Longtemps nous pensions que la première manifestation littéraire de la femme était l'Eve de la Genèse, séduite par le serpent, croqueuse de pomme, pécheresse originelle et casse-tête pour exégètes depuis des siècles. Au XIX siècle en effet fut retrouvée quelque part en Irak actuel l'épopée de Gilgamesh. Premier récit de l'histoire humaine, - ce qui tout comme la bible ne signifie qu'il soit d'origine humaine -, récit inaugural, le premier héros, le premier roi, le premier homme et aussi premier personnage féminin jamais composé : une prostituée. Entrée de la femme en littérature : "La courtisane enlève ses vêtements, dévoile ses seins, dévoile sa nudité." Une prostituée du temple, une courtisane sacrée. Elle est envoyée par Gilgamesh pour dompter Enkidou, l'homme sauvage à lui égal en puissance. "Son corps est couvert de poils, sa chevelure est celle d'une femme, les touffes de ses cheveux poussent comme les épis de blé. Il ne connaît ni les hommes ni les pays, sa seule compagnie est l'animal. Avec les gazelles il broute de l'herbe, avec les hardes, il s'abreuve aux points d'eau. Auprès des sources, en compagnie des bêtes sauvages son coeur se réjouit". La courtisane s'approche donc d'Enkidou, envoyé par Gilgamesh, deux tiers de Dieu, un tiers d'homme, et elle va l'initier. " Et Enkidou se réjouit des charmes de son corps, elle ne se dérobe pas, elle provoque en lui le désir. Elle enlève ses vêtements et lui Enkidou tombe sur elle. Elle apprend à cet homme sauvage et innocent ce que la femme enseigne. Il la possède et s'attache à elle." Elle dit : "Tu possèdes maintenant la sagesse, tu es devenu comme un Dieu". Nous remarquons ici une analogie-miroir avec le récit du jardin d'Eden. La sexualité donne la connaissance, la connaissance fait de l'homme un Dieu et cela est bon. Et il n'est pas condamné pour cela. Dans les deux récits, c'est la femme qui initie l'homme à la connaissance, mais d'un côté nous avons ensuite une malédiction qui est prononcé, et c'est l'expulsion du jardin d'Eden. De l'autre, nous avons un départ de l'homme sauvage vers la ville, qui quitte donc la plaine, ses gazelles. Il va vers la cité, la cité est oeuvre humaine, c'est la femme qui l'y conduit : "Viens je vais t'emmener dans une cité entourée de remparts, je vais te conduire dans Ourouk au temple sacré."
"Et ils virent qu'ils étaient nus", "j'ai eu peur" disent-ils. Adam et Eve se font des pagnes. La courtisane aussi. C'est le second apprentissage : "La courtisane déchire son vêtement en deux parties, de la première elle couvre Enkidou, de la seconde, elle se couvre, elle le prend par la main comme une mère guidant son jeune enfant." Le parallélisme des deux récits frappe encore une fois. Cette façon aussi, "comme une mère", du carburant à psychanalystes. Maman et putain fondu en un. Première femme, femme putain : mais nous pourrions faire l'hypothèse que la putain n'était alors pas chargé de toute la connotation péjorative que notre siècle lui accorde. Le plus vieux métier du monde pourrait avoir subit ce que décrit ici Karl Marx : "La bourgeoisie a dépouillé de leur auréole toutes les activités qui passaient jusque-là pour vénérables et qu'on considérait avec un saint respect. Le médecin, le juriste, le prêtre, le poète, le savant, elle en a fait des salariés à ses gages." Et la putain. Une fois aboli le saint respect qui recouvrait aussi la prostituée du temple. Désormais la bourgeoisie " a noyé les frissons sacrés de l'extase religieuse, de l'enthousiasme chevaleresque, de la sentimentalité petite-bourgeoise dans les eaux glacées du calcul égoïste." Femme courtisane, mais du temple, pas du bordel, il n'y a pas encore de maquerelle, proxénète à l'entrée - les marchands du temple -. Voilà pour l'idéal ; la réalité est toujours plus drôle. Hérodote raconte : "La plus honteuse des lois de Babylone est celle qui oblige toutes les femmes du pays à se rendre une fois dans leur vie au temple d'Aphrodite pour se livrer à un inconnu." Elles ne peuvent alors refuser personne, une somme d'argent leur est donné, une offrande à Aphrodite. "Quelle que soit cette somme, la femme ne la refuse jamais, elle n'en a pas le droit, cet argent est sacré." Et il ajoute : " Celles qui sont belles et bien faites sont vite de retour chez elles, les laides attendent longtemps sans pouvoir satisfaire à la loi : certaines restent dans le temple pendant trois ou quatre ans."
La courtisane sacrée n'est pas le premier personnage à apparaître. Nous avons d'abord le sage " Celui qui a tout vu, celui qui a vu les confins du pays". Puis il y a Gilgamesh, qui pour les deux tiers est Dieu, et un tiers homme. Remarquons qu'ils disposaient à l'époque de très fines balances de mesure divine. Il ne s'agit pas d'un grossier mi-homme, mi-Dieu, proportions flous, c'est ici très précis. Les demi-dieux grecs avançaient une ascendance moitié divine, moitié humaine, gène à 50/50. Le Christ aussi. Il ne semble pas s'agir de cela : par quel engendrement étrange doit-on passer pour obtenir une telle proportion ? Ni moitié, comme le Christ, ni quarteron, comme Ascagne, fils d'Enée, petit-fils de Vénus - par exemple -, voici Gilgamesh, qui fut nous dit-on : "créé par les grands dieux". Le texte précise : "Il est semblable à un taureau sauvage, sa force est incomparable, ses armes sont invincibles." Il terrorise les citoyens de sa ville, et c'est pourquoi les dieuxlui façonnent un rival. "Arourou ayant entendu ces paroles, conçoit en elle une image d'Anjou, elle lave ses mains, prend une poignée d'argile, la lance dans la plaine, et dans la plaine est créée Enkidou le héros." Un homme, créé à l'image d'un Dieu, en lançant une poignée d'argile. C'est le Adam de la génèse, Adam qui signifie "l'argileux".
Nous l'avons déjà décrit, Enkidou, l'homme sauvage, qui vit parmi les animaux, il empêche les chasseurs. Ils lui envoient la courtisane, pendant "six jours et sept nuits il possède la courtisane", le septième il se repose. Ainsi nous apprenons le sens du shabbat. La femme fait de lui un homme, c'est à dire qu'elle lui apprend à s'habiller, à se peigner, à manger du pain, à boire du vin, toujours. "Il ressemble à un homme, il met un vêtement et ressemble à un époux". Les bêtes ne le regardent plus, elles lui fuient maintenant. Et devenu homme, il va de soi que son désir le plus originel est de défier les dieux, il commence par le deux tiers dieu Gilgamesh ; "Je vais le défier, je vais le provoquer, je veux crier au coeur d'Orouk : "C'est moi le plus fort, oui c'est moi qui vais changer les destins, celui qui est né dans la plaine est le plus fort, le plus vigoureux." Ecce Homo. Là Gilgamesh fait un rêve à forte composante homo-érotique que je n'explique pas. Il rêve d'une étoile qui tombe à ses pieds, elle est trop lourde et ne peux la porter, alors il se penche sur elle "comme on se penche sur une femme" et alors il la soulève et elle est rendue par sa mère, déesse Ninsoun, pareille à lui. Sa mère lui explique le rêve : cette étoile " celle que tu as aimée, sur laquelle tu t'es penché comme on se penche sur une femme, celle que tu as déposée à mes pieds, celle que j'ai rendue égale à toi cela représente un compagnon fidèle et plein de force qui te viendra en elle." Enkidou arrive en ville, ils luttent ensemble, puis deviennent ami : "Ils s'embrassent, scellant leur amitié". Commence alors leur épopée, où ensemble ils affrontent au pays du cèdre - le Liban -, Houmbaba, qu'ils tuent. Ishtar, déesse de l'amour veut s'unir à Gilgamesh, qui décidément n'apprécie pas la compagnie des femmes, il refuse. Ishtar exige de son père un taureau céleste pour vaincre Gilgamesh et le tuer. Elle menace d'un pitch à la Roméro : "Si tu refuses de me donner le taureau céleste, je briserai la porte de l'enfer, je ferai sortir les morts pour dévorer les vivants, les morts sont plus nombreux que les vivants." Les sumériens connaissaient déjà les films de zombies.
Le taureau célèste est envoyé, les deux amis le tuent. Alors Enkidou fait un rêve de mort, il rêve qu'il meurt, il se réveille, puis meurt d'avoir rêvé sa mort. Gilgamesh est inconsolable, il part à la quête de l'immortalité, affronte un homme scorpion, traverse un tunnel plus noir que la nuit, traverse l'Eden : "il voit un jardin merveilleux dont les arbres portent des pierres précieuse au lieu de fruits", fixe le soleil en face, puis traverse une mer - "Pourquoi le chagrin dans ton coeur, pourquoi la fatigue et l'épuisement marquent-ils ton visage défait pareil au visage de celui qui a fait un long voyage, pourquoi la grande chaleur et le grand froid ont-ils frappé ton visage. Pourquoi vas-tu errant dans le désert ?"
"Enkidou, mon ami, mon compagnon, celui que j'ai aimé si fort est devenu ce que tous les hommes deviennent. Je l'ai pleuré la nuit et le jour, je me suis lamenté sur lui six jours et sept nuits en me disant qu'il se lèverait par la force de mes pleurs et de mes lamentations, je n'ai pas voulu le livrer au tombeau six jours et sept nuits jusqu'à ce que les vers recouvrent son visage."
Le sage répond : "Où vas-tu Gilgamesh ? La vie que tu cherches, tu ne la trouveras pas."
Il continue : " Lorsque les grands dieux créèrent les hommes, c'est la mort qu'ils leur destinèrent et ils ont gardé pour eux la vie éternelle, mais toi Gilgamesh que sans cesse ton ventre soit repu, sois joyeux nuit et jour, danse et joue, fais chaque jour de ta vie une fête de joie et de plaisirs, que tes vêtements soient propres et somptueux, lave ta tête et baigne-toi. Flatte l'enfant qui te tient par la main, réjouis l'épouse qui est dans tes bras. Voilà les seuls droits que possèdent les hommes."
Maintenant l’Écclésiaste.
« Va, mange avec joie ton pain et bois de bon cœur ton vin, car déjà Dieu a agréé tes œuvres.
Que tes vêtements soient toujours blancs et que l’huile ne manque pas sur ta tête !
Goûte la vie avec la femme que tu aimes durant tous les jours de ta vaine existence, puisque Dieu te donne sous le soleil tous tes jours vains ; car c’est là ta part dans la vie et dans le travail que tu fais sous le soleil.
Tout ce que ta main se trouve capable de faire, fais-le par tes propres forces ; car il n’y a ni œuvre, ni bilan, ni savoir, ni sagesse dans le séjour des morts où tu t’en iras ».
Maintenant Horace, Odes I, 11.
"Sois sage, emplis ta cave, et d’un si court chemin
Ôte le long espoir. Je parle, et le temps brusque S’enfuit.
Cueille le jour, sans croire au lendemain ».
Nous sommes jusque là dans un conte un peu étrange, relatant une amitié chevaleresque - pour commettre un léger anachronisme -, où les deux protagonistes terrassent géants et créatures fantastiques. Il pourrait s'agir de Lancelot et Gauvain. Puis d'une quête de l'immortalité, une quête de la grâce peut-être : tout simplement une quête du Graal, où le chevalier est entrainé à travers mer et terre à la rencontre d'ermites l'édifiant de religion, tels qu'ils pululent dans les forêts de Bretagne des romans de la Table Ronde. Et l'un de ces ermites racontent une histoire étrange et bien connue.
"Je vais te dévoiler un secret profond et mystérieux... Un jour, les grands dieux ont décidé de faire le déluge." Les dieux lui ordonnent ensuite : "Démolis ta maison et construis pour toi un bateau, abandonne tes possessions et préserve ta vie, charge dans le bateau la substance de tout ce qui vit. Ce bateau que tu construiras que ses mesures soient bien exactes, que sa largeur égale sa longueur." Il y a la construction du bateau, il y a le déluge - "celui qui tient les tempêtes fit pleuvoir une pluie de malheur (...) le dieu Ninourta fit éclater les barrages du ciel", il pleut pendnat six jours et sept nuits, et tous les hommes redevinrent argiles, flottant à la surface. Le Noé sumérien envoit une colombe, puis une hirondelle, puis un corbeau, et c'est lui qui parvient à se poser et annonce la fin du déluge. Les dieux se concertent, ils regrettent d'avoir provoqué le déluge, semble s'amender, une sorte de nouvelle alliance, le sage devient alors dieu, il est accueilli à leur assemblée, les hommes peuvent proliférer à nouveau.
Je ne peux imaginer que Moïse, l'immortel auteur de la Torah soit un plagiaire. Je ne peux concevoir qu'il n'ait pas été inspiré directement par Dieu. Il faut donc nécessairement que ce soit Dieu qui se soit inspiré des écrits sur Gilgamesh pour son épisode du déluge. Nous avons là une genèse alternative, avec sa création, son déluge. Elle fut simplement enfoui sous les sables jusqu'au 19ième siècle, avant d'être retrouvé par un savant anglais. Ecriture sumérienne, cunéiforme, sur des tablettes d'argile. Ecriture et hommes sont d'argile. La tablette d'argile est le support de sauvegarde disposant de la plus grande longévité. Bien au-dessus du papier, de la bande magnétique, du vinyle, du codage informatique même, qui est sans cesse soumis à des vagues d'obsolescence. Ces tablettes furent cachées, et ils étaient donc certains qu'elles seraient un jour découvertes, quelque soit le nombre de millénaires qu'il fallut. Nous pouvons donc dire qu'il s'agit là d'un choix de support de transmission particulièrement heureux. Nous pourrions penser qu'il s'agit là d'un hasard, si ces tablettes furent précisément choisis. Disons que tous les autres supports auraient été depuis détruit. Auraient-ils connus le papier, nous n'en saurions rien. La bande magnétique non plus. La gravure de CD-Rom également. Ils ont gravé des tablettes d'argile. Ne pourrions nous pas imaginer que ce choix fut effectué, parce qu'ils savaient que comparativement, c'était le support ayant le plus de probabilité d'être transmis ? Le support le plus robuste mais aussi ne nécessitant d'aucune technologie pour être lu. N'importe quelle autre choix supposait qu'il aurait fallu attendre qu'une civilisation ultérieur acquiert la même technologie. Ainsi le choix le plus judicieux pour une civilisation qui voudrait survivre à une extinction, c'est justement de choisir le support le moins technologique. La civilisation summérienne a disparu, entièrement, jusqu'au 19ime siècle, où elle fut redécouverte. Une autre avait pris sa place, en en changeant les termes et l'esprit. Et d'où vient cette sagesse ? "Celui qui a tout vu, celui qui a vu les confins du pays, le sage, l'omniscient qui a connu toutes choses, celui qui a connu les secrets et dévoilé ce qui était caché, nous a transmis un savoir d'avant le déluge. Il a fait un long chemin. De retour, fatigué mais serein, il grava sur la pierre le récit de son voyage." Que nous rapprochons de Matthieu 13:35 : " Afin que fût accompli ce dont il avait été parlé par le Prophète, en disant : j'ouvrirai ma bouche en similitudes; je déclarerai les choses qui ont été cachées dès la fondation du monde." Donc cette civilisation étrange : pensons-y. Ils vivent 500 ans ces hommes là. D'autres récits parlent de géants.
Donc mon hypothèse. Il y eut une civilisation à la technologie très avancée. Mais qui néanmoins craignait l'eau. On pense à des choses électriques, robotiques. Des choses assez grandes, comme de sortes de robots immenses, doté "d'armes très puissantes", comme le dit le texte. D'ailleurs comment prononce-t-on Gilgamesh ? Gil-ga-Mech. Autrement dit Giga-Mech. Qu'est-ce qu'un mech ? Pour cela il suffit de se tourner vers le monde des anime japonais. Ils vivaient dans de grandes cités : " Vois ces murailles extérieures aux frises luisantes comme le cuivre" : des cités en acier. Pour Sumer, toute technologie provient des dieux. Ils créèrent les hommes pour leur servir d'esclaves, en tant qu'être entièrement dévoués aux dieux. Ils disparurent, supplantés par quelques catastrophe, rouillèrent avant l'invention de la paléontologie - qui aurait pris une forme alors plus étrange, nous aurions dans les musées pré-historiques des assemblages incomplets de robots géants -. Quelques mechs rescapés du déluge devinrent dieu, ermite ou tyran fou, tel Gilgamesh. Ceux là même disparurent, après avoir vidé entièrement leur batterie. Aux hommes la conscience survint. Ils s'éveillèrent, et gardèrent de la nuit la réminiscence onirique d'avoir côtoyé des dieux.

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