lundi 11 mars 2019

Un eunuque, un hermaphrodite, un nain ::: Sade (9)



Un eunuque, un hermaphrodite, un nain, une femme de quatre-vingts ans, un dindon, un singe, un très gros dogue et un petit garçon de quatre ans, arrière-petit-fils de la vieille femme, furent les objets de luxure que nous présentèrent les duègnes de la princesse.
(Histoire de Juliette)

Par les ordres du capitaine, vingt hommes s’emparent aussitôt de ceux-là ; on les massacre pendant que nous nous branlons, Borghèse, Clairwill et moi. C’est, pour ainsi dire, sur leurs corps que le souper le plus délicieux nous est offert. Et là, nus, barbouillés de foutre et de sang, ivres de luxure, nous portons la férocité au point de mêler à nos aliments des morceaux de chair, détachés par nos mains du corps des malheureuses qui sont sur la table. Gorgés de meurtre et d’impudicités, nous tombons enfin, les uns sur les autres, au milieu des cadavres et d’un déluge de vins, de liqueurs, de merde, de foutre, de morceaux de chair humaine. Je ne sais ce que nous devînmes ; je me rappelle seulement qu’en ouvrant les yeux à la lumière, je me retrouvai entre deux corps morts, le nez dans le cul de Carle-Son, qui m’avait rempli la gorge de merde, et qui lui même s’était oublié le vit au cul de Borghèse.
(Histoire de Juliette)

Je dis en pleurant : “Les choses présentes
avec leurs faux plaisirs attirèrent mes pas
dés que se déroba ton visage”
(Divine Comédie)

Exécrable Juliette dont les excès mènent à la victoire. Elle se relève encore une fois de quelques ébats, la virée entre filles prend des tours malheureux, avec la mort de Borghèse jeter par Juliette et Clairwil dans le vésuve, puis l’assassinat de Clairwil par Juliette, manipulée par la Durand, qui lui déclare alors son amour, enfin surtout sa jalousie, l’amour comme prétexte au crime. Villes d’Italie ravagées, les cadavres s’entassent, les libertins les paient cher, il y a un capitalisme du vice, des chiffres qui se multiplient, des rentes, des esclaves qui sont achetés puis revendus, “Et après avoir retiré plus de six cent mille francs de ces quadruples prémices, nous les livrâmes au bras séculier.” La jouissance se paie cher, car elle est de plus en plus difficile à ces libertins riches, possesseurs du monde. Et il y a longtemps que tout érotisme a disparu de ces pages, je n’ai plus même souvenir qu’elles n’en contiennent la plus petite part. Les mises en scènes, les digressions, les tableaux les plus compliqués ne parviennent plus à animer la chair : il n’y a plus rien qui ne réagisse, ce n’est plus un bordel mais un abattoir industriel, la mise en consommation du monde, en vain. Mettons-le en parenthèse et n’y pensons plus. Lire Juliette comme une épreuve de purification, nous nous y spiritualisons, comme Dante aux enfers, ayant perdu la voie droite. Ecoutons Julie, et souvenons-nous aussi de Béatrice et de ce qu’elle reprocha à Dante (son libertinage).

On s’égare un seul moment de la vie, on se détourne d’un seul pas de la droite route ; aussitôt une pente inévitable nous entraîne et nous perd ; on tombe enfin dans le gouffre, et l’on se réveille épouvanté de se trouver couvert de crimes avec un coeur né pour la vertu. Mon bon ami, laissons retomber ce voile ; avons-nous besoin de voir le précipice affreux qu’il nous cache pour éviter d’en approcher ?

Voilà ce que dit Julie. Maintenant ce que dit Béatrice :

Un temps je le soutins avec mon visage
en lui montrant mes yeux adolescents,
je le menais avec moi dans la voie droite.
Mais, sitôt que je fûs arrivé au seuil
de mon second âge, où je changeai de vie,
il se déprit de moi et se donna à d’autres.
Quand j’étais montée de la chair à l’esprit,
et qu’en moi croissaient beauté et vertu
je lui fus moins chère et moins agréable ;
et il tourna ses pas vers une voie d’erreur,
suivant de fausses images du bien
qui ne tiennent aucune promesse entière.
En vain j’obtins du ciel des inspirations
au moyen desquelles, en songe et autrement,
je l’appelai : tant il s’en souciait peu !
Il tomba si bas, que tous les remèdes
pour le sauver étaient trop faibles,
hormis lui montrer la foule des perdus.

La foule des perdus, c’est l’Histoire de Juliette. Nous comprenons aussi que la voir est un passage nécessaire.

Et je traversai ces charniers sans émotion, tant il est vrai que rien de ce qui est de la chair n’est capable de m’émouvoir comme le plus simple de tes regards, et qui eût voulu connaître Amour aurait pu le faire en regardant le tremblements de mes yeux.

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