lundi 11 mars 2019

Un amour de Juliette ::: Sade (7)



Parce que tu te vois jeunette et belle,
si bien que tu éveilles amour dans la pensée,
tu as pris dans ton coeur orgueil et cruauté.
Tu t’es faite orgueilleuse et pour moi cruelle
puisque tu cherches, hélas, à me tuer :
je crois que tu le fais pour être sûre
que la vertu d’Amour mène à la mort.
Mais puisque tu me trouves plus pris qu’un autre
tu n’as aucun égard pour ma douleur.
Puisses-tu expérimenter sa puissance.
Dante

L’amour est mort, alors tout est permis, tel semble être la maxime qui régit ce livre, cette histoire de Juliette. C’est Béatrice au lit, une rage désublimée : Dante est un mouvement ascendant, Sade l’effondrement. Il n’y a rien qui tienne à cette âme désespérée. Dante angelise Béatrice, il l’angélise si bien qu’il est parvenu à nous faire croire qu’il ne l’avait jamais touché, ni effleuré, simplement vu, c’était simplement les yeux – les yeux étant l’organe premier de l’amour, venant ensuite la parole, puis le sexe. Nous repérons bien chez lui puis chez l’autre le degré de ce mouvement : l’élévation vers la pure vision, c’est à dire la contemplation, la consommation de tout dans une furie destructrice chez l’autre. Mais je me garderais d’en faire des principes antithétiques. Car il y a chez Dante quelques polissonneries cryptiques, et chez Sade un humour qui empêche de croire qu’il veuille absolument la mort de sa Béatrice. Le terme psychanalytique évoquant le plus adéquatement la marche de Dante est sublimation, c’est à dire au renoncement pulsionnel par sa transformation vers un objectif social valorisé : en son siècle la Sainte, la Vierge. Et son contraire, je ne saurai s’il y a un terme précis chez Freud, mais nous pouvons le comprendre comme étant l’assouvissement de toute pulsion, c’est à dire une régression au Ça. En terme physique, nous parlerons d’une condensation, et j’évoquais ailleurs, surtout pour les 120 jours une densité qui faisait de Silling le trou noir de toute espérance. Sublimation ou condensation, nous avons ici deux les deux issues, une par le haut, une par le bas pour échapper au symptôme névrotique, source d’angoisse et de culpabilité – deux grands thématiques de l’Histoire de Juliette. D’autres psychanalytiques ont relevé depuis longtemps ces éléments chez Sade : Freud ne l’a malheureusement pas commenté, bien que les 120 jours furent publiés pour la première fois en allemand en 1904 par un psychiatre Berlinos, Iwan Bloch. Nous aurions alors gagné beaucoup de temps.

Gardons nous de voir Béatrice comme une sainte et Juliette comme une pute : il me plaît beaucoup de m’imaginer exactement l’inverse, et par jeu intellectuel il peut être intéressant de sonder les fonds à la recherche de quelque indice. Pourquoi l’oeuvre devrait-elle être redondante avec le réel ? Cela pourrait paraître puérile si je n’y voyais pas une raison plus profonde : détruire la dichotomie classique, qu’il ne reste plus d’un côté l’idéalisée, de l’autre la charnelle, et faire de Juliette et Béatrice simplement deux femmes aimées. L’orgueil des provençaux, des troubadours, c’est de dissimuler, de chanter la Dame par-delà même la femme, comme pour la sauver d’elle même. Ne faut-il pas qu’elle soit vertueuse pour que l’amour soit grand ? Tout cela est chanté, et Dante l’a chanté si haut, avec de tels excès, excès qui lui valurent même des accusations d’hérésie, que nous pouvons nous interroger. Cette exubérance dans la pureté très Sainte fut-elle exigée par celle des péchés qu’ils commirent ensemble ? Il est toujours dans la Vita Nova question de Senhal, de Dame Bouclier, de discrétion maniaque. Nous savons pourtant qu’il existait une Béatrice Portinari, il y a des ragots, une femme de chair désignée – la première mention de littéraire de ces ragots fut de la plume de Bocacce, qu’il les ait inventé ou non -. Peut-être même que l’affaire fut sérieuse. Que devait faire Dante ? Avouer le nom – Béatrice -, mais faire croire à tous qu’il ne l’avait vu que trois fois, et encore de loin. Mission accomplie : mais il a tout aussi pu s’agir d’une histoire de Juliette. Car il y a ce rêve, le premier rapporté par Dante, au tout début du texte, et dont il est dit ensuite que “La signification du dit songe ne fut alors perçue par aucun, mais elle est à présent manifeste même pour les plus simples.”. C’est le rêve du coeur mangé :

Joyeux me semblait être Amour, qui tenait
mon coeur en main, et dans ses bras il avait
ma dame enveloppée d’un bras et dormant.
Puis il l’éveillait, et de ce coeur brûlant
Humblement il nourrissait cette craintive ;
après je le voyais partir en pleurant.

Ce poème s’adresse à tous ceux “d’âme éprise et de coeur gentil“, ceux là sauront de quoi il est question, dans cette parodie de l’Annonciation, de cette Vierge craintive, qui dévore le core ardendo, ailleurs désigné par le terme de “chose brûlante”. Dante lui-même n’explique pas son rêve, alors qu’il commente tous ses autres sonnets. Aujourd’hui même sommes nous capables de comprendre de quoi il s’agit vraiment ? Il y a donc l’interprétation religieuse, auquel nous ne devons accorder qu’au processus de sublimation seul – or c’est le réel qui nous importe. Le coeur mangé est un topos classique des troubadours, et il est impossible que Dante l’ignora. Il est présent chez Tristan déjà, puis dans Le Roman du Châtelain de Coucy et de la dame de Fayel, et encore après Dante raconté par Boccace dans le Décaméron. C’est à dire qu’il s’agit d’une légende qui courrait de Normandie à la Toscane : l’histoire d’une femme adultère, découverte par son mari qui part assassiner l’amant pour en servir le coeur à la Dame. Ce à quoi la légende peut rajouter au ragout le sexe de l’amant, dont le coeur n’est que le substitut métaphorique : core ardendo, cette “chose qui brûlait dans sa main, et qu’elle mangeait timidement”. Elle le mange, il révèle l’horreur elle en meurt. Que se passe-t-il si nous faisons résonner la légende avec le rêve de Dante ? A l’image sexuelle d’une femme se nourrissant du sexe de son amant, il y a la joie puis la terreur d’Amour, il y a une femme craintive du sexe, mais aussi de l’adultère, et si le coeur est servi, c’est que le mari a compris. Imaginons que Béatrice fut marié, avant même le premier regard que Dante lui porta. Imaginons que le salut dont parle Dante est bien autre chose que ce simple mot prononcé de sa bouche, salut dans lequel réside la béatitude du poète. Il y a ce propos étonnant, dans le commentaire du sonnet “Dames qui d’amour avez intelligence…

Cette seconde partie se divise en deux : dans l’un je parle des yeux, qui sont commencement d’amour, dans l’autre je dis de la bouche, laquelle est finalité d’amour. Et pour que toute pensée vicieuse soit écartée à ce propos, que ceux qui nous lisent se rappellent ce qui est écrit plus haut, à savoir que le salut de cette dame, qui était l’une des opérations de sa bouche, fut la fin ultime de mes désirs tant que je pus le recevoir.

Pourquoi Dante tient-il à écarter toute pensée vicieuse, si ce n’est justement pour les convoquer, dans ce texte qui en paraît si exempte, et nous faire interroger sur ce qui pourrait constituer donc les autres “opérations de sa bouche”. Dans les premiers chapitres Dante avait déjà dévoilé son goût du cryptique, notamment dans son épitre en forme de servanter, où il citait le nom de sa Dame, dissimulé parmi cinquante, et toujours rattaché au chiffre neuf. Il poursuit ainsi l’explication de ce sonnet, dont l’importance est manifeste, puisque c’est celui qui marque son entrée dans l’écriture.

Il est vrai que pour mieux éclaircir la signification de cette chanson, il conviendrait d’effectuer des subdivisions encore plus détaillées ; mais ceux qui n’ont pas assez d’entendement pour comprendre à l’aide des subdivisions qui ont été faites, je ne regrette pas qu’ils y renoncent, car je crains en vérité d’avoir communiqué à trop de personnes sa signification.

Le lecteur est ici surpris : tout lui paraissait absolument limpide. Dante lui même lui indique qu’il doit rester soupçonneux. Il craint d’en avoir trop dit, ou disons aux vilaines personnes. Car ce qu’il a à dire ne peut-être compris et ne doit être dit qu’aux dames amoureuses et à l’homme courtois, aux “Dames qui d’amour avez intelligence…”(le secret de la sexualité). Imaginons que la Vita Nova soit cette oeuvre qui à la fois expose le plus crument et dissimule dans le même geste le plus obscurément.
Imaginons que Sade procéda de même.

***
Juliette est une pute, le texte est clair. N’en faut-il pas moins l’aimer ? Regarder là se faire enfiler par des centaines de vits : ces représentations semblent sorties toutes droites, bien raides, de l’imagination maladive d’un amant jaloux et délaissé. La maximalisation de cette peine là, l’imaginer avec un autre, entraîne certes la plume de Sade vers quelques extrêmes, qui en deviennent évidemment comiques, manifestement, absolument hilarantes. Aussi étonnant que cela puisse paraître, l’Histoire de Juliette est drôle tout en étant absolument triste.
Nous nous relevâmes enfin, collées de foutre sur nos sophas, comme Messaline sur le banc des gardes de l’imbécile Claude, après avoir été foutues quatre-vingt-cinq coups chacune.

Assistant désemparé à cette furieuse avidité sexuelle féminine,  Juliette, Clairwill, Olympe, elles sont toutes d’une avidité féroce, elles partent ensemble ravager l’Italie, la bande de filles, rien ne les arrête, même les pires libertins, qu’elles trompent tous. Je disais plus haut qu’il n’y avait pas d’amour dans cette Histoire de Juliette, cela est vrai mais seulement pour Juliette, pour Clarwill : tous les hommes tombent amoureux d’elles. Noirceuil, Saint-Fond, même le comte Minski : ils sont tous trompés, volés, trahis par elles.

A quelque point que j’aie été limée, je brûle encore du besoin d’être foutue ; les flots de sperme qui m’ont inondé le cul et le con n’ont fait que m’enflammer : je brûle… Plus l’on fout à mon âge, et plus l’on veut foutre : ce n’est que le foutre qui apaise l’inflammation causée par le foutre, et quand une femme a le tempérament que m’a donné la nature, ce n’est qu’en foutant qu’elle peut être heureuse.

Salope et fière de l’être, Clairwil défonce les hommes, assume son désir, ravage tout ce qui lui est permis. A-t-on lu ailleurs une telle ode à la sexualité féminine que chez Sade ?
Hommes féroces ! s’écria-t-elle, massacrez des femmes tant que vous voudrez : je suis contente, pourvu que je venge seulement dix victimes de mon sexe par une du vôtre.

La guerre des sexes est déclarée, et ce sont les femmes qui l’emportent. Je ressens dans cette histoire de Juliette un tout autre sentiment qu’à la lecture des 120 jours – l’horreur de la matière -, ou Justine, satire morale : une liberté qui ne s’embarrasse de rien, mais une liberté des femmes. Elles n’en finissent jamais de jouir, tandis que les hommes apparaissent toujours blasés, impuissants, désespérant de lâcher leur foutre : vieux, sales, dégueulasses. Elles sont belles, jeunes, libres et mortelles. Juliette, Béatrice, figures de fascination, que les milles deux pages de cette histoire n’épuisent pas.

***
tu n’as aucun égard pour ma douleur.
Puisses-tu expérimenter sa puissance.

Béatrice Portinari n’est pas morte, elle fut même mariée. Dante est souvent pensé comme ce bel amoureux au coeur pur, au charnel sublimé, mais nous oublions qu’il a littéralement assassiné – en littérature donc – sa Béatrice. Il en a tué la chair, conservé l’esprit, pour la placer intact et vertueuse, pure et virginale, en Vierge Marie. Certaines rimes de Dante sont terribles pour Béatrice, et la Vita Nova est en grande partie consacrée à la douleur. Juliette quand à elle survit à tous les assauts, toutes les situations, tous les libertins : elle traverse intact le château de Silling, jouissant de tout à chaque instant, même de la souffrance. Rien ne blesse son corps, et son âme résiste souplement et sans douleurs aux pires libertinages (les orifices sont aussi avilies que les préjugés, les sentiments). Elle passe. Elle est même partout célébrée. On lui organise les plus grandes fêtes, les plus larges orgies : elle ravage auprès de Clairwil des monastères entiers, épuisant jusqu’au dernier palefrenier. Lorsqu’elle doit quitter la France, elle part faire la tournée des villes italiennes, où elle parvint même à sermonner le pape, s’en faire fourrer puis le voler. Milan, Venise, Florence, Rome, Naples : le voyage en Italie de Juliette est salée. J’ai trop horreur de la religion pour ne pénétrer ne serait-ce qu’une église dit-elle : Sade aussi a écrit son voyage en Italie. Il décrit tout l’art religieux avec une précision et une fascination qui étonne. Il n’est pas Juliette. Quoique Juliette elle même change d’avis, et se décide à visiter St-Pierre de Rome, simplement excitée à l’idée de se faire prendre sur l’autel, avec une hostie, par le pape etc… La dimension parodique ne faiblit jamais.


Et bien de toutes les douleurs infligées, recherchées, voulues, désirées, décrites, subies, toutes les douleurs de toutes les machines infernales de ces histoires de Juliette, aucune n’est amoureuse. Chez Dante elle est partout, chez Sade nulle part : elle y est substituée. La mélancolie amoureuse est chez Sade “l’état le plus cruel qui se puisse imaginer dans le monde”. C’est Belmor qui le dit. On en parle pas. A la place on se fouette, on se flagelle, on se tue. On se fait des promesses de sang : des supplices métaphoriques. Et tous ces libertins crèvent – littéralement – d’aimer Juliette.

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