Kubrick utilise le code couleur Sirk. Le jaune est la couleur de l’hypocrisie, ici celle du couple, et de ses cheveux jaunes. Le rouge celle du désir : nous la lisons sur les lèvres. Le bleu – l’oeil de Kidman celui de la mélancolie. L’image est cadré d’argent : c’est un miroir, et en réalité c’est eux qu’elle regarde dans le miroir. Ce miroir est posé sur un fond violet, qui est toujours chez Sirk la couleur de la nostalgie.
Je dis que c’est Bill – Tom Cruise – qui a les yeux grands fermés, parce que c’est lui qui ne voit pas Alice – Kidman. Nous la voyons d’emblée, et nue, scène 1 Chambre Int. Appartement de Bill et Alice, avant même l’apparition du carton titre, offerte à notre concupiscence de spectateur. Lui ne la voit pas, il cherche ses clés son portefeuille, cette quête est d’ailleurs l’objet des premiers mots qu’il lui adresse “Chérie, tu as vu mon portefeuille ?”
Alice quand à elle est assise sur la cuvette des toilettes, elle s’essuie avec du papier lors d’une pose un peu scabreuse mais lui ne la voit toujours pas. Nous saisissons rapidement l’enjeu de la scène : la promiscuité dans le couple neutralise le désir. Il lui dénie tout érotisme, il ne la saisit plus, il ne la saisit plus donc comme objet (érotique).
“Bill se place devant le miroir pour vérifier sa tenue sans jeter un regard sur Alice.”
Ils sont alors tous deux dans les toilettes, dans une promiscuité étonnante. Il est d’ailleurs étonnant qu’il décide précisément de se rendre aux toilettes pour ajuster son noeud papillon, puisque nous observons qu’il y a un fantastique miroir dans la chambre, juste en face du lit. Le miroir d’ailleurs qui sert de cadre à l’image iconique. Cette promiscuité établit par ce mouvement est interessante puisqu’elle pose l’absence de distance érotique au sein de leur couple, cette distance qui permettrait de saisir l’autre comme objet érotique. Il ne la voit tout simplement pas, il se promène ici sans faire attention à elle. Il fallait donc ce plan. Mais il fallait aussi ce miroir dans la chambre, ce grand et beau miroir face au lit pour l’image iconique. Pour ne pas avoir à le supprimer, et justifier donc le déplacement de Bill jusqu’à la salle de bains et son tout petit miroir, nous le voyons hésiter à se laver les mains. Puis renoncer. Ce geste doit avoir une signification. La plus logique étant que sa mise importe plus que la propreté de ses mains : qu’il se fait donc surprendre par son image dans le miroir et que ceci infléchisse son mouvement. Désormais il se regarde. Et Kidman dit « Regarde moi ». Ou plutôt « Comment me trouves-tu ». Il répond sans la regarder toujours « Parfaite ». Et elle : « Tu ne m’as même pas regardée. » Ceci est l’élément déclencheur de tout ce qui va suivre.
Ils disent aurevoir à la baby-sitter, mais juste avant cela un petit détail. Bill demande à sa femme le nom de celle-ci ; il n’y a pas fait attention. Pourtant il ne semble pas s’agir d’une nouvelle. Pourquoi cette ligne ? Pour signifier qu’il ne l’a pas considéré. Il ne considère pas les autres femmes, ni même la baby-sitter. C’est qu’il est parfaitement innocent. Nous voyons la baby-sitter, elle est moche, c’est la seule femme non désirable de tout Eyes Wide Shut. Car à ce moment là, la question du désir que pourrait porter Bill aux autres femmes ne se pose pas. Ils vont à la fête, ils sont accueillis par Ziegler et sa femme et lui parait un enfant en face d'eux. Il est timide, il n’est pas à sa place, il ne sait même pas pourquoi il est invité. Le monde qu’il découvre ici est un monde supérieur au sien – à mon sens le monde des adultes. La deuxième ligne de Ziegler est pour la femme de Bill, “Vous êtes éblouissante !”, ici la politesse semble dépasser les bornes de la galanterie. Considéré par rapport à l’ensemble du film, il s’agit clairement de l’expression d’un désir sexuel.
Bill est donc à cette fête splendide, et aux femmes de cette fête splendide, et il aperçoit Nightingale, son vieux camarade de classe devenu pianiste. Et c’est vers lui qu’il va se diriger, vers son vieux copain. Jusque là encore, il ne voit pas les femmes, et se comporte comme un enfant. Alice quand à elle doit retourner aux toilettes, et c’est sur ce motif qu’elle se sépare de lui. Il n’aura échapper à personne qu’elle vient juste de pisser – deuxième scène du film.
Nous la voyons prendre une coupe de champagne, puis se retrouver au bar, là même où Bill était censé la rejoindre. Mais lui même est trop occupé à discuter avec son vieux camarade. Elle boit et attend, et c’est là que surgit Sandor Szavost. Qui la drague, flairant l’occasion, celle de la femme délaissée. Délaissée ne serait-ce que cinq minutes certes, mais pendant ce temps pleinement délaissée. Cinq minutes pleinement employées peuvent être parfaitement suffisantes.
Musil notait, dans le cadre d’un typologie des femmes, “Il existe un type de femme, j’aimerai l’appeler passif-sensuel. J’ai étudié ce type avec une attention extrême, car il n’est rien que je n’aie autant haï chez la femme que ce type. On pourrait appeler bonté sa première caractéristique, faiblesse sa seconde. Ces femmes sont facilement enthousiasmées, elles s’attachent à leur mari, le couvrent d’amour. Seulement elles sont incapables de résister lorsqu’une canaille débarque dans leur vie. Cela peut arriver très vite, pendant un voyage en train, elles sont ensuite étonnées et ne le croient pas elles-mêmes ; elles s’attachent alors à leur mari plus que jamais.”
Ces femmes font la douleur de leurs maris ajoutait-t-il. Mais savent aussi faire le bonheur des dégourdis. Il semblerait néanmoins que Kidman ne soit pas de celles-là. Si elle écoute rêveusement, bercée de champagne, les mots sales de Sandor – sur Ovide, sur la jouissance, sur le mariage comme ouverture légale vers la dépravation -, elle refuse. Pour elle cela ne restera toujours qu’un rêve, un fantasme. Pendant ce temps là nous voyons Bill entre les mains de deux femmes, gauche et gamin. Nous sentons qu’il est assuré en rien, mais qu’il ne saurait refuser – en s’affirmant comme mari, comme homme -, d’aller là où elles voudraient le conduire. Il ne pourrait dire non, non par bas désir, mais par lâcheté. C’est d’ailleurs l’intervention d’un tiers, l’appelant au chevet de Ziegler, qui le sort de cette situation érotique.
Ensuite, et bien, elle lui parle de l’officier de marine, et lui il perd la voie droite, erre dans les enfers, prend peur des conséquences possibles de la possibilité d’un adultère – devenir la risée de la ville entière, attraper le sida, être assassiné par une secte surpuissante, bref il panique et retourne pleurer dans les bras de sa femme. Entre temps il a ouvert les yeux sur les courants érotiques qui traversent sa vie et sous-tendent le monde.
Aux enfers, il pense tomber amoureux d’une femme, mais elle n’a pas de visage. Tous ici sont masqués, je parle de la scène du château. Nous voyons leurs corps mais jamais leurs visages, nous parlons donc bien de chair sans visage, de sexe sans visage et dés lors incomplet. Ici se pose la question de la consommation : a-t-il fauté ? Il a essayé, mais pas de seulement baiser, ce qui est quelque chose de tout à fait secondaire. Il ne pouvait se contenter d’une baise, il voulait lui retirer son masque.
Ensuite, et bien, elle lui parle de l’officier de marine, et lui il perd la voie droite, erre dans les enfers, prend peur des conséquences possibles de la possibilité d’un adultère – devenir la risée de la ville entière, attraper le sida, être assassiné par une secte surpuissante, bref il panique et retourne pleurer dans les bras de sa femme. Entre temps il a ouvert les yeux sur les courants érotiques qui traversent sa vie et sous-tendent le monde.
Aux enfers, il pense tomber amoureux d’une femme, mais elle n’a pas de visage. Tous ici sont masqués, je parle de la scène du château. Nous voyons leurs corps mais jamais leurs visages, nous parlons donc bien de chair sans visage, de sexe sans visage et dés lors incomplet. Ici se pose la question de la consommation : a-t-il fauté ? Il a essayé, mais pas de seulement baiser, ce qui est quelque chose de tout à fait secondaire. Il ne pouvait se contenter d’une baise, il voulait lui retirer son masque.
BILL : Viendrez-vous avec moi ?
FEMME MYSTERIEUSE : C’est impossible.
Parce que ce serait risquer ma vie et peut-être la votre.
BILL : Montrez-moi votre visage.
Bill essaie de lui enlever son masque, mais elle l’en empêche. Elle retire sa main puis s’éloigne de lui.
Puis Schnitzler :
“Avec une étrange palpitation de joie, il prit conscience du fait que quelques heures plus tard, vêtu de sa blouse blanche, il passerait la visite à l’hôpital, au pied du lit de ses malades.”
Nous continuerons d’ignorer pourquoi elle ne peut pas venir, et la seconde partie du film explorera cette énigme. Il la cherche, il ne la trouve pas. Pourquoi est-il impossible d’emporter quoique ce soit des enfers ? Orphée déjà. Lorsque chez Schnitzler, Tom Cruise qui s'appelle ici Florentin la recroise à la lumière du jour, c’est dans une morgue. “Florentin n’aurait pu dire si ce visage avait jamais été beau, s’il était beau la veille encore. C”était un visage sans expression, sans caractère. Il était mort (…). Il se disait que si c’étaient bien son visage et ses yeux, ces yeux qui la veille avaient brillé pour lui de tant de passion, il ne le saurait pas, ne pouvait pas le savoir, et en réalité, ne désirait pas le savoir.”
Plus tard il retourne baiser sa femme corps et âme, et elle lui dit : “Je crois qu’il nous faut nous féliciter d’avoir pu sortir sans mal de ces aventures, qu’elles aient été réelles ou n’aient été qu’un rêve… j’ai la conviction profonde que la réalité d’une nuit, pour ne pas dire celle d’une vie entière, n’est pas toute la vérité.” D’une nuit ou d’une vie donc : cette nuit est pour Schnitzler la totalité de cette vie, et du couple. Non pas un interlude, mais son mouvement même, sa cruauté intrinsèque. Y lire une sorte de sagesse serait se méprendre sur le sens de cette vision. Il ne s’agit pas non plus d’ironie, mais de tragique. Non un appel au cynisme, mais à la déconstruction des illusions.




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