Ni la vie ni les oeuvres de Sade ne nous permettent de juger l’homme. Sa vie nous est énigmatique, et ses oeuvres à peu près indécidables. Commençons par la vie, un tiers de celle-ci consacrée à la prison, une mauvaise réputation, deux ou trois affaires nébuleuses dont la plus grave semblant être celle de Lacoste – des petites filles, un château désormais résidence secondaire de Pierre Cardin, dans le Vaucluse -, le Sade délégué à la convention, section des piques auprès de Robespierre, Sade ruiné après les confiscations révolutionnaires alors Sade pornographe, puis Sade 17 ans chez les fous, animant un théâtre dans Charenton devant un public d’aliénés. Condamné à la guillotine en 72 pour empoisonnement et sodomie, condamné à la guillotine en 94 pour hérésie révolutionnaire, enfermé sous tous les régimes : il fait l’unanimité contre lui. Si tant qu’il fut un authentique criminel, celui-ci aura constamment été empêché. Il semble aussi avoir méthodiquement saboté sa réinsertion. Enfermé après l’affaire du château de Lacoste, il relate une longue partie fine – 120 jours – dans un autre château, imaginaire celui-ci, le château de Silling. “Il est d’autres fictions purement oiseuses, telles que sont la plupart des contes et des romans qui, sans renfermer aucune instruction véritable, n’ont pour objet que l’amusement (1) ” nous dit Rousseau. Purement oiseuse, les 120 jours le sont, ils sont les jours et les nuits de Sade en étalon fougueux cloitré à l’écurie, tel qu’il se décrit à Mme de Montreuil, sa belle-mère. C’est elle qui a demandé sa lettre de cachet pour l’enfermer. Lorsqu’elle sera sur les listes pour la guillotine, Sade commettra un acte éminemment moral, il l’en rayera. “J’ai fait passer, pendant ma présidence, les Montreuil à une liste épuratoire. Si j’avais dit un mot, ils étaient malmenés. Je me suis tu ; voilà comme je me venge », écrit-il à Gaufridy le 3 août 1793. Les 120 jours sont une oeuvre indécidable, une encyclopédie du mal, entièrement dédié à Mme de Montreuil, tous les supplices qu’il comptait lui infliger, “pour lui avoir fait perdre les plus belles années de sa vie (2)”. Absolument oiseuse, mais pas spécialement amusante. Construit sous le double régime de l’impuissance – le corps empêché – et la masturbation, les sens s’affaiblissent, il faut augmenter l’intensité. Le livre est inachevé, soit qu’il ne l’ait pas fini – le manuscrit lui a été volé à la prise de la Bastille, ce qui marque le jour d’un très étonnant symbole, celui du jour où le manuscrit des 120 jours ont été volé et par la même rendu puis diffusé au monde – soit qu’il n’y puisse y en avoir de fin. Et pourquoi ne l’a-t-il pas fini ? Par ennui, par lassitude, ou pour cause de prise de la Bastille ? Il avait tout de même 13 ans pour l’écrire. Encore un indécidable. Les 120 jours sont un livre absolument dégueulasse, mais présentent un caractère incontestable de réussite : nulle n’est parvenu depuis à surenchérir dessus. Du moins littérairement bien sûr, puisqu’il a pu être dit que le 20ième siècle avait été le siècle de Sade, comme si la Bastille une fois rompue avait libéré de son sein, et du crâne même de Sade, avec laquelle elle se confond selon la notable composition de Man Ray, les 120 jours. L’ombre de Sade était sur le siècle. Les quelques horreurs qui ont depuis pu être écrites sont si pâles comparés à celles décrites par Sade. Le mal était un sujet épuisé. Il restait à le penser.
Des quelques succès que nous pouvons reconnaître à Sade, il est celui d’avoir profané à jamais les noms de Justine et de Juliette, ainsi que celui d’Eugénie, quoique dans une moindre mesure. Elles sont des femmes idées, des figures, trois coups de crayons.
Eugénie est une jeune fille de 15 ans, son appétence au libertinage est terrifiante. Sade ne cherche pas la vraisemblance, il a évacué toute psychologie. Il reste un théâtre de pantins. La Philosophie dans le Boudoir est une pièce de théâtre dans laquelle fut glissé un tract révolutionnaire particulièrement glaçant. C’est la plus drôle de ses oeuvres, et peut-être l’exposé le plus systématique de sa pensée. Mais s’agit-il seulement de la sienne ? C’est un livre sans narrateur, sans énonciateur. Y est-il la jeune fille ? La victime ou le bourreau (l’exposé de sa vie pourrait nous donner une partie de la réponse) ? Y est-il le pédagogue Dolmancé ? Il y a-t-il ici seulement une pensée que nous pourrions lui attribuer, ou s’agit-il seulement d’une expérience de pensée, tout comme le furent les 120 jours ? Sade organise des livres dispositifs, il les arrange puis les mène à leurs termes. Justine est celui de l’innocence bafouée – il sait ce qu’est l’innocence, nous le savons à ce livre même -, Juliette celui de la perversion absolue. La philosophie dans le boudoir est un dialogue socratique à l’envers, c’est l’anti-Gorgias. Calliclès prend le pouvoir, “La philosophie est une ruine pour l’homme”.
Calliclès : – Oui, mais surtout ce dont je parle, c’est de vivre dans la jouissance, d’éprouver toutes les formes de désirs et de les assouvir – voilà, c’est cela la vie heureuse !
Mais à la différence de Calliclès, qui refusait tout dialogue socratique au prétexte que la philosophie est un babillage d’enfant, lui préférant la violence, Dolmancé use quand à lui toutes les rhétoriques de la raison pour convaincre Eugénie, qui n’avait pas besoin de tout ça pour être convaincu. Il conjugue à la fois le raison et la praxis, il convainc Eugénie au moment même où il l’encule, il la convainc pvrcequ’il l’encule. Il argumente sur la vie bonne – celle pleine de jouissance – et fonde sur cette philosophie morale une philosophie politique. La raison, les lumières avaient subverti la monarchie de droit divin, lui vient subvertir la raison, la forçant à rendre gorge, à faire appel au mythe d’une rétribution surnaturelle de la vie juste, tout comme furent contraint de le faire Socrate face à Calliclès, Thomas d’Aquin face aux gentils, Rousseau face à ses persécuteurs, – “Non, de vaines argumentations ne détruiront jamais la convenance que j’aperçois entre ma nature immortelle et la constitution de ce monde et l’ordre physique que j’y vois règner. (3)” Kant même pour établir sa loi morale. Sans l’immortalité de l’âme elle s’effondre. C’est déjà le mythe que Socrate oppose à Calliclès : “C’est Radhamante qui jugera les hommes en provenance d’Asie, tandis qu’Eaque sera le juge de ceux qui viennent d’Europe”. Voilà ce que j’ai entendu dire précise-t-il. Un ragot pas plus, un murmure. La mort n’est rien d’autre que la séparation de l’âme et du corps, et l’un et l’autre reste dans l’état où ils étaient lorsqu’ils sont séparés. Rien de plus qu’une histoire.
Calliclès : – Certes ce sont les faibles, la masse des gens, qui établissent les lois, j’en suis sûr (…). Ils veulent faire peur aux hommes plus forts qu’eux et qui peuvent leur être supérieurs. C’est pour empêcher que ces hommes ne leur soient supérieurs qu’ils disent qu’il est vilain, qu’il est injuste, d’avoir plus que les autres et que l’injustice consiste seulement à vouloir avoir plus. C’est ce qui plaît aux faibles, c’est d’avoir l’air égaux à de tels hommes, alors qu’ils leur sont inférieurs.
Nietzsche ne répète pas autre chose que Dolmancé qui lui-même ne faisant que répéter Calliclès : ni la philosophie morale ni la philosophie politique n’ont fait un quelconque progrès en 2000 ans. Et lorsque Rousseau fit l’hypothèse d’une bonne nature de l’homme, pour sortir de la nécessité Hobbesienne du Leviathan, Sade se fit son agent provocateur, en postulant non pas le mal mais l’amoralité princeps de l’homme, l’équivalence de toute morale, et comme nature sa quête de plaisirs. Que faire de cela ?
Ouvrez ce cul sublime à mon ardeur impure
Alexandrin de toute beauté, parodie racinienne, et maintenant faîtes interpréter le rôle de Dolmancé par DSK : la dimension parodique éclate. Puis aussitôt une voile sombre se pose à nouveau. Nous ne savons jamais s’il s’agit d’une farce ou du programme des khmers rouges. La drôlerie est bien présente et les sarcasmes contre la vie de Jésus réjouissants : “...l’horrible Dieu que vous prêchez, il n’a qu’un fils, un fils unique qu’il possède de je ne sais quel commerce, car comme l’homme fout, il a voulu que son dieu foutît également… dans un souper d’ivrognes, en effet, le fourbe change, à ce qu’on dit, l’eau en vin… Un de ses camarades fait le mort, notre imposteur le ressuscite. Il se transporte sur une montagne, et là, seulement devant deux ou trois de ses amis, il fait un tour de passe-passe dont rougirait le plus mauvais bateleur de nos jours.” L’érotisme est présent, il est froid, dénué de toute lubricité. Les didascalies extraordinairement sèche – ex : le tableau se met en place -, les propos des personnages plutôt simple – ah foutre Dieu je jouis je meurs -, l’ensemble parfaitement grotesque et couvrant une pornographie qui même hors cruauté est beaucoup plus large que celle auquel est habitué l’hétérosexuel moderne. S’il y retrouvera ses doubles pénétrations, ses éjaculations faciales et beaucoup de sodomie, il sera peut-être perturbé fantasmatiquement par une certaine interchangeabilité des sexes. Admirez le redoutable sens de la classification de pornHub, avec le porno gay bien distinct. Sade lui mixe toutes les catégories, sous sa plume les chairs s’indifférencient, jusqu’au sang. Seul il ménage une gradation des effets, des pratiques. Un tableau lasse aussitôt accompli : c’est la vérité de l’érotique.
Où nous mène cette gradation de l’intensité érotique, à quoi conduit le libertinage, à quoi conduit même la liberté absolue ? A la torture, au meurtre. Voilà toute l’instruction que nous prodigue Sade : tout homme est un tyran quand il bande, le terme de cette domination est l’annihilation de l’autre en tant qu’objet de jouissance, dialectique du maître et de l’esclave, du bourreau et de sa victime – consentante ou non -.
1. Les rêveries du promeneur solitaire, quatrième promenade
2 . « Depuis que je ne puis plus lire ni écrire, voilà le cent onzième supplice que j’invente pour elle. Ce matin, je la voyais écorchée vive, traînée sur des chardons et jetée ensuite dans une cuve de vinaigre. Et je lui disais : exécrable créature, voilà, pour avoir vendu ton gendre à des bourreaux ! Voilà, pour avoir ruiné et déshonoré ton gendre ! Voilà, pour lui avoir fait perdre les plus belles années de sa vie, quand il ne tenait qu’à toi de le sauver après son jugement! » Lettre à Madame de Sade de février 1783
3. Les rêveries du promeneur solitaire, troisième promenade

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