lundi 11 mars 2019

Histoire de Juliette ::: Sade (6)




Qu’il fasse beau, qu’il fasse laid, c’est mon habitude d’aller sur les cinq heures du soir me promener au Palais-Royal. C’est moi qu’on voit toujours seul, rêvant sur le banc d’Argenson. Je m’entretiens avec moi-même de politique, d’amour, de goût ou de philosophie ; j’abandonne mon esprit à tout son libertinage ; je le laisse maître de suivre la première idée sage ou folle qui se présente, comme on voit, dans l’allée de Foi, nos jeunes dissolus marcher sur les pas d’une courtisane à l’air éventé, au visage riant, à l’œil vif, au nez retroussé, quitter celle-ci pour une autre, les attaquant toutes et ne s’attachant à aucune. Mes pensées ce sont mes catins.
Le neveu de Rameau – Diderot

Si je veux peindre le printemps, il faut que je sois en hiver ; si je veux décrire un beau paysage, il faut que je sois dans des murs ; et j’ai dit cent fois que si j’étais mis à la Bastille, j’y ferais le tableau de la liberté.
Les Confessions, livre IV – Rousseau

– Êtes-vous mariée ?
– Non.
– Êtes-vous pucelle ?
– Non.
– Avez-vous été enculée ?
– Souvent.
– Foutue en bouche ?
– Souvent.
– Fouettée ?
– Quelquefois.
– Comment vous appelez-vous ?
– Juliette.
– Quel âge avez-vous ?
– Dix-huit ans.
Histoire de Juliette – Sade

L’incipit du Neveu de Rameau nous rend l’intégralité du sens du terme “libertinage”, qui n’est pas seulement de chair mais aussi d’esprit : mes pensées ce sont mes catins. Aux descriptions d’orgies conceptuelles répondent chez Sade les développements philosophiques les plus aberrants, main dans la main. Rappelons qu’ils sont opérés par des figures romanesques, de telle façon qu’ils ne peuvent être pris comme des énoncés d’une philosophie sadienne, mais comme les systèmes de Noirceuil, de Saint-Fond, de Minski etc… Ces systèmes sont suffisamment différents pour que les distinctions soient faites. De même Justine n’est pas Juliette. Cependant des parallélismes peuvent être retrouvés : d’abord d’usage. Les pensées sont bel et bien des putains, dont il s’agit de jouir et de traiter comme telles. “Philosopher” n’a pas d’autre fonction chez Sade, et cela nous pouvons en faire le centre de gravité d’une philosophie que nous pourrions directement définir comme sadienne, c’est à dire lui inputer.
On y jouit des choses de l’esprit de la même façon que les choses de la chair. En les traquant, les baisant les détruisant. On y fait grande consommation de chimères : grand cas est fait de l’idée de Dieu, et l’on prend plaisir à enfiler des hosties dans le cul. C’est le souci de profaner – l’hospitalité, la décence, l’amitié, l’amour, les liens filiaux etc… – qui exige d’abord que ces choses-là existent. Ici pointe le paradoxe de nos libertins : d’abord l’affirmation qu’il n’y a pas de crime possible, que le crime n’existe pas, qu’ils ne sont que préjugés, mais ensuite sa recherche la plus acharnée, ses montages les plus étonnants. Si le crime n’existait pas , comment notre libertin pourrait y jouir d’être par exemple adultère, sodomite et incestueux ? Qu’il puisse jouir de cette idée de commettre le crime est bien la preuve son existence. La transgression ne fonctionne qu’à ce prix, c’est à dire la reconnaissance de la vérité de ce que l’on dénonce comme chimérique : autrement elle serait indifférente. C’est ce qui menace nos libertins : la transgression est un mécanisme épuisable, et tous sont menacés d’impuissance. Ne croyant plus au mal, il devient impossible d’en jouir. Dés lors il devient nécessaire de corrompre autour de soi : de défaire les préjugés chez les autres, et de jouir de les voir devenir soi. C’est pourquoi les romans sadiens sont tous des romans d’apprentissage.

La Délbène était dans l’ivresse : il n’est point pour un esprit libertin, de plaisir plus vif que celui de faire des prosélytes. On jouit des principes que l’on inculque ; mille sentiments divers sont flattés, en voyant les autres se gangrener à la corruption qui nous mine.

La tirade s’achève par cette sentence :

Et ses caresses devenant plus ardentes, nous allumâmes bientôt le feu des passions au flambeau de la philosophie.

Ceci synthétise la conception que se fait Sade de la philosophie. La puissance satirique est indéniable. Ailleurs il est écrit à propos de l’infernale madame de Clairwil : “elle était fort instruite, singulièrement  ennemie des préjugés… déracinés par elle dés l’enfance : il était difficile à une femme de porter la philosophie plus loin.

Je disais donc que leurs jouissances étaient toutes cérébrales – dans ses montages, l’aspect strictement matériel, d’un sexe en pénétrant un autre – étant tenu pour absolument rien, c’est l’idée, c’est toujours l’idée (de se faire prendre par 200 hommes, de violer, d’amputer, de détruire puis d’être anéanti) qui fait la jouissance -, et que ce soit dans le chateau de Silling, dans le boudoir de Dolmancé, ou dans la France et l’Italie de Juliette, il fallait écrire, dire, s’arrêter pour décrire les jouissances, sans quoi elles ne valaient rien. La matière si elle n’est pas redoubler par la parole ne rend rien, encore un dilemme que nos libertins ne peuvent résoudre, avec au bout l’impasse de l’impuissance. Et pour nous lecteurs de rire beaucoup. Evidemment nous sommes modernes, et moi même déjà dans ma trente-septième année, et lisant l’Histoire de Juliette je suis déjà moins accessible aux outrances philosophiques de Sade, ce n’est pas moi lisant Nietzsche à quinze ans. Mais à rebours il reste fascinant de retrouver dans les discours de Clairwil, Saint-Fond ou Noirceuil déjà Nietzsche, Stirner, Genet tout entier, plus qu’entier.

Je redouble mes caresses à toute cette interessante famille, dans le sein de laquelle je viens apporter le meurtre ; ma fausseté est au comble, plus je trahis, et mieux je bande. Nous revenons, mais mon délire est tel que je ne puis rentrer chez moi sans prier Elvire de soulager l’état terrible dans lequel je suis. Nous nous enfonçons dans un taillis, je me trousse, j’écarte les cuisses… elle me branle…

Tout Genet en trois lignes. Genet n’est pourtant pas Sade : tout au plus le discours porté par l’un de ses personnages. Voici pour rétablir la hiérarchie.
Ils arrivent que ceux-ci ne parviennent pas à se mettre d’accord sur quelque point philosophique. C’est l’hilarante dispute entre Saint-Fond et Juliette. Il faut la raconter en détail (dans l’édition 10:18, celle à la photo de bigoudis, elle est cité dans le chapitrage sous le titre “Le dogme de l’enfer”.) Saint-Fond a une petite manie qu’il cache à ses co-partenaires de libertinage, une “faiblesse” :

– A quelque point que j’aie secoué le joug honteux de la religion, mes amies, il ne m’a jamais été possible de me défendre de l’espoir d’une autre vie. S’il est vrai, me dis-je, qu’il y ait des peines et des récompenses dans un autre monde, les victimes de ma scélératesse triompheront, elles seront heureuses. Cette idée me désespère ; mon extrême barbarie m’en fait un tourment : quand j’immole un objet, soit à mon ambition, soit à ma lubricité, je voudrais prolonger ses maux au-delà de l’immensité des siècles.

Un grand alchimiste, astrologue, alors lui raconta que pour empêché ses victimes d’atteindre le paradis,

il fallait, avec du sang tiré près du coeur, lui faire signer qu’elle donnait son âme au diable, lui enfoncer ensuite ce billet dans le trou du cul avec le vit, et lui imposer pendant ce temps la plus forte douleur qu’il soit en notre pouvoir de lui faire endurer. Jamais, avec ce moyen, m’assura mon ami, l’individu que vous détruisez n’entrera dans le ciel.

Clairwil s’offusque : comment Saint-Fond peut-il croire dans le dogme absurde de l’immortalité de l’âme, quand bien même ce serait pour jouir de l’idée de faire perpétuer la douleur de ses victimes par-delà la mort ? Elle l’enjoint à renoncer à cette fable : cette faiblesse est pourtant bien la seule qui semble lui permettre de jouir. Il faut prendre son aveu au sérieux, quand bien même le discours baigne dans une ironie toute involontaire – de sa part, mais pas celle de son créateur – : la non-existence de l’âme n’est pas démontrable, et à ce titre peut-être considéré comme un dogme. Et l’idée qu’il puisse exister une rétribution pour les bons lui est absolument insupportable : le voilà contraint à utiliser d’une magie tout à fait spécieuse, encore plus stupide que la religion.
Au fond de ce libertinage intellectuel, il n’y a néanmoins une philosophie. Un nom apparaît : celui de Spinoza. Spinoza est le philosophe de Juliette. “Nourris-toi sans cesse des grands principes de Spinoza” lui dit la Delbène, son premier mentor. Il est avec Machiavel le seul philosophe cité par Sade. Le système spinoziste forme le fondement de tout ce libertinage :

Mais si l’on voulait bien se persuader que ce système de la liberté est une chimère, et que nous sommes poussés à tout ce que nous faisons par une force plus puissante que nous…

De certaines dispositions de nos organes, le fluide serval plus ou moins irrité par la nature des atomes que nous respirons… par l’espèce ou la quant de particules nitreuses contenues dans les aliments que nous prenons, par le cours des humeurs, et par mille autres causes externes, déterminent l’homme au crime ou à la vertu.

Et nos libertins eux-mêmes sont simplement des spinozistes conséquents, pour lesquels, pris dans cette Nature divinisée, dont eux-mêmes ne sont que des éléments destinés à digérer et être digéré, pris dans son étau mécaniste, matérialisme stricte et athéisme conséquent, “s’efforçant de persévérer dans leur être” selon la définition du Cotanus spinoziste, et tourner vers une quête effrénée de la Joie, c’est à dire d’une plus grande puissance d’agir – toujours selon l’Ethique -. Dans cette Nature mauvaise, monde mauvais, Dieu mauvais, il y a des ogres, des vampires, des buveurs de sang.

C’est dans le mal qu’il a créé le monde, c’est par le mal qu’il le soutient ; c’est par le mal qu’il le perpétue, c’est imprégnée de mal que la créature doit exister ; c’est dans le sein du mal qu’elle retourne après son existence. L’âme de l’homme n’est que l’action du mal sur une matière déliée, et qui n’est susceptible d’être organisée que par lui : or, ce mode étant l’âme du Créateur comme il est celle de la créature, ainsi qu’il existait avant cette créature qui en est pétrie, il existera de même après elle. Tout doit être méchant, barbare, inhumain comme votre Dieu : voilà les vices que doit adopter celui qui veut lui plaire, sans néanmoins aucun espoir d’y réussir, car le mal qui nuit toujours, le mal, qui est l’essence de Dieu, ne saurait être susceptible d’amour ni de reconnaissance.

Nous sommes ici au coeur du système Saint-Fond : le déterminisme spinoziste d’une Nature mauvaise, créée par un Dieu mauvais, qui est lui-même cette nature, qui est entièrement matière. Ce système est assurément gnostique, enfin disons une gnose conséquente, qui se passe de la consolation très enfantine d’un Dieu là-bas, très loin, capable d’amour, mais absolument faible et impuissant. Ils ne font rien d’autres que de se déclarer absolument irresponsables. Ils sont par ailleurs complètement désespérés. Il n’y a là aucune liberté.
Leurs morales, si elles semblent s’être libérées de toutes entraves, ont en fait embrassé de nouvelles chaînes, celle d’un déterminisme implacable, qui n’est pas lui même exempt de tout dogme et de tout préjugé. Se libérant des chaînes morales du dogme de l’immortalité de l’âme, comprenant là qu’il ne s’agit que de contraintes chimériques – première étape dialectique -, il se voit néanmoins contraint de réinventer une magie afin d’apaiser sa colère à l’idée qu’il ne détient aucune preuve que le paradis n’existe pas effectivement, ce qui empêche son sadisme de se réjouir pleinement. La situation est proprement sans issue, tournant et retournant rationnellement leurs arguments ils en viennent à des apories, et c’est peut-être ce qui rapproche Sade de Kant, cette volonté de passer la raison à la critique, d’en révéler les faiblesses, chacun à leurs manières. Démontrant rationnellement que l’idée même de morale pratique n’avait aucun sens sans celle de l’immortalité de l’âme, Kant ruinait à jamais l’idée du bien, du moins l’adossait à jamais sur un édifice dont il ne pouvait ignorer la fragilité. Sade est ce monde-là, et lisant ces pages nous nous disons : ceci est le réel, c’est à dire le monde débarrassé de ses chimères, un monde entièrement désublimé, où la pulsion a repris son caractère entier, processus au décours duquel il ne reste plus que cela, le réel.

Noirceuil s’agenouilla devant le porteur et lui suça le vit ; les bourreaux se mirent à travailler l’enfant ; les suceuses pompèrent tour à tour le vit de Noirceuil, et on le foutit ; le sang de la victime coula bientôt sur le vit que suçait Noirceuil, qui, par ce moyen, avalait à la fois et du foutre et du sang. Les victimes passèrent, et cette fantaisie barbare coûta, comme vous le voyez, la vie à vingt enfants.

Ce réel reste une fantaisie, une idée, une expérience de pensée. Le réel en tant que tel n’existe pas, la matière est toujours traversée de chimères, qui bien qu’absolument immatérielles, parviennent à exercer sur celle-ci une influence que les libertins ne cessent de dénoncer. Mais c’est une régression vers l’animalité qui ne se jouit qu’en tant que régression, par des aller-retours permanents entre la condition d’homme qui est encore celle de Noirceuil et Saint-Fond, et l’animalité qu’ils désirent retrouver, et ce n’est toujours que dans ce chemin là que la jouissance s’opère, jamais purement du point de vue animal. A-t-on jamais vu des animaux raffiner leurs plaisirs ? Non ce sont des bêtes humaines qui agissent ici, ne se conduisant non pas à l’instinct mais selon une éthique morale, synthétisée ici par Belmor, “Jouissons : telle est la loi de la nature”, la raison au service d’une animalité abstraite, une soumission à la chair jusqu’au pathétique : Noirceuil est un homme malade. Il parvient même à susciter une forme de compassion.

Que de crimes me coûte ce vit ! Que d’exécrations je me suis permises pour lui faire perdre son sperme avec un peu plus de chaleur ! Il n’est aucun objet sur la terre que je ne sois prêt à lui sacrifier : c’est un dieu pour moi, qu’il soit le tien, Juliette ; adore-le, ce vit despote, encense-le, ce dieu superbe. Je voudrais l’exposer aux hommages du monde entier ; je voudrais qu’il y eût un homme, là, qui fît mourir, dans d’affreux supplices, tous ceux qui ne voudraient pas se courber devant lui… Si j’étais souverain, Juliette, je n’aurais pas de plus grand plaisir que celui de me faire suivre par des bourreaux, qui massacreraient, dans l’instant, tout ce qui me choqueraient mes regards… Je marcherais sur des cadavres, et je serai heureux ; je déchargerais dans le sang dont les flots couleraient à mes pieds.

“Je lève les yeux sur l’univers, je vois le mal, le désordre et le crime y règner partout en despotes.”


Quel est ce monde-là ? Un monde sans amour. L’amour est cette victime sans cesse immolée, amour de Dieu, amour filial, amour marital, tout ce qui pourra être possible. Ce qui rend d’autant plus troublant cet aveu de Noirceuil, déclaré en passant, comme lui ayant échappé, “Tu iras loin mon enfant…. Je t’aime, je veux te revoir.” Comment Juliette en effet survit-elle à la fréquentation de ces insignes libertins ? C’est que tous tombent amoureux d’elle, l’entretiennent à grand frais, l’épargnent des supplices, lui permettent de connaître tous les plaisirs, favorisent ses penchants. A elle ensuite de les trahir – elle ne comprend pas tout de suite le pouvoir qu’elle a sur eux -, ce que lui enseignera Clairwil, son amie. L’histoire de Juliette est une éducation à l’apathie, là où celle de Julie était une éducation sentimentale. Sade écrit contre le Rousseau de la Nouvelle-Héloïse, ou plutôt il écrit la rage de Rousseau même, celle qui envahit les derniers livres des Confessions, l’intégralité des Dialogues, et même encore la douce quiétude des rêveries du promeneur solitaire. Il écrit pour Saint-Preux trahi par Julie – toujours la Nouvelle Héloïse, dont il déclare son admiration dans ses “idées sur le roman” – de Rousseau trahi par madame de Houdetot, et lui même encore par Anne-Prospère, qui avait pourtant juré, “au marquis de Sade, mon amant, de n’être jamais qu’à lui…“. Trouvons ici encore, dans ces vers pour un projet de mausolée, quelque indication sur le coeur de Sade :

Ci-gît, immolé par l’amour,
Celui dont il fit sa victime.
On sut, en le privant du jour,
Sur lui seul venger tout le crime.

L’histoire de Juliette n’est-elle pas une satire de la Nouvelle Héloïse ? La vertueuse Julie devenant la vicieuse Juliette, sa douce amie Claire l’infernale Clairwil – Claire vile -, le généreux et pauvre Saint-Preux le richissime puissant et pervers Saint-Fond. Là où un homme se voit refuser un mariage d’amour par manque de noblesse, de richesse – l’expérience de Rousseau même, mais aussi celle de Sade, noble pauvre -, homme entièrement vouer à une femme, se faisant de la continence une vertu absolue, nous le retrouvons dans l’anti-monde sadien en ministre de France embastillant par plaisir, consommant les filles et se répandant jusqu’à la douleur. De quoi s’agit-il en défintive de se libérer ?

On appelle amour ce sentiment intérieur qui nous entraîne, pour ainsi dire comme malgré nous, vers un objet quelconque, qui nous fait vivement désirer de nous unir à lui… de nous en rapprocher sans cesse… qui nous flatte.. qui nous enivre quand nous réussissons à cette union, et qui nous désespère, quand quelques motifs étrangers viennent nous contraindre à briser cette union.

Ainsi commence le discours sur l’amour de Belmor devant la société du crime. L’amour, chaîne “la plus cruelle qui se puisse imaginer dans le monde”, “gouffre affreux de chagrins”. Belmor semble dévoiler ici la matrice originelle de la rage sadienne :
L’inconstance et le libertinage : voilà, mes frères, les deux contrepoisons de l’amour.

Le contenu de ce discours sur l’amour n’est pas différent de celui d’Ovide dans son Art d’aimer et surtout ses Remèdes à l’Amour. “Elle n’est unique dans son espèce : il peut en retrouver d’aussi bonnes, d’aussi complaisantes. Il vivait bien autrefois, avant de l’avoir connue : pourquoi ne vivrait-il pas de même après ?“. Remarquons la place toute particulière que prend ce discours dans l’ouvrage : il est prononcé par le président de la Société du Crime, face à l’assemblée de tous les plus redoutables libertins. Comment ces gens-là, engoncés dans les pires vices, pourraient-ils être sensibles à ces paroles trahissant une sentimentalité si blessée ? “Comment l’infidélité de cette femme pourrait-elle le troubler en quoi que ce pût être ? En prodiguant ses faveurs à un autre, enlève-t-elle quelque chose à son amant ? Il a eu son tour : de quoi se plaint-il ?“. Si vous voulez une image de l’amour, imaginez-vous une botte écrasant – pour l’éternité – le visage d’un homme.

Juliette n’a pas besoin d’écouter ce discours. Elle n’en a rien à foutre :
On nous envoya, dans la grande salle, quinze garçons de dix-huit à vingt-ans. Nous les rangeâmes en haie devant nous, et sur des canapés ; en face d’eux, nous nous placions, pour les défier, dans les plus lascives postures. Le moins fourni avec un engin de sept pouces de long sur cinq de tour, et le plus gros huit sur douze ; ils arrivaient à nous en raison du feu que nous leur inspirions. Clairwil les recevait et me les renvoyait : je les faisais couler sur mon sein, sur ma motte, sur mon visage et sur mes fesses ; au quatrième, je me sentis des démangeaisons si violentes autour de l’anus, que je me mis à présenter le derrière à tous ceux qui sortaient du vagin de Clairwil ; ils se préparaient dans son con, et venaient décharger dans mon cul ; ils redoublèrent mais sans nous rassasier. Rien n’est tel que le tempérament d’une femme quand il est excité, c’est un volcan que l’on enflamme en voulant l’apaiser. Nous redemandâmes des hommes ; on nous en envoya dix-huit de vingt à vingt-cinq ans.


Juliette, accompagnée de sa copine Clairwil, s’éclate en baisant : sa sexualité est vorace et joyeuse, elle défie l’imagination et toute représentation. Cela ne devait pas effrayer Jess Franco. En longues bottes de cuir, visage mutin, nous voyons la sublime Soleda Miranda, dans une image extraite de son film “Eugénie de Sade”, adaptation d’Eugénie de Franval, ou l’histoire d’un homme séduisant sa fille dés le plus jeune âge pour s’y unir par un inceste absolu et autistique. Soledad Miranda est alors dans sa dernière année : elle tourne ensuite le sublime Vampyros Lesbos, puis Crimes dans l’extase. Son dernier film – inachevé – est une adaptation de Juliette : elle meurt d’un accident de voiture à 27 ans d’un accident de voiture. Jess Franco fera une nouvelle adaptation de Juliette, avec cette fois-ci Lina Romay dans le rôle principale, sous le titre Julietta 69. Le film fut refusé par les distributeurs en raison de son contenu trop sombre, il y serait question d’une femme suçant un pendu, ou encore d’un suicide d’une balle dans le vagin. La pellicule tombe entre les mains de distributeurs italiens qui en confient la réédition aux ciseaux de Joe d’Amato. Il conserve la moitié du film et remonte l’autre avec des images issues de Midnight Party et Shining Sex. L’ensemble est intégralement redoublé avec de nouveau dialogues, et la musique remplacée par des morceaux de la bande son de Black Emmanuelle. La confusion grandit encore avec la mention d’Alice Arno comme actrice principale, interprète du Justine de Sade de Claude Pierson, remake de Marquis de Sade’s Justine du vrai Jess Franco -avec Kinski dans le rôle de Sade-. Le film parut sous le titre de Justine aka La suceuse.

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