Lorsqu'au XIIième siècle les troubadours occitans expérimentaient dans leurs vies et dans leurs chants le joy d'amour, il n'était encore nullement question de théoriser sur la notion d'amour courtois. Il s'agissait pour leur part de l'expression de sentiments sincères exprimés dans la situation socio-économique de leur temps. Un jongleur, un troubadour pauvre, aime à la cour la plus haute dame, déjà marié à un grand seigneur. Le mariage était une procédure matrimoniale et non amoureuse. A la richesse, la largesse, la valeur chevaleresque des grands seigneurs dont ils convoitaient les dames, ils opposèrent la haute valeur de leur amour, dont la poésie était l'expression.
Il s'agissait là du premier temps d'une dialectique, opposant alors ce nouvel fin'amor à l' amour chevaleresque, qui voulait que la dame se donne au plus valeureux, comme récompense due à l'exploit guerrier. Décrire l'amour, ses tourments : parvenir à convaincre l'autre de la hauteur de ses sentiments. Puis se dessina quelques figures valorisant la sublimation du désir sexuel, comme l'épreuve de l'assag, qui consistait pour le parfait amant de savoir se tenir dans le lit de sa dame en toute continence. Le principe était de faire de la dame son suzerain, l'homme devenant son vassal : renversant ainsi la topographie sociale de la cour féodal. Puisqu'il devenait possible d'aimer sans consommer, que la sexualité devenait un temps de l'amour mais non sa finalité, le troubadour pouvait aimer sans même toucher sa dame - à moins qu'elle ne lui ordonne. Absolutisant le principe, il devenait valeureux d'aimer sans même lui avoir parlé, voir même sans l'avoir vu. C'est l'amour de loin. Mais jusque là nous n'assistons à aucune théorisation du fin'amor. Plutôt à des dialectiques multiples et mêlées dont on ne saurait préciser le centre - il ne s'agit pas de la grande roue du savoir absolu - comme autant de dialogues entre les hommes et les femmes de ce temps, se répondant les uns les autres, entre émulation et compétition, selon leur sensibilité propre, de leurs voix humaines. Ce sont les tensons - dialogues à deux se répondant - les allusions, les intertextualites, les commentaires, les hommages et les satires. René Nelli a très bien parler de cela dans son érotique des troubadours. Ce sont les chevaliers qui se voulurent désormais courtois en sus de leur valeur guerrière, avantage dont ils ne songèrent pas de se départir. Chretien de Troyes parle beaucoup de cela. C'est Marcabru qui satirise sur les femmes préférant se rendre à l'argent et aux grands seigneurs même si elles n'en sont que médiocrement aimé. Il y a ceux qui souffrent et ceux qui rient, parfois ils se retrouvent associés au même ouvrage, c'est le Roman de la Rose de Lorris continué par Jean de Meung. L'un sublimant l'autre allégorisant de façon ironique et paillarde. Mais bientôt un vent glacial venu du nord allait souffler sur la Provence, et le fin'amor allait passer d'expérience subjective de la question "comment aimer" à une dogmatique amoureuse. Flamenca est ce roman du nord sur le fin'amor devenu technique procédurale.
Que raconte Flamenca ? L'histoire d'un trio amoureux comprenant un mari, la femme et son amant. Comme pour un certain nombre de romans de cette époque, il nous apparaît aujourd'hui tronqué. Du moins le pense-t-on. Introduction brutale à la situation – un mariage arrangé -, des sautes de texte qui font toute la vivacité du rythme. En cela l'auteur suit l'art poetique d'Horace : s'envoler vers le dénouement, peindre seulement les tableaux importants. Et surtout l'absence de conclusion au récit. Nous ne saurons pas comment l'histoire se termine. Nous pourrions trouver ça dommageable à la compréhension du texte. Il n'en est rien. Que la fin n'est pas été écrite, car inutile au propos, qu'elle n'ait pas été jugé digne d'être transmise. Nombreux sont les exemples de romans inachevés. Chez Chrétien de Troyes – le chevalier à la Charette, Perceval le Gallois - , ou le roman de la Rose de Guillaume de Lorris. Est-ce la mort qui interrompu l'écriture de ces textes ? Ou est ce que ces histoires ne pouvaient pas finir ? Ou s'agissait-il comme nous pourrions le penser que l'auteur s'est passé d'en écrire, car toute fin est d'une gravité qui déséquilibre, en un sens ou un autre, lui donnant un sens à postériori. Ainsi nous aurons à juger sur un texte qui n'est pas moralisé par une chute, un fragment de vie prélevé dans une cour pour nous obscur d'une cité du nord du XIIIème siècle. Car ici ce n'est pas la conclusion qui importe, mais bien le chemin. Aux continuateurs s'ils le souhaitent d'achever selon les indications données, selon la trajectoire dessinée par leurs précurseurs. Pour Perceval, ils furent nombreux et partir en diverses directions. Jean de Meung quand à lui, poursuivant Guillaume de Lorris, en fit un commentaire sombre et satirique à la fois. Nous ne connaissons pas de continuateur au roman de Flamenca. Personne ne jugea utile de le faire.
Une histoire de mariage arrangée, d'un mari qui devient subitement jaloux et décide d'enfermer sa femme dans une tour, simplement accompagnée de deux suivantes. Flamenca est trop belle, et cela, dés le mariage, Archambault ne peut le supporter. Il craint aussitôt de la perdre. Le roman commence par la description de ce fastueux mariage. « Ils étaient plus de 500 à regarder et à admirer Flamenca. Et plus chacun observait sa manière d'être son maintien, sa beauté qui s'épanouissait sans cesse, plus ses yeux se rassasiaient de la regarder, plus sa bouche était livrée au jeune. » Nous sommes alors un vendredi, jour de jeune pour les chrétiens. Et la beauté de Flamenca leur inspire ce jeune. Puis viennent les jongleurs, et tous jouent en même temps. Et l'auteur d'énumérer tous les airs et thèmes qu'ils chantent. Nous retrouvons les textes que nous connaissons bien maintenant, tout le corpus amoureux de l'époque. Il y est question en tout premier du lai du Chèvrefeuille de Marie de France, qui évoque une rencontre furtive de Tristan subtilisant Iseut à son roi dans une forêt. Là est tout le modèle de Flamenca, ce Tristan là, mais qui est encore un Tristan heureux et rusé, tout comme le sera le protagoniste de Flamenca, Guillaume de Nevers. Mais il n'y aura pas la manie amoureuse de Tristan. Celle-ci était valable encore pour lui, à l'époque, qui n'avait rien lu, qui n'y connaissait rien. Les protagonistes de Flamenca ont tout lu. Ils ne reproduiront pas les erreurs des amants passés. Ils sont de la deuxième génération. De ceux dont le désir d'amour fut d'abord inspiré par les livres plutôt que par des yeux, désir qu'ils chercheront à vivre, car vivre sans amour n'est pas vraiment vivre. C'est même ce qui décide Guillaume, qui décide de tomber amoureux, de la plus belle car il se doute qu'ainsi l'amour sera encore plus intense. « Il ne s'était pas encore préoccupé d'aimer afin de connaître la vérité sur l'amour, dont il savait cependant ce qu'il était à ce que l'on en disait ; il avait lu tous les auteurs qui en parlent et contrefont le comportement des amoureux. Comme il comprenait bien qu'il ne pourrait vivre longtemps selon les lois de la Jeunesse sans se mêler d'amour, il réfléchit au moyen de placer son coeur dans une histoire d'amour dont il lui adviendrait du bien (1768) ». Ici ce n'est pas l'amour qui est premier, mais bien la volonté de vivre pleinement. Guillaume n'est pas Tristan, qui suivait la proposition inverse. Il entend parler de Flamenca. « Il entendit se répandre la nouvelle véritable qu'elle était la meilleure, la plus belle et la plus courtoise du monde. Son coeur lui dit qu'il aimerait s'il lui était possible de lui parler. » Là lui vint une hallucination. Il voit Amour lui dire « Tu es, expliqua-t-il, le plus ingénieux et le plus habile des hommes ». Va vers cette tour. Pour lui ce n'est pas plus compliqué que ça.
Reprenons l'énumération des oeuvres amoureuses. Un lai de Tintagel, un lai de Yvain. C'est la matière de Bretagne. Puis la matière antique « l'un racontait l'histoire de Priam, l'autre celle de Pyrame ; l'un l'histoire de la belle Hélène et la manière dont Pâris la pria d'amour et l'enleva. L'autre parlait d'Ulysse, l'autre d'Hector et d'Achille, l'autre d'Enée et de Didon, qui par sa faut, sombra dans le malheur. » Pâris est déjà l'histoire d'un jeune pâtre pauvre mais galant, s'emparant de la reine de Sparte. Suivent des évocations du Roman d'Eneas – « comment Lavinia fit envoyer la lettre au moyen du carreau d'arbalète, du haut de la plus haute tour » - du roman de Thèbes, du roman d'Alexandre, puis toutes les métamorphoses d'Ovide – Héro et Léande, Cadmos, Jason, Alcide, Phyllis, Orphée -, puis la matière biblique – Samson et Dalila, David et Goliath, et encore toute la table ronde par Chrétien de Troyes - « L'autre relatait les aventures de Gauvain et du lion qui fut le compagnon du chevalier qui sauva lunète ; l'un parlait de la demoiselle bretonne qui retint Lancelot prisonnier lorsqu'il lui refusa son amour ; l'autre expliquait comment Perceval rejoignit la cour à cheval. L'un disait l'histoire d'Erec et d'Enide, l'autre celle d'Hugolin de Péride. » Même Cligès et la fausse morte est cité, puis Mordret – la mort d'Arthur – et Merlin. Enfin Charlemagne pour la chanson de Roland et enfin : « L'un citait le vers de Marcabru », le plus méchant des troubadours. Inventaire de la culture amoureuse de l'époque, à laquelle il faudra rajouter plus tard de larges évocations d'Ovide, paraphrasé abondamment, et même du conte de Floire et Blanchefleur, qui servira de simulacre à la bible lors d'un jeu de Flamenca.
L'inventaire se poursuit avec une évocation des dames et des chevaliers réunis ce soir là. L'auteur conclut ainsi : « Et moi je vous dis, sans mentir, que jamais, depuis qu'Amour existe, tant de belles personnes ne furent réunies. ». Qui sera repris plus tard dans la célèbre ouverture de la Princesse de Clèves : « Jamais cour n'a eu tant de belles personnes et d'hommes admirablement bien faits ». Flamenca invente même la littérature future. Et si l'on y ajoute les développements sur la jalousie et le thème de la « prisonnière », il ne faut pas loin pour se retrouver chez Proust.
Flamenca est une femme qui s'ennuie avec son mari. Ennui présenté de façon hyperbolique : elle est enfermé dans une tour, symbole du mariage. Lui est jaloux. Tout le roman racontera comment Guillaume va parvenir à subtiliser par la ruse Flamenca à son mari. Les motifs de Guillaume, nous les avons déjà exposé. Il s'agit pour lui de connaître l'amour. Pour Flamenca, l'enjeu est double. D'une part connaître le parfait amour. D'autre part, être délivré de sa prison. « Mon mari est complètement fou et stupide de me tenir prisonnière, enfermée à clé ! J'ai trouvé désormais, s'il me plaît, celui qui me délivrera de sa prison : à partir de maintenant, il exercera sa garde en pure perte. » Flamenca a un double intérêt à aimer Guillaume. C'est un calcul rationnel qu'elles font, elle et ses suivantes. « vous trouverez plus de guérison que lui-même, car vous serez doublement guérie, et lui sera guérie du seul mal dont il est blessé de votre fait. » Guérie de son désir pour Guillaume – désir d'aimer -, et guérie de son enfermement hors du monde. Ce double motif éclairera le comportement de Flamenca une fois qu'elle sera délivré de la tour. En somme, elle n'aura plus de motif de l'aimer. Mais ne vous inquiétez pas pour Guillaume : lui même se jugera satisfait des faveurs octroyées. Chacun se trouvera guéri, chacun retournera à ses occupations.
Tout le roman est donc l'exposé de la conquête de Guillaume, à quoi répond l'abandon de Flamenca. Nous pourrions tout aussi bien dire que c'est Flamenca qui conquiert grâce à Guillaume, abandonné à l'amour de l'amour, sa liberté. Et tout cette conquête tiens en un dialogue. Mais d'abord explicitons le dispositif. Flamenca n'a l'autorisation de sortir que pour se rendre à la messe, une fois par semaine, plus si il y a des fêtes. A la messe, elle est dissimulée derrière des panneaux de bois, et seul le prêtre a le droit de s'approcher d'elle – qui est voilée -, pour lui donner l'hostie. Guillaume va donc prendre la tonsure, c'est à dire couper ses beaux cheveux, tel Sanson, mais cela lui portera bonheur, contrairement au héros biblique. Dissimuler en clerc, il aura la possibilité d'échanger un mot avec Flamenca – pas plus – par messe. Un coup l'un, un coup l'autre. Comme si nous n'avions la possibilité d'envoyer ou de recevoir un message privé par semaine. Les 200 prochaines pages explicitent dans le détail comment de chaque côté chaque mot est scrupuleusement pesé, et ces 200 prochaines pages se résument donc à ce dialogue.
- Hélas !
- De quoi te plains-tu ?
- Je meurs
- De quoi ?
- D'amour (nous arrivons au moment de la fête de l'ascension)
- Pour qui ?
- Pour vous (Pentecôte)
- Qu'y puis-je ?
- Guérir
- Comment (Fête de la Saint-Jean)
- Par ruse
- Trouvez là
- Je l'ai trouvée
- Qu'elle est-elle
- Vous irez
- Où donc ?
- Aux bains
- Quand ?
- Un jour prochain
- Cela me convient.
Il leur aura donc fallu deux mois pour élaborer un rendez vous galant aux bains, deux mois de minauderies où l'un joue l'amoureux pâle, l'autre laisse à voir tantôt sa « mignonne petite bouche rieuse », tantôt son menton. Entre temps, en homme organisé, Guillaume a construit un passage secret entre les bains et sa chambre, que l'auteur raconte paraphrasant le livre des rois et la construction du temple par Salomon. « Chacun veillait à ne pas frapper de coup qui causât le moindre craquement ou martèlement : ni fer ni manche n'émit le moindre grincement. » Et c'est bel et bien là qu'éclate la dimension parodique de Flamenca.
Car une fois délesté de toutes les considérations courtoises avec lesquelles aiment s'intoxiquer les protagonistes – je suis un homme courtois, il est un homme courtois, elle est une dame courtoise, notre amour est parfait -, que reste-t-il, sinon un rendez vous sexuel furtif dans un sauna ? Et surtout la publicité de celui-ci dans un roman ? Nous repasserons pour la discrétion courtoise. Les lieux ne sont pas imaginaires et les personnages sont à clef. Ici encore résonne le ton ironique de l'oeuvre. Une ironie dissimulé à la manière de la lettre volée. Tellement énorme qu'elle ne se voit plus et fait grincer les commentateurs, choqués par les moeurs du temps. Tantôt condamnés, tantôt étudiés selon le principe de la relativité culturel d'un Levi Strauss. "Il est si sage et si ingénieux dit sa suivante, à ce que je crois si amoureux, qu'il vous preservera vous et lui, de sorte que personne ne saura qu'il vous aime et que vous l'aimez". Peut-être faut-il comprendre une telle publicité par le roman, une telle ostentation, comme une manoeuvre de dissimulation.
Jamais deux amants ne se seront si peu parlés avant l'étreinte. Poursuivons le dialogue. Ils se retrouvent aux bains.
"– Madame, que Celui qui vous créa et voulut que vous fussiez sans pareille en beauté et en courtoisie vous sauve, vous et votre compagnie !
– Cher seigneur, que Celui qui jamais ne mentit et veux que vous soyez ici vous protège, vous sauve, et vous accorde d'accomplir votre désir et vous souhaits !
– Douce dame, tout mon désir, toute ma pensée, tout mon souci résident en vous, à qui je me suis donné, et si vous consentez à ce don, tous mes désirs seront exaucés.
– Cher seigneur, puisque Dieu a souhaité que je sois auprès de vous, vous ne pourrez pas dire, lorsque vous me quitterez, que vous aurez perdu quoi que ce soit par ma faute, car je vous vois si beau et si élégant, si courtois et si habile, que par fin'amour et à bon droit, vous avez depuis longtemps conquis mon coeur. Voici le corps, venu jusqu'ici pour vous octroyez votre plaisir.
– Madame, s'il vous plaisait, grâce à un petit passage tout nouveau, qui a été réalisé pour vous et pour moi, où il n'y a nul espion à redouter, nous pourrions, si vous le voulez, aller jusqu'à ma chambre, d'où maintes fois, j'ai vu la tour où vous demeurez."
Voilà tout ce qu'ils se dirent et c'est admirable de concision. L'apothéose du roman est donc tenu dans cet invite à venir dans la chambre. Ce à quoi Flamenca est toute disposée : les formes ont été respectés, et c'est « par fin'amor et à bon droit » qu'elle laissera à Guillaume disposer de son corps. C'est ici que le fin'amor se fait technique procédurale : et nous retrouvons là ce que reprochaient les premiers troubadours à l'amour chevaleresque, ce bon droit à disposer. Nous en sommes revenus à la position initiale, à la différence que les deux protagonistes se sont mis en tête d'aimer. La cour a été faite dans les règles, et sûrement nous gagnerions du temps et des peines à les suivre.
Flamenca n'est pas seulement un art de conquérir mais aussi un art de baiser. C'est elle qui prend l'affaire en main. Leur apothéose sera sexuelle. "Elle le prit par le cou, l'embrassa étroitement, ne se préoccupant plus de rien si ce n'est de se mettre en mesure de bien le servir d'être accueillante, et de faire tout ce qu' Amour commande. Yeux, bouches, mains, ne chomaient pas". Voilà pour les commandements de la femme. "Il ne requit ni ne demanda rien d'autre ce que sa dame, qui ne rechignait pas à lui faire plaisir, lui offrait" Voilà pour l'homme. Et souvent: " Au moins quatre fois par semaine, elle retournera aux bains, plutôt que d'aller à l'église et faire ses devotions aux saints". Des commentateurs tels que René Nelli et d'autres à sa suite veulent faire de cette rencontrer un exemple de l'assag des troubadours, c'est à dire d'une épreuve de chasteté. Il se base pour cela sur le vers suivant "Que jassers no i es mentagutz", qu'il traduit par "de coucher ensemble il ne fut pas question", tandis que la traduction de Fasseur dans l'édition Lettres gothiques indique "l'on ne parla même pas de partager le lit". L'Assag, épreuve initiatique de l'amour courtois, se définissait comme suit : l'homme devait être soumis à la tentation physique sous les caresses de sa Dame, mais rester chaste, ceci afin de faire la démonstration que ses sentiments étaient plus puissants que sa nature. La réciprocité des échanges, et des notations tels que "Chacun s'efforçait de dédommager l'autre du mal oppressant et du long désir qu'ils avaient subi l'un par l'autre" ne seraient pas de nature par exemple à rassurer le mari sur la chasteté de cette rencontre. La notation, par ailleurs très isolé dans le texte, qu'il ne fut pas question de partager le lit, indiquent à mon sens plus probablement que l'urgence de leurs désirs ne leur laissèrent même pas le temps de l'atteindre. S'il s'agit d'un assag, alors il est parodique.
Il faut aussi se souvenir que Guillaume n'est pas à son aise, puisque Flamenca est encore entouré de ses deux servantes. Il résoudra ce problème, le rusé, en amenant avec lui deux chevaliers de ses amis qui se répartiront les servantes. Restons pudique : " Il n'est pas convenable à mon sens de raconter les heureuses invites de chacun, mais je dirai au moins qu'il n'est jeu plus savoureux qu'un coeur amoureux puisse imaginer, dire ou désirer, auquel ils ne se livrerent en parole et en acte, et qu'ils ne voulure jouer parfaitement jusqu'au bout. Ils veillerent à ce que l'oubli d'aucun plaisir ne leur causât de remords". Plutôt qu'une énumération technique, ceci : ils ne negligerent rien. A nous d'imaginer La nous imaginons très bien le courtois Guillaume travaillant du poing la rose de Flamenca. " Il en fut ainsi pendant quatre mois : il y eut août, puis tout septembre, tout octobre et tout novembre, jusqu'à la Saint André."
Mais voici que subitement, voyant sa femme le dédaigner, Archambault réagit et décide de lui prêter de l'attention. Flamenca est libérée, reconduite au monde et aussitôt s'effondre la raison qui la poussait vers Guillaume. Celui-ci la libérant a trop bien réussi. " Ainsi, au cours de cette journée, Flamenca, ne put jouer le tour de se rendre aux bains, car elle n'avait pas envie de s'éloigner des chevaliers parmi lesquels elle était installé." Elle donne son congé à Guillaume : " Partez car je le veux : je ne pourrai plus venir ici vous rencontrer comme d'habitude. Je veux donc que vous repreniez votre route et que vous retourniez sur vos terres. Vous reviendrez pour le tournoi. D'ici là, vous me ferez dire par l'intermédiaire d'un habile pèlerin d'un messager ou d'un jongleur ce que vous devenez et ce que vous faites.".
Il répond : " Lorsque vous me dîtes que vous voulez que je me sépare de vous, cela revient à me séparer le coeur en deux, et à me tuer" Puis il part à la guerre, n'importe laquelle. " Il entendit parler de la guerre de Flandre. Il s'y rendit avec ses compagnons. Il avait avec lui 300 vaillants chevaliers, et fit là-bas exactement ce qu'il voulut, car il conquit le titre de meilleur chevalier avant de s'en retourner : je ne crois pas qu'il était allé là-bas pour autre chose".
La narration s'en retourne alors vers la chevalerie. Il y a des tournois, quelques étreintes furtives et excitantes. " Jamais dame n'osa tenter un exploit si extraordinaire, me semble-t-il, qu'en pleine cour, où rien n'échappe aux yeux aux mains et aux oreilles, de comploter avec son ami tout en l'embrassant, et se coucher avec lui, au nez et à la barbe de tous, sans que personne ne soupçonne rien."
Nous laissons là les personnages. La situation n'appelle pas de conclusion, dans le sens où la conclusion du roman tient entièrement dans l'épisode du sauna. C'est déjà fini. Et l'auteur s'épargne de finir encore, d'écrire le roman de la récréantise ce moment où la femme ne supporte plus de voir son amant ne pas devenir, perdre sa valeur. C'est le thème de Erec et Enide de Chrétien de Troyes. Enide reprochant à Erec de négliger ses devoirs de chevalier, Erec vexé décidant de repartir à l'aventure, enmenant Enide avec lui. Mais c'est du moins une aventure qu'ils vivent ensemble. C'est le plus beau des romans sur le couple. Ici Guillaume proteste courtoisement, pour la forme. Mais il n'exige rien de plus. Il a déjà tout obtenu. Mais surtout il a compris qu'on ne pouvait posséder Flamenca. Il ne veut pas devenir Archambault. Beaucoup de commentateurs ont vu dans le couple Guillaume - Archambault, le même homme à des âges différents de sa vie. Avant de devenir l'ours jaloux et hirsute montré dans le roman, Archambault était lui même un très noble chevalier. C'est la jalousie qui l'a précipité dans la laideur et la faiblesse. Guillaume pouvait donc être amené à voir en lui son devenir s'il enlevait Flamenca. N'avait-il pas démontré que nulle tour ne saurait la garder ? N'en aurait-il pas été d'autant plus jaloux, ne bénéficiant même pas de l'ignorance que conservait Archambault ? Il n'eut peut-être pas envie de le savoir.
Mais la situation semble fort bien lui convenir. Il préfère conquérir que tenir. Juste avant de se quitter, ils opèrent le traditionnel serment-cérémonie de l'échange des coeurs. "Avec ce baiser, je vous livre mon coeur, et je prend le vôtre qui me fait vivre." Ce à quoi Guillaume répond :"Je le prends et je le garde, en vous jurant de le posséder en lieu et place du mien, dont je vous prie de vous souvenir". Il est étonnant que l'échange des coeurs aient lieu au moment de la séparation, puisqu'il s'agit traditionnellement d'une union. Il est induit par Flamenca, sûrement en consolation des adieux, du moins le pense-t-elle. Guillaume lui poursuit sa comédie, manque de s'évanouir. La mise en scène de ce lien devenait nécessaire, justement parcequ'il y allait avoir séparation. C'est une fidélité adultérine qu'ils se promettent. La promesse d'une passion qui restera dans l'intensité grâce à la technique du fin'amor. Elle ressemble à celle que se promirent dés leur première nuit leurs chevaliers et servantes, unis par eux : "ils engagèrent si bien leur foi qu'ils resteraient pour toujours des amis dévoués et quand ils seraient chevaliers, ils n'aimeraient point d'autres dames, et quand elles seraient mariées, elles n'éliraient point d'autres chevaliers. Ainsi leur joie serait complète." L'adultère précède ici le mariage.
C'est ici que l'amour courtois s'effondre, au moment même où Flamenca retourne à ses occupations de femme mariée. Ramené aux règles d'un sport et d'un divertissement, il devient simplement une technique de maximisation de la jouissance. Par l'entrave au plaisir, qui se libère d'autant plus violemment qu'il l'est sur un temps court - ici quatre mois. Quatre mois est un durée raisonnable, plus raisonnable que les trois ans de Tristan et Iseut dans la forêt de Morrois, dont ils ressortirent exsangues et terrassés par les soucis domestiques - manger, faire du feu. Par La mise entre parenthèse des soucis domestique donc. Guillaume n'a pas à s'occuper de l'intendance, ni de la cour, ni d'aucune autre affaire que Flamenca. Il gagne en disponibilité. Enfin l'amour courtois comme technique de siège, et la gloire donné à celui qui aura su conquérir, par ses ruses, ses mots choisis, sa beauté. Conquérir Flamenca c'était prendre une place forte. La razzia opérée, il peut s'en aller à la recherche d'autres aventures, en bon chevalier. Si pour une telle entreprise la discrétion est un temps nécessaire - la discrétion courtoise est ici celle de la ruse nécessaire à son entreprise -, le roman se chargera de faire la publicité de l'exploit. Ne doutons pas qu'ils furent comme dit le texte "parfaits amants", même si tout n'était que facticité. Voici pour Flamenca, et voici aussi pour tous ces textes lus ici, nous en avons fini, et cela ne nous intéresse plus vraiment. Tel une corde qui vibre entre deux pôles, chantant une note dont la sensation s'est perdu avant l'audition, que nous entendons encore mais ne ressentons plus, nous avons oscillé entre les deux faces d'Amour. Une pièce que nous lançons. Sur l'une de ses faces est Ovide. Il est l'inspirateur de Flamenca, son cynisme n'a d'égal que son desespoir. Sur l'autre se tient Dante. Son visage est terrible.
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