dimanche 10 mars 2019

La quête du Saint-Graal



Un terrible malheur s'est abattu sur Camaalot : la cour du roi Arthur s'est faite évangéliser. Les dragons, les dames à sauver, les exploits chevaleresques : c'est terminé. Désormais ils passent leurs journées à la messe. « La veille de la Pentecôte, à l'heure de none, les compagnons de la Table Ronde, réunis à Camaalot, allaient se mettre à table après avoir assisté à l'office, lorsqu'une demoiselle d'une grande beauté entra à cheval dans la salle ». C'est la première phrase. Ils sont à table. Ils sortent de l'église. Une dame arrive. Elle dit à Lancelot, « Viens à l'abbaye ». Ils s'y rendent, Lancelot adoube chevalier Galaad. Puis s'en retourne, mais le roi est absent : « le roi était allé à l'église pour assister à la messe ». Encore ? Les Monty Python n'eurent que peu d'effort à faire pour parodier cette quête du Graal : ils sont déjà ridicules. Des acharnés de la bigoterie. Ne cherchons pas plus loin la cause de la mélancolie d'Arthur : ses chevaliers sont devenus ennuyeux. Gauvain qui moulinait de l'exploit, semble se poser des questions sur l'utilité de sa démarche, il pense Sisyphe et le rocher. Lancelot c'est encore pire, il commence à avoir des remords pour Guenièvre. Lui le champion de l'amour courtois apprend la honte. Quand à Perceval, la dernière recrue, il n'était déjà pas bien malin. Son innocence, qui confine à l'arriération mentale, avait son potentiel comique. Mais depuis qu'il a croisé le Graal, il se pose des questions métaphysiques. Digne représentant de la riche descendance du mariage de la stupidité à la théologie, nous pourrions le suspecter d'être la cause du changement d'ambiance à la cour. Mais le pire de tous, c'est le petit dernier : Galaad. Le plus beau, le plus pur, le plus chaste, le plus parfait des chevaliers. Une véritable machine de guerre : aucun vice n'a de prise sur lui, aucun chevalier ne lui résiste. Avec lui, pas de suspens. Ni serpent ni femme ne saurait constituer obstacle. Serpent ou femme, la zoologie de l'époque hésite à les distinguer. Il est le plus pénible de tous.

Massacreurs, adultérins, débiles mentaux : tous veulent voir le Graal. Personne ne sait ce que c'est : mais ils en font le serment. Tous s'imaginent que le Graal est la solution à tous leurs problèmes. Ils semblent au bout du rouleau. En vérité ils s'ennuient terriblement. Une période s'achève : « Le roi se tut alors et s'absorba dans ses pensées tandis que les larmes lui coulaient tout le long visage. » Ils vont tous se séparer : « Les meilleurs de ses chevaliers vont partir en si grand nombre que ceux qui resteront seront de peu de poids. ». Le roi Arthur dit aussi ceci, qu'ils nous faudra garder en mémoire : «  - Encore suis-je moins affligé par leur départ que par le vôtre et celui de Lancelot, car je vous ai aimés de tout l'amour qu'un homme peut porter à un autre ». C'était le bon vieux temps. La nuit passe. « Au matin, dés que le jour parut, ils prirent leurs armes et allèrent entendre la messe dans une chapelle du château. » Quelle horreur. « Ils quittèrent le château, se séparèrent comme ils l'avaient décidé, et chacun de son côté pénétra dans la forêt là où elle lui semblait la plus épaisse, sans chemin ni sentier. »

La pute

Une bande d'amis vivent une série "d'aventures", dans des forêts, avec des chevaliers. Ils se brisent les lances les uns contre les autres. L'homosexualité semble omniprésente, d'autant plus que les chevaliers que nous suivons, n'ont, hormis Lancelot, aucune liaison connue. Perceval est vierge, tout comme Galaad. Quand à Bohort, s'il ne l'est plus, il est désormais chaste, il en a fait le voeu. Ils sont beaux. « Votre père est Lancelot du Lac, le plus beau, le meilleur et le plus gracieux des chevaliers » : c'est que la reine dit à Galaad. Lui même est pas mal. « Lancelot regarde le jeune homme. Il voit en lui une telle beauté virile qu'il pense n'en avoir jamais vu de comparable chez un être de cet âge. » Battre un chevalier, c'est asseoir sa domination virile sur lui. Tandis qu'être soumis par un chevalier, c'est rencontrer un être de plus haute valeur que soi, ce qui est un honneur. Par contre on ne joute pas contre une femme. Dans la Quête du Graal, elle ne distribue pas les aventures comme chez Chrétien de Troyes  : récupérer un cheval, venger un honneur. Tout cela devient annexe à la véritable quête. Le Graal se substitue à l'amour courtois. Quelle rôle reste-t-il à la femme ? Celle de la tentatrice. La même mésaventure arrive aux trois qui parviendront au bout de la quête, et que nous avons déjà cités comme étant les trois vierges et chastes. La tentatrice utilise le langage de l'amour courtois : « - Perceval, sachez que je ne céderai pas à votre volonté si vous me promettez d'être à moi désormais, de m'aider contre tous et de vous en tenir à mes ordres. » Il s'agit là d'un contrat courtois tout ce qu'il y a de plus banal, et auquel aurait répondu Perceval avec l'empressement qui prévaut. Elle lui a fait monter une tente, donner du vin. « Perceval boit tant de vin qu'il est tout échauffé. Il regarde la demoiselle qui lui paraît si belle qu'il pense n'avoir jamais vu de beauté comparable à la sienne. Sa parure, ses douces paroles le charment et lui plaisent tant qu'il s'enflamme plus qu'il n'aurait dû. » Nous avons là une boisson – un philtre -, un lit, une jeune femme. Ils se couchent. Et que croyez vous que fait Perceval ? « Il aperçut une croix vermeille gravée sur le pommeau. Aussitôt il revint à la raison, et levant la main, il fit le signe de croix sur son front. Au même moment, la tente se renversa, une fumée et un nuage enveloppèrent, si épais qu'il n'y vit plus goutte, et une telle puanteur se répandit de tous côtés qu'il se crut en enfer. » Véritablement l'anti-Tristan : la puissance du philtre déjoué par la croix, la Folie Tristan déjouée d'un signe de main. L'amour courtois versé en enfer.

Chaque péripétie étant commentée, surgit un ermite expliquant – l'exégèse religieuse aspire partout la geste chevaleresque : « Cette demoiselle à qui tu as parlé est l'ennemi, le maître de l'enfer, celui qui a pouvoir sur tous les autres ». Hybride du serpent et d'Eve, le diable a visage de femme. Il enchaîne sur un commentaire de la genèse : « A la fin, il se lia avec la femme d'Adam, la première femme de la race humaine, et alluma en elle la convoitise ». Surement faut-il entendre « lier » dans sa signification la plus élémentaire. Serpent et femme sont même engeance, rampant mêlé pour détourner les « chevaliers de Jésus-Christ ». Perceval s'en sort bien. Ce n'est pas le cas de Lancelot. Lancelot est le chevalier courtois par excellence : pour cela même il sera repoussé par le Graal. Il est celui qui aime la Reine Guenièvre, épouse du Roi Arthur, et pour laquelle il a subi les pires avanies, notamment conté dans l'épisode du chevalier à la charrette. Dans le but de sauver sa dame, il accepte de monter dans une charrette de condamné, mené par un bouvier. Sacrifice social, cette humilité lui est dictée par son amour pour elle. Il ne s'agit cependant pas d'une humilité chrétienne : elle est selon les normes nouvelles, inspirée par la luxure et le péché. C'est la bassesse qui inspira Lancelot : et c'est un écuyer qui le tance, lorsque face au Graal, Lancelot reste paralysé. « Ce n'est pas étonnant si cela vous afflige, car vous avez démontré que vous n'étiez ni un homme de bien, ni un vrai chevalier, mais un être déloyal et impie. » L’écuyer poursuit : « Vous voilà captivé par celle qui ne vous aime guère ni ne vous estime. Elle vous a réduit à une si triste condition que vous ne connaitrez jamais la joie des cieux, la compagnie des anges et les honneurs terrestres, et que vous serez condamné à subir toutes les hontes. » Et là on entend l'anathème jeté à la fois sur Lancelot et sur Tristan, et sur tous les chevaliers amoureux courtois. Le Christ est une maitresse jalouse, et il récuse tout accès à la félicité par la Joy des Troubadours. C'est une impasse ne cesse de répéter la quête du Saint-Graal. Elle ne t'aime pas. Son amour pour Guenièvre était une ruse de l'ennemi : « Finalement il estima que c'était par une femme qu'il parviendrait le mieux à te faire commettre un péché mortel : c'est par une femme que fut trompé notre premier père, tout comme Salomon, le plus sage des hommes, et Samson le fort, et Absalon, fils de David, le plus beau de tous les humains :  Et puisque tous ces hommes ont été vaincus et déshonorés par une femme, je ne pense pas que ce jeune homme puisse résister. » Ici l'ermite, l'un de ceux qui pullulent dans ces forêts, toujours prêt à rendre un sens religieux aux aventures de ces chevaliers, n'hésite pas à donner à la figure courtoise de l'Amour le nom et le visage de l’Ennemi. « Quand tu vis qu'elle te regardait, tu te mis à penser à elle, et c'est alors que l'Ennemi, te trouvant sans protection, te frappa de l'une de ses flèches avec une telle violence qu'il te fit chanceler. » Nous retrouvons la traditionnelle métaphore de l'enamourement, d'Ovide au Roman de la Rose, mais ce n'est plus Eros qui tient l'arc, mais le diable. « Tu chassas l'humilité et accueillis l’orgueil. Tu te mis à marcher, tête haute, aussi fier qu'un lion ».
Lancelot appartient désormais au passé. Passé de l'amour-passion, passé de la courtoisie chevaleresque. Un épisode met en scène sa péremption en tant que chevalier. Parvenu dans une forêt, il aperçoit un château défendu par des chevaliers noirs, tandis que l'assaut est mené par des chevaliers blancs. Lancelot prend le parti des chevaliers noirs, parce qu'ils sont surpassés. Il se bat vigoureusement, mais les chevaliers blancs sont infatigables. Ceux-ci finissent par le capturer et l'emmener dans la forêt : ils représentent la chevalerie céleste, tandis que lui « fait partie de la chevalerie terrestre. Vous avez été le plus remarquable chevalier du monde et le plus avide d'aventures. » Mais son temps est révolu. Lancelot n'est cependant pas perdu. S'il ne parviendra pas au bout de la quête, de conversion en pénitence pour ses péchés mortels, et puisqu'il se repentit d'avoir aimer Guenièvre plus que le Christ, il aura son lot de consolation, et lui sera permis de retourner à la Table Ronde.

Le juif

La quête du Saint-Graal est une oeuvre de transsubstantiation. Tout ce qui passe en son verbe devient chrétien. L'amour Courtois devient l'amour de la Vierge Marie, la chevalerie une affaire religieuse, la Table Ronde celle des apôtres et Lancelot Galaad. Galaad est le fils de Lancelot. Il est pur, vierge et chaste. Et la pureté est tout dans cette quête. Seuls les purs atteindront le Graal, c'est à dire, explicitement dans ce roman la grâce du Seigneur. Galaad est le Christ fait chevalier. Transsubstantiation de la chevalerie : il n'est nul besoin de combattre, il suffit de faire le signe de croix. La valeur aux armes, la vaillance et l'endurance sont des talents du passé : désormais la seule chose qui importe dans le combat, c'est la foi. Car le seul ennemi c'est l'Adversaire – le diable - , et ses chevaliers sont les péchés. Ce sont les sept péchés capitaux en chevaliers s'abattant sur Galaad. Tout prend un tour moral : les chevaliers sont punis de leur orgueil, comme Gauvain, ou de leur luxure, comme Lancelot. Galaad quand à lui guide et marche droit au but. Il fait oeuvre religieuse. Il assoit la véritable foi chrétienne. Le voici dans une abbaye. On lui propose une merveilleuse aventure : une voix dans le cimetière effraye les moines. Il s'y rend, il voit une tombe, entend la voix. Celle-ci se dénonce comme étant l'Ennemi, elle abdique aussitôt devant la pureté du Galaad-Christ. Il soulève la tombe, voit « un corps étendu tout armé, avec à côté de lui un heaume, une épée et tout ce qui convient à un chevalier. » Que dois-je faire demande-t-il ? « Il faut qu'il soit jetée hors de ce cimetière dont la terre, étant bénite et consacrée, ne doit pas abriter le cadavre d'un mauvais chrétien, faux et déloyal » répond le vieillard. Il commente ensuite l'épisode : « La tombe signifie la grande dureté que Jésus-Christ a trouvée chez les Juifs, et le corps, c'est eux-mêmes et leurs descendants, tous condamnés à mort par leurs péchés mortels dont ils ne pouvaient guère espérer se libérer. » La quête de Galaad passe aussi par une purification de la terre chrétienne.
Epreuve de la foi, épreuve de la tentation amoureuse, épreuve du juif : les parcours sont stéréotypés, tous y passent. Perceval croisant un lion combattant un serpent sur une montagne. Le lion étant une espèce plus noble se dit-il, il se joint à lui et terrasse le serpent. En rêve il voit alors un jeune et belle dame monté sur un lion, suivit d'une dame très âgée montée sur le serpent. La belle le salue au nom de son seigneur très puissant, puis disparaît. Tandis que l'autre lui reproche d'avoir tué le serpent, qu'elle « avait longtemps nourri » dans son château, « qui lui était bien plus utile que vous ne le pensez. » La jeune dame c'est la Nouvelle Loi, et la très âgée, montée sur le serpent, l'Ancienne Loi, c'est à dire le judaïsme, lui explique encore un autre de ces ermites. « Le serpent qui la porte, c'est l'Ecriture mal comprise et mal interprétée, c'est l'hypocrisie, l'hérésie, l'iniquité, le péché mortel, c'est l'Ennemi en personne ; c'est le serpent qui fut chassé du paradis, celui qui dit à Adam et à sa femme : « Si vous mangez ce fruit vous serez comme Dieu », paroles qui firent naître en eux la convoitise. » Le serpent, la femme, le juif mais Galaad triomphant. Voilà comment nous assistons à la naissance de l'anti-judaïsme en littérature.
Des chevaliers qui renoncent à toute conquête féminine, et dont les combats sont avant tout spirituels : il ne s'agit plus de manier l'épée, mais de penser à la croix. Leurs aventures n'ont plus rien de féérique. S'il y a un dragon, c'est de l'antique serpent c'est à dire du diable qu'il s'agit. Un cerf blanc, c'est le Christ, un oiseau blanc, c'est encore le Christ, des chevaliers blancs, c'est des anges. Ils ne parcourent plus la Bretagne mais la bible ; leurs aventures sont des paraboles. Ils sont des chevaliers d'encre errant sur du papier bible. Aucun ne semble doué d'une quelconque humanité.
Au château Carcelois, la soeur de Perceval se sacrifie pour sauver une reine lépreuse. « Et aussitôt elle expira, causant une telle douleur aux trois compagnons qu'ils ne pensaient pas pouvoir s'en consoler. » La reine lépreuse est guérie, et aussitôt : « Cette guérison remplit de joie les trois compagnons et les gens du château. Quand à la demoiselle, ils procédèrent comme elle l'avait demandé, ôtèrent de son corps les entrailles et tout ce qu'il fallait ôter, et l'embaumèrent aussi richement que s'il s'était agi du corps d'un empereur. » Tout à sa joie Perceval dépèce donc sa soeur. Dans le chapitre d'après, Dieu détruit le château et la reine lépreuse, qui était une mauvaise femme. Mais ça ils étaient tous trop cons pour le deviner.

La fin de la chevalerie

Comment en sommes-nous arrivés là ? Une chape de plomb semble être tombée sur l'Europe. Tout dans ce roman est réactionnaire : réaction contre l'amour courtois, réaction contre l'esprit chevaleresque, réaction contre le monde celte et païen. Mais il ne s'agit pas d'une réaction visant à retrouver un état antérieur de vertu, mais d'une réaction qui constitue la propre modernité de ce temps : le concile de Latran imposant la rouelle aux Juifs, la croisade des Albigeois. Nous allons vers le trou noir. Jusque là nous nous enchantions de cette littérature. Le XII eme siècle français est celui d'une pré-renaissance. Les érudits adaptent en langue romane, c'est à dire diffuse en langue vulgaire les grandes oeuvres de l'antiquité gréco-romaine. Le roman d'Eneas s'inspire de Virgile, le roman de Thèbes s'inspire de Stace et sa Thebaïde. Chrétien de Troyes fait lien entre les mondes grecs, romains et français : « Ce nous ont nos livres appris que la Grèce eut en chevalerie grand renom autant que science. Puis vint la chevalerie à Rome et avec elle grande somme de savoir qui maintenant passé en France. Dieu donne qu'elles y soient retenues ; qu'en ce lieu le séjour leur plaise et que jamais ne sorte de France la gloire qui s'y est arrêtée ! » Troyes devient après Rome la troisième Troie. Il a effectivement lui-même tenu la « vive braise ». « Dieu ne les avait que prêté à ces Grecs et ces Romains dont on ne parle plus du tout, car leur vive braise est éteinte ». Chrétien de Troyes a traduit Ovide, c'est à dire l'art d'aimer, les remèdes et les métamorphoses. Il a composé un Tristan, qui fut perdu. Il a donné une série de romans brillants et enlevés, aux héros drôles et humains. Erec et Enide raconte un chevalier piqué au vif par les reproches fait à sa paresse chevaleresque, lui qui ne s'occupe plus désormais que de son Enide. Il l’emmène alors à l'aventure, lui interdisant de parler, ils deviennent un couple aventureux. Ils sont magnifiques. Cligès et la fausse morte raconte la subversion du mourir-par-amour des Troubadours par une jeune fille. Elle se fait enterrer, son amant la sauve du tombeau. C'est gothique avant l'heure et très drôle. Lancelot est une comédie amoureuse, à la fois tragique et burlesque. Perceval l'histoire d'un parfait imbécile devenu chevalier. Nous connaissons aussi Béroul, qui ne manque pas d'intelligence, et Thomas qui connait tout de la mélancolie amoureuse. Et bien tout cela sera ravagé. Cette littérature était intelligente, drôle et pertinente. La Quête du Saint-Graal est une purge ennuyeuse, froide et grise comme un sevrage alcoolique. Le monde était chatoyant, il est devenu noir et blanc. C'est le vice ou la vertu, bon ou mauvais. Pénible comme celui qui veut se sevrer d'une addiction. Imaginez Tristan qui se ferait moine. Comme si seule la religion pouvait sauver de l'addiction amoureuse. Il semble avoir été écrit par un moine revenu de tous les vices, qui aurait tué, aimé. Eté un drogué, un ivrogne, un errant. Et qui désormais n'aurait plus que le Christ comme planche de salut.
Le Graal ne fonctionne pas autrement qu'un désir qui les gouvernerait tous, tous les autres. Il s'agit d'opérer un rachat de crédit sur de multiples dettes contractées auprès de toutes sortes de débiteurs. Que ce soit auprès de Mars pour l'addiction à la violence, à Venus pour la luxure, à Athéna pour l'orgueil de savoir. Les anciens Dieux sont désormais en faillite. C'est pourquoi ces immenses forêts, traversés de part en part par nos chevaliers semblent si dépeuplées. Le monde païen est mort : «  - Certes, dit monseigneur Gauvain, vous nous l'avez si bien expliquée qu'elle m'est parfaitement claire. Mais je vous prie de nous dire pourquoi nous ne rencontrons pas autant d'aventures qu'autrefois. - En voici la raison. Les aventures qui se produisent maintenant sont les manifestations et les signes du Saint-Graal, et les signes du Saint-Vase n'apparaitront jamais au pécheur, à l'homme entaché des vices de ce monde. Vous ne les verrez donc jamais, car vous êtes de très indignes pécheurs. Et ne croyez pas que les aventures qui surviennent maintenant consistent à tuer et mutiler des chevaliers. Ce sont des choses spirituelles, d'une ordre et d'une valeur bien supérieurs. »
C'est la mort de la chevalerie. Quand à ce Graal, il est l'ultime béatitude. Cela reste un peu mystérieux, ce n'est pas donné à voir : « Vous avez exaucé mon désir, me laissant voir ce que j'ai toujours désiré voir, souffrez, je vous en supplie, qu'en cet instant et dans cette grande joie où je suis, je passe de cette vie terrestre à la vie céleste. » Une béatitude indicible, qui suscite le désir d'en mourir. C'est l'ultime mourir-par-amour, celui pour le Seigneur. C'est, dans cette dialectique, le troisième seigneur que nous croisons. Il y eut tout d'abord le seigneur pour le vassal, c'est à dire le roi terrestre. Ici Roi Arthur. Il pleure le départ de ses chevaliers. Le second seigneur, c'est le seigneur du coeur de Lancelot, c'est à dire la Reine Guenièvre. Ne soyez pas choqué par la masculinisation de l'objet amoureux. L'amour courtois opérait la substitution du seigneur suzerain et de la dame aimée. Mais là aussi, le seigneur est abandonné, et la Reine Guenièvre pleure le départ de Lancelot, qui se repentira de l'avoir aimé. Survient donc enfin l'ultime Seigneur, lui seul capable de dispenser la grâce, le Christ. La vertu chevaleresque fut balayé par celle des troubadours. La vertu chrétienne la supplantera à son tour.

Il y avait prémonition de ça dans l'ultime ouvrage de Chrétien de Troyes. Dans son roman inachevé le conte du Graal, il met en scène Perceval rencontrant un groupe de pèlerins. C'est l'ultime épisode le mettant en scène. « Au bout de cinq ans, il arriva que, cheminant à travers un désert, comme d'habitude armé de toutes ses armes, il rencontra trois chevaliers, et avec eux, jusqu'à dix dames. » Les pèlerins lui résument alors le Christ. «  - Quel jour sommes nous donc ? - Quel jour, seigneur ? Vous ne le savez pas ? C'est le Vendredi Saint, le jour où l'on doit adorer la croix et pleurer ses péchés. » Le péché originel, la Vierge engendrant le Fils, qu'elle conçut du Saint-Esprit. « Le même jour qu'aujourd'hui, c'est la vérité, il fut mis en croix et tira de l'enfer tous ses amis. Par cette très sainte mort, il sauva les vivants et il redonna la vie aux morts. » Et ils enchainent aussitôt : « Les Juifs perfides et envieux, qu'on devrait tuer comme des chiens, firent leur malheur et notre grand bonheur quand ils le levèrent sur la croix ; ils se perdirent et nous sauvèrent ». L'anti-judaïsme entre directement dans le corpus serré du christianisme, juste après la passion, en bonne place. Perceval part alors se confesser auprès d'un ermite, et nous n'entendrons plus parler de lui chez Chrétien de Troyes. Il en revient aussitôt aux exploits chevaleresques de Gauvain. Cette rencontre est difficile à analyser. Il n'y ailleurs nulle trace d'anti-judaisme chez Chrétien. Certains commentateurs prétendent qu'il était lui même un juif converti, et que par là il se devait de donner des gages. Nous pourrions aussi imaginer que Chrétien montre là un christianisme médiéval surgissant tout emprunt d'intolérance dans le monde chevaleresque, qui ne savait même pas ce qu'était un juif. Et que cette fin de Perceval ne pourrait-être alors qu'une perdition comme une autre. Après l'impasse chevaleresque qu'il a expérimenté - « A la cour du roi Arthur il envoya prisonniers soixante chevaliers d'élite durant ces cinq années ». Après l'impasse amoureuse, lui qui connut aussi la dépression mélancolique, la Folie Tristan. C'est l'épisode des trois gouttes de sang sur la neige lui rappelant le visage de Blanchefleur.

La chevalerie s'achève ici, le Saint-Graal l'a placé sous l’éteignoir. La « vive braise » que Chrétien avait mené jusqu'en France allait devoir repartir vers l'Italie de Dante. Un autre de ces chevaliers, perdus dans « une forêt obscure ». Lui saurait opéré l'hybridation du monde païen et de la geste chrétienne, et saurait donner des couleurs, et peut-être un vrai vision de cette « grâce de Notre Seigneur ». Sous les traits de Béatrice.

Pour finir encore

Que reste-t-il à faire dans un monde sans aventures ? A s'entretuer jusqu'au dernier. La mort d'Arthur, ultime volet du cycle du Graal, est l'histoire de l'extinction d'un monde et du tarissement d'une littérature, celle née de la matière de Bretagne. Ils sont revenus de la quête du Graal, tel que le raconte le livre du même nom. Mais si Galaad y est resté, nous apprenons que la repentance de Lancelot ne survécut pas à l'ennui. Echouant à périr dans la contemplation de l'infini, les moments passent, et l'un d'eux, il suffit d'un seul, et le voici de retour à la cour. Et aussitôt dans le lit de la Reine, par le plus droit chemin. Il n'y a rien d'autre à faire.
« Quand à Lancelot, bien qu'il ait vécu chastement sur les conseils de l'ermite et qu'il s'était confessé lors de la quête du Graal, et qu'il ait totalement renoncé à la reine Guenièvre, comme le récit l'a raconté auparavant, dés qu'il fut à la cour, il ne se passa pas un mois avant qu'il ne soit plus que jamais épris de la reine, si bien qu'il retomba dans le péché, comme par le passé. »
Et c'est cela qui précipitera la chute du royaume de Logres. C'est que la reine et Lancelot ne font montre d'aucune discrétion. Arthur l'apprendra, voudra la condamner au bûcher. Lancelot la sauve, et se faisant tue les frères de Gauvain, qui désormais le haïra à mort. Lancelot et la reine sont cachés dans la forêt, et nous avons là le topique Tristan - la forêt de Morrois -, et pour préserver l'honneur de la reine, et bien qu'il nie toujours avoir eut une quelconque liaison avec elle, il la rend au roi. Mais Le cycle infernal de la vengeance est déjà emballé. Arthur et Gauvain viennent faire le siège de Lancelot banni en France. Bataille où sera blessé à mort Gauvain. Puis les romains tentent d'envahir le royaume de Logres, et enfin c'est le fils incestueux d'Arthur, Mordret, qui usurpe le trône de son père. Le récit s'achève sur une bataille fratricide, où les chevaliers de la table ronde achèvent de s'entretuer. Au terme de la bataille, il n'en reste que quatre : Arthur, Lucan, Bouteiller et Girflet. Mordret et Arthur s'entretue, scène immortalisée dans l'immortel Excalibur de John Boorman, et Lancelot arrive trop tard pour le sauver. Trop tard pour revoir aussi la reine, qui meurt. Il repart dans la forêt, et nous comparerons ces lignes aux vers de Chrétien de Troyes, sur Lancelot prenant le droit chemin.
Lancelot poursuit sa chevauchée à travers la forêt en manifestant la plus vive douleur et en répétant qu'il ne lui restait plus rien au monde dés qu'il avait perdu sa dame et son cousin. C'est dans cet état de douleur et de peine qu'il chevaucha toute la nuit à l'aventure sans jamais emprunter le droit chemin.

Comment s'effondre une civilisation ? Nous pourrions simplement décrire la folie qui emporte chacun des personnages. C'est la folle jalousie d'Arthur s'emportant contre Lancelot, la passion de vengeance de Gauvain. C'est la contradiction morale au sein de Lancelot, entre son exigence de fidelité envers son suzerain et sa passion amoureuse pour Guenièvre. Mais si chacun de ces penchants s'épanouit avec une telle ampleur, c'est qu'autour d'eux s'était fait le vide. Il n'y a plus rien à faire. La quête de l'idée d'infini s'étant achevé, ne restait plus que leur désiroire idéal chevaleresque, leurs petites occupations antérieurs, qui leur paraissent bien vaines. « Le roi Arthur, voyant que les aventures de Logres étaient si bien menées à leur terme qu'il ne s'en produisait pratiquement plus, fit annoncer un tournoi dans la prairie de Vincestre, car il ne voulait pas que ses compagnons cessent toute activité guerrière. » Encore un tournoi ? Ils y partent sans entrain. L'auteur même ne prend pas la peine d'en décrire les beautés et les fastes : il ne parle que des actions guerrières, des blessures, de la douleur. Bohort pour ne pas l'avoir reconnu blesse Lancelot à la cuisse. Premier pas vers l'armageddon finale. La mécanique des péripéties est précise : elle n'est pourtant pas tragique. Rien ne les oblige. C'est seulement qu'il n'y a rien d'autre à faire. La pulsion de mort désormais occupe les forêts, désormais vidés de ses aventures, ses chevaliers errants et ses fées. Il n'y a désormais plus rien à raconter.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

L'amour amer ::: Trois romans de Tristan

  Une voix lointaine émergeant du bruissement des âges, celle de Thomas chantant le Roman de Tristan  : « … su le secret... s'en aperçoi...