Le zombi, le cannibale, deux mondes à priori bien étanche, ne serait ce que conceptuellement. S'il est un zombi, alors il n'est plus un homme, car les hommes vivent et meurent, mais ne vivent pas morts. S’il n’est plus un homme, il ne peut-être un cannibale, puisque le cannibalisme est la cuisine de l'homme par l'homme. D'où l'ambiguïté de certaines scènes de Zombi 7. Il semble que nous ayons à faire à un serial killer, mais néanmoins il a cette vilaine peau et ne dit pas un mot (le zombi n'est pas doué de langage, il ne rit pas non plus - le rire, propre de l'homme). Pas une ligne de texte pour Georges Eastman, ce qui lui permet de se concentrer sur sa mine et ses petits regards de lapin foufou et peut être aussi cette volonté de jouer sur les deux tableaux, de pouvoir vendre son film à la fois comme un Mondo Cannibale à Mykonos et une odyssée zombi - à nous les petites sirènes. L’ambiguïté est totale.
Pendant ce temps là Ruggero Deodato dégaine son Cannibal Holocaust et ça va saigner.
Cannibal Holocaust
"Nous n'avons pas dépassé les quotas de chasse", voici ce que répliqua Deodato à ceux qui le critiquèrent sur les meurtres d'animaux filmés pour « Cannibal Holocaust ». Songez qu'il a fallu deux prises pour la scène du petit singe décapité... Oui, nous voici bien en présence d'un authentique film d'horreur.
« Cannibal Holocaust » est l'un des films les plus pervers qui ait jamais été réalisé. Sous prétexte de dénoncer le besoin de sensationnalisme des médias, de l'instinct meurtrier de l'homme, Deodato filme avec la plus vilaine des complaisances une série de scènes parmi les plus effroyables. Le pire voyeurisme se cache ainsi sous la dénonciation morale, comme souvent, formant ainsi un cercle vicieux hypnotique fondant toujours plus profondément dans le glauque absurde et le gore gratuit.
Car il y a toute une mise en scène dans cet opus : une équipe d'anthropologues cherche à entrer en contact avec une tribu primitive. Ils découvrent alors les bobines d'une précédente équipe. C'est cette bobine qui sera montrée dans la suite du film : nous y voyions alors les occidentaux se comporter de façon peu éthiques avec les locaux. Viol d'une jeune fille, massacre etc... Ils seront massacrés par vengeance, et avec application. Les bobines seront brûlées, et l'honneur restera sauf : justice est faite. Sauf que bien évidemment nous assisterons à l'ensemble de cette infamie. Avec bien entendu cet avertissement sur la jaquette : il s'agit d'un vrai documentaire d'authentiques scientifiques dévorés par des cannibales. "Vous n'avez jamais vu un film aussi horrible" : telle est la promesse de tous les films d'horreur depuis... Frankenstein. (jusqu'à Hostel, Saw etc...).
Il fallut donc prouver que les acteurs étaient bien vivants, qu'ils n'étaient pas restés en pièces détachées quelque part dans la jungle. Facile. Par contre pour le singe et la tortue, cela ne sera pas possible. Dénonciation des crimes de l'occident ? Les primitifs ne sont pas mieux, dans leur rôle d'antagonistes un peu chafouins. Aussi mutiques que des zombis, leur sens de la répartie se limite à émasculer leurs interlocuteurs.
Si le comportement des "primitifs" nous est finalement assez compréhensible - ce sont des indiens, ils se vengent de l'invasion de leurs terres, comme dans tout bon western de gauche -, celui des occidentaux est plus étonnant. Du moins nouveau. D'où provient cette inextinguible soif de mal ? La curiosité ? Pas vraiment. Leur libido ? En partie, ce qui est très classique. La soif de sensationnalisme ? Nous y sommes. Deodato est parvenu à faire du journalisme et de ses travers, un pitch de serie B aussi improbable qu'un virus qui rendrait les gens cannibales, ou une expérience scientifique qui aurait mal tourné. Une nouvelle porte de l'enfer s'ouvre et elle se nomme "journalisme" : une nouvelle origine du mal, un nouveau fléau s'abattant sur le monde, pour bien entendu le même résultat. De la chirurgie sans anesthésie, autrement dit ici de la boucherie en milieu tropical.
Chaque époque a ses peurs, et le film B est là pour en témoigner. Jusqu'où ira la quête de sensationnalisme des médias, la surenchère dans le cinéma ? Jusqu'à « Cannibal Holocaust » et ses cervelles de singes en l'occurrence. Et ceci ne sera même pas le plus sordide de l'histoire. Le plus sordide étant que « Cannibal Holocaust » est un (mauvais) film à thèse.
Nous perdons ici l'essence de ce qui fait le film de zombi : sa contingence. Le zombi est là, il existe, et son existence n’a pas à se justifier. Et si pourtant des explications naissent-ci et là, c’est simplement pour avoir de quoi écrire la jaquette de la cassette.
Une scène minimale suffit : une expérience scientifique qui tourne mal, dans « Return of the Living Dead 3 » par exemple : s'agirait il d'une dénonciation de la folie de la science ? Science sans conscience n'est que ruine de l'âme.... Nullement heureusement de la part de Yuzna : « Return of the living dead 3 » est un film romantique, un film sur l'amour entre une zombi SM condamnée à vivre sous sa forme putréfiée, et son jeune boyfriend, le tout dans une base scientifique militaire. Le pitch initiale n'est bien sûr qu'un prétexte. Qui se souvient par exemple qu'il y a une histoire de fut radio actif (dénonciation du danger nucléaire) dans « Redneck Zombie », une porte de l'enfer dans « The Beyond » ou une crise de logement dans les 666 strates de l'enfer dans « Zombie » de Romero ? Personne. C'est vaguement mentionné au début du film, voire seulement sur l'affiche et on y revient plus. Car il n'y a rien à faire contre ça, ce sont simplement des paramètres de la grande équation, comme celle qui détermine la gravité terrestre. Le héros est bien souvent trop occupé à survivre pour s'intéresser à la cause de tous les maux. Si bien que le spectateur n'a plus aucun souvenir quand à l'origine du mal.
Le zombi, tout comme le cannibale ou la bête de Yuccas Fleat, se doit d'être un événement absurde et contingent.
Cannibal Ferox
« Cannibal Holocaust » a fini pour agacer pas mal de gens. Dont Deodato lui même, qui finira par avoir mauvaise conscience pour les deux petits singes. Umberto Lenzi aussi fut agacé du succès de ce film. Lenzi, c'est celui qui a inventé le film de cannibale. Par hasard il convient de le préciser.
Tout commence disons, en 1964, avec la sortie de « Monde Cane », ou alors un peu avant, avec les tarzans de Johnny Weissmuller. Il y a la jungle, la sauvagerie primitive, et un pseudo-documentaire italien, en lice pour la palme d'or à Cannes, et qui va présenter diverses bizarreries culturelles, érotico-exotiques sous une forme peu léché, brut. Mondo.
« Mondo Cane » - juron italien signifiant monde de chien - est un film dont le concept sera décliné dans des opus toujours plus déviant. Mais le ver était dans le fruit dés le départ. Le concept est simple : tourner un film, mal, et faire croire ensuite qu'il s'agit de vraies images documentaires. Plus ça sera laid, mal joué, pauvrement éclairé, plus ça paraîtra vrai. Voilà un peu le frisson proposé par le Mondo : du vrai faux, sale et méchant. Évidemment, seuls les meilleurs se frotteront au genre. John Waters avec Mondo Trasho par exemple, encore Russ Meyer, avec Mondo Topless, dont on devine les promesses.
En 1972, Umberto Lenzi tourne « The Man from the Deep River », dont le titre italien - Il Paese del sesso selvaggio - contient une promesse toute différente, puisqu'il signifie le pays du sexe sauvage. Film d'aventure molasson, à prétention pseudo-documentaire, montrant les difficultés de l'intégration d'un occidental dans la jungle thaïlandaise. Les éléments cannibales ne sont alors qu'en arrière plan, mais c'est ce qui marquera. Lenzi venait de découvrir un filon. Qu'il ne ré-exploitera en fait que bien plus tard, lorsque avec sa somme critique anti-mondo mais prétexte à montrer du Mondo, Deodato créé l'évènement avec « Cannibal Holocaust ». La réponse de Lenzi ? « Cannibal Ferox. Also known as : Make them die slowly ».
Make Them die Slowly : tout un programme, on se pourlèche les babines. Le pitch est forcément incroyable : "Gloria, une étudiante américaine, veut prouver que le cannibalisme n'est qu'un mythe, inventé par les conquistadors, destiné à faire passer les Amérindiens pour de dangereux sauvages et justifier ainsi leur extermination massive. Afin d'étayer son propos, elle se rend en Amérique du sud, en pleine jungle amazonienne, pour étudier une peuplade réputée, à tort selon elle, se nourrir de chair humaine. « (site devildead)
Autant vous dire qu'elle ne va pas être déçue.
La forme reste classique. Il s'agira de suivre les tribulations d'une bande de moustachus accompagnés de cette jeune fille, à travers une jungle si laide qu'elle semble puer la pisse. Et au delà des scènes gores et des dépeçages d'animaux, c'est plus cette langueur décadente, cette laideur perpétuelle, qui font de Cannibal Ferox une épreuve. Ici il n'y aura pas de vision, de message ou de second degré. Des étrangers ont dérangé les habitants de la jungle, ils devront payer pour cela. Même l'idée de savoir si la réaction des indiens est légitime ou non devient accessoire : ce sont vraiment des cannibales, elle avait tort et c'est tout ce que l'on peut en dire.
« Cannibal Ferox » est le déni de tout embryon de réflexion, de questionnement : celle-ci sera obligatoirement puni. Pas de remise en cause, pas de dénonciation : simplement la sauvagerie. Une scène est là pour témoigner de l’ambition de l’ensemble : l’un des moustachus est attrapé par les sauvages, sa tête coincée sous une planche, avec seul l’occiput dépassant d’un trou découpé à cet effet. Le sauvage se saisit alors d’une machette, et lui ouvre le crâne avec la facilité d’un oeuf à la coque. Le cerveau est là, c’est celui du spectateur : ils le mangent avec les doigts. Brain brain. Où le cannibale rend hommage aux zombis.
Les dégénérés
Il y a les pionniers, l’homérique affrontement entre Deodato et Lenzi, Holocaust contre Ferox, dénonciation perverse contre brutale sauvagerie. Et puis il y a les charognards, ceux qui arrivent après la bataille pour ramasser les morceaux. Et en faire leurs propres oeuvres, généralement déviantes. Dégénérées. Jess Franco tout d’abord, qui comme d’habitude fit ‘semblant” de réaliser un film de genre - alors qu’il n’a jamais fait que tourner des films de James Franco. Et puis Bruno Mattei, forcément, qui tenta de relever le genre en tournant les fausses suites Cannibal Ferox 3 et Cannibal Holocaust 2.
Si le style de Bruno Mattei peut facilement se résumer à la consternation, le cinéma de Jess Franco est plus difficilement saisissable. Son domaine, c’est bien entendu le film de genres. Mais dans le domaine, il est généraliste. Il les survole tous avec aisance, passant du film de femme en prison à des hybridations cocasses type “Dracula contre Frankenstein”, n’hésitant pas à s’attaquer à des monstres du cinéma tel que Lang - « le diabolique Dr Z »- , ou à s’exporter vers l’orient mystérieux - « Le château de Fu Man chu » -. L’homme est multi-cartes. Mais peut-on considérer « Mondo Cannibale » comme un véritable film de cannibales, lorsque la tribu indienne est jouée par des européens grimés en sauvages ? Jess Franco fait certes de la série B, mais de façon tellement minimaliste et fauché qu’il ne reste à l'écran, une fois la scène gore passée, que d'étranges scènes campagnardes mutiques et de conversations absconses en appartement. Du Rohmer un peu plus maniéré. Sous la série B, un cinéma d’auteur à l'effet puissamment narcotique.
Le film de cannibale restera un feu de paille. Plusieurs raisons à cela. Un érotisme un peu brut, souvent gâché par des scènes de démembrements. Un mutisme quelque peu monotone. Des tortures peu raffinées. Ensuite, il y a de moins en moins de raison de se rendre dans la jungle. Sont-ils cannibales ? Oui. Est-il dangereux d'aller les provoquer pour en tirer des images exploitables ? Oui. Est-il dangereux, en règle générale d'aller à la rencontre de ces peuplades ? Oui aussi. Anthropologiquement comme journalistiquement, l'expérience a été faite, et elle s'est mal terminée à chaque fois. Ensuite le cannibale est peu exportable : il vit dans sa jungle, nous l'observons dans son habitat naturel, mal à l'état brut, puissance de la nature, sauvagerie originelle. Il est fort sur son terrain mais en l'état serait ridicule à la ville. Du coup, et contrairement aux zombies, il est loin de représenter une menace à grande échelle, capable de submerger la civilisation. A moins que les jungles ne se mettent à proliférer inconsidérément. Mais la balance de la déforestation ne joue pas en sa faveur. La déforestation a tué le film de cannibales, le repoussant vers les plages où il viendra se procurer de la chair fraîche ; non plus des exploratrices venues à lui, mais simplement des petites touristes, qui lui sont amenées par charters entiers. A mesure de l'inexorable progression de la civilisation urbaine, il devra muer et s'adapter, jusqu'à devenir la figure moderne du psychokiller.
Sexo cannibal, Zombi, Necro : Joe d’Amato
Nous voici à la croisée des chemins. Le zombi bientôt prêtera à rire, tandis que le cannibale quittera les jungles pour rejoindre la ville, ouvrant l’ère des films de psychokiller - c’est à dire des assassins ayant des problèmes psychologiques. Les grandes oeuvres ont été réalisées, et désormais voici les pillards, qui arrivent après la bataille pour voler les restes. Et les assembler selon les hybridations les plus démentielles, tels des Dr Frankenstein. Parmi eux, Joe d’Amato, dont on ne sait plus vraiment si son ambition était de dissimuler un film érotique dans un série B zombifique, ou de faire un porno soft avec pour principale protagoniste un psycho killer cannibale.
Nous avions déjà rencontré Joe d’Amato flanqué de son acolyte Georges Eastman, pour la fausse série des Anthropophagus, films mutants pouvant prétendre aussi bien à la qualification film de zombi, de cannibales ou de slasher, au gré des jaquettes et des modes du moment. Probablement du tournage d’Antrophophagous a-t-il gardé un doux souvenir de prises de vues sur les plages grecques, entouré de jolies actrices, avec Georges qui fait le con avec ses tripes. Voici qu'après avoir tourné une fausse suite érotico-gore d’Emmanuelle (chez les derniers cannibales), il commet « Porno Holocaust », combo des deux plus vils mots clefs. Le programme est alléchant.
Une île dominicaine, ses plages, quelques jeunes femmes n’ayant pas froid aux yeux, et un grand noir avec un chiffon sur la tête et une mygale - ou presque - sur le visage. Ne vous attendez à rien de mieux : voici « Porno Holocaust ».
« Porno Holocaust », le titre est aussi alléchant que le film est décevant. En promettant autant, sans remettre ça à une vie après la mort, on s’expose à des déconvenues... Mais pour Joe et ses frères, tout se tient avant l’acte d’achat. Une fois ouvert la jaquette, acheté la place de cinéma, plus rien n’est garantie. La déception fait partie du jeu, et nous sommes là pour en rire. De vie après la mort, il en sera quand même question ici. Il y a ce grand noir mutique, que nous supposons zombi, et qui mange les gens. Mais qui surtout bande. Et les jeunes femmes sus-mentionnées seront là pour honorer ce miracle de la nature : trique post mortem.
Et le concept est tellement génial, et nous sommes tellement bien ici, qu’il se dit - Joe - pourquoi ne pas tourner 4 ou 5 films du même tonneau, avec la même équipe, quitte à y être. Voilà le bon boulanger, il veut faire des affaires, il a tous les ingrédients sur place, alors il travaille, pétrit la pâte, et ensuite on verra bien à qui revendre tout ça. Avec sa caméra, il créera de la matière première, bonne à être remontée, recyclée, revendue à la découpe pour d’autres productions du même genre. On pourra voir un même plan utilisé dans plusieurs films différents. De la carcasse mélangé à de la tripaille, de la cervelle. Si Roméro ne découpe sur la bête que les Chateaubriant, Joe d’Amato lui donne plutôt dans le steack haché. Un vrai travail d'abattage qui lui permit de tourner pas moins de 10 films durant la seule année 1980.
Des cinq films de la série dominicaine - films de vacances en quelque sorte - de d’Amato, “Les nuits érotiques des morts vivants” est l’un des plus singuliers et des plus novateurs. Si jusque là les auteurs avaient exploré les rapports entre les vivants et les morts du côté principalement du conflit, voire de la boucherie, D’Amato découvre lui tout un pan nouveau des possibles engendrés par cette promiscuité : la sexualité. Beaucoup ont glosé sur la vie après la mort, de nombreux docteurs de l’église se sont penchés sur le problème de la survie de l’âme au delà du pourrissement des corps, de toute cette phénoménologie de l’au-delà. Que se passe-t-il lorsque nous n’avons plus de corps, donc plus de sensations et bien l’âme se retrouve seule, coupée du monde, seule avec ses péchés, ou ses gloires, comme un vieux parkinsonien scotché devant une télévision diffusant à perpétuité ses regrets, ou ses amours. La vie n’étant que le travail de réalisation et de montage qui fournira le film que nous serons condamnés à regarder l'éternité. Les docteurs parlèrent aussi de la résurrection des corps, au retour du Christ - « Return of the living dead » - mais de toutes ces scholies sur l’after death, rien sur la sexualité.
Il y a pourtant ce moment, le moment du pourrissement des corps, où quelque chose est encore possible. Du moins cinématographiquement. D’Amato est celui qui va filmer ça. Plus fort que le tabou de la sexualité des personnages âgées, voici la libido des morts.
Il est presque étonnant qu’il ait fallu attendre si longtemps pour voir des oeuvres telles que Porno Holocaust. Depuis bien longtemps les noces de l’éros et du thanatos n’ont-elle pas été célébrés ? Et puis commercialement parlant, le porno et le film d’horreur ne sont ils pas les genres les plus rentables du cinéma ? Peu de frais, beaucoup de bénéfices.
Si conceptuellement l’affaire est tentante, esthétiquement c’est plus délicat. Il y a tout de même une sorte de fossé entre le dégoût, et ce que cela implique de crispation, de renfermement, et l’excitation sexuelle. Les effets semblent antagonistes.
C’est ce que le spectateur se dit lorsqu’il assiste à cette célèbre scène de fellation sur la plage, entre un moustachu et une jeune femme au teint verdâtre, qui finira l’air ravi par arracher un bout viande du monsieur tandis qu’il hurlera en pissant du ketchup par la braguette de son pantalon en lin. Inversement, voir ce grand zombi avec son chiffon sur la tête sortir sa bite, prête plutôt à rire qu’à trembler.
Et nous entrons par ailleurs dans une zone floue, où la bête présente l’appétit sexuel d’un psychokiller, la démarche d’un zombi et la fringale d’un cannibale. Pour un aspect qui au final tend plus vers l’ivrogne exhibitionniste et enragé : figure commune, monstrueusement banale. Du moins sa présence sur une plage de sable fin est-elle incongrue. Nous l’imaginons plus sous un pont, à guetter l’occasion propice à ses méfaits. Nous ne pouvons dire ce qu’est cette bête, elle échappe à toute description, ses contours sont flous et changeants, ses généalogies multiples et incestueuses. Ni vampire, ni loup garou, rien de connu ou d’identifiable. Origine non contrôlée, steak OGM probablement radioactif. Il est le gros monsieur tout nu qui viole les filles sur la plage avant de les manger.
L'oeuvre la plus aboutie de Joe d'Amato restera néanmoins « Blue Holocaust », grande histoire d’amour mordide, entre un homme et le cadavre de sa femme, qu’il entretient soigneusement auprès de lui, dans son lit conjugal. Sorti en 1979, soit un an avant ses vacances si prolifiques en République Dominicaine, « Blue Holocaust » présente la particularité appréciable d’être totalement dénué d’humour. Il s’agit vraiment de cinéma, d’amour, et non pas de grivoiseries nécrophiles à la « Nékromantic » (1987). L’histoire se déroule dans un huis clos bourgeois, dont le centre est le cadavre de cette femme, tuée par la gouvernante, avec la poupée voodoo. Une histoire d’amour où la zombie ne se réveille pas, Isolde est morte et Tristan, inconsolable, décide de l’empailler, non sans croquer dans son coeur après l’avoir éviscéré entièrement. Taxidermie et passion amoureuse ? Joe d’Amato l’a fait.
La deuxième génération
Avec sa démarche ébrieuse, ses vêtements démodés et son élocution pâteuse, le zombi devait fatalement finir par inspirer le rire. C’est ce qui allait faire le succès de « The Return of the Living Dead ». Ils étaient partis, et les voilà revenus, ce qui semble un peu étrange, c’est pourquoi il faut comprendre le titre en réalité comme des morts qui reviennent vivants. La satire fonctionne néanmoins dans les deux sens. Certes le zombi est mal fringué, et socialement il n’a pas les codes, mais une fois qu’il arraché de le bras de la cheerleader populaire, les voilà au même point. Teenage movie.
Pour mémoire, le zombi est ici né d’un problème de fuite d’un gaz militaire. Mais ceci n’aura aucun impact sur le scénario, bien entendu. Il s’agit comme d’habitude d’expliquer l’inexplicable, de justifier la contingence par une cause magique et insoluble. Lorsque le zombi point, c’est qu’il est déjà trop tard.
Le zombi ici présente un certain nombre de caractéristiques qui le différencie de ses prédécesseurs. Tout d’abord, détruire leur cerveau ne sert à rien : chaque cellule de leur corps semble animé par une force inextinguible, d’où la réanimation de simples membres humains. Il ne s’agit plus seulement d’un cadavre sans âme qui marche, d’une machine autonome (le corps comme machine), mais d’un sac à emmerdes gros comme ça. Un vrai cauchemar : tout devra être littéralement haché menu pour être neutralisé, et encore, nous imaginons très bien, que même poussière ils seraient capables, volant au vent, de s’infiltrer dans les poumons, d’y ramper dans les bronches pour y causer des crises d’asthmes fatales.
Mais ce ne sont là que de menus distinctions dans : le zombi, toujours créature de la nuit, et surtout, le zombi comme problème de voisinage.
Ils sont impossibles, à grogner, salir, agresser : des perturbateurs. Mettant à sacs des quartiers bien tranquilles, pour le pur plaisir de la destruction. Ici nous remarquons que la focale a changé : il ne s’agit plus du point de vue des seuls vivants, occupés à réduire les morts en steak haché, mais aussi de jouir de leur appétence au désordre. Au delà, c’est la destruction qui est à l’honneur, un saccage potache, une humeur adolescente.
Peut on encore parler de zombi ? Ceux là parlent, expriment leurs désirs -“Brains”-, courent. Et sont capables de marcher même sans tête, c’est à dire sans système nerveux central. Il ne s’agit donc plus seulement de cadavres qui marchent, de corps sans âmes, comme il existe des âmes sans corps, les anges. Il semble là que nous perdions ce qui fait la spécificité du zombi, même s’il y a toujours l’idée de la contagiosité. Néanmoins, la question de savoir ce qu’est un zombi, ce qu’il en est quand à son essence, doit toujours s’incliner face à la praxis. Dans le doute, face à un être qui grogne de façon menaçante et ne répond pas aux injonctions, peu importe de savoir s’il s’agit d’un cadavre qui marche ou autre, il faut tirer.
Brain Dead
Nous retrouverons ces éléments dans Brain Dead, chef d’oeuvre de Peter Jackson, couronné en son temps du titre du film le plus gore de tous les temps. Comme d’habitude, la cause - une morsure de singe - devient le prétexte à un jeu de massacre plein d’inventivité et très potache. Si le problème du survivalisme reste présent, il passe au second plan derrière l’ironie quand aux moyens employés.
Une équipe d’aventuriers quelque part sur une île : ils s’enfuient, aux prises avec une bande de sauvages cannibales, non sans s’être emparé d’un singe-rat démoniaque, issue de l’accouplement ignoble, semble-t-il sans consentement de rats infectés par la peste avec une singe locale. Tous les éléments sont ici présents : une île sauvage, une peuplade primitive, un accouplement contre nature, et même des rats atteints de la peste. On pense très vite aux polémiques sur l’origine du sida. Une île, Haiti, où se déroulerait des rites voodoos ? Des sauvages, la brousse, l’Afrique, le Congo. Des accouplements contre natures, entre l’homme et le singe. Le déluge de sang - contaminé - auquel nous assisterons par la suite semblera nous conforter dans cette idée. Les zombis de Brain Dead sont séropositifs, et la réaction du gentil garçon à sa maman ne correspond qu’à un délire hygiéniste un peu marqué. Manque simplement à l’ensemble l’expérience scientifique qui a mal tourné - des travaux tentèrent de relier l’apparition de l’épidémie de Sida au Congo, et donc son origine, avec des campagnes de vaccins anti polio fabriqués avec des reins de singes infectés pilés - , voire l’idée de l’arme biologique ayant échappé à son inventeur, comme tentèrent de le faire croire les agents du KGB, accusant les américains d’avoir sciemment créé le virus (programme de désinformation intitulé INFEKTION).
Notre rapport aux zombis n’est il pas celui de notre peur de la maladie ? Le zombi n’est il pas tout simplement un mort qui tue ? C’est à dire un cadavre qui tue, et mieux encore, le zombi n’est il tout simplement pas la peste ? Nous en revenons à Murnau et son Nosferatu, son bateau vide à l’équipage décimée par l’épidémie.
Cadavres dangereux, cadavres dont il faut se débarrasser, car ils ont capables de répandre leur infection. Les démembrer est encore trop peu, il fut les brûler entièrement, comme dans « Return of living dead », pour se débarrasser de toute contagiosité. Le zombi devient alors un problème de santé publique, et notre rapport à lui la question du survivalisme dans un territoire soumis à la menace bubonique.
Simplement au lieu de lutter contre bactéries, avec des antibiotiques, ce qui est cinématographiquement parlant difficile à mettre en image et peu graphique, nous avons là les malades eux mêmes, agents contagieux en puissance, qui se doivent d’être découpés à la tondeuse. Barback en bareback, il faudra se mettre une capote pour pas être infecté.
Re-Animator
Si le « Brain Dead » peut être inscrit dans la thématique du vampirisme, avec l’insistance sur la contagiosité du zombi, « Re-Animator » lui descend tout droit de l’autre grande tradition du film de zombi, celle de la créature. C’est Dracula contre Frankenstein.
« Brain Dead » ne tranchait pas sur l’origine du mal. Il présentait les différentes hypothèse étiologiques du zombisme sous la forme d’un kouglof baroque, se ménageant même une ligne de fuite en parlant de rats porteurs de la peste. Re-animator est en cela tout différent, du moins semble-t-il. Il s’agit en effet là d’un élixir de vie mis au point par le Dr Herbert West pour réanimer les morts. L’oeuvre originale était elle même écrite par Lovercraft comme oeuvre de commande, et fut envisagé dés le début, selon ses propres dires, comme une parodie du Frankenstein de Mary Shelley.
La créature du Dr Frankenstein peut être vu comme le premier zombi de l’histoire de la littérature, puisque le livre a été écrit en 1806, et même le premier film, puisque la première version est de 1910. Il s’agit bien d’un cadavre, réanimé par l’homme. Néanmoins il n’y a pas de notion de contagiosité : il s’agit d’une créature, ce qui pose les problèmes de ce qu’il est possible de créer, et des rapports que l’on peut entretenir avec ce que l’on créé. Et qui bien souvent nous tue.
L’homme, imparfait, ne peut que créer une mauvaise créature. Mais tout comme le zombi n’est qu’une version frustre et débile de Dracula, il n’héritera de la créature de Frankenstein que la laideur et le patchwork de cadavres. D’ailleurs « Re-Animator » expulse d’emblée toute la question des sentiments ambivalents de la créature vis à vis de son créateur en précisant bien que Dr West ne réanime que des cadavres qu’il a préalablement lobotomisé. Il ne reste donc de Frankenstein que l’appétit pour le genre humain, en dehors de tout ressort psychologique, ressort qui était dans le roman de Shelley de l’ordre du ressentiment et de la vengeance.
Nous avons donc, en ce qui concerne la question de l’origine du zombi, affaire à deux thématiques distinctes : soit il est directement créé par l’homme, et porte en lui ses fautes humaines, soit il est le produit d’une infection, dont l’origine est obscure.
Mais l’on retrouve souvent un lien entre les deux, et c’est pourquoi il est souvent difficile de déterminer si nous avons à faire à Dracula ou à Frankenstein. En effet, si la créature n’est pas forcément directement fabriqué par un Herbert West, ou réanimer par un prêtre voodoo, nous avons tout une série de fautes de l’homme, qui entraîneront la naissance de ces créatures (nucléaire etc...).
Car il s’agit bien souvent d’attribuer à un fléau une faute de l’homme, une faute qu’il faudra corriger. Ce sont les flagellants parcourant torse nue les campagnes, chantant des cantiques et se fouettant pour expier leurs péchés. On imagine aisément les dérives. Une épidémie survient, on accuse les juifs d’empoisonner le puits. C’est Thèbes, c’est le bouc émissaire. Si la peste s’est abattu sur la ville, c’est bien que le roi Oedipe a baisé sa mère et tué son père. Même si la causalité semble bien peu scientifique, c’est pourtant ainsi que sera géré le problème : en chassant le roi, non sans l’avoir calomnié avant. Nous retrouvons ici la causalité de l’accouplement contre nature, ayant donné naissance au singe-rat de Sumatra. Et l’on préfère encore l’invention de ces causalités délirantes à l’idée que la Mort soit aveugle et contingente.
Ce qui impliquait l’idée de croire encore à quelque chose. Cela ne sera bientôt plus le cas.






Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire