'agit rien d'autre que ce nous faisons chaque jour en présumant que notre interlocuteur a une âme, ce dont nous n'avons aucune preuve, seulement quelques basses présomptions.
A mesure que notre empathie pour la germanie se développe, nous finissons par voir d'un oeil de plus en plus critique ce brave Deckard. Chasseur de primes retiré, que l'on rappelle pour cette mission de la plus haute importance. Il nous semble ici que Deckard se déshumanise, tueur antipathique, ce à quoi nous assistons de l'extérieur. Finalement c'est lui le réplicant nous dit Ridley Scott. De la pure propagande anti-humaine. Il pourrait être d'ailleurs intéressant de faire passer un test de Voigt-Kampff à Ridley Scott. Ne serait-il pas l'ami Buster de "Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ?". Homme de spectacle tournant en ridicule les sentiments humains, et le Mercerisme, religion de la communion dans l'empathie, décrite dans le livre et bien sûr absente du film, homme de spectacle dont nous finissons par apprendre qu'il est un androïde.
Les androïdes sont méchants, ils le resteront, contrairement aux humains, voilà l'unique thèse dickienne et axe centrale de son anthropologie négative. Dick s'est posé une question, il en a fait un livre de science-fiction comme d'habitude, comme Platon en faisant un dialogue ou Kant une critique. Lorsque la technique sera capable de produire un simulacre parfait de l'être humain, qu'est ce qui permettra encore de le différencier de l'original ? En somme la première question Kantienne : qu'est ce que l'homme. La réponse Dickienne est simple, l'homme c'est la capacité d'empathie. Le test par lequel les chasseurs de primes détecte les réplicants est un test d'empathie. "Nul homme est une île". Et l'androïde n'est pas un homme, car c'est une île. Mais le problème de Dick n'est pas vraiment la technique. Peu importe en somme qu'un tel simulacre puisse être fabriqué. Lui pense à l’inverse, et se demande plutôt qui parmi nous est encore humain, comment se déshumanise-t-on ? Pensons aux bourreaux, aux assassins, aux nazis. Mais pourquoi pas au type de la compta. Ou à la belle dame cruelle dont il est tombé amoureux. Le test de Dick n'est pas un test permettant la détection des androïdes dans son entourage, mais plutôt un moyen de savoir qui est encore humain parmi nous. Notre monde ne fabrique pas des androïdes à partir de matériau génétique ou cybernétique, mais bien à partir d'humains, "des créatures devenues, par certains aspects (...) des instruments, des moyens plutôt que des fins, et donc réduits à être semblables à des machines (...)". La fabrication d'androïdes à partir d'humains est "une science de pouvoir étatique". "Il s'agit d'humains réduits à une pure utilité - de femmes et d'hommes transformés en machines et servant un objectif". L'androïde ne relève pas de la science-fiction, mais est déjà du domaine de l'histoire. Il est déjà parmi nous.
Pour comparer le livre à son adaptation, il ne suffit pas de relever tout ce qui a sauté, mais de pointer tous les éléments qui ont été retournés, travestis. A commencer par la love story entre Deckard et l'androïde Rachel. Nous les voyons, juste avant le clap final, s'engouffrer dans l'ascenseur ensemble, belle fin faisant triompher l'amour. Chez Dick, c'est tout l'inverse. Juste après que Rachel se soit donné à Deckard, qu'elle l'ait séduit, elle lui annonce qu'elle a procédé de même avec neuf autres chasseurs de primes, dans l'idée que l'amour de son corps factice et mort les retiendrait de pourchasser les androïdes. Manipulation sentimentale. D'un côté la bluette de l'autre la trahison amoureuse. Lorsque Dick écrit cela, il n'a pas en tête les dangers de l'IA ou des robots tueurs : pour lui il s'agit d'une situation amoureuse. Vivre avec une androïde, qui calcule froidement, baise rationnellement. Il s'agit donc d'un règlement compte, non seulement avec son ex-femme, mais aussi avec la prochaine : puisqu'il est toujours attiré par ce même type. "Froide, très intelligente, très belle, totalement sans coeur. Le protagoniste tombe invariablement amoureux d'elle, et elle le détruit de manière abjecte, indicible, parce qu'elle est si intelligente qu'elle raisonne plus efficacement que lui." Que nous retrouvons dans le Bal des Schizos, Siva ou Ubik. "Dans un de mes bouquins j'ai cru retrouver le portrait d'une de mes épouses, jusqu'à la longueur des cheveux, les tics de langage, la façon de bouger, la morphologie tout ça. Ca n'en finissait pas. Je me suis dit : j'ai vraiment utilisé beaucoup d'aspects de cette épouse-là dans ce bouquin. Et là je me suis rendu compte que je l'avais écrit 5 ans avant de la rencontrer. »
Faut-il pour autant les exterminer ? Si Dick - Deckard se sent mal à l'aise par rapport à cela, en plus du fait qu'il en retire un bonus financier, la fameuse prime, ce n'est pas qu'il ait un quelconque problème morale à détruire des machines. Mais bien parce que ces androïdes sont des humains. La belle dame sans merci, si inhumaine, si proche du robot soit elle, est néanmoins une humaine. Et si il y a un bénéfice à la "retirer" de sa vie, Deckard a du mal à s'y résoudre. Car pour une raison mystérieuse, il est attiré par elle : qu'il se sent en devoir de la rendre, de la faire humaine, de la faire revenir à l'humanité. C'est là entre Blade Runner et le livre, un changement de perspective radicale : non pas des robots qui deviennent humains, mais des humains devenus robots, et auxquels nous restons attachés, sentimentalement.
Les androïdes n'ont aucune empathie, y compris entre eux. Ils sont indifférents au sort de leurs semblables : et toute association ne peut l'être que pour son aspect rationnel. Plus fort ensemble, mais le faible sera, tout aussi rationnellement, éliminé. Dans Blade Runner, nous voyons Baty pleurer sur Pris, ce qui n'a aucun sens dans la perspective dickienne. Par ailleurs, ils n'ont pas d'autre ambition que de vivre, s'insérer dans la société, sans être sous la coupe d'un maître. Cette aspiration à la liberté fait-elle deux des humains ? Pas vraiment. N'importe quel animal sauvage en ferait autant. Plus humaine par contre est cette quête de Roy Baty pour son créateur.
Néanmoins reste intact le pouvoir de fascination de ces images, leur luxuriance, leur foisonnement. L'ambiance de ce Los Angeles devenue une sorte de Shangaï - mais l'invasion notamment technologique japonaise était un thème classique du protectionnisme industriel américain des années 80, cf Robocop 3 par exemple -, ces belles images qui ont fasciné Dick aussi. Mais il reste, pour qui lit Philip K. Dick, cette impression de falsification qui gâche le plaisir cinématographique. Falsification qui ira jusqu'à exiger de Dick qu'il réécrive son livre, en novelisant à partir du film. Au terme d'un sombre deal, qui devait contre une forte somme d'argent mettre l'original au pilon, et organiser la sortie conjointe du film et de sa novelisation, sous le titre de Blade Runner. Heureusement il refusa, et c'est pourquoi nous pouvons encore lire "Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ?".

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