"Ce nous ont nos livres appris que la Grèce eut en chevalerie de grand renom autant que de science. Puis vint la chevalerie à Rome et avec elle grande somme de savoir qui maintenant est passée en France." C'est dans ce français bien étrange que s'exprime Chrétien de Troyes dans l'ouverture de Cligès et la fausse morte. Renaissance du XIIème siècle, Virgile avait conduit Troie à Rome, Chrétien souhaite la ramener à Troyes, Champagne-Ardenne. Il connait l'Enéide et l'Illiade, et lorsqu'il lit les exploits d'Achille, ou la chute des murailles de Troie, il voit des images de seigneurs en armures, brandissant des épées, et les tours des villes sont munis de créneaux, ce sont des chateaux forts. Il ne connait pas les péplums, il ne voit pas Ulysse en jupette. Lorsqu'il pense aux batailles qu'Enée entreprit pour conquérir l'Italie, c'est John Boorman qui tourne les images, et Enée tend Excalibur. Pour lui, il ne fait aucun doute que ce c'est un chevalier.
Dans Cligès et la Fausse morte, il y a des histoires de chevaliers grecs, rois de Byzance, rejoignant la cour du roi Arthur. Curieux télescopage, évidemment moins étonnant lorsque l'on se souvient que l'empire romain d'Orient, c'est à dire Byzantin, survécu jusqu'au 15ième siècle. Le Roman d'Eneas marque du même effet de surprise. Voilà un héros troyen, contemporain d'Ulysse, qui se comporte comme un chevalier courtois de la cour de Camaalot. Novelisation de l'Enéide - comme il en existe des films populaires -, le Roman d'Eneas adapte au monde du XIIème siècle la fondation de Rome par les vaincus troyens. Mettre en roman, c'est à dire mettre en langue vulgaire, pour la disposition de tous. Une sorte de remake breton, avec bourgeois et chevaliers, donjons et barbacanes. Mais surtout en l'allongeant d'un chant entier, un treizième chant, qui viendra justifier tout l'Enéide : l'histoire d'un parfait amour. Car à lire l'Enéide, on ne comprend pas très bien ce qui meut le héros, si ce n'est les dieux. Pourquoi quitte-t-il Carthage et Didon, pourquoi s'acharne-t-il à ravir à Turnus ses terres. Virgile ne le dit pas, mais cela ils ne pouvaient pas ne pas l'entendre. Enée, un amant volage, abandonnant sa maitresse au suicide ? Enée, un colonisateur, massacrant les latins ? Le Roman d'Eneas justifie tout. Si il a quitté Didon, c'est qu'il ne l’aimait pas. Et si il a conquit le royaume latin, c'est par amour pour Lavine. Virgile fondait le pouvoir impérial augustéen, les poètes anonymes du Roman d'Enéas l'amour courtois.
L'épisode de Didon et Enée est le plus célèbre de l'épopée, mais aussi le plus ambiguë. En effet il est étonnant pour un lecteur moderne, d'assister à leur séparation au motif que les Dieux en auraient décidé ainsi. Cela l'était visiblement tout autant pour les hommes du XIIème siècle. L'épisode est bien rendu, il donne le tableau complet d'une passion à sens unique, suivi d'une mélancolie amoureuse amenant au suicide. L'orage et la grotte d'abord, "Les voilà seuls tous deux, il fait d'elle ce que bon lui semble, sans beaucoup la forcer, et la reine ne s'y refuse pas, elle se prête entièrement à son désir, c'est ce qu'elle désirait depuis longtemps." Notation fulgurante d'un désir du désir, d'un consentement à la soumission, d'une domination courtoise, puis la joie d'amour, "Moult se faisoit lie et joieuse" : elle exultait. Puis c'est Enée qui la quitte, et il nous semble lire Ovide réécrivant Virgile : "Jamais vous n'eûtes de sang divin, car vous êtes un abîme de cruauté ; vous n'avez pas non plus origine humaine, mais vous êtes né de pierre, vous ont élevé des tigres sauvages ou quelque bête de la forêt... Amour n'est pas équitable envers moi puisque nous n'éprouvons rien en commun." Didon s'accable d'avoir succombé, "je l'ai aimé comme une folle, cela m'a été fatal", et n'obtiendra de confort que par la mort. Elle souhaite brûler le lit où elle fut selon elle déshonorée, pour s'y jeter ensuite, terme de sa combustion dans la détresse amoureuse. "Elle est incapable de parler sauf pour nommer Enéas. Les flammes l'ont tant dévorée qu'elles lui ôtent l'âme du corps. Sa blanche chair, belle et tendre ne peut se défendre contre le feu. Elle brûle, flambe et noircit, en très peu de temps se désagrège." Tableau pathétique et misérable : l'amour non partagé est une toute petite chose. Elle s'accable d'avoir trahi la promesse qu'elle s'était faite d'être fidèle à son époux mort. Il y a ces vers - "fait du vif tout son déport, en nonchaloir a mis la mort" - elle prend désormais tout son plaisir avec le vivant et a laissé le mort à l'abandon.
Pendant ce temps là, Enéas se trace : "Eneas est en haute mer, peu désireux de s'attarder." Lui se destine à la joie, en compagnie de Lavine. Lavinus dans le poème de Virgile a le droit à un vers. Elle en obtiendra trois milles dans le roman d'Eneas. De manière générale, les femmes ici s'imposent. Nous y croisons Camille, la guerrière amazone, chantée à la fois pour sa beauté et son ardeur au combat, figure de chevalière-femme. "L'un des plus longs jours d'été ne me suffirait pas pour évoquer la beauté qu'elle possédait, ni ses moeurs, ni son mérite qui dépassent en valeur la beauté."Elle rabat de sa lance la langue des misogynes - "Une femme ne doit pas combattre, sinon la nuit, en position couchée, alors elle peut venir à bout d'un homme". C'est Tarchon, chevalier troyen qui l'insulte : "Ce n'est pas là votre fonction, c'est de bien filer, coudre ou couper, dans une belle chambre, sous les rideaux. Etes vous venus pour vous exhiber ? Je ne veux pas vous acheter. Pourtant je vous vois blanche et blonde : j'ai ici quatre deniers de Troie, monnaie de valeur, tous d'or fin ; je vous les donnerai pour prendre un moment de plaisir avec vous. Je ne serais pas très jaloux. Je vous livrerai aux écuyers. Je veux vous faire bien gagner mes deniers : si j'y perds, je ne m'en plains pas, vous y aurez double profit : d'une part en ayant mon or, d'autre part en prenant votre plaisir. Mais cela ne vous suffirait pas. Je pense, même s'ils étaient cent, vous pourriez être épuisée, mais vous ne seriez pas satisfante." L'éternel mysogine, il ne se sera guère renouvellé, un millénaire plus tard, il est encore là. Camille se fâche, et "elle l'abat mort du destrier". Elle ajoute : "Je sais mieux abattre un chevalier que l'enlacer et lui faire l'amour ; je ne sais pas me battre sur le dos ».
Avec Venus et Vulcain, nous rencontrons une troisième figure, celle de la femme mariée et infidèle, et le tableau est dessiné sur le ton de la farce. Nous voyons la déesse obtenir des armes pour Enée, en charmant Vulcain, voire un peu plus. Dérision du commerce sexuel dans le couple : "Si tu veux jouir de mon amour, mérite-le par ton labeur : tu dois me servir avec zèle le jour pour coucher avec moi la nuit, si tu éprouves quelque peine, je saurai bien t'en dédommager." Cela faisait sept ans qu'il ne l'avait touché, suite à l'adultère de Venus et de Mars, qu'il avait révélé aux yeux de tous par son filet magique, piégeant les coupables. Cela avait tourné à sa défaveur : il n'avait fait qu'exhiber qu'il était cocu. Mais "Cette nuit là, il coucha avec Venus et fit d'elle ce qu'il lui plut".
Passion érotique de Didon, chasteté guerrière de Camille, ajustements contractuels de Venus : reste au Roman d'Eneas son apothéose, c'est à dire le fine amor. Resituons les enjeux virgiliens. Après une longue odyssée, qui a vu les troyens aller de cyclopes en sirènes, en passant par le lit de Didon, Circé troyenne, Enée débarque en Lombardie. Là il s'oppose à Turnus, champion local. Chez Virgile, les dieux ont soufflé au vieux roi Lavinus de donner sa fille et son royaume à Virgile, alors qu'il l'avait promis à Turnus. Désormais Virgile ne parlera plus de la fille mais seulement du royaume. Le Roman d'Enéas lui laisse le royaume, et se concentre sur la fille, Lavine. C'est elle qui aime Enée, et non Turnus. Qui l'aime. Le destin de Rome, et la fondation troyenne de l'empire n'est plus du fait de l'héroisme d'Enée, mais du choix amoureux d'une femme, Lavine. Il ne s'agit d'ailleurs plus de fonder un empire, mais un couple, puis une maison. Les dieux se sont retirés : Enée est désormais choisi à son destin par une femme. C'est elle qui le voit, le repère et l'aime aussitôt ."Lavine se trouvait au sommet de la tour, d'une fenêtre elle regarda vers les bas, et vit Enéas en-dessous, elle le regarda intensément." C'est fait, l'enamourement : "Amour l'a frappée de sa flèche". Par le regard toujours, la flèche pénètre l'oeil et "plonge sous le sein jusqu'au coeur". "Elle changea cent fois de couleur. (...) De là elle regarde vers le bas, elle commence à transpirer, à avoir froid et à trembler, souvent elle se pâme et tressaille, sanglote, frémit, le coeur lui manque, elle s'agite, soupire et baille, Amour l'a bien cochée sur sa taille. Elle crie, pleure, gémit et hurle."
Comment pourrai-je le cacher / Elle me verra changer de couleur, frémir, trembler et me pâmer.
Lavine se demande si elle peut aimer à la fois Turnus et Enée. La question est rapidement résolu, il n'y aura pas de triangle amoureux : "L'amour véritable va seulement d'une personne à une seule autre ; dés qu'on veut en attirer une troisième, l'amour n'a plus rien à y faire. Que celui qui veut aimer intensément ait un intime compagnon, pour ce qui est du troisième, je n'en sais rien, cela semble un commerce." Ou alors l'amour ne sera pas véritable. Véritable traité de l'amour, cette dernière partie du Roman d'Enéas confronte l'ambition de Virgile à l'amour courtois naissant. Les notations sont rapides, ça ne tergiverse pas. La reine apprend cet amour et veut l'en dissuader, elle dit d'Enée que c'est un pédé : "Il ignore la chasse à la femme, il préfere passer par le petit trou, il adore les tripes de jeune homme". Ce qui est bien vulgaire comme façon de dire. Elle décline l'habituel argumentaire anti-homosexuel, le même que nous entendons encore aujourd'hui. Le fait qu'elle soit porté par un personnage entièrement négatif, antagoniste de l'Amour le condamne de fait. Mais c'est l'amour ou la mort, comme toujours. "Quelle défense y-a-t'il contre l'amour ? Château, tour, haute palissade ou profond fossé ne lui offrent aucune résistance : il n'est au monde aucune forteresse qui puisse tenir devant lui". Puisqu'ici, ce sont toujours les femmes qui agissent, maitresse de leurs vies, c'est Lavine qui entreprend et conquiert Enée, renversant les clichés du roman chevaleresque, qui n'existait d'ailleurs pas encore à l'époque. L'affadissement vient toujours par la sclérose. Lavine lui écrit une lettre, et c'est toujours aussi précipité et innocent. "Voici les termes de la lettre : Lavine d'abord, adressait ses salutations à Enéas, son cher ami". Jusque là c'est bel et bien raisonnable. Le vieux français dit "à Eneas, son chier ami", ce qui est piquant. "et disait ensuite qu'elle l'aimait tant qu'elle n'avait plus goût à rien, et qu'elle ne connaîtrait ni repos ni bonheur, s'il ne prenait bientôt soin d'elle. Elle lui a révélé toutes ses intentions, et sur le parchemin elle a bien dépeint combien la tourmente et la torture son amour pour lui : elle en meurt. Avec une extrême tendresse, elle lui demande de prendre pitié d'elle, et de l'assurer de son amour." La vie est brève. Son rôle court. Son corps voué au pourrissement, et ce roman à l'oubli. Alors elle se précipite d'aimer. "The streaks survives in the night", chante-t-il dans Candywalls. La lettre est envoyée par flêche. "L'archer tend son arc d'haubour, il tire la flêche du haut de la tour." Les lois de l'attraction ont changé. Ce n'est plus la terre qui appelle les Troyens, mais l'Amour, qui se fait gravité.

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