lundi 11 mars 2019

Histoire de Brisa-Testa ::: Sade (8)



- J’aime ta fermeté, me dit-elle ; je m’apercevais depuis longtemps que cette femme n’était pas faite pour toi ; je te conviens mieux, Borchamps ; mais je vais t’étonner : jure-moi qu’un jour aussi je serai ta victime. Mon imagination va te surprendre, mon ami ; quoi qu’il en soit, je ne puis t’en cacher le délire. Mon mari m’aime trop  pour me satisfaire ; depuis l’âge de quinze ans, ma tête ne s’est embrasée qu’à l’idée de périr victime des passions cruelles du libertinage. Je ne veux pas mourir demain, sans doute, mon extravagance ne va point jusque-là ; mais je ne veux mourir que de cette manière. Devenir l’occasion d’un crime, en expirant, est une idée qui me fait tourner la tête : et je quitte demain Stockholm avec toi, si tu me jures de me satisfaire…

Voici l’histoire d’Amélie – mon mari m’aime trop pour me satisfaire -, telle que rapportée dans “L’histoire de Brisa-Testa”, elle même enclose dans cette “Histoire de Juliette”. Et qui contient quelques saillies tordantes sur les problèmes de couples : ici d’Amélie, qui veut simplement mourir, ce que lui refuserait son mari, posant une équivalence candide entre pulsion de mort et pulsion érotique. Justement encore avec une candeur exagérée, qui tire vers la satire. Ce à quoi répond plus tard ces pensées de Borchamp aka Brisa-Testa :

Amélie n’avait pas, d’ailleurs, toute la condescendance que j’exigeai d’une femme ; elle refusait de me sucer, et, quand à son derrière, je veux bien croire qu’il avait eu de très grands charmes : mais celui d’une femme en a-t-il quand on l’a foutu deux ans ?

Ces libertins tellement pessimistes sur la passion charnelle : voué aussitôt à l’épuisement, d’où la nécessité du crime, autre de ces exagérations satiriques. Il pousse le bouchon un peu loin.
La puissance d’un auteur se mesure à la fécondité des mythes qu’il sut créé. La littérature n’est sûrement rien d’autre que cela. Thomas Mann a bâti une montagne, magique qui plus est, Nabokov s’est contenté d’une demeure en Ardis mais c’était déjà pas mal. Des lieux, une galerie de personnage. Sade fut prolixe : Histoire de Brisa-Testa, le furieux brigand, prend sa place parmi les autres. Encore une trajectoire différent : tous sont libertins, mais il semble y avoir suffisamment de nuances de corruption pour en dessiner des centaines. Noirceuil n’est pas Saint-Fond, tous parviennent à s’individualiser, quelle prouesse étonnante. Ils sont nombreux, ils s’amoncellent à travers ces pages, tous féroces et tous différents, comme autant de nuances de mal. Brisa-Testa n’est pas le moins baroque du lot, je lis ces mots :”Histoire de Brisa-Testa”

Brisa-Testa est un bandit, vivant dans un château sur la mer, sur la baie de Naples, et chez lequel est conduit Juliette et son attelage, pour y être violer puis dévorer. Elle s’inquiète, mais voilà qu’elle découvre auprès de lui Madame Brisa-Testa, qui n’est autre que sa grande amie Clairwil, elle-même la soeur de Brisa-Testa. Parodie du picaresque. Un personnage qui nous est présenté ainsi :

– Il tue donc rarement votre maître ?
– Ah ! il n’immole pas six victimes par semaine… il en a tant tué !.. Il en est las.

Représentons nous bien la gradation qui s’établit ici : le libertin se tournait vers le cul lassé par le con, délaissait la baise pour la fustigation, finalement la lubricité pour le meurtre, et le voici lassé même du crime. Il ne bande désormais plus que pour le sang. Juliette n’en peut plus, elle aime les mauvais garçons, elle en jure même :

– Oh, Dieu ! m’écriai-je, ivre moi-même… être foutue par un brigand, un assassin !…
Et je n’avais pas fini que, courbée sur un sofa par le capitaine, un vit plus gros que le bras farfouillait déjà mon derrière.

Je n’avais pas fait remarqué ceci encore, mais plus les pages défilent, plus les vits sont gros. Mais le cul de Juliette n’est pas suffisant pour exciter Brisa-Testa, il s’en excuse presque, il lui dit un mot doux, il l’aime déjà, car comme je l’ai déjà dit, tous tombent amoureux de Juliette – même s’ils restent plutôt pudiques, ce sont des Petrarques timides.

– Bel ange, dit le libertin, pardonnez une petite cérémonie préliminaire sans laquelle, tel bandant que vous voyez mon vit, il me serait cependant impossible de venir à bout de vos charmes : il faut que j’ensanglante ce beau cul ; mais rapportez-vous-en à mes soins, à peine les sentirez vous.

Nous voilà encore ramener à cette laborieuse sexualité masculine.
L’histoire de Brisa-Testa commence ainsi : remarquons qu’il utilise à merveille la langue classique.

Si la pudeur habitait encore au fond de mon âme, assurément je balancerais à vous dévoiler mes travers, mais, parvenu depuis longtemps à ce degré de corruption morale où l’on ne rougit plus de rien, je n’ai pas le plus petit scrupule à vous confier les plus petits événements d’une vie issue par le crime et par l’exécration.

Et quelle est donc cette histoire ? Imaginez-la vous bien sûr sordide. C’est peut-être encore même pire que cela. C’est la banale histoire d’une victime d’abus sexuel, d’un jeune garçon abusé par son père, qui s’en vengera en l’empoisonnant, avant de courir au devant d’une vie de crimes à travers l’Europe du Nord : La Haye, Stocklhom, Saint Petersbourg, puis la Sibérie, la Géorgie et Constantinople. Juliette partait en Italie, Brisa-Testa préféra le nord. Il y a un côté Trans-Europ-Express de la baise dans cette Histoire de Juliette. Pouvons nous même concevoir l’horreur de cette histoire ? Une sorte d’initiation incestueuse par le père, et le fils victime devenant bourreau, puisque pour lui la seule manière de dépasser le traumatisme c’est de le considérer comme une norme. La victime devenant bourreau pour échanger ce qu’il a subit, établir cette réciprocité là. Adorno a vu chez Brisa-Testa une préfiguration du fascisme. Il y est effectivement question de politique, avec des choix d’options que l’on conçoit aisément comme étant les plus sales : le jeune Brisa-Testa reçoit ici non plus seulement une initiation sexuelle mais politique. Toujours auprès des femmes, et des leçons toujours plus horribles. Reconnaissons ici l’immense ambition de Sade, qui le porte à couvrir tous les champs de la réflexion.

Il faut que le trône, élevé dans ces plaines humides, soit mouillé de ses pleurs et construit de son or.

Une petite parenthèse de cruauté, concernant la façon dont Brisa-Testa traita sa première femme, grosse et malade, lui annonçant qu’il la trahi, qu’il est déjà marié, allant jusqu’à baiser sa maîtresse devant elle, “- Il faut l’égorger, dis-je en limant Emma de toutes mes forces”, l’abandonnant à l’hôtel, lui conseillant la prostitution. Episode peut-être inspiré par quelque déboire conjugal, et s’achevant ainsi :
Une voiture, attelée de six chevaux de poste, nous enlevait avec trop de rapidité pour que nous puissions attendre la suite d’une aventure, à laquelle, de ce moment, nous ne prîmes plus le moindre intérêt.

Ne doutons pas qu’il soit un salaud : une ordure hyperbolique.
Ce salaud hyperbolique a donc quelque conception politique. Il ne croit qu’en la force, pense nécessaire l’oppression pour asseoir le trône, et ne se fait aucune illusion en la révolution. On ne le qualifiera donc pas de “progressiste”.

Emma, n’en accuse pas davantage ceux que tu vois ne combattre la tyrannie qu’avec le despotisme : le trône est du goût de tout le monde, et ce n’est pas le trône qu’on déteste, c’est celui qui s’y asseoit.

L’une des images les plus saisissantes est bien l’action politique de cette loge de Templiers en Suède, déterminés à exterminer tous les rois catholiques et qui s’apparente effectivement à de l’agitation fasciste. De là à considérer Sade comme une sorte d’anticipateur de la violence politique du 20ième siècle, ou même du goulag – puisque Brisa-Testa y sera précipité par Catherine de Russie – est peut-être un peu idiot. C’est juste que cela existait déjà : le bagne russe, ou Katorga, fut institué par Pierre Le Grand en 1722, soit 18 ans avant la naissance de Sade. Allons-y pour l’extrait, qui vaut surtout pour la remarque finale de Brisa-Testa :

– Nous portons souvent l’atrocité au point de voler, d’assassiner dans les rues, d’empoisonner les puits, des rivières, de produire des incendies, d’occasionner des disettes, de répandre la mortalité sur les bestiaux, et tout cela, moins encore pour nous amuser que pour lasser le peuple du gouvernement actuel, et lui faire ardemment désirer la révolution préparée par nos mains. Ces actions vous révoltent-elles, ou les partagez-vous avec la société, sans remords ?
– Le sentiment que vous nommez là fut toujours étranger à mon coeur : l’univers entier dissous par mes mains ne me coûterait pas une larme.


La sentimentalité d’un Einzatgruppen.

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