dimanche 29 mai 2016

Flore et Blanchefleur

 Flore et Blanchefleur s’aiment et s’aimeront depuis et pour toujours, tel est la donnée irrévocable de ce conte. Ni brume ni tergiversations. Les obstacles qui leur seront opposées seront purement extérieurs à leur coeur qui semble fondu en un. Et ces obstacles seront tous renversés un à un : non par les armes, laborieusement, comme dans Floriant et Florette, roman postérieur d’inspiration plus chevaleresque, mais par la seule puissance d’édification de leur amour. Pur et puissant, il convertira à leurs causes tous les antagonistes de l’histoire. Et sans antagonistes il n’y aurait pas d’histoire et nous en reviendrons à la première proposition. Ecoutant le conte, nous apprendrons cette chose là, qui était déjà une leçon de Virgile : l’amour triomphe de tout. Et c’est à cela qu’on le reconnaît.

L’amour dans sa pureté primordiale : il n’y a pas là les atermoiements de la reine Guenièvre pour Lancelot, qui tantôt l’aime, tantôt le hait. Il n’y a pas la tristesse de Tristan, qui s’en fut vaincu vers la mort, abandonné par l’amour d’Iseut. L’échec en amour signifie l’absence d’amour. Or Flore et Blanchefleur s’aiment et triompheront de tous les obstacles : l’opposition des parents, qui tentent de leur imposer une stratégie matrimoniale alternative. C’est le motif par exemple de Roméo et Juliette, repris de Pyrame et Thisbée, et de quelques autres histoires. Ayant constaté que pour Flore l’alternative à Blanchefleur c’est la mort, ils cèdent. Puis le motif de la quête : Blanchefleur est enlevé vers un pays lointain. Mais Flore la retrouve, car partout les gens ont vu la pâleur et les pleurs de Blanchefleur, il n’a qu’à suivre la trace de sa détresse à travers l’Orient. Et tous la lui rapporte, tant ils ont été subjugué par la beauté et la détresse amoureuse de la jeune femme. Ensuite il s’agit de l’enlever à celui qui la tient captive et compte l’épouser : c’est à dire son mari. L’émir la tient prisonnière dans sa Tour-aux pucelles. Nous retrouvons là un roi Marc, un roi Arthur. Mais contrairement à ceux là, le roi – touché par leur amour innocent, renoncera à la vengeance, à son amour pour Blanchefleur, et ira même jusqu’à adouber chevalier le jeune homme, lui offrir un royaume, organiser ses noces. Le conte s’achève alors par une apothéose hyperbolique, puisque nous apprendrons dans un même mouvement la mort des parents de Flore, et donc son héritage d’un royaume d’Espagne, sa conversion au christianisme, et la conversion de tout son royaume au christianisme : et « Celui qui refusait le baptême et ne voulait pas croire en Dieu, Floire le faisait écorcher vif, brûler ou écarteler. » La liesse est sans limites. Et ici s’achève le conte de Floire et Blanchefleur.

Flore se convertit pour l’amour de son amie Blanchefleur apprend-on dés la première page de ce conte. Flore est le fils d’un roi païen d’Espagne. Certains commentateurs disent musulman : je n’en ai pas trouvé mention direct dans le texte. Flore est éduqué en latin, et lorsqu’il fera mention aux enfers, c’est sous une représentation typiquement greco-romaine, avec ses trois juges, Minos, Thoas et Radhamante. Toujours est-il que pour un lecteur du XIIième siècle, Espagne est synonyme de royaume musulman. Flore est le plus beau, et même « jamais mortel ne fut plus beau que lui ». “La fleur de ce monde” est-il écrit dans Florian et Florette. Son front était parfait. Quand à Blanchefleur, elle a la tête ronde. Elle est évidemment la plus belle, « la plus belle des cent quarante fleurs » de l’émir. Et à eux deux, cela devient intolérable : « Nul dans la salle, si avisé soit-il, n’est capable de décider lequel des deux enfants est le plus beau. Tous restent ébahis de leur beauté en les voyant entrer dans la salle. Il n’est pas dans l’assemblée d’homme si dur qu’il n’en verse des larmes d’attendrissement. » Hyperbole encore : ils sont les plus beaux de leur temps mais aussi de tous les temps : « Bien qu’ils soient en danger de mort, ils sont si beaux que leur beauté a l’éclat de la lune. Même au comble de leur félicité, Pâris de Troie ni Absalon, Parthénopée ni Hippomédon, ni Léda ni sa fille Hélène, ni Antigone, ni Ismène n’étaient aussi beaux que ces deux êtres sur le point de mourir ! ». Cette beauté est la manifestation matérielle de leur amour, elle triomphe de tout et c’est toujours elle qui renverse l’obstacle. Face à elle, l’émir n’a pas coeur à les condamner. Toute la ville est bouleversée. Le chambellan qui les découvre au lit, après que Flore se soit introduit par la ruse dans la Tour aux pucelles où l’émir retient Blanchefleur, unis bouche contre bouche, visage contre visage, est bouleversé. Flore est tellement beau qu’il est pris pour une femme, et le chambellan s’émeut de ce qui lui semble être les manifestations d’une tendresse lesbienne entre Blanchefleur et son amie Gloris « En les voyants dormir si gentiment, le chambellan, fut tout attendri et déconcerté, et il s’en retourna. » De même pour le gardien de la porte, celle qui garde la tour : « Floire sut lui parler en grand seigneur, et l’autre, lui voyant si bel aspect, désarmé par tant de beauté, en oublia sa férocité. » C’est l’évidence de la sincérité de leurs sentiments qui renverse tous les murs. Pas de siège, pas de duel. Jamais Flore ne tire l’épée. Ce n’est pas Lancelot, ce n’est pas Tristan. Il n’est même pas encore chevalier.


Ce n’est pas la première fois que nous rencontrons le prénom de Blanchefleur. Les autres mentions sont pourtant le fait de textes postérieurs. Il s’agit de Tristan par Thomas, daté de 1170, et de Perceval, daté de 1180. Elle est la mère de Tristan, qu’elle nommera Triste comme elle l’est elle même tandis que son mari mort elle meurt elle aussi. Elle est l’amour gâché de Perceval, qu’il oubliera pour ses prouesses chevaleresques. Femme aimée puis femme mère de la mélancolie amoureuse et enfin femme abandonnée. Nous pourrions voir dans ce dégradé, depuis l’innocence souveraine du conte de Flore et Blanchefleur jusqu’à la mélancolie du dernier ouvrage de Chrétien de Troyes, la progressive intériorisation de l’obstacle amoureux, qui ne s’incarne plus physiquement dans quelque chose d’extérieur, une mer qu’il faut traverser – cela Flore le fait -, d’antagonistes qu’il faut convaincre – idem -, mais se fonde dans la psyché même des amoureux, dans leur coeur même. Et c’est de cela et non plus d’émirs barbares dont parlerons les littératures futures. Nous n’en sommes pas là, Flore et Blanchefleur s’aiment d’un amour d’enfance, il n’y a pas encore la jalousie noire du narrateur se conjuguant avec la perversité d’Albertine. Ils sont nés enfants, dans un monde jeune, où ils furent élevés ensemble, eux qui étaient du même âge car né du même jour, et c’est lisant ensemble des livres d’amour qu’ils apprirent qu’ils s’aimèrent. Et ce ne fut probablement pas un amour de Swann ou Madame Bovary. « Grâce à ces lectures, ils en arrivèrent très vite à s’aimer d’un amour d’une autre nature que l’attachement fraternel qui les avait animés jusque là ». Il semblerait, que contrairement à notre époque contemporaine, littérature et discours amoureux n’est pas ici pour unique objectif de traquer l’illusion amoureuse pour l’aligner contre un mur. Pas une fournée littéraire sans que nous puissions assister rigolard et inquiet à la dérive sentimentale de personnages dont une bonne partie de l’édification consistera pour eux à se repentir d’avoir aimé, et s’accabler de ne pas avoir écouté l’époque. Qui du glorieux comique du double suicide tragique de Roméo et Juliette à l’histoire sordide de Sainte Madame Bovary, martyr du mariage, n’avait pourtant pas manqué au devoir de les avoir prévenu.


De quelles lectures s’agit-il donc ? Le texte est à la fois précis et allusif : « Ils lisaient des livres païens où ils entendaient parler d’amour ». Encore une fois nous sommes amenés à la question de savoir ce qui est désigné comme païen par l’auteur. La réponse qui semble la plus évidente, tiré des références littéraires du texte, c’est qu’il s’agit du païen grécque et latin, à savoir respectivement de l’Illiade – l’évocation de Troie, de l’enlèvement d’Hélène -, et de l’Enéide – notamment l’allusion à la détresse de Didon, suicidé par amour. Mais si nous reprenons l’hypothèse selon laquelle le païen c’est le musulman, alors nous pouvons repenser à ce qu’écrivait René Nelli sur les origines de la littérature courtoise. Cette hypothèse est toujours aussi bancale, dans le sens où les repères chronologiques donnés par le texte – principalement sur Blanchefleur mère de la mère de Charlemagne – semblent la contredire. La conquête musulmane de l’Espagne eut lieu de 711 à 732, et Charlemagne est né en 740, sa mère en 720. Blanchefleur en 700 ? Mais peu importe. Pour René Nelli, parmi les sources de la littérature courtoise, de l’invention de l’amour au XII ème siècle dira-t-on, il y a la littérature courtoise arabe, où il retrouva un certain nombre des idées qui s’épanouiront ensuite en Provence dans l’érotique des troubadours. La valorisation de l’union des âmes, la mort par amour, la discrétion fervente : « Au secret de mon âme combien précisément je cèle le nom de mon aimée. Jamais je n’en prononce les syllabes et pour le garder mieux à tous je ne cesse de le rendre plus obscur par énigmes » écrit Ibn al Haddad, rapporté par Nelli. Obscurité du langage vont de pair avec l’amour fervent, dont la qualité se devra d’être exprimé si possible par des énigmes pas trop bécasse. Le sentiment s’exprime par la poésie, et la valeur de l’amour se juge ainsi. Sur l’influence arabe sur le monde européen, Nelli rapporte Chateaubriand, pour qui la chevalerie serait né du mélange « des nations arabes et des peuples septentrionaux ». Il rappelle que Charlemagne fut adoubé chevalier par un prince musulman d’Espagne, puis la porosité des frontières entre l’Espagne et le Languedoc. Peut-être encore plus surement que ces histoires religieuses ne signifiaient rien, qu’elles n’étaient pas encore politique, comme elles le seront dés la chanson de Roland, épopée de la victoire de Charlemagne sur les Sarrasins. Les lecteurs du XI ème siècle n’ont pas oublié que l’Espagne est proche, les cours se mélangent et les troubadours puisent dans la poésie arabe leurs thèmes, tout comme le conte de Floire et Blanchefleur, lui même adaptation d’un conte arabe, conte relatant l’union d’un prince musulman et d’une esclave chrétienne donnant naissance à la dynastie carolingienne. Le père de Flore n’est-il pas qualifié de «suzerain courtois » ? Lisons encore un peu les poètes arabes, et nous y retrouverons les différents moments de l’odyssée de Floire : « Je l’ai étreinte et mon âme après la désirait encore. Et pourtant qu’y a-t-il qui rapproche plus que l’étreinte ? Et j’ai baisé sa bouche pour étancher ma soif, mais ce qu’elle y goutait n’a fait que l’enflammer. Ah ! La fièvre de mon coeur ne saurait être coupée tant que nos deux âmes ne se seront pas compénétrées » Ibn-el-Roumi, « Mon âme était suspendue à la sienne avant que nous fussions créés » – ils ont lu Platon – « Je voudrais que mon coeur eut été ouvert comme avec un couteau. Tu y serais entrée, puis il se serait refermé dans ma poitrine » Ibn Hazm, « Elle est telle qu’un verger dont je ne fais que gouter la beauté et le parfum », Ibn Darrach « Comment ne serais-je pas triste, loin d’Umm-el-Hakam à qui j’ai laissé mon coeur ? Mon coeur est resté chez elle et je me suis éloigné. » Ibn Guzman, né à Cordoue en 1095, mort en 1159. Quand à ce que s’écrivent les enfants : « Leurs stylets, avec lesquels ils écrivaient joliment, étaient d’or et d’argent. Ils composaient des lettres et des saluts d’amour, où il était question de chants d’oiseaux et de fleurs. Rien d’autre pour eux n’a d’attrait. Ils mènent une bien radieuse existence ! »


Il s’agissait aussi d’un temps où la littérature avait encore prétention à fonder des civilisations.. Si l’exemple le plus célèbre est bien sûr l’Enéide, épopée de la continuité de la royauté entre Troie et Rome, nous avons ici aussi cette ambition politique, s’appuyant sur une généalogie amoureuse pour fonder la légitimité dynastique. Si Blanchefleur mère de Tristan voyait sa branche disparaître avec sa mort sur une plage, laissant derrière lui un mariage non consommé – avec Iseut aux blanches mains – , la Blanchefleur de Flore est tout simplement la mère de la mère de Charlemagne, refondateur de l’empire romain en Germanie, et grand aïeul de la dynastie des rois de France. Voilà pour la postérité. Quand à l’origine, elle est symbolisée par un artefact qui aura une certaine importance dans l’intrigue, une coupe d’une valeur inestimable, forgée par Vulcain même, et représentant l’enlèvement de Hélène par Pâris, et offert par Enée à sa femme Lavine, matrice de l’empire. Peut-être s’agit-il même là des véritables pénates de Troie, confié à Enée par le fantôme d’Hector selon les vers de Virgile : « Troie te confie ses objets saints et ses pénates, qu’ils accompagnent tes destins, et pour eux cherche, errant sur mer longtemps, des remparts à bâtir  » Et donc les Pénates de Rome auraient été subtilisés par un voleur, revendu à des marchands qui l’utilisèrent pour acheter Blanchefleur. Blanchefleur dont le prix serait celui même de tout ce qu’il y a de plus sacré à Troie, ville de l’Amour, protégée d’Aphrodite, Troie qui préféra brûler plutôt que céder Hélène. Et c’est l’exemple d’intransigeance qui le ravit du désespoir d’un instant , « Amour ralluma la flamme dans son coeur : « Prends exemple sur Pâris que tu vois ici emmener sa bien-aimée ! »


« Voici Floire en haute mer ». Il vient de quitter son Espagne natale et traverse la méditerranée pour rejoindre Bagdad. Monde oriental distordu par le rêve, blond musulman et amoureux, regardant la mer depuis le pont. Il ne manque plus que des pirates, et nous voici dans un film de Raul Ruiz. Voici Flore subvertissant le gardien de la tour en jouant aux échecs avec lui. Qu’il aurait aimé filmé ça ! A l’intérieur l’émir dort au milieu de ses « fleurs », et qui a pris l’habitude de s’en marier une à l’année, en décapitant la précédente, douce coutume. Le gardien de la porte est devenu le vassal de Flore et monte un stratagème délicieux pour le faire monter dans la chambre de Blanchefleur. Dans une corbeille de fleurs, il est dissimulé. Dévidement de la thématique florale. Il bondit une première fois, puis « replonge aussitôt. Il n’est pas étonnant qu’il ait pris peur ! N’ayant pas trouvé son amie, il se dit qu’il est perdu. Il s’est prestement enfoui sous les fleurs et disparaît complètement. » Il y a erreur de chambre. Heureusement elle est une alliée. Qui appelle Blanchefleur. « – Chère compagne Blanchefleur, voulez-vous voir une fleur d’une beauté telle qu’elle aura tout pour vous plaire, je crois, quand vous la verrez ? Il n’y a pas de fleur de ce genre dans ce pays, il me semble qu’elle n’a pas dû pousser ici. Venez la voir, vous la reconnaîtrez. Je vous la donnerai si vous la voulez. » Il bondit une deuxième fois. « D’attendrissement et d’amour, Flore et Blanchefleur se mettent à pleurer. Ils s’étreignent mutuellement, et tous deux s’oublient dans un long baiser. Ce baiser dure une bonne lieu, qu’ils parcourent d’une seule traite ! » Déjà les anciens mesuraient les effusions amoureuses dans le système métrique, certes pas en kilomètre de verge. Une verge, je vous l’apprend, mesure toujours trois pieds. Ils disent yard en anglais. Film de Raul Ruiz toujours, film merveilleux, merveilleux encore attesté par la nécessité de traverser un bras de mer nommé Lenfer, en faisant appel à un passeur, pour rejoindre une ville, Monfelix, autrement dit le paradis. Merveilleux encore, cette tour au milieu du Jardin, entouré de l’Euphrate, « fleuve du Paradis », où est disposé l’arbre d’amour, qui ne cesse de donner des fleurs. Triple merveille que de l’avoir retrouvé, de l’avoir rejoint, et d’en être pardonné. L’emir renonce à les décapiter, bien qu’il soit un psychopathe dont l’habitude était jusque là de décapiter chaque année la femme qu’il a follement aimé l’année précédente. Et puis c’est l’apothéose final, trop hyperbolique pour que nous puissions y croire vraiment. Seulement nous voulons y croire. C’est un conte. Il faut bien inventer et décrire des lieux où de telles choses soient possibles.

Puis un voile vient obscurcir le délicieux horizon vide d’une histoire qui se termine bien – et qui se termine néanmoins, puisqu’il n’y a plus rien à en dire. C’est simplement une coquetterie d’éditeurs, deux fragments rajoutés en fin de volume, sans que l’on sache trop pourquoi, entre les traditionnelles « leçons rejetées » – 40 de cesaile)B – 54a. Mis en son e.)B – 63 P. cel p.qu’il voloit prendre)B – 111 – une sorte de code secret, surement courtois, j’imagine et le glossaire. Deux développements du manuscrit A. L’un s’intitule « Jeu de Barbarin et tentative de suicide de Floire dans la fosse aux lions », et l’autre « second planctus de Flore ( sur la mort de ses parents) ». Leurs titres indiquent aisément que leurs contenus sont en rupture avec l’apothéose finale du conte. Dans le premier, nous assistons aux tours imbéciles d’un magicien farceur, tandis que Flore a décidé de se jeter dans une fosse aux lions, qui eut ont décidé de ne pas le manger, bien que le jeune homme les en supplie, les frappant avec ses poings. Il est sauvé de la fosse mais… « Son père et sa mère se réjouissent, mais Floire n’avait pas le coeur en fête. Il prit la décision de se tuer avant le soir, fâché de continuer à vivre alors qu’il n’éprouve plus la moindre joie ». Fin du premier fragment. Le second, beaucoup plus court, s’achève quand à lui ainsi : « Ainsi se lamentait Flore, exhalant tendrement sa douleur. » Hasard de composition ? Désormais ceci constitue les derniers mots du conte. Vient l’idée de le déconstruire, d’en dépecer les éléments, pour les assembler les uns à côté des autres. L’histoire nous fut raconté dans un ordre. Mais nous pourrions le fait dans l’autre. D’ailleurs il s’agit d’un conte : l’auteur nous le précise dés son premier vers. Autrement dit : rien ne vous oblige à me croire. Il n’a pas écrit voici la véridique histoire de… attesté par… et par…, comme nous le lirions sûrement. Autre élément, un effet miroir, un mouvement de balancier. La première scène du conte représente des païens massacrant des chrétiens sur le chemin de Compostelle. C’est alors que la mère de Blanchefleur est capturée. La dernière scène montre Flore écorchant vif tous ceux qui refuseraient la conversion chrétienne. Au milieu du conte – le miroir – c’est Blanchefleur envoyé en Orient, Flore restant en Occident. Le miroir c’est la mer. Et la mention « Voici Flore en haute mer » distingue le moment où il traverse le miroir vers le merveilleux – ou vers la mort, ou encore la psychose. C’est le Black Pearl de Jack Sparrow passant “up-side down”. « Aujourd’hui nous voyons au moyen d’un miroir, d’une manière obscure, mais alors nous verrons face à face; aujourd’hui je connais en partie, mais alors je connaîtrai comme j’ai été connu. Corinth : 13 ». Nous repensons aux amants cachés dans la tour, visage contre visage. Nous pourrions penser au film de Bergman, à travers le miroir, l’apparition du Dieu araignée face à l’amour incestueux de la frère et la soeur psychotique, ce qui n’est pas sans rapport avec la situation de Flore et Blanchefleur, élevés ensemble depuis leur plus jeune âge. Il y a donc deux parties dans ce conte. La seconde, dont nous avons exposé les éléments, qui s’achèvent en apothéose, et la première qui en constitue l’envers. Flore envoyé étudier dans une ville étrangère pour oublier Blanchefleur, la mise en scène de la mort de Blanchefleur par la construction d’un cénotaphe. Pour qu’il l’oublie encore. La tentative de la rejoindre dans la mort, finalement déjoué par sa mère qui lui avoue que le tombeau est vide, et que Blanchefleur a simplement été vendu comme esclave. « Ils ont soulevé la pierre tombale. Dessous, Floire n’a point retrouvé Blanchefleur : il bénit Dieu et lui rend grâces maintenant qu’il est sûr que son amie est en vie. » L’image du tombeau vide est évidemment d’inspiration chrétienne, c’est celle du Christ ressuscité. Ce tombeau vide est la représentation de la foi en la résurrection : elle se porte ici non sur Dieu mais sur Blanchefleur. Ce qui pour un homme courtois est la même chose. Elle est vivante lui dit-on. Cette révélation marque le début de sa croisade amoureuse – et sans armes –.

Nous aussi nous devons faire acte de foi. Il nous faut croire que Felix, père de Flore, n’a pas fait périr Blanchefleur comme il avait décidé de le faire. « Faites la moi appeler tout de suite, je vais lui faire trancher la tête. Quand mon fils la saura morte, il l’oubliera vite. » Lui même fléchi attendri. Pacte narratif : il nous faut croire à chaque fois que la pitié amoureuse est capable d’attendrir les armes. Un conte est un récit qui demande beaucoup à la crédulité du lecteur. N’importe quelle récit réaliste se serait interrompu ici : un roi barbare décapite l’esclave préférée de son fils, pour ne pas perturber la stratégie matrimoniale, qui est tout à l’époque, qui est l’essence même du mariage. Mais lorsque le conte en demande trop, navigue dans l’invraisemblable, juxtapose les situations les plus sombres avec les plus lumineuses, nous obtenons un curieux effet de contraste entre le tragique et l’exaltant. Une histoire à dormir debout, rêveur marchant, du genre de celle dont on fait des religions, tant elle demande de crédulité au lecteur. Quelle part de raison donneriez vous pour y croire. « Dieu n’a-t-il pas convaincu de folie la sagesse du monde? » St Paul, Cor 1:12. Mais l’auteur ne donne-t-il pas trop d’éléments manifestement oniriques, qui signent leur irréalité même ? Comme lorsque dans un rêve apparaît un éléphant volant, message envoyé par l’inconscient au rêveur pour lui annoncer, « tu rêves bel et bien ». Où retrouverons nous Flore à son réveil ? Au sommet de la roue, roi d’Espagne et mari de Blanchefleur, ou alors écrasé par celle-ci, pleurant sur son tombeau et son épitaphe : « CI-GÎT LA BELLE BLANCHEFLEUR QUE FLORE AIMAIT D’UN IMMENSE AMOUR ».


Que pourrions-nous considérer dans ce conte comme étant parole véridique ? Peut-être lors des rares suspensions du récit, lorsque l’auteur reprend la parole. La graphie du texte change, celui-ci se compose en quatrain. Par cinq fois le récit se suspend, le commentateur parle de pause lyrique. La première concerne la naissance de la douleur amoureuse alors qu’il doit pour la première fois l’aimer de loin, « Amour s’est attaqué à lui et lui a enté au coeur un greffon qui est perpétuellement fleuri ». La deuxième concerne la mort, « Pour moi, je le jure, je ne te supplierai pas davantage ; avant ce soir je me serai tué : je hais désormais cette existence, puisque j’ai perdu ma douce amie. » La troisième son départ pour l’Orient, « Le roi lui donne un de ses palefrois, avec tout son harnais ; il était tout blanc d’un côté, et de l’autre rouge sang. » La quatrième concerne le débat intérieur de Flore entre la sagesse et l’amour, qui se solde ainsi : « Tout l’or, toutes les richesses du monde ne te convaincraient pas de te passer d’elle. » La cinquième concerne la fortune, je la recopie plus longuement.

« Si cette existence avait pu durer, ils n’auraient jamais voulu en changer ; le beau Flore et Blanchefleur auraient continué à couler ainsi leur existence amoureuse !

Mais ils n’en eurent pas le loisir car Fortune, à son habitude, fit basculer leur amour ; elle manifesta bien qu’elle prenait ombrage de leur félicité et leur passion.

Parce qu’elle voulait se jouer d’eux, elle fit tourner sa roue à leur détriment ; alors qu’elles venait de les places au sommet, elle voulut les précipiter en bas. »

Extirpés du texte, nous composons ainsi un contre-point beaucoup plus sombre au récit, ténèbres black metal interrompant la féérie, et qui s’y distribue harmonieusement entre les parties. Les douleurs de l’enamourement et la volonté de mort appartiennent à la première partie. La description du cheval sur lequel part Flore – dont la méticuleuse description des mors et harnais, leur richesse, ne se retrouvera que lors de celle du tombeau -, marque la bascule entre les deux parties. Le choix de la folie sur la raison, et enfin les imprécations contre la fortune, qui eut raison des amants, font partie de la deuxième. Le lyrisme se tait ensuite, puis c’est le procès, le pardon et l’apothéose finale, dont il semblerait que l’auteur même nous incite à nous méfier.


Chi fine de Floire et Blanceflor


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