mardi 27 août 2019
Once upon a time in Hollywood ::: Quentin Tarantino
Telle une attraction foraine, un passage au PasséOscope, deux heures et quarante minutes dans le Los Angeles de 69 rêvé par Quentin Tarantino. Assis sur son siège de cinéma comme dans une vieille Cadillac, cruisant dans la ville sous le soleil californien, disons sa lumière reconstituée par le projecteur. Le plaisir de voir scintiller les néons, rouler les voitures, jouer les acteurs, Margot se tenir en mini-short - la clef de la perpétuation de la comédie humaine - dans l'encadreur de la porte, écouter toutes ces vieilles musiques, revoir les vieux films. Ici même la poussière semble d'époque.
Mais derrière ce Los Angeles rutilant, brillant, amusant, grisant se tapie la menace de la Famille, dont les ombres viennent se glisser dans les interstices, au bord de ses routes, dans ses décors abandonnés, qui deviennent lieu de vie à la frontière de la fiction et du véritable désert, du véritable western. Elles sont ces sirènes aguicheuses aux bords des routes, des auto-stoppeuses tout aussi sexy en mini-short denim. La menace monte - car nous avons été informé par je ne sais quel canal que le film évoquerait l'assassinat de Sharon Tate par les envoyées de Charles Manson - : une chanson étrange fredonnée par ces filles tandis qu'elles fouillent une décharge - image iconique de cette Famille là aussi appelée "Garbage people", et puis l'intrusion d'un certain Charlie à la recherche de Dennis Wilson.
Mais "Là où croît le péril croît aussi ce qui sauve" selon le poète, et à la mesure où monte cette menace se dresse de plus en plus puissant Cliff Booth, cascadeur de son état, doublure de Rick Dalton dont il est l'ami, le soutien, le psy, le chauffeur, le répétiteur. Il tient Dalton, il tient le film : il est la poutre maitresse même d'Hollywood. Cliff Booth est virile, il est beau, calme et fort, c'est une sorte de légionnaire, et même un ancien béret vert. Et comme si cela ne suffisait pas on le voit casser la gueule à Bruce Lee. Cliff ne s'en laisse pas compter, et c'est lui qui dès le début va gérer la Famille : la première oeillade, elle est à lui, la fille qu'il finit par prendre en stop c'est lui. Cliff est un héros, il ira même jusqu'à refuser de se faire sucer au motif que la fille lui paraît trop jeune. A mesure que la menace se fait plus insistante, voilà Cliff qui prend encore en assurance - la scène où il pénètre seul dans l'antre du diable, sans jamais se démonter. Et à mesure que la catastrophe s'annonce, lui seul semble pouvoir servir d'antidote au réel, c'est à dire au meurtre de Sharon Tate par la Famille.
La menace monte, menaçant notre doux rêve, promettant de le transformer en cauchemar. Nous ne voulons pas de ça - déjà parce que le sujet n'a été que trop traité -, nous voudrions voir Robbie aKa Sharon Tate déambuler des heures en mini short, en mini jupe, en mini n'importe quoi, belle comme un coeur, et pour l'éternité. Les trois criminels de la Famille remonte Cielo Drive à pied, en noir, armés de couteaux, cette ascension semble durer des heures. Nous ne voulons pas voir ça, et Tarantino non plus. Il a décidé que la ville entière, et l'histoire même, que le meurtre même de Sharon Tate était un film que l'on pouvait remonter à l'envie, dont on pouvait pervertir les bobines, pour les faire croiser ces trois là la route de Cliff Booth, cascadeur donc indestructible. Et il survient alors comme un accident de projection, la pellicule subitement s'enflamme, les bobines se superposent et à la place de la tristesse annoncée surgit un film d'horreur parodique où se mêle explosion de violence, grotesque démoniaque et attirail de la seconde guerre mondiale. Le passé se renverse alors subitement et toute la mélancolie accumulée se retourne en climax cathartique, d'autant plus efficace et hilarant qu'il tranche avec la tonalité générale du film. Si ce procédé a déjà été utilisé par Tarantino - renversement de l'histoire, soulagement par la violence - il semble procéder ici d'un autre ordre. Il ne s'agit là que dans un accident dans la pellicule, un éclat étrange au milieu du film, une bobine qui déraille, des genres qui se mélangent puis le bonheur californien qui repart intact sur ses rails. Et non pas la résultante d'un ressentiment longuement accumulé comme dans Django Unchained - par exemple. Ni politique, ni morale : simplement le rêve dans lequel il a envie de somnoler, juste pour une fois, le temps d'une nuit. Tarantino se ménage se plaisir là, c'est lui qui coupe les bobines, par ce film il en revendique le droit.
Et au réveil, que nulle ne s'en inquiète, Sharon Tate est toujours assassiné, et Cliff n'a pas molesté Bruce Lee, tout est rentré dans l'ordre...
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