Lire baiser aimer, voir mourir les autres puis se voir mourir soi-même. Se demander s'il faudrait écrire aussi, écrire même juste cela, et c'est passé. Mort à 51 ans Matthieu Galey semble à peine avoir eu le temps de se retourner sur sa vie, lui qui tergiversa jusqu'au bout sur l'idée d'écrire autre chose que des articles "qui s'en iront au vent" ou envelopperont les salades dès le lendemain de leur parution. Mais déjà la catastrophe s'annonce, comme un sentiment de délivrance, à l'annonce de son diagnostic "la catastrophe est sûre, je suis libre. Comme si la vie, avant de me quitter, m'offrait de grandes (longues) vacances. Je me dis soudain, en regardant les gens sur le trottoir, à la gare, qui j'ai une chance énorme : moi, je sais que c'est fini, que plus rien n'a d'importance." Est-ce à ce moment là, au moment où tout semble définitivement joué, lorsque ses échecs ne sont plus seulement le témoignage de l'énergie optimiste de la jeunesse - le "Fail better" de Beckett, nouveau mantra des sportifs qui ont la patate - mais l'histoire même, solidifiée, de sa vie, qu'il décide de revenir sur son journal ? Il n'eut le temps de "reprendre" que ses dix premières années, ou plutôt d'éditer, d'éplucher les scories, charcuter dans l'arrogance de sa jeunesse ;d'en donner une forme définitive. Mais nous l'imaginons très bien avoir pu reprendre à la volée d'autres années, tout comme Proust travailla à la Recherche jusque sur son lit de mort, lit de mort qu'il occupa d'ailleurs de son vivant une bonne vingtaine d'année. Tout comme Proust donc, confiant à des légataires la publication de ses oeuvres à titre posthume - La Prisonnière, La Fugitive et Le Temps Retrouvé parurent après sa mort, dans des versions inachevées, "incertaines"...
It's a mistake to think that literature can be produced from the raw. One must get out of life.
Woolf
Ce journal donc occupe donc une forme intermédiaire entre le matériau brut, épluché du cru de la vie comme aurait pu le dire Virginia Woolf (dans une mauvaise traduction de moi-même), et le "Get Out of Life", c'est à dire à la table de l'écrivain, celle du retrait surplombant sur ses jours - et ses plaisirs. C'est pourquoi nous serons très étonnés de lire dès les premières pages des morceaux de littératures hallucinants, censés avoir été écrit à 20 ans mais faisant démonstration d'une lucidité exceptionnelle. C'est que l'homme du vécu est revenu ici, reprenant les pages de celui qu'il fut. Ici tous ceux qui, attirés par la réputation sulfureuse de l'ouvrage, seraient venus pour lire du cru, des tranches des de brut prélevés directement dans le gigot littéraire parisien seront déçus. Ce journal est un journal oui, mais idéal, sublimé, et qui laisse même à contempler ce travail même de sublimation : nous sommes à l'établi, auprès de lui. Si l'hétérogénéité des textes est visible, entre la notation rapide et le passage travaillé, il ne reste rien de la veulerie des jours. L'histoire sera celle de sa vie. Ses personnages, les gens qu'il aura croisé. La chair de son livre, ses impressions. C'est une littérature qui ne s'embarrasse pour exister ni de la structure d'une narration, ni des clefs d'un roman : nulle personnages inventés, lui-même était trop conscient que nos cieux dégueulent déjà de mythologies. L'histoire sera simplement celle de ses jours. Les personnages entrent une fois, on les recroisera peut-être dix ans plus tard. Certains s'attardent un peu. Beaucoup disparaissent très vite. Fin connaisseur de la machinerie éditoriale - et avec pour mantra que se publier, c'est se prostituer -, Galey renonce très vite à la carrière d'écrivain, tout en tournant autour toute sa vie. Son amertume est manifeste : il n'y a que trop de livres, et plus aucun lecteur. Et le grand écrivain est un homme malheureux - son modèle, Chardonne.C'est Chardonne je crois qui le convertit sur ce point. Chardonne c'est ce grand exilé grantécrivain de la littérature, le seul encore debout après la guerre, et déjà c'est pas grand chose. Mais c'est quand même Chardonne, qui habite à la Frette-sur-Seine, qui vieillit seul et aigri - à peu près -, qui refuse la publication en poche, Chardonne qui attend les honneurs, une reconnaissance qui ne vient jamais. Galey vient le voir, et l'observe même vieillir, ce vieux con de Chardonne - ça ne fait aucun doute -, mais avec tendresse. Et il vient le voir je crois non pas comme les hussards, avec déférence, par adoration - Galey n'est ni de droite, ni un hussard, ni fasciné par ces connards -, non Galey vient je crois d'abord par amitié, ensuite pour observer à chaque fois le grantécrivain, et pour se convaincre de ne jamais en devenir un. Et donc Chardonne raconte, à qui veut l'entendre - c'est à dire à venir à la Frette-sur-Seine, ses grandes théories sur la littérature. Par exemple qu'elle serait née des conversations de salon après la Fronde, c'est à dire entre gens de "bonne compagnie", et que ce ton classique des conversations aurait perduré jusque aujourd'hui, mais que la "bonne compagnie" n'existe plus. A cause de Céline peut-être ? "Céline ayant rompu cette tradition, la "bonne compagnie" a disparu, et l'écrivain ne s'adresse plus à personne. Clamans in deserto."
Pessimisme donc que Galey intégrait très jeune - c'est une notation de 63 - il a donc 29 ans -, pessimisme qui ne sera évidemment pas lavé par ses années de fréquentations du milieu littéraire, et notamment de ses manigances éditoriales - Galey a travaillé chez Grasset. Le récit de ces petites manigances au Goncourt et autres prix littéraires de second ordre est d'ailleurs dans l'édition que je possède imprimé en italique : il s'agit des passages qui furent expurgés de la première édition. Ils servent aujourd'hui donc d'argument commercial - attention, nous allons vous révéler quelque petit secret - à cette édition "non expurgée", placé sous une horrible couverture de Christian Lacroix. Et voici donc Matthieu Galey rattrapé à titre posthume par le marketing éditorial... On peut largement se contenter de la première édition, qui est par ailleurs ornée d'un beau portrait de Galey, animé d'une belle moustache mélancolique, bien plus sympathique que la merde pondue par Lacroix. L'essentiel est là, et quand à la promesse contenu par le terme "intégral" : personne n'y croît.
Les écrivains sont des putes à leur façon. Galey
"Pour les écrivains, paraître c'est se prostituer". C'est Chardonne qui dit cela, maugréant devant sa télévision devant une émission littéraire. Galey prit donc le terme de façon extensive. Paraître, c'est se prostituer. Pas seulement à la télévision donc, mais peut-être même en bandeau de son livre. Paraître même seulement en livre. Une entrée déjà en 55, à propos des locaux des éditions de Minuit. "C'est un ancien bordel, réquisitionné en 45 ; dans chaque bureau, il n'y a pas si longtemps on forniquait. Bonne enseigne pour un éditeur; les écrivains sont des putes à leur façon. Chez Brenner, ça défile sans arrêt. Jaccottet, d'abord, long jeune homme suisse qui traduit Musil, rêveur, romantique, puis Robbe-Grillet, qui a toujours l'air de se foutre du monde, le sourire en coin et l'oeil frisé. Comment le prendre au sérieux ?" De sa position de journaliste, de lecteur pour Grasset, il les voit tous défiler, il lit même leurs livres, à s'en faire dégueuler. "Mais quand je vois ces centaines de livres ouvert par si peu de monde, à quoi bon une vie de souffrance (le bonheur je n'y crois pas) pour figurer parmi les "écrivains" ? Si 95% des romanciers avaient cultivé des petits pois au lieu de s'échiner sur des ouvrages oubliés aussitôt que parus, la littérature n'en serait pas changée d'un iota. "Chateaubriand ou rien". On en revient toujours à ça." Plutôt donc que de descendre à la mine, tenter sa chance à la recherche du grand roman, tel un jeune paysan malgache tentant sa vie sous terre à la recherche du saphir qui le rendra riche, Galey opte pour une position purement vénale : le journalisme. C'est qu'il ne dédaigne pas voir son nom imprimé, "le goût de se voir imprimé ressemble à l'intoxication des morphinomanes. Une semaine sans article, et me voilà frustré comme un drogué." Mais il fait ses calculs : "Jamais, si j'avais écrit quatre ou cinq romans, jamais je ne pourrais espérer être connu de 50 000 personnes, ces 50 000 personnes qui me lisent chaque semaine - ou ne lisent pas mais connaissent mon nom." C'est à dire ce dont il a besoin pour se sentir aimé et reconnu, la masse critique de lecteurs dont a besoin son économie libidinale. Mais séparant strictement reconnaissance sociale et écriture - lui qui se voue à être posthume -, il s'épargne justement la prostitution de son écriture, il ne la voue pas à plaire. Et il se trouve un autre bonheur, le bonheur de celui qui oeuvre uniquement pour la postérité, selon un pari dont il ne connaitra jamais le résultat mais uniquement l'excitation."pendant qu'il écrit, et jusqu'à son dernier souffle, le romancier naïf s'imagine qu'il oeuvre pour la postérité. Même s'il n'a aucun succès, même si tout le monde lui rit au nez, même si on refuse d'éditer ses manuscrits, il y croit, lui. Il est heureux, et c'est cela qui importe." Ce bonheur là il s'en attriste aussitôt, évidemment, en tant que critique, considérant que jugeant des livres inutiles, et incapables de dégoûter quiconque d'écrire, il est bien inutile...Il rêve en attendant, à ce livre qu'il projète, et dont il ne parlera même pas dans son journal, mais uniquement dans cette lettre à Herbert - son amoureux allemand - : "Peut-être un jour écrirai-je un roman. Une sorte de lettre de 300 pages où j'inventerai pour toi ma vie." Ou peut-être pas. Car ce roman de l'écriture d'un livre, où un auteur réinventait sa vie, il venait d'avoir été écrit, c'est la Recherche du temps perdu. Que reste-t'il alors ? Et bien toujours la même question, celle de la création, celle finalement du cheminement entre le "raw" et la position surplombante de Woolf, l'écriture depuis l'en-dehors de la vie. Nous usons de l'un comme d'un matériau - le raw est celui du document, du témoignage - avec aussi peu de respect, mais l'autre est souvent trop froid, et intimidant. Au contraire les oeuvres qui nous laissent voir le chemin parcouru, nous en montre les progressions, voilà ce qui nous fascine plus encore. L'oeuvre de Proust est le paradigme de cette aventure-là : entre la boutique souvenirs de la "Maison de Léonie" d'Illiers auquel fut rajouté -Combray jusqu'aux pages de la Recherche, le pas est immense. Et pourtant nous voulons le suivre, depuis les terres même foulées par l'auguste asthmatique, jusqu'à la Recherche en passant par les étapes intermédiaires des Plaisirs et des Jours, de Jean Santeuil, qui sont comme la crypte mérovingienne enfouie sous la cathédrale catholique : des ruines enfouies, témoins d'avatars antérieurs. Ni l'origine ni le résultat : nous voulons saisir le mouvement même, ce mouvement qui est déjà dans l'expression de Woolf, ce "Get out of Life", qui se doit d'opérer sur chaque instant, sur chaque sensation. Ce mouvement que l'on sent depuis chaque entrée du journal.
Ceci expliquant ce ton classique, peut-être précieux, auquel on ne s'attendait. D'emblée le buveur de ragots sera déçu : quoi, une histoire visiter dans la Beauce, du côté d'Illiers ? 1953 donc, 5 janvier, première phrase du journal, "Revenu d'Illiers depuis deux jours déjà, sans avoir pu effacer de mon esprit le spectacle de cette Beauce enneigée, immense et déserte." Où suit le récit de sa déception à la visite de ces lieux prussiens. Et phrase qui finira par résonner 1000 pages plus tard avec l'ultime notation de son journal, écrite le jour même de sa mort : "23 février. Dernière vision : il neige. Immaculée conception." Il est peut-être temps maintenant d'évoquer ce qui se tient entre ces deux visions : beaucoup de passages, beaucoup de voyages, de rares rencontres, beaucoup d'histoires. Et lui, cueillant tout cela, il se rit de sa position de mémorialiste : "Le rire, le rire énorme qui aurait saisi les familiers du Réfent si on leur avait dit qu'on jugerait de leur temps à travers le témoignage de ce Busy body remueur de vent qu'était pour tout le monde M. le Duc de Saint-Simon." Il y a ses goûts et ses dégoûts - qui sont exactement les miens. Il méprise Sollers, Matzeneff, Edern-Hallier, Camus, aussitôt. Comme il voit tout de suite qui est Modiano. On pourrait presque s'agacer de le voir si juste, comme si croisant une fois Robbe-Grillet, il le perçait aussitôt à jour, entendant une fois Godard, il en comprendrait la fatuité - qui s'est néanmoins depuis un peu calmé à mon sens-. C'est là qu'on le soupçonne de s'être relu, peut-être d'avoir rectifié un jugement. Mais voilà, il n'a pas de compte à rendre. Il n'aime pas les scories, de ses aventures amoureuses il est étonnamment peu disserte. Tout se ramasse en une phrase : "le narcissisme et l'illusion sont les deux mamelles du bonheur." S'il ne rechigne pas à traiter des grands sujets, il sait que son lectorat futur sera à cet égard encore plus las qu'il ne l'est lui aujourd'hui. A propos de Beauvoir : "Il vaudrait mieux, toutefois, ne pas avoir l'air - si c'était un air ! - de découvrir ce dont on parle avec cette stupéfiante innocence. Comme si nul n'avait jamais constaté auparavant que tous les hommes sont mortels, que les amours pâlissent et s'étiolent, que le cours du temps est irréversible." Un déjeuner avec Morand, une scène de drague par Barthes, Aragon devenu grande folle, et cornaquée par Renaud Camus. L'histoire de l'homosexualité au 20ième siècle en occident, les voyages à San Francisco, la fréquentation du Mineschaft - littéralement le puits de mine -, le club gay BDSM mythique de New York aux soirées un peu extrêmes (dans le clip de Don't stop me now, Freddie Mercury en arbore le Tee-Shirt.) L'entrée qui acheva de me le rendre absolument sympathique est son évocation - unique dans toute la littérature - de l'église de Notre-Dame-de-Toute-Joie de Grigny : joie topographique. "A Grigny, dans un "grand ensemble" très XXième siècle (...) cette église biscornue".
En 80, Galey pense pouvoir enfin acquérir la notoriété dont il rêve depuis toujours, en co-écrivant un livre d'entretien avec Yourcenar : la pléiade bientôt à sa portée ! Je ne sais trop pourquoi il attachait tant d'importance à ce projet. Une consécration de sa carrière de journaliste, où le critique discute en face à face avec l'auteur ? C'en fut l'échec final. Elle est froide, il ne comprend pas vraiment pourquoi, elle tergiverse, puis finalement l'évince du projet. C'est elle seule qui ira à la télévision, non même pour parler de ce livre, mais pour de sa gloire à elle. Et elle refusera même l'accès au plateau à Galey. Quelque temps plus tard, il entend bruisser une sorte d'explication : elle ne tolèrerait pas ses moeurs. La convergence des luttes LGBT a ses limites. "Pour une fois que je tenais la chance par la queue, il y a de quoi grincer des dents." Alors voilà. En même temps, qui lit Yourcenar aujourd'hui ? Qui lit d'ailleurs ?
"7 octobre. Jouy-en-Josas.
Suzanne, la jeune femme du jardinier, me dit qu'elle écrivait une lettre par jour à son futur pendant les trois ans qu'elle l'a "fréquenté" : "Il y en avait tout un plein sac de pommes de terre, quand on les a brûlées." Un sac d'amour de pommes de lettres, un sac de lettres de pommes d'amour, un sac de terre d'amour de pommes..."

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