lundi 11 mars 2019

Sex and Dying in High Society ::: La Vienne rêvée (1)

A Vienne, cet hiver, j'ai continuellement vécu dans un rêve.
Voyage en Orient, Nerval



Débutons par quelque base solide, par exemple par cet extrait du voyage en Orient de Nerval, décrivant Vienne à un ami :

Cette atmosphère de beauté, de grâce, d’amour, a quelque chose d’enivrant : on perd la tête, on soupire, on est amoureux fou, non d’une, mais de toutes ces femmes, à la fois. L’odor di femina est partout dans l’air, et on l’aspire de loin comme Don Juan.

De là comment il va suivre des femmes dans la rue jusque chez elle, complètement excité, s'attirant les grâces de quelques maîtresses, puis soupirant après une autre un peu plus sévère, sans la nommer bien sûr en bon troubadour courtois. Le canevas habituel. Moi même marchant à sa suite dans Vienne je n'en voyais aucune, si ce n'est suspendu aux façades des immeubles anciens, surmontant un porche, soutenant un balcon : seins nus. Des femmes de pierres. Suspendues de part les rues, ignorantes de leurs nudités, suspendues encore dans les musées, amollies dans toutes sortes de poses languides, assises avachies, allongées, renversées. Il y a une Cléopâtre nue d'un type très européen, nue sur une chaise en rotin, le serpent courant le long de se bras, s'abandonnant à un sorte de suicide passif, ne faisant rien pour ne pas se laisser mourir. Une autre s'apprêtant à être violé, il a déjà la main dans sa cuisse. Rare celles debout : une Aphrodite de pierre du Kunsthistoriche museum, sans bras et sans tête, tétons pointants. Et encore cette inventaire rapide élude le tardif décadent Viennois, la Danaé de Klimt cuisse ouverte pour recevoir la pluie d'or de Zeus son amant. D'autres femmes encore de Schiele, maladivement lubriques. Du moins celle-là Nerval ne pouvait les voir.

A la lecture du Voyage il m'était venu à l'idée que Nerval avait fini par confondre l'Orient - dont Vienne est la porte, puisque la Sublime porte est venu jusqu'à elle, lui laissant au ressac son café sublime -, Isis - et en gros toutes ses aspirations spirituelles - et la chatte. Partout où il va il va cherchant la femme et lorsqu'il traîne en Seine-et-Marne ou dans l'Oise, c'est encore obsédé par ses figures féminines. 

Est-ce inspiré par l'opéra de Mozart Don Giovanni, créé dans cette ville, qu'il s'autorisa à suivre les femmes ? "Vous en remarquez une, vous la suivez ; alors elle fait les coudes et les zigzags les plus incroyables de rues en rues. Puis, choisissez un endroit un peu désert pour l'aborder, et jamais elle ne refusera de répondre. Cela est connu de tous. Une Viennoise n'éconduit personne."
Un temps j'avais pensé aller à Naples, visiter le Vésuve mais aussi ce vers des Chimères, "Rends moi le Pausilippe et la mer d'Italie.". Mais l'affaire chez Nerval est si mâtiné de pulsion de mort - c'est raconté dans Octavie - que je préférai renoncer. Et puis il n'y avait pas de piscine intérieure pour les enfants.

J'avais cherché un livre à emmener pour me guider dans la ville. Evidemment mon premier choix se porta sur Nerval, un français, puisque je l'avais déjà suivi dans pas mal d'endroits au gré de ses promenades et souvenirs (de Saint-Germain à Meaux...). Je fus assez vite déçu, ces pages ne recelant aucune piste topographique. Il y est bien question d'un petit logement à Leopolstadt, de la porte de Carinthie, mais c'est à peu près tout. Revenu à Paris je me jetai sur mes Musil, mes Schnitzler sans  plus de succès. L'homme sans qualité présente une ville absolument générique, tout juste y est-il question d'avenue, d'appartements, de maison de banlieue. Concernant l'incident inaugural, tout juste apprend-on que "La rue dans laquelle ce petit accident s'était produit était une de ces longues artères sinueuses qui, partant du centre de la ville comme les rayons d'une roue, traversent les quartiers extérieurs et débouchent dans la banlieue." La nouvelle rêvée de Schnitzler ne renseigne pas plus. Je cherchai la maison de la partouze : en voici les quelques indications. "Ils traversèrent ainsi la rue Alser, roulèrent le long de petites rues désertes, s'engagèrent sous un pont de chemin de fer, et gagnèrent les faubourgs... La route montait doucement, bordée de modestes villas, et Florestan crut bien la reconnaître. Il était quelques fois venu se promener à pied de ce côté-là. Ils devaient gravir la Galinzinberg." Nous pouvons alors imaginer que depuis la Alser Strasse la voiture gagner Ottakringer Strasse - qui est aussi une célèbre bière viennoise - et donc franchissant ce pont de chemin de fer là :


avant d'entreprendre l'ascension de la Galinzinberg Str... Pas de quoi rêver. 

Nerval évacuait la question de la topographie viennoise en un court paragraphe : "Le premier aspect de Vienne n'a rien que de très vulgaire. On traverse de longs faubourgs aux maisons uniformes; puis au milieu d'une ceinture de promenades, derrière une enceinte de fossés et de murailles, on rencontre enfin la ville, grande tout au plus comme un quartier de Paris... Luxe inouï dans a ville centrale et pauvreté dans les quartiers qui l'entourent, voilà Vienne au premier coup d'oeil." Un centre et une périphérie : les parisiens ne seront pas dépaysés.

Il reste que la ville réelle, tout comme cette ville rêvée par les poètes est extraordinairement "générique", comme standardisée autour de trois ou quatre patterns. Il y a bien ce Danube qui pourrait venir là porter quelque caractère, mais il est comme excentrée en banlieue, et le seul canal qui passe dans la ville est celui de cette rivière qui lui donna son nom. Un petit entrefilet d'eau pisseuse alimentée par les égouts et que nous croisions sitôt la gare Wien Mitte quittée pour rejoindre notre hôtel situé à l'est du Ring. Wien Mitte : ce nom de gare même est celui de la ville moyenne. Ce Mitte n'a assurément pas le charme du nom de Bruxelles-Midi par exemple, ou ne serait-ce que de n'importe quelle gare baptisée d'un point cardinal pour se projeter, gare de l'Est, gare du Nord. Mitte. Le centre. Le milieu. 

Partout il y a ces hauts édifices de pierres marronnasses ou grises, ces rues impeccables aux solides trottoirs, ces palais et musées présentant tous le même caractère et si on s'élève au-dessus de la ville le regard n'est pas plus orienté, retrouvant ça et là les mêmes flèches d'églises, ou des quartiers de tours et de bureaux à l'horizon. Le café viennois lui-même, devenu un type de café, un concept auquel Starbucks doit tout. Luxe et uniformité. 

"Rien n'est triste aussi comme d'être forcé de quitter, le soir, le centre ardent et éclairé, et de traverser encore, pour regagner les faubourgs, ces longues promenades, avec leurs allées de lanternes qui s'entrecroisent jusqu'à l'horizon : les peupliers frissonnent sous un vent continuel ; on a toujours à traverser quelque rivière ou quelque canal aux eaux noires et le son lugubre des horloges avertit seul de tous côtés qu'on est au milieu d'une ville."(Nerval, Voyage d'Orient) Mais n'y a-t-il pas des bals, des théâtres, des opéras, des jeunes femmes ? Face à ce quadrillage gris et sinistre, l'imaginaire se doit d'être partout. Il doit être étonnant de vivre et de rêver à Vienne. Rêver de lieux tout en étant incapable de s'y repérer, comme ce Florestan en errance dans la ville, cherchant à rétablir à postériori la topographie de sa dérive. Rêver à Paris implique cette commodité que la ville présente de telles différences de caractères qu'elle se signale ainsi, et guide dans le sommeil. Rêver à Vienne ? J'imagine un cauchemar de rues silencieuses - le centre ville y est absolument muet, sans autre circulation que de rares calèches à touriste -, un dédale de rues grises, le bruit des sabots d'un cheval dans le silence. Un canal aux eaux sombres : bon.

Les peintres peignent les belles femmes pour avoir le loisir - et le donner à tous - de pouvoir les contempler longuement. Ils nous en laissent l'image, tandis qu'ils baisent le modèle. Je contemplai longuement, enfin disons plus longuement que je ne me le serai autoriser à faire d'une belle femme croisée dans la rue - le visage de la Judith de Klimt et remarquai pour la première fois en bas à droite du tableau, à moitié hors-champ, ni dedans ni dehors, ni cadré ni occulté, juste rien à foutre de cette tête, celle d'Holopherne. La femme dangereuse, la femme vénéneuse et séductrice, un grand classique biblique. Peut-être aussi un message de prévention sur l'alcoolisme, car c'est ainsi que Judith triompha d'Holopherne. Et plus sûrement encore le topos viennois absolu, celle de l'intrication entre la mort et la sexualité. Je crois qu'il ne fut jamais dit autre chose de Vienne, et que cela se dit rarement d'autres villes. Par exemple pas de Bruxelles. 

Sitôt arrivé à Vienne nous visitions la crypte des Capucins, intrigué par ce nom qui était aussi celui du dernier roman de Joseph Roth (pour ma part). Une petite église sans prétention - mais qui a probablement sa riche histoire -, dotée d'une cave où est entreposée toute la monarchie austro-hongroise. Et là c'est le délire gthique absolu, la succession de tombeaux de bronze sculptés, de plus en plus gros et plus baroque à mesure que l'on s'enfonce dans l'obscurité, angelots noirs, paysages sculptés, crânes protubérants, profusion de signes de morts, jusqu'à l'apothéose Marie-Thérèse qui se commanda un double tombeau pour elle et son François Ier, déluge de fer, Alien de métal évoquant une sorte de gros panzer. Passé cet apogée, les prétentions se calment - elle était indépassable -, le bois, la simplicité reprenant leurs droits. Zita semble la dernière à y avoir été inhumé. Tout l'empire était donc là, et Vienne pourrait se résumer à cela. Les Hasbourgs à la cave et dehors une petit DRH d'extrême droite pour diriger le pays.

Le soir dans la rue, nous rendant au café Hegel, juste pour la blague - et bien que Hegel n'y ai jamais mis les pieds -, je croisai dans la rue du même nom cette plaque qui m'en appris beaucoup sur la ville : "Kurt Gödel 1906-1978 haute hier seine letzen wohnsitz vom 9.11.1939 bis zum 10.1.1940 bevor er Wien für immer verliess." Voilà donc une plaque honorant un immeuble où Gödel a passé les deux derniers mois de sa vie viennoise. Là il était bien sûr fait allusion à l'arrivée des nazis et à la fuite de tout ce que Vienne comptait d'intelligence. Ailleurs je croisai la Sterbe-haus de Schubert, en face de celle de Salieri, puis celle de Mozart - toujours annoncé par une plaque dédiée, cela semblait être la véritable façon de s'orienter dans la ville, sa vraie topographie - sur la Schwarztspanier Str  la Sterbe-haus de Beethoven qui est celle-ci redoublé par celle d'Otto Weininger venu se suicider là où était mort son idole. Il y a encore la Sterbe Haus de Joseph Roth et bien sûr la letzen Wohnsitz de Freud, au 19 Berg Gasse, adresse de son bureau et appartement et où j'emmenai toute la famille pour venir y découvrir une porte close. Le musée Freud y avait été déménagé en attendant réfection au 13 Berg Gasse, c'est à dire dans des lieux qu'il n'avait absolument pas hanté, mais où avait donc été disposé pour l'occasion une pipe et un chapeau sous des cloches en verres. Si on ne peut même plus visiter les fantômes...

De certains Vienne avait conservé les cadavres et même les derniers appartements pour s'en faire des petits musées. Mais il y a aussi tous ceux qui la fuir. Freud donc, persécuté, Gödel, persécuté. Wittgenstein, qui ne pu rentrer. Zweig qui se suicida lors de son exil, tout comme Benjamin qui lui n'était pas viennois. Musil dont les oeuvres furent interdites, qui mourut en exil lui aussi, en 42, en Suisse. Schonberg avait déjà fuit depuis 33, à Los Angeles. Herman Broch dans le Connecticut. Kokoschka à Montreux. Joseph Roth après 6 ans d'exil meurt à Paris en 39. Billy Wilder. Pendant ce temps-là Richard Strauss donnait le Rosenkavalier à l'opéra de Vienne et Sartre après avoir publié l'être et le néant - sorte d'adaptation junior de Sein und Zeit - faisait des piges chez Radio Vichy.
L'Anschluss plaçait Vienne sous l'éteignoir et toute l'intelligence européenne allait traverser pour de bon l'Atlantique. Un nouvel âge d'or allait débuter, là-bas. A Vienne restait les rues mortes et ses plaques célébrant ses Sterbe-Haus, ses cryptes baroques et beaucoup de rage chez ceux nés trop tard pour la fuir et qui allait passer leur vie à haïr cette ville (Bernhard par exemple).

Le Français peut encore se plaire à croire que sa langue, sa ville, son pays sont choses vivantes - son adoration pour Michel Houellebecq devrait néanmoins le faire tiquer -. C'est beaucoup plus difficile pour un Viennois. Moi-même lisant les plaques de ces Sterbe-Haus je comprenais pour la première fois peut-être que ce continent était mort.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

L'amour amer ::: Trois romans de Tristan

  Une voix lointaine émergeant du bruissement des âges, celle de Thomas chantant le Roman de Tristan  : « … su le secret... s'en aperçoi...